L'éditorial de Christian Saint-Paul

 

 

2018

 

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12/11/2018

Le souffle primordial

La poésie de l’émission « les poètes » ne vise que la poésie du poème, car comme l’écrivait avec humour Georges Pompidou dans son « Anthologie de la poésie française » : « si la poésie peut se rencontrer partout, il n’est pas défendu pour autant de la chercher de préférence chez les poètes ».

C’est cette préférence qui est le fondement même de notre action poétique radiophonique.

Avant de faire écouter la voix sublime de celle dont l’action poétique passe par le chant et par la langue occitane, ce sont trois poètes à lire dans leurs œuvres qui sont cités :

1 ) Régine HA-MINH-TU vient de faire paraître :

Mon jardin botanique

Coll. "Encres Vives" n° 481.

16 p., 6,10 € à commander à Michel Cosem, 2, allée des Allobroges 31770 Colomiers.

C’est avec plaisir que l’on découvre un nouveau titre chez cette poétesse dont nous avons toujours rendu compte de son travail de création.

« Mon jardin botanique » fera l’objet de l’émission de la semaine suivante.

 

Extrait :

 

intériorité sans abri

sans cesse renouvelée

 

fugaces

un regard, une odeur

dans un jour bleu qui point

 

immobile

je m'imprègne des paysages

qui font éclater mes veines

 

images multiples bordées d'étreinte

 

église

muret

perrons et jardins qui attendent

 

les isolateurs émaillés posés comme des flotteurs

 

mémoires en filigranes

***

2 ) Michel Cosem recense quelques unes des notes de lecture ou articles de fond qui lui sont consacrés par divers auteurs et les réunit en une publication qui constitue le n° 480 d’Encres Vives sous le titre :

« Michel Cosem Œuvres récentes » 6,10 € à commander à Encres Vives, 2, allée des Allobroges 31770 Colomiers.

De Jacmot à Gaëlle Josse en passant par Gilles Lades ou Jacqueline Saint-Jean, entre autres, tous reconnaissent en Michel Cosem une voix majeure de la poésie du XXème et XXIème siècle, au style immédiatement identifiable, devenu déjà « classique » dans le ton de la poésie contemporaine, et un romancier prolixe dont l’œuvre prosaïque prolonge de façon naturelle son abondante création poétique.

Dans une société où il faut apparaître de façon permanente et ostentatoire, sa discrétion est une richesse supplémentaire. Michel Cosem habite réellement le monde en poète.

Lire « Œuvres récentes » c’est mieux connaître le poète de « Aile, la messagère » son dernier livre de poèmes (Unicités éd.) qui nous fait voyager dans les lieux où surgit sans crier gare ou subrepticement, la poésie qui invente le monde.

***

La collection « Lieu » précisément, qu’a créée Michel Cosem dans les éditions Encres Vives s’enrichit d’un 367ème volume avec

3 ) Eric Chassefière qui publie là « Le parfum du monde Poèmes de Java », 6,10 € à commander à Encres Vives, 2, allée des Allobroges 31770 Colomiers.

 

Ce poète astrophysicien venu de Nîmes et Montpellier et qui vit à Orsay dans la banlieue de Paris, nous apprend ce que sont les marionnettes traditionnelles javanaises en cuir de buffle. Les photographies de lui et de Catherine Bruneau sont bien rendues dans cette publication où les vers courts se font les messagers du poète voyageur dont le regard déborde dans un monde sonore et chatoyant qui porte en lui sa propre spiritualité. Et cette spiritualité née du lieu et du regard s’enfonce encore dans le silence :

 

Les mots se sont tus

le jour s’est tu

pierres et oiseaux se sont tus

la ville s’est tue

les visages se sont tus

la lumière qui les éclaire

aussi s’est tue

même la nuit

même les rêves se sont tus

toi tu t’es tue

et moi aussi pour écouter ton silence

mais ce n’était pas le silence

pas l’écoute

il faut écouter très loin

dans l’infini

un cœur bat

***

« Je ne veux pas que l’on mette mes poèmes en musique », intimait Henri Heurtebise quand Martine Caplanne chantait les poèmes de ses amis, Michel Baglin, Jean-Pierre Metge et autres. Débat sempiternel que celui de l’alliance du poème et de la musique.

La poésie moderne s’est séparée de la musique. Elle est sa propre musique. Mais les poèmes du « Roman inachevé » d’Aragon n’auraient jamais été un succès populaire, s’ils n’avaient été mis en musique par les génies de la chanson française du XXème siècle.

Toulouse, capitale européenne de la poésie aux XIIIème et XIVème siècle, avec l’Académie des jeux floraux (1323), doit son excellence aux sept troubadours du «Gai saber ». Leurs poèmes étaient en langue d’Oc et étaient chantés.

Pour faire revivre cette complicité de la musique et des vers, sous l’impulsion du regretté Mainteneur André Bec, la vieille Académie a renoué avec ses origines en créant un prix de la chanson poétique. En 2015, en toute logique, ce fut Muriel Batbie Castell qui remporta ce prix. Cette artiste a la double qualité d’être virtuose en langue d’Oc et en musique. Cette année, elle a rejoint l’Académie qui lui a remis ses lettres de Maîtrise le 10 octobre. Cette jeune Maîtresse-ès-jeux raconte son aventure artistique dans l’émission « les poètes » du jeudi 1er novembre 2018. Elle révèle comment la langue d’Oc a « traversé le mépris » pour restaurer une culture de portée universelle, née du particularisme humaniste de la terre occitane, qui faisait dire à Gaston Puel : « La terre est la réponse sans question ».

Muriel nous ravit de sa belle voix de soprano, avec orchestre ou a cappella, en occitan, en italien et même en français, car elle a mis en musique des poèmes d’Esther Granek, poétesse israélienne d’origine belge, à laquelle nous avions consacré deux émissions et qui nous a récemment quittés. Muriel reviendra nous présenter son prochain CD qui est un hommage au « pardon », présenté à Montségur par l’évêque de Pamiers, aux martyrs de l’épopée cathare. Si, comme le prétend Pascal Bruckner, « on pardonne pour penser à autre chose », certainement, ceux qui ont connu le bûcher voici huit siècles, ont envie de penser à autre chose.

Qu’importe ! Tout cela, par l’art de Muriel Batbie Castell, nous ramène à la tradition, qu’elle magnifie. Le poète portugais Herberto Helder disait que le poète pensait à la tradition ; le poète « se dit tout bas : les siècles me nourrissent, je vis noyé dans l’histoire des autres hommes. Et son âme est traversée du souffle primordial ».

 

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03/11/2018

Il y aura quelqu’un, un jour, pour se souvenir de nous.

 

Cathy Garcia Canalès nous livre encore un excellent numéro 61 de sa revue de poésie vive « Nouveaux Délits » 6 € le n°, abonnement 28 € chèque à Association Nouveaux Délits Létou - 46330 Saint Cirq-Lapopie.

Présentation économe, sobre et impeccable. Illustrations en accord. Toujours des découvertes séduisantes. Les revuistes sont généralement avalés par les auteurs qu’ils publient. La gratitude est rare chez les poètes.

Cathy dans son éditorial, que vous pourrez lire dans le compte-rendu de l’émission du jeudi 18 octobre 2018, présente ses excuses ou presque, d’apparaître au sommaire, pour qu’on n’oublie pas qu’elle-même publie un livre de poèmes qu’elle sait « important » dans sa démarche créatrice :

« Aujourd’hui est habitable » (cardère éd. 12 €) dont nous avons déjà parlé dans l’émission « les poètes » et qui est œuvre de maturité.

 

Dans cet éditorial, sa générosité sans calcul, reprend le dessus et elle dit tout le bien qu’elle pense de la bonne maison Cardère qui publie son livre. Il faut savoir que l’éditeur Bruno Msika écrit lui aussi de la poésie et aime les poètes. Il a, du reste, publié entre autres, Serge Bec, poète provençal entré dans l’histoire de la poésie contemporaine occitane.

 

Cette émission du 18 octobre est bien particulière car elle fait avant tout référence à un événement toulousain. Il est dans l’ordre des choses que Radio Occitania s’en fasse fortement l’écho, mais cet événement déborde le cadre de notre métropole Toulouse. Il touche, en effet, une forme de liberté culturelle : celle de la créativité théâtrale.

 

Toulouse s’enorgueillit de ses femmes et de ses hommes de théâtre qui ont fait sa gloire. Les Daniel Sorano, Maurice Sarrazin, Françoise Meyruels, René Gouzenne sont entrés aujourd’hui dans la légende de la ville. Et leurs descendants sont nombreux et aux avant-postes de la création. Daniéle Catala, autre figure historique du théâtre à Toulouse, qui, aux côtés de René Gouzenne a initié l’aventure de la Cave Poésie, poursuit son travail de création et de pédagogie. Francis Azéma, Miguel Hernandez, Anne Cameron, Anne Rebeschini et bien d’autres s’emploient à ce que le théâtre à Toulouse rayonne d’un dynamisme qui fait le bonheur du public toulousain. Et le Conservatoire de la Ville de Toulouse assure une brillante relève.

 

Cette situation florissante, nous développent les deux invitées, à la suite du chanteur poète comédien Jean-Claude Ettori, Josette Echenne et Monique Marty, est née de la farouche volonté et du génie créatif de celles et de ceux qui ont consacré leur vie au théâtre. Et il aurait été scandaleux de ne pas transmettre leur exemple aux générations futures.

 

En baptisant le jardin devant le théâtre Jules Julien

Monique Demay et Luc Montech, en dévoilant la plaque, Jean-Luc Moudenc, Maire de Toulouse, les fait entrer dans la légende et dans l’Histoire.

 

 

 

 

Jean-Luc Moudenc, 

Maire de Toulouse

dévoile la plaque du jardin

 Monique Demay Luc Montech

à droite Joëlle Montech fille de Luc

 professeur de théâtre à Athènes

 

 

 

 

Luc Montech disait que le théâtre était « l’expression la plus authentique de chacun » et à propos de l’acteur que « les corps humain, cette sculpture qui se meut dans la lumière, est la mesure du temps et de l’espace que le jeu conquiert en naissant... le décor, l’accessoire, le rythme, le costume n’existent pas avant le jeu et ne persiste pas après ; tous émanent de l’acteur comme une sécrétion mystérieuse du corps. »

 

Sappho, dans la Grèce antique, fut la première à avoir cette lucidité joyeuse :

« Il y aura quelqu’un, un jour, pour se souvenir de nous. »

 

Nous nous souviendrons de Monique Demay et de Luc Montech.

 

 

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19/10/2018

Sans cet élan que serait le monde ?

L’émission du jeudi 4 octobre 2018 invitait les auditeurs à se rendre à un des rarissimes Salon du Livre organisé à Toulouse les 6 et 7 octobre, celui des Gourmets de Lettres, sous l’égide de l’Académie des jeux floraux de Toulouse.

La noble académie, en prélude à ce salon, le 5 octobre, donnait à écouter six conférences d’une demi-heure chacune, sur Chateaubriand.

Ces morceaux de bravoure érudite, rivalisant d’intelligence et d’esprit, offerts dans l’élégant décor de l’Hôtel d’Assézat aux toulousains, perpétuent une tradition littéraire généreuse. Leurs traces seront bientôt conservées dans une future édition.

 

Au cours du Salon, quelques auteurs furent couronnés de prix, selon la nature (scientifique, romanesque, historique, philosophique, poétique) de leurs ouvrages.

Le premier Prix de Poésie a été attribué à un poète auquel j’avais très récemment consacré un moment d’émission : Pierre Ech-Ardour pour son livre de poèmes bilingue, français et occitan, « Lagune » éblouissant regard sur l’étang de Thau (IEO éd.).

Ce même Pierre Ech-Ardour a publié aux éditions Levant de Montpellier, « L’Arbre des Lettres » avec deux peintures de notre ami le poète Saïd Sayagh. Ce livre dans cette présentation raffinée, proche du livre d’artiste qu’affectionne le directeur des éditions, Michel Eckhard Elial, est un abécédaire des lettres hébraïques. C’est une poésie d’une haute spiritualité, à même, nous dit son éditeur, de « retrouver dense et intense la parole poétique, tissée dans un vocable immuable, qui est le cœur du monde ».

Ainsi, ce poète d’origine séfarade, qui vit à Sète, nourrit sa fructueuse création poétique de deux traditions emblématiques des deux rives de la Méditerranée. En poésie, comme en toutes chose, l’homme est multiple.

 

Si la mer est en filigrane dans l’œuvre de Pierre Ech-Ardour, elle est dévorante dans le dernier recueil de Jean-Michel Tartayre « Neptune » publié dans la collection Encres Blanches d’Encres Vives (6,10 € à commander à Michel Cosem, 2, allée des Allobroges 31770 Colomiers).

La mer, qui mettait « ainsi qu’une femme » à genoux Rimbaud, poème qu’il cite en exergue, est dans la multiplicité des éléments qui la façonnent, repos et mouvement et la principale composante de notre monde, avec l’air et la terre.

Dans ces poèmes, le ton de la célébration, adopté depuis peu dans les derniers recueils de ce poète, est toujours de mise et il ne peut en être autrement devant l’éblouissement de cette immensité de la mer. Mais la volonté surmonte ce saisissement « la volonté comme condition nécessaire - / de voir et d’entendre » [...]

tient la hache du soleil ». Et la mer aussi est une hache, « musicale » cette fois. La volonté est le leitmotiv de ces poèmes. Elle « adhère » à la fois au réel, celui du littoral et à la fluidité de l’instant. Elle s’incarne tout naturellement dans Neptune avec « La justice de son trident, - / la célérité de son attelage, - chevaux et dauphin » et son « regard intraitable » qui s’ouvre à l’horizon. Citant Giordano Bruno « C’est donc vers l’air que je déploie mes ailes confiantes », il affirme ne « jamais transiger sur l’ordre des choses ». Et c’est certainement cela la vocation du poète, nous ancrer au réel, être partie liée avec la perfection du cosmos, « sa loi d’attraction ».

 

La plupart du temps, les poètes naissent dans les revues.

Les livres de poésie ne représentent plus un véritable marché comme ils ont pu l’être au XIX° siècle. Alors, le militantisme poétique s’engouffre dans la publication de revues. Les poètes retenus sont assurés du public au moins des abonnés. Mais les revues sont nombreuses, beaucoup éphémères et il faut le regard soutenu de la vigie, celui de Georges Cathalo, pour guetter leur sillage et parfois leur naufrage.

Beaucoup de poètes sont indissociables de la revue et souvent des éditions qu’ils animent. Ceci depuis longtemps. Guy Levis-Mano était plus connu comme éditeur que comme poète. Bruno Durocher était assimilé à Caractères, Pierre Boujut à La Tour de Feu, Michel François Lavaur à Traces, Pierre Béarn à La Passerelle, Jean Malrieuà Sud, Henri Heurtebise à Multiple etc.

Le revuiste « fait don de sa personne », comme disait un vieux maréchal, à la poésie. Et, contrairement au vieux maréchal, son abnégation nourrit les autres. Cette générosité est toujours nécessaire chez les revuistes, quelle que soit aujourd’hui, la forme de la revue. Car la numérisation du monde, a entraîné le déploiement des revues informatiques : Texture, Recours au poème, Belvédère etc.

 

Derrière chaque revue s’abrite un poète, Marie-José Christien pour Spered Gouez, Silvaine Arabo pour Saraswati, Cathy Garcia Canelès pour Nouveaux Délits, Florence Trocmé pour Poezibao, Jean-Pierre Thuillat pour Friches, Michel Cosem pour Encres Vives, Francis Chenot Pour L’Arbre à paroles, Daniel Martinez pour Diérèse, Michel Baglin pour Texture, Michel Eckhard Elial pour Levant et des dizaines d’autres que je pourrais citer dont Jacques Morin pour « Décharge » qui en est à son 179° numéro.

 

L’émission « les poètes » du jeudi 4 octobre 2018 est consacrée à :

Jacques MORIN.

De 1973 à 1981 il a codirigé les revues « Le Crayon Noir » et « Le Désespoir précisément » avant de fonder en 1981 la fameuse revue Décharge.

Revuiste, c’est un mode de vie. « J’essaie de vivre en poésie. L’exercice de la revue est devenu comme un soulignement de mon existence ».

Au micro de Rdio Occitania, il s’attarde sur ce genre de vie et nous sentons bien que c’est un vrai plein temps, la direction de Décharge, revue trimestrielle de poésie (abonnement 28 € à l’ordre des Palefreniers du rêve, 4, rue de la Boucherie - 89240 Egleny).

 

Au moins, après toutes ces années et 179 numéros, peut-il être heureux du succès de ce travail lancinant qui revient sur le métier tous les trois mois et peut-il mesurer le long chemin déroulé par la chaîne de tous les poètes qui se sont succédés au fil des parutions.

Cette intense activité n’a pas vraiment ralenti le poète Jacques Morin dans sa propre création. Il nous gratifie déjà d’une œuvre abondante que je vous laisse découvrir dans le compte-rendu de l’émission.

Il faut l’écouter lire de larges extraits de deux de ses livres : « Le bord du paysage » La Renarde rouge éd. et « L’éternité et des poussières » éd. Henry.

Quand je l’interroge sur son adhésion aux propos de Thomas Mann dans « La mort à Venise » : « Le poète n’est pas capable de durable élévation, il n’est capable que d’effusions », il répond sans hésiter que non, le poète est capable des deux.

Mais si Jacmo - c’est son nom dans Décharge - est comblé par son activité éditoriale, il partage l’avis de Jacques Dupin : « La poésie ne comble pas, mais au contraire approfondit toujours le manque et le tourment qui la suscite ».

En effet, Jacques Morin s’attache avant tout au sens, au fond, ayant compris que « la versification n’est qu’une apparence de la poésie, que la forme si harmonieuse soit-elle, était trompeuse ». Au poète de « trouver la forme qui devrait convenir ».

 

Pour mieux appréhender l’étendue du travail de revuiste de Jacmo, Christian Degoutte a réuni un choix de chroniques, critiques, éditos, articles divers dans une publication chez Rhubarbe, Jacques Morin : « J’écris » (12 €).

 

Avec tout cela, Jacques Morin, comme tout poète, poursuit l’édification de son identité tant il est vrai que « c’est par son œuvre seule que l’homme devient le créateur de son identité », comme nous en convainquit déjà Adonis, à l’orée du XXI° siècle (Vers un sens à venir, 1999).

 

Enfin, en quelques mots, le débat sur « Y-a-t-il une poésie féminine ? » tenu le dimanche 7 octobre 2018 dans le Salon rouge de l’Académie des jeux floraux de l’Hôtel d’Assézat à Toulouse, a démontré sans surprise, la puissante activité créatrice des femmes poètes. Mais peut-être faut-il s’en tenir à poétesses car si nous employons volontiers l’expression femme poète, nous ne disons jamais l’homme poète.

 

Il est loin le temps où les femmes prenaient des noms d’hommes pour s’assurer plus de crédibilité. Les femmes écrivent de la poésie, de la très bonne poésie. Tenez, dans les noms des poètes apparaissant en première de couverture du n° 179 de Décharge, sont citées cinq femmes pour quatre hommes !

Et n’allez plus croire que les femmes composent surtout des poèmes d’amour, thème imposé du reste par le Cherche Midi éditeur à Françoise Chandernagor pour une anthologie sur la poésie féminine. L’écrivaine en convient : « Tous les thèmes que les hommes ont traités dans leurs poèmes, les femmes les ont traités aussi. Elles en ont même traité un de plus : la maternité ».

Malgré tout, elles restent très minoritaires dans les postes de pouvoir : revuistes, éditrices, directrices de lieux culturels valorisant la poésie etc.

La misogynie inconsciente sévit toujours et le cliché du fameux « plafond de verre » reste une réalité persistante. Mais ceci est une autre histoire...

 

Il n’empêche. A y bien regarder, la volonté des femmes qui affrontent toujours les mêmes obstacles est celle de Sisyphe, celle de ce poème de notre regretté ami Progreso MARIN :

SIEMPRE

 

Toujours

Comme les vagues montantes

A l’assaut

Alors qu’elles savent

Le reflux.

Sans cet élan

Que serait le monde ?

 

(extrait de « Ecluse suivi de Buée » N&B éd.)

 

 

 

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12/10/2018

Un homme en nous tombe à chaque instant

« C’est l’art qui sauvera ces cochons d’hommes » avait écrit en son temps Georges Duhamel. Jean-Pierre Siméon, dans un très convaincant essai assure lui, que « La poésie sauvera le monde »

(Le Passeur éditeur, 87 pages, 15 €).

Il affirme que « seule la poésie vécue, et vécue avec l’autre, est insurrectionnelle ». La poésie est ferveur et il cite Paul Celan qui la recevait comme une joie :

« Je comprends la joie devant chaque nouveau mot conquis, rempli du sens qu’on a soi-même senti, et qui accourt prêter sa force à celui qui s’est tourné vers lui - je comprends cela en ce temps où l’on voit partout croître l’aliénation de soi-même et la culture de masse. »

Ce qu’il vient d’admettre, c’est que la lucidité, et même le refus d’un monde asservi par l’écrasante loi du marché, n’éteignent pas l’espérance du poète. Et Jean-Pierre Siméon nous invite à trouver les voies « d’une insurrection de la conscience » pour nous sauver d’un monde asphyxié par sa défaite spirituelle et ses conformismes qui interdisent toute remise en cause de notre système social et économique.

Le poète est donc celui-là qui par son seul pouvoir sur la parole, fera échouer un ordre vécu comme une inhumanité.

Jean-Pierre Siméon récidive. Il est de ceux qui regardent le monde en face. En poète bien-sûr. Et en poète, il prophétise.

Nous courrons à notre perte si nous n’avons pas ce sursaut de conscience dont il parlait dans « La poésie sauvera le monde ».

Il publie cette année « Les yeux ouverts - Propos sur le temps présent » Le Passeur éd. 240 pages, 18 €, objet de l’émission du jeudi 27 septembre 2018.

Tous les sujets préoccupants de notre société sont abordés par le poète. Il nous rappelle ce qu’il nous avait déjà dit : écrire est un devoir d’insurrection. Devoir absolu de notre société de divertissement où meurent les consciences, où « nous n’avons de cesse de dramatiser l’insignifiant et de banaliser, d’escamoter les drames qui chaque jour nouent le destin du monde ».

Félix Castan nous enseignait qu’il fallait toujours « écrire contre », jamais « comme ». Jean-Pierre Siméon nous dit qu’il ne faut pas penser comme, mais contre. Penser comme tout le monde, c’est ce à quoi nous convient tous les acteurs, médiatiques, politiques, économiques, culturels. Tous unis dans ce même resserrement du marché qui doit faire de nous les enfants gâtés d’une société ignorante de son aveuglement.

Je crois, comme le poète Siméon, à la vertu du service public et d’autant plus dans une société où le libéralisme dans sa fringale insatiable, ne voit, dans tous les domaines, que des marchés à conquérir. « La mort programmée du service public serait l’ultime défaite de cet humanisme qui si vieux soit-il est le seul garant d’un avenir qui ne soit pas tout entier gouverné par la loi du plus riche » nous met en garde le poète.

Quant à la poésie, il est temps d’éradiquer un tenace malentendu : « La poésie n’est pas l’évasion du réel, une rêverie douce et protectrice qui nous épargnerait les tourments du quotidien. Elle est au contraire cette parole franche et audacieuse qui tente de saisir la complexité de l’existence et le sens improbable du monde ». La chose est dite !

La langue appartient au peuple et le peuple est poète. Il invente des mots avec son génie. Des mots comme « chafouin » de chat et de fouin, masculin révélé de fouine. Et les chafouins sont certainement ceux qui nous gouvernent, car le chafouin est synonyme de fuyant, déloyal, insinuant, dissimulé, fourbe, hypocrite, caché, faux, coquin...

Ce livre est un antidote à la paralysie d’une société convaincue de son impuissance à changer le cours des choses. Sans cela « Un homme en nous tombe à chaque instant ».

Et ce génie de la poésie qui habite depuis si longtemps Jean-Pierre Siméon, j’ai tenu à le faire résonner par la lecture des poèmes d’un livre ancien (1990), mais totalement intemporel : « Les douze louanges » Cheyne éd. 75 pages.

Un homme en nous tombe à chaque instant comme une à une tombent les peaux du jour dans la lenteur du crépuscule,

jusqu’à cette obscurité douce, adossée au vide, et qui n’est pas l’extase, qui n’en a plus la force défaillante,

cette obscurité où l’on couche comme un peuple las de son exil.

Un monde imprécis, alliance de l’ombre et du soupir dans le feuillage, un monde menacé dans les complots du rêve. Et le soleil embusqué dans les fontaines.

Et le geste qui rejoint la santé du fruit.

Nous sommes, respirant le jour, infiniment plus proches de la mort qu‘un rosier dans la nuit.

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27/09/2018

Les poètes de cent ans

Kenneth White revendique un « monde ouvert » à son cheminement poétique, ouvert à l’alêtheia, le « non-oubli », ce qui ne disparait jamais.

Maurice Bourg qui a fêté ses 100 ans le 28 mai 2018 a bâti toute sa vie sur ce « monde ouvert », et son œuvre poétique fonde un univers, qui, du fait de la réussite de sa création, est appelé à ne jamais disparaître.

Je recevais avec enthousiasme sa revue La SAPE. Comme Jean Rousselot qui me parlait de lui, c’était un banlieusard de Paris. Mais, professeur d’Histoire et de Lettres, il demeurait dans sa ville, Montgeron dans l’Essonne, qu’il aimait et qui le lui a toujours bien rendu. Et qui continue.

Elle lui consacre sa quatrième de couverture du magazine municipal, pour ses 100 ans, en termes justes. Et j’ai eu plaisir à lire ce texte élogieux à l’antenne dans l’émission du jeudi 20 septembre 2018, texte qui figure in extenso dans le compte-rendu de l’émission.

Et puis, ce poète qui a si généreusement répandu la poésie de ses amis poètes de 1975 à 2002, a une exceptionnelle vitalité. Il construit une œuvre sur la durée.

Nous lui consacrerons une émission.

 

Dans le n° 179 de Décharge, François De Cornière nous confie : « De temps en temps j’aime me faire / une émission de radio / à moi tout seul » et ensuite il « rend l’antenne / pour ne pas trop en dire de [sa] vie ».

Les 163 pages de lecture de cette revue emblématique, nous confirment, s’il en était besoin, l’existence discrète du prodigieux trésor de la poésie contemporaine.

Le n° 8 €, abonnement 28 €, chèque à l’ordre des Palefreniers du rêve, 4, rue de la Boucherie 89240 Egleny.

 

Tout poète est Icare quand ses ailes de géant ne l’empêchent pas de voler.

Le poète israélien Shimon Adaf publie aux éditions Caractères :

« Le monologue d’Icare » en édition bilingue, poèmes traduits de l’hébreu par Michel Eckhard Elial (20 €).

Dans sa lumineuse préface, Michel Eckhard Elial conclut :

« C’est ainsi qu’au bout du « Monologue d’Icare » Shimon Adaf trouve « l’issue du dédale » de ses poèmes. Le mythe déconstruit s’ouvre sur une tentative de Genèse personnelle et familiale (Poèmes des Jours, Autobiographie) pour fonder, une nouvelle mythologie, incarnée dans le présent de l’expérience hébraïque et israélienne : lieu de métissage et d’invention, à l’image de Sdérot la ville natale, dont la voix tout orientale est le présent même de l’avenir. Le poète porteur de lumière réinvente la fabrique du ciel. »

 

Ce poète né en 1972 à Sdérot, qui joue de la guitare acoustique dans un groupe de rock, enseigne la littérature à l’université Ben Gourion du Néguev, université où enseigna avant lui, son traducteur, Michel Eckhard Elial.

Si le poète s’élève dans le ciel des idées et de la transcendance, il emporte dans son vol la saisissante condition humaine, éternellement pathétique :

 

Mort d’un voisin

 

Cet homme était au centre

d’un silence hivernal.

Tous les mots perdaient leur sens

quand ils remontaient de l’abîme béant

de sa petite taille.

 

Et je ne demandais pas pourquoi

l’étonnement brillait et disparaissait

derrière ses lunettes épaisses.

Et comment était-il devenu marginal au fil des ans

dans l’arrière-salle où il a vécu

avec le silence froid

des murs de béton et de tôle.

 

Les jeunes du quartier lâchaient les chiens

sur son passage.

 

Les éditions La Barque publient, pour la première fois en français, « Amulette » de Carl Rakosi dans une traduction de l’américain de Philippe Blanchon en compagnie d’Olivier Gallon, suivi d’un entretien avec Carl Rakosi, 205 pages, 25 €.

 

C’est une œuvre majeure de la poésie américaine qui a bien tardé à franchir l’Atlantique et qui mériterait de connaître un succès d’édition à l’instar des poètes de la Beat Generation qui ont connu la gloire commerciale.

L’œuvre de Carl Rakosi va bien au-delà de la littérature dite objectiviste. Elle est l’aboutissement d’un vécu infiniment prégnant et d’une culture originale de ce poète né à Berlin en 1903 de parents juifs hongrois, exilé à sept ans aux USA où il prend, dans les années terribles de la crise de 1929, le nom de Callman Rawley.

 

A de très rares exceptions près, - rarement, mais parfois, réussies - il n’existe pas aujourd’hui de professionnels de la poésie.

Maurice Bourg, Shimon Adaf sont par ailleurs enseignants. Carl Rakosi, en panne d’avenir au mauvais moment de la crise financière, est devenu, par nécessité, somme toute heureuse puisqu’il a excellé dans ce métier de circonstances, travailleur social.

Voilà plus de cinquante ans, que je répète, à qui veut bien m’écouter : écrire n’est rien, être en situation d’écrire, là, réside la difficulté.

Peut-être, les professeurs de Lettres, peuvent-ils mener de front leur carrière d’enseignants et une œuvre poétique. Les principaux acteurs de la poésie contemporaine sont des professeurs, la plupart des universitaires. Leur création artistique est parfois le prolongement de leur travail universitaire, toujours un mieux pour leur aura. Mais le travailleur social, piégé dans les affres de misères multiples, est submergé par son devoir professionnel et ne dispose pas de ce recul, ce silence de soi, propice à la création.

 

Carl Rakosi, métamorphosé en américain ordinaire en prenant le nom de Callman Rawley, qui lui garantit de ne pas être l’objet d’antisémitisme, n’est plus, dès 1941, en situation d’écrire.

Mais toute cette longue période, il accumule une expérience humaine exceptionnelle.

En 1965, il reprend pied dans le monde incertain de l’édition de poésie. Il fait paraître « Amulet » (Amulette) en 1967 et retrouve son nom de Carl Rakosi. Il va, ayant repris son identité et son souffle d’artiste, enchaîner les publications jusqu’en 1999. Il meurt à 100 ans en 2004.

 

Carl Rakosi est un poète du lieu, des USA, de la société américaine qu’il saisit dans sa verve rapide. Sa langue est à l’image du peuple américain, de son rêve et de ses désillusions, de sa brutalité rugueuse pour l’homme de nuances qui déchiffre un monde sensible en mutation.

Il sait aussi, sans rien perdre du génie de sa langue, dénoncer les travers de ce peuple auquel il a consacré la meilleure part de sa vie.

 

Il est heureux que Carl Rakosi, à l’image de Maurice Bourg, ait vécu centenaire et qu’il ait eu le temps de nous transmettre une œuvre qui fait figure aujourd’hui de vrai testament américain.

 

Pour que ce témoignage rayonne sur l’humanité, il lui faut maintenant prendre le circuit de la diffusion, c’est-à-dire le circuit de l’argent. Car l’argent, dans toutes les civilisations, est la puissance unique.

Adam Smith, qui a eu sa période toulousaine, disait que viendrait le temps où les livres seraient vendus sur le marché comme des chaussettes.

Ce temps est advenu. Le Centre National du Livre a permis l’édition d’Amulette de Carl Rakosi en le favorisant face à l’impitoyable loi du marché, loi multiple et unique de notre époque.

 

Alors, lisons Carl Rakosi !

 

Au citoyen non politisé

 

Tu choisis tes mots trop prudemment.

As-tu peur d’être appelé un agitateur ?

 

Chaque homme a droit à sa colère.

C’est garanti par la Constitution.

Chaque homme a aussi le droit

d’avoir sa propre opinion et sa propre mort,

sa propre malveillance et sa propre infamie.

Mais tu passes trop de temps à pincer les fesses.

 

(extrait de « Amulette »)

 

 

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17/09/2018

La poésie est au point de jonction de l’espace et du temps.

Au cours de l’émission « les poètes » diffusée le jeudi 13 septembre, j’invitais les auditeurs à se rendre au nouveau concert d’Eric Fraj à la Maison de l’Occitanie à Toulouse.

Ce troubadour contemporain rédige des poèmes ciselés comme des bijoux d’une élégance toute de simplicité, les met en musique dans une atmosphère qui vous enveloppe aussitôt et vous laisse étourdi dans le silence qui suit.

Le samedi 15 septembre il doit chanter en catalan à l’occasion de la Diada organisée par le Casal Catala.

Mais ce troubadour a un répertoire en occitan, en catalan, en espagnol et en français ! L’artiste, par ailleurs agrégé d’espagnol et de philosophie, fait passer dans ses textes la quintessence de la poésie espagnole ou occitane qu’il vivifie. Il chante par exemple Lorca en occitan, sur des traductions de Rouquette.

Et dans ses poèmes rythmés, transparaît toute une philosophie humaniste. Aucun manichéisme chez ce militant de la fraternité humaine, mais l’intégration de ses contradictions inhérentes à l’homme, dans une unité toujours sous-jacente. Du grand art !

Vous pouvez l’écouter dans trois titres dans l’émission du 13 septembre 2018.

***

Le 15 septembre 2018, à Carcassonne, a eu lieu à la Maison Joë Bousquet, 53, rue de Verdun, une lecture par Coraly Zahouro de la Comédie Française, de textes de Simone Weil, ayant pour thème « Simone Weil, L’Expérience de la nécessité ».

Simone Weil a saisi d’emblée la pensée occitane et le génie de Joë Bousquet. Peu de génies dans ce siècle ont eu ce don écrasant de lucidité.

Le Centre Joë Bousquet et son temps, poursuit le 22 septembre ses brillantes animations autour de Benjamin Fondane, de Léon Chestov avec notamment la poète et philosophe Anne Mounic, et autour de Joë Bousquet.

***

A Saint-Cirq Lapopie, cet été, les éditions Gallimard avaient installé une exposition assez savoureuse sur les rapports poètes éditeur, dans ce qui fut la maison d’été d’André Breton. Sur les milliers e visiteurs du « village préféré des français » selon l’expression guimauve des médias, aucun n’avait pénétré dans la maison d’exposition, que nous trouvâmes déserte.

J’avais apporté un livre pour Cathy Garcia Canalès, artiste installée sur la commune, à Létou, mais fatigués par la densité de la foule, je renonçais à trouver Létou.

Cathy Garcia Canalès, plasticienne, photographe, critique, poète, revuiste (« Nouveaux Délits »), vient de publier chez Cardère « aujourd’hui est habitable » avec trois photographies d’elle-même, 40 pages, 12 €.

C’est une écriture où le souffle emprunte une certaine forme sinon de violence, du moins de force. Avec virilité, la poète affirme sa renaissance et sa féminité heureuse.

 

pour renaître au monde

nous ferons serment de foudre

dans un orgasme de tonnerre

nous quitterons l’enfer blafard

les ornières et la caverne obstruée

le disloqué qui vacille

au fond des brouettes

 

Nous reviendrons sur « aujourd’hui est habitable » qui marque une étape nouvelle dans la maturité de la puissance de l’écriture de Cathy Garcia Canalès.

 

***

Jean-Michel Bongiraud avec un roman « René Blain ou la poétique du vélo Poème politique enthousiaste et sérieux » éd. Atramenta, 161 pages, 14 €, réveille nos consciences dans notre société engourdie par le poids des platitudes.

Ce roman, plein d’humour, aussi inclassable que son auteur, nous réjouit par son humanisme libertaire bienveillant.

Une émission sera prochainement consacrée à Jean-Michel Bongiraud.

 

***

 

Pierre Ech-Ardour, poète de Sète, déjà publié par les éditions Levant de Montpellier, a eu l’excellente idée de faire traduire en occitan son livre de poèmes « Lagune Archipel de Thau » par Joan-Frederic Brun avec des encres d’une finesse éblouissante d’Alain Campos et un avant-prpos de Georges Drano (I.E.O. éditeur, non paginé, 10 €).

 

Espérons que cette démarche, faire traduire en langue d’Oc ses poèmes, fera école. Nous sommes trop peu nombreux à avoir cette audace nécessaire. Généralement, c’est le lieu qui situe les poèmes, ici, l’archipel de Thau, qui est le déclencheur de ce besoin de faire résonner le poème dans la langue d’une tradition à nourrir.

Ce livre dans son bilinguisme, affirme son caractère occitan qui s’exprime dans la français aussi. Une belle réussite.

 

Pierre Ech-Ardour fait du lieu, le pilier central de son écriture. La poésie est au point de jonction de l’espace et du temps. Mais ne nous y trompons pas, comme prévient Georges Drano « il ne s’agit pas de faire la promotion d’un site [ ...] mais de nous éclairer sur les rapports intimes que le poète entretient avec un paysage de rencontre reconnu comme lieu d’échange entre la lumière extérieure qu’il produit et la clarté intérieure qu’il révèle. C’est en se confrontant à cette dualité que le poète se singularise. »

C’est pourtant cette double singularité du lieu et de la langue, qui donne au poème son universalité.

 

Du ponton au chenal où

s’offre l’étang des élévations

en l’émeraude d’une vasque

où poudroient les embruns

coiffée du frais Magistrau*

je cueille grisée la vague hardie

De l’en-haut par le commencement

à l’en bas du monde pétrissent

firmament et eau de

l’éclairement les sources

 

Partout revient et part

le vol-exode des plumages d’air

de la toile des profondeurs

aux obscurités du silence-cri

par reflux des venteux assauts

prédomine la fleur de sel

En ce désert des apparences

j’inspire le vent des dualités

libre souffle immanent révélé

en d’infinies pleines lueurs

 

* Magistrau : Vent de terre, soufflant du Nord-Ouest.

***

L’archipel de Thau, lieu vivant méditerranéen est emblématique de « cet étrange pays de nulle part que l’on appelle Occitanie - en donnant à ce nom son sens d’espace de la langue d’Oc de l’Atlantique à la plaine du Pô, nonobstant sa récente affectation géographique à une partie seulement de cet espace entre Rhône et Toulouse » selon l’exacte formule de Michel Roquebert dans sa dernière publication (qui a bien occupé aussi mon été) : « Figures du catharisme » Perrin éd., 480 pages, 25 €, et dont nous parlerons aussi bientôt.

 

Vous pouvez écouter cette émission en cliquant sur :

 

http://les-poetes.fr/son/2018/20180913%20eric%20fraj.wma

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10/09/2018

Les poètes sont des guetteurs d’étincelles

Michel Eckhard Elial, poète, directeur de la revue et des éditions Levant, traducteur, est revenu le jeudi 6 septembre 2018 nous reparler de sa récente traduction de

« Même pour des milliers d’années » de la poète israélienne Dahlia Ravikovitch (éd. Bruno Doucey, postace de Sabine Huynh, 115 pages, 14,50 €).

En préambule, nous avions écouté la voix de Franck Venaille (1936 - 2018), lisant un extrait de « La descente de l’Escaut ».

Dans ce poème, tel un signal, apparaît la silhouette mythique de la sentinelle. Ce symbole, cher à Antoine de Saint-Exupéry, s’intègre à l’univers créatif de Dahlia Ravikovitch (1936 - 2005).

Le poète est le guetteur qui veille l’arrivée du jour au bout de la nuit.

C’est son travail de sentinelle qui fait émerger la lumière. Le poète est dans l’urgence de la lumière, nous signifie Dahlia Ravikovitch et Jérusalem est la lumière.

 

Serge Pey, lors d’une émission « les poètes »

(voir http://les-poetes.fr/emmission/2015.html ), avait insisté sur la nécessité de consentir à une création sacrificielle pour faire naître le poète : « Je suis un poète du rituel. Lorsqu’il y a sacrifice du langage il y a poésie. Le sacrifice du langage peut se résumer à un vers. Mais c’est une mise à mort. La Bible nous en parle, les grandes religions nous en parlent, toutes les traditions initiatiques nous en parlent. »

 

« Tout poème commence par un sacrifice. Et, d’abord, par celui de l’auteur, du moi.

Ecrire, c’est se préparer à mourir comme personne privée, gravir les marches de la pyramide sacrificielle du poème afin que, sur le sang répandu, puisse renaître le monde » écrit d’ailleurs Jacques Ancet dans sa préface au sublime livre de José Angel Valente : « au dieu sans nom » (éd. José Corti).

 

C’est bien cette volonté sacrificielle qui mobilisa toute sa vie Dahlia Ravikovitch.

« [ ...] la poète a dédié sa vie à creuser le trou de la douleur de façon obsessive et tragique, et à exposer les traumas, dans des poèmes qui les transcendent en les mariant à des traumatismes nationaux et universels » confirme Sabine Huynh dans sa postface.

 

Ces traumatismes nationaux devenus universels ont pour lieu Israël. Et, nous dit Michel Eckhard Elial, il y a des lieux lunaires en Israël.

 

Or, un des noms de Dieu, dans la tradition hébraïque, est le lieu. Un lieu que le poète peut faire vivre. C’est la manière dont le poète se saisit du lieu qui le fait passer de l’ombre à la lumière. Jérusalem est alors un lieu qui rassemble, en demeure de l’avenir.

 

Le lieu, un des noms de Dieu.

Le titre en espagnol du livre de José Valente est bien « Al dios del lugar ». Littéralement « Au dieu du lieu ».

« Et ce lieu, qu’est-il d’autre d’abord sinon celui du poème, ce « lieu du chant » [...] lieu d’attente de la parole. Lieu qui, finalement, est un non lieu : celui du présent, où toujours tout peut commencer » conclut Jacques Ancet.

 

Conclusion attestée par toute l’œuvre de Dahlia Ravikovitch dont les poèmes, selon l’expression de Michel Eckhard Elial, sont des « étincelles jaillies des ténèbres ».

 

Et les poètes sont des guetteurs d’étincelles.

 

A la mémoire d’Antoine de Saint-Exupéry

 

Au milieu de la nuit

un terrible clair de lune m’a rappelé

la mort en mil neuf cent quarante-trois

d’Antoine de Saint-Exupéry.

 

Vingt et un an après

des bouts de papier tournoient dans le vent,

vingt et un ans déjà

que la mer est toujours bleue au printemps,

et que ses os sont devenus du sable.

Vingt et un ans,

son avion a plongé dans la Méditerranée

entre les bourrasques du printemps.

 

Ce n’est plus le même monde,

de l’herbe et du vent,

du vent et du sable.

C’est le reflet d’un monde

qui existe sans

Saint-Exupéry.

 

La vie n’est pas éternelle,

pour personne.

Mais s’il avait survécu

à ce jour

de mars mil neuf cent quarante-trois,

il serait avec nous,

un grain de lumière,

une rose sous la brise,

un rire dans les nuages.

 

(extrait de « Même pour des milliers d’années »)

***

Vous pouvez écouter cette émission en cliquant sur : 180906 Michel ECKHARD–ELIAL.wma  

 

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06/09/2018

 

Universel à donner le vertige

Le 16 août 2018, j’adressais un courriel d’accompagnement aux sommaires des émissions radio, que Michel Eckhard Elial a qualifié « d’éditorial », terme que j’ai adopté, puisque dorénavant ces « éditoriaux » destinés à l’origine à mes amis et relations, seront aussi en ligne sur le site les-poetes.fr .

Le 16 août, l’éditorial évoquait la grande figure de Franck Venaille.

Franck Venaille ne me répondit pas, mais c’était le mois d’août, le mois anesthésié, dans nos mœurs ordinaires et je ne m’en inquiétais pas.

Franck Venaille décéda le 23 août.

Qu’est-ce qui m’avait décidé à choisir dans l’étuve de cet été, parmi mes nombreux retards de compte-rendu et signalements des émissions, Franck Venaille ? J’avais le projet de réaliser une émission avec lui par téléphone. C’était un préalable.

Franck Venaille incarnait le poète d’aujourd’hui : un homme fondu dans la foule.

Cet intellectuel écrivait avec le génie d’un dompteur de langue qui ne se laissait pas embarquer par sa sensibilité d’écorché.

J’ai du mal à admettre que cette production, qui nous était familière, se soit arrêtée. J’ai vécu ce mois d’août, habité par les poèmes de Franck Venaille.

Prémonition, me dit Isabelle, mon épouse.

Peut-être, mais je ne compte plus les projets avortés avec les auteurs de poésie disparus sans crier gare avant leur réalisation.

La vie est une course de vitesse et pour beaucoup elle est perdue d’avance. Les occasions manquées nous ôtent le sommeil.

Alors je ne veux pas manquer de vous parler de Jacques Canut que tous les poètes, ici, connaissent. Cet ancien professeur de Lettres et d’Histoire, né en 1930, a publié 180 recueils de poésie, certains en langue espagnole (castillan) édités en Espagne (Pamplona et Palencia) et en Argentine (Buenos Aires).

Cet été, il nous livre deux nouveaux titres : « Alcancia - Tirelire » bilingue, français espagnol paru aux éditions Calamo.

Sans aucun doute, ces poèmes, courts, comme toujours chez Canut, ont été écrits en espagnol et traduits ensuite par leur auteur en français.

La langue est précise, efficace, fluide comme un ruisseau joyeux.

C’est un régal dans les deux langues, même si le castillan sonne mieux.

L’univers de Jacques Canut : la force des souvenirs, des lieux, de la beauté et de tout ce qui enfante le plaisir des sens et de l’âme, mais aussi les longues amitiés, l’amour des chats, l’amour des femmes et leur inévitable peine, l’amour débordant de la vie.

Tous ces thèmes se retrouvent dans « Claires-voies » édité par l’auteur dans sa collection « pour solde de tous contes ». Et toujours, chez Jacques Canut l’apologie de la poésie :

Matins

si délicieusement paisibles.

Léger,

je n’avais d’yeux que pour

ailes

ELLE,

la Poésie.

Lumières en fleurs.

La poésie, sa plus vieille et plus fidèle maîtresse qui l’empêche de « décliner entre vieillesse, solitude, émois, amertume... » et le conduit à parler d’Elle devant les élèves d’un collège de Gennevilliers.

Belle leçon que nous donne ce jeune homme de 87 ans qui ne renonce pas au travail de création, qui peut être un plaisir bien sûr, mais qui est surtout l’affirmation de la vie.

A commander chez l’auteur (7 € chaque volume) : Jacques Canut 19, allées Lagarrasic 32000 Auch.

***

L’image de l’Aile évoquée par Canut, est aussi choisie par un autre poète, infatigable, Michel Cosem qui publie aux éditions unicité, collection Imagination Critique : « Aile, la messagère », 145 pages, 15 €.

Ce poète chevronné nous réjouit de ses pérégrinations en Occitanie, en Bretagne, en France, en Espagne et dans le monde. Le lieu devient l’essence du poème.

Cette notion, devenue fondamentale aujourd’hui, a été l’objet d’un débat à Toulouse que j’avais animé à l’Hôtel d’Assézat, siège de l’Académie des jeux floraux, en 2017. Il me faudra revenir sur le sujet.

En attendant, lisons Michel Cosem qui, après Yves Bonnefoy, écrit : « On peut dire que le lieu est devenu la poésie elle-même où se mêlent la réalité et l’imaginaire, l’humanité et la culture ».

Avec les poèmes de « Aile, la messagère » nous voyageons non seulement dans l’espace, en retrouvant avec bonheur des lieux connus, mais surtout nous avançons dans la langue, c’est-à-dire dans l’idée, dans la sensation, dans le sentiment, dans l’Histoire. C’est tout cela, « en même temps » - pour parodier un des mauvais clichés de notre époque - , qui fait la puissance d’évocation des poèmes de Michel Cosem :

L’Autan se promène dans les collines, tourne au fond des ravines, effeuille le vieux chênes, lèche le bord du sillon et remue les pins cérémonieux. Il attend sous les arcades de brique et bondit tel un jeune chien et comme une tendre biche, il a la rousseur du printemps, un sourire pour charmer et des griffes pour faire mal. Il porte des odeurs d’eaux vives, d’écorces taillées, il a parfois le jacassement des bécasses, le vol souple de l’épervier. Comment renier son amour ? Et si l’on n’y prête pas attention, il est trop tard.

(Pays toulousain, Haute-Garonne)

***

Les éditions Bruno Doucey ont fait paraître un livre attendu depuis longtemps : « Même pour des milliers d’années »

de Dahlia Ravikovitch, traduit de l’hébreu par Michel Eckhard Elial avec une postface de Sabine Huynh, 115 pages, 14,50 €.

Le traducteur, par ailleurs poète et directeur des éditions Levant, s’explique longuement à l’antenne de Radio Occitania sur l’importance que revêt cette femme poète née en 1936 à Ramat Gan, près de Tel-Aviv, orpheline à six ans de son père, tué par un conducteur ivre, devenue au fil d’une dizaine de livres de poèmes, une des grandes voix de la poésie israélienne. Sa condition de femme la place en tête, dans son pays, de ce que les critiques nomment encore la poésie féminine.

Heureusement, nous sommes nombreux à savoir que les femmes occupent une place prépondérante dans le monde littéraire en général et dans la poésie en particulier, et qu’il n’y a plus lieu de séparer la poésie féminine de la poésie masculine.

La poésie n’a pas besoin d’un qualificatif de genre, qu’elle soit écrite par un homme ou par une femme.

Dahlia Ravikovitch laisse à sa mort en 2005, une poésie populaire lue par un grand public.

La poésie, elle l’a servie toute sa vie. On peut même dire qu’elle a été toute sa vie. Indissociable de tous les événements de sa vie.

Cette présence de la poésie, dans tout acte de sa vie, a façonné le destin de celle qui s’incarnait dans la poésie au point qu’ « elle pensait qu’elle l’avait éloignée des gens », nous révèle Sabine Huynh dans sa préface.

Dans ses poèmes, les lieux, la vie, dans sa quotidienneté comme dans sa spiritualité, nous saisissent : des sensations tout à la fois familières, insolites, exotiques, apaisantes, tragiques.

Une grande voix à connaître, à écouter.

Michel Eckhard Elial revient la semaine prochaine nous en reparler.

***

Une autre femme, grand poète, est publiée par les éditions Po&Psy collection in extenso : Hanne Bramness « Le poids de la lumière » poèmes 1983 - 2017, 884 pages, 25 €, eaux fortes de Florence Barbéris, édition bilingue norvégien français, traduction d’une autre femme poète Anne-Marie Soulier.

C’est une anthologie des ouvrages de l’auteure.

Hanne Bamness est une grande voix de la poésie norvégienne, reconnue et honorée par de nombreux prix prestigieux dans les pays nordiques.

La lumière dans les pays nordiques revêt une importance singulière. Elle imprègne toutes les sensations chez cette poète qui parcourt des lieux lointains comme Buenos Aires. Même dans la trivialité d’une visite inopportune, la lumière nous interroge :

Une visite

Elle, ici ? Dans le corridor je commence à douter

Fallait-il que je tombe sur elle dans la rue

d’une ville étrangère, je fais semblant d’être ravie

l’honnêteté n’a jamais été mon fort

Mais bon c’est fait je l’ai invitée à entrer, comme pour

mettre une limite à ma folie j’avoue que j’habite ici

mais pas pour très longtemps

Je t’en prie, dis-je en lui servant un verre de vin

Que faire d’autre ?

Tout à coup elle est à genoux devant moi, une lumière blanche

coule en une large bande le long de son dos depuis

ses épaules détournées, se rassemble dans ses semelles sous ses fesses

La lumière vient-elle de sa nuque chauffée par le soleil ?

Ou est-ce mon regard qui voudrait la gommer ?

***

Dahlia Ravikovitch et Hanne Bramness ont forgé leurs poèmes à partir de lieux et de modes de vie bien différents.

La poésie les relie et les fond dans une même humanité.

J’ai eu plaisir à lire l’une et l’autre en continu, la voix de la poète disparue se poursuivant chez la norvégienne. Leurs différences les rassemblent.

L’humanité est l’humanité de tous.

Rien de plus banal au fond, que ce constat qui abolit les frontières en faisant l’apologie des lieux.

Toute femme est universelle. Tout poète est universel.

Universel à donner le vertige, disait Jean Paulhan.

Vous trouverez le compte-rendu de l’émission sur notre site.

Vous pouvez écouter l’émission en cliquant sur :

..\son\2018\300818 Dahlia Ravikovitck.wma

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Gaston Puel me parlait toujours d'elle. 

Monique Saint-Julia, à laquelle il a voué une si longue amitié, partageait avec lui ce regard jamais lassé sur l'émerveillement du monde familier.

Ils aimaient les arbres, les champs, les oiseaux au lever du jour, les chats.

La vie, dans ce qu'elle a de plus humble, leur dictait leurs plus purs poèmes.

 

Ce ravissement, Monique Saint-Julia, l'offrait à celui à qui elle le devait, pour lui avoir offert ce qui pouvait l'approcher au plus près de la sérénité : son mari Bernard.

 

Bernard, figure tutélaire des deux derniers livres de Monique : "Je vous écris" et "Un jour de plus à aimer" (éditions L'Aire).

 

Michel Baglin avait signé la préface de "Je vous écris". Dans "Un jour de plus à aimer", Monique Saint-Julia se souvient d'une journée de grand bonheur à Valcebollière à marcher "sur le sentier empierré" avec précisément, Jacqueline et Michel Baglin.

 

Bernard était un chêne. Il nous recevait à Revel, avec l'aisance du grand chef cuisinier. A notre dernière visite, Isabelle, mon épouse, lui montra quelques rudiments sur l'ordinateur.

Quelques jours plus tard, sans crier gare, le chêne majestueux s'abattait.

 

"Longtemps et loin. C'est ainsi que l'on dit éternité en japonais (eien). Pas seulement du temps. De l'espace aussi" nous apprend Ito Naga , poète astrophysicien (non japonais) dans "Les petits vertiges" (Cheyne éd. 2017, p 67).

 

Or, la poésie est ce miracle qui immobilise le temps et le délivre de l'espace, comme l'affirmait Ramuz. 

La poésie autorise Monique Saint-Julia à disposer éternellement d' "Un jour de plus à aimer".

 

Je vous invite à écouter Monique Saint-Julia parler de ce livre en cliquant sur :

..\son\2018\LES_POETES_2018-01-18monique saint julia.wma

 

Vous trouverez en pièce jointe le compte-rendu de l'émission tel qu'il figurera sur notre site, aussitôt que notre ami technicien et webmestre Claude Bretin, sera rentré de son périple en Europe du Nord.

 

Amitiés à ceux qui se reconnaîtront,

fraternité à tous.

 

 

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TOUT POÈTE EST UN PONT

Les vies de jeunes toulousains ont été fauchées dans l’incandescence de l’été, leur véhicule chutant vertigineusement dans l’effondrement du viaduc de Gènes.

La sidération de l’écroulement des ponts.

En 1954, alors à l’école à Narbonne, je me souviens de la stupéfaction après la chute du pont de Coursan, bel ouvrage qui enjambait l’Aude. Un fils avait péri dans l’écroulement du pont construit par son père.

Plus tard, dans les années soixante, je traversais le pont suspendu de Saint-Pierre à Toulouse, avec une appréhension inavouée. Il fut démoli et reconstruit fin 1986.

Dans « Un livre ne dit jamais tout », écrit en marge du remarquable roman « Achille Viadieu, d’ombre et de courage » (Privat éd. 19 €), son auteur, mon ami l’écrivain poète Claude Faber, évoque cette démolition : « Je me souviens du jour où ils ont dynamité les vieux piliers. Je me trouvais sur la rive droite, à deux pas de la place Saint-Pierre. J’ai le souvenir de ne pas avoir aimé cette scène. Je ne comprenais pas. Pour moi, c’était comme abattre un arbre. Je pensais qu’un pont était indestructible, inébranlable, intouchable, éternel. Et, à cette époque, je ne savais pas encore qu’un parent d’Achille Viadieu avait participé à sa construction... Depuis ce jour de 1986, je me suis toujours dit qu’il fallait autant respecter les ponts que les mains tendues. »

Les ponts sont des mains tendues, ils sont des passeurs et les poètes sont des passeurs. Un poète est un pont qui relie tous les hommes.

Dans l’émission diffusée pour la première fois le 15 février 2018, en préambule à la lecture des poèmes de Marianne Moore, j’évoquais quelques figures de ces ponts qui nous basculent sur les berges de la vraie vie  :

1 - Serge Pey, dont l’actualité en février 2018, était la parution de « Flamenco. Les souliers de la Joselito » non paginé, 22 € co-édité par Les Fondeurs de Briques et Le Dernier Télégramme.

Il s’agit d’une anthologie de tous les recueils, rythmée par le flamenco qui, nous dit le poète toulousain, «  a traversé ma vie comme un fleuve en crue. »

« Le duende, écrit-il dans sa postface, c’est donner à voir en un même instant tous les angles du monde en arrêtant le monde pour l’aimer. »

 

2 - Michel Cosem pour « Les mots de la lune ronde » aux éditions L’Harmattan, 100 pages, 13 €, avec un avant-propos de Jacqueline Saint-Jean.

C’est une nouvelle livraison de ce poète qui vit lui aussi près de Toulouse, jamais lassé par l’analyse des lieux, traversés comme autant de témoins qui rendent compte de la beauté ordinaire dont le poème est le miroir qui reflète l’image plus juste du monde.

 

3 - Simone Alié-Daram qui avait fait paraître « Dialogues d’outre nuages » (Copymédia 12 €, à commander par courriel à : daramalie@free.fr).

Une inévitable gravité s’attache à ces poèmes, ceux du deuil, du sentiment tragique de la vie d’Unamuno. Le deuil, décliné en trois périodes : « Tôt - Tard - Toujours » ; et à chaque période, une tonalité de poèmes.

Et le pont ici est perdu :

 

Oiseau noir sur bouée jaune

Eaux boueuses

Pont perdu

Vent couché

Gris pastel sans orangé

Le clap guttural de l’eau frappe la brique

Une paix vermoulue et sereine

Englue l’air que structurent

Seuls les cris des mouettes

Agrafant

Les nuages comme autant de rubans.

 

Une émission le 20 juillet 2017 avait déjà été consacrée à Simone Alié-Daram pour ce recueil, émission que vous pouvez écouter sur 2017\170720.wma

et lire le compte-rendu en cliquant sur : http://les-poetes.fr/emmission/2017.html

 

4 - Anne Mounic « Tout l’à-propos de ces merveilles » accompagné de dessins et gravures de l’auteure, 463e Encres Vives 6,10 € à commander à Michel Cosem, 2, allée des Allobroges 31770 Colomiers.

C’est Claude Vigée, voici déjà longtemps, qui m’a fait lire Anne Mounic. Elle est aujourd’hui la référence pour ce qui a trait à l’œuvre de Claude Vigée. Dans ce recueil, publié par Michel Cosem, se retrouve l’attachement de cette artiste poète, au dessin et à la gravure.

Poèmes subtils, d’une philosophie dans laquelle la lucidité ne défait pas cette aptitude à l’émerveillement, mais simple, patient, intime.

Elle sait traduire la « continuité du lieu dans l’être », force première du poème.

 

5 - Léon Bralda « La voix levée » aux éditions Alcyone, 65 pages, 17 €.

En exergue, ces deux vers d’Alain Freixe : « Tu peux lever les yeux / le ciel te ressemble ».

Un très beau tirage, qui fait de ce recueil un livre d’artiste grâce à la reproduction de huit gravures de Lionel Balard.

Le poète régurgite l’enfance universelle qui immole les lieux qui l’ont façonné comme le « Moulin de Cordier » et cette terre sèche des vignes du côté de Béziers.

Une écriture précise, imagée à souhait, qui crée une atmosphère nostalgique, au ton égal tout le long du livre, apanage d’un authentique style.

 

***

L’authentique justement, c’est ce que recherchait celle qui incarna la modernité dans la poésie américaine : Marianne Moore (1887 - 1972) , personnage principal de l’émission du 15 février 2018.

La France est assez avare de traductions. Il fallut attendre le travail de Thierry Gillybœuf pour que paraisse chez José Corti : « Poésie complète. Licornes et sabliers » 406 pages, 24 €.

Pour Marianne Moore, rappelle son traducteur, la poésie se doit de créer « une place pour l’authentique », qui ne peut se trouver que dans le monde et non dans l’individu.

 

Et comme tout poète est un pont, Thierry Gillybœuf est amené à écrire que le poème chez Marianne Moore, qui « menace à tout moment de s’effondrer, au contraire, affiche une miraculeuse solidité, à la manière de l’improbable pont suspendu de Brooklyn ».

Après Marianne Moore, répétons :

 

Béni soit l’homme qui « prend le risque d’une décision » - se

pose la question : « Cela résoudrait-il le problème ?

Est-ce bien tel que je le vois ? Est-ce dans l’intérêt de tous ? »

Hélas. Les compagnons d’Ulysse sont à présent des politiques -

vivant sans rien se refuser jusqu’à ce que le sens moral soit noyé,

ayant perdu tout pouvoir de comparaison,

pensant que la liberté émancipe, « des esclaves qui se sont

eux-mêmes enchaînés ».

 

 

Vous pouvez écouter cette émission en cliquant sur :

http://les-poetes.fr/son/2018/LES_POETES_2018-02-15%20-%20marianne%20moore.wma .

 

Vous trouverez en pièce jointe le compte-rendu de l’émission tel qu’il figure sur notre site.

 

Amitiés à ceux qui se reconnaîtront,

fraternité à tous,

 

 

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En 1966, grâce aux publications de Pierre-Jean Oswald, je découvris

Franck VENAILLE avec « Papiers d’identité ».

C’était ça la poésie contemporaine.

Une écriture faite pour l’oralité, aucune emphase mais une tension dramatique, une langue curée à l’os qui recréait un vécu à fleur de peau. Quelques mots suffisaient à ce poète éloigné de toute ornementation, pour faire vivre une atmosphère lourde de sens, sans que rien ne soit expliqué, comme dans la prose d’Hemingway.

Peu d’auteurs pouvaient écrire cela. Lui, y est parvenu avec une régularité toujours en cours.

En ce sens, c’est un des phénomènes les plus remarquables de la poésie contemporaine.

 

Au centre de ce long travail : l’homme, l’étrangeté de sa condition, les paradoxes de ses comportements, la blessure particulière reçue comme une blessure originelle.

 

Tous les hommes sont de grands blessés, surtout ceux qui ont fait la guerre.

La guerre, Franck Venaille l’a connue en Algérie. Presque trois années à vivre cette guerre qui ne disait pas son nom. Il ne publiera pourtant « La guerre d’Algérie » aux éditions de Minuit qu’en 1978. Elle aura, entretemps, imprégné tous ses livres précédents. Des références subliminales parfois, mais toujours comme une nécessité.

La guerre. Elle revient, trente cinq ans plus tard avec « La bataille des éperons d’or » (12,90 €) et ensuite avec « Requiem de guerre » (11 €), les deux livres au Mercure de France.

 

Guerre absurde, toujours, faite par ceux qui ne la veulent pas, alors que ceux qui l’ont voulu, ne la font pas. Les puissants s’affrontent par substitution. Rien n’a changé. Les puissants finissent rarement dans la fosse où ils envoient les leurs.

« Le pouvoir dès qu’il s’exerce corrompt et se corrompt » affirme Maurice Blanchard. La vie apparaît alors comme une abjection : « la naissance est une guillotine » écrit Blanchard. Et Franck Venaille se désole dans « La bataille des éperons d’or » :

 

C’est laid la vie.

C’est mal.

[...]

« Monde ô monde que

vous ai-je fait ?

Qu’ai-je dit

qui vous ait blessé ? »

 

La réponse se fait

attendre la réponse

Mal et encore mal

la vie d’un homme

se fait attendre.

 

Le tour de force dans la poésie de Franck Venaille, est qu’à aucun moment, ne s’installe de décrochage avec la vie.

Aussi redoutable que cela soit, tous, nous nous reconnaissons dans les poèmes de Venaille.

En paraphrasant l’assertion abrupte de Rimbaud, nous pourrions dire : « beaucoup de poètes, peu d’auteurs. »

Franck Venaille est un auteur de poésie.

 

Certainement, il obéit à l’intuition de Gaston Puel quand ce dernier écrit : « Au mieux on ne s’exprime qu’avec son être abandonné, le plus secret, l’exclu. Rejeté d’un âtre essentiel, il témoigne de l’absence qui l’a nourri. »

 

Pour expliquer l’engouement, et il ne faut pas le sous-estimer, le plaisir, que nous vaut la lecture des poèmes, même noirs, de Franck Venaille, Gaston Puel, dans son « Journal d’un livreur » ( L’Arrière-Pays éd.) l’avait déjà défini : « A la matière brute (le vécu remémoré) le livreur ajoute une plus-value : son écriture. Cette matière quelconque, commune à tous, se valorise par le style. Sur celui-ci le livreur sera jugé. »

 

Je vous invite à écouter ce style saisissant de Franck Venaille en cliquant sur deux émissions :

- celle du 19 octobre 2017 :

http://les-poetes.fr/son/2017/171019.wma

- celle du 11 janvier 2018 :

http://les-poetes.fr/son/2018/LES_POETES_2018-01-11%20michel%20venaille.wma

 

Les comptes-rendus, qui englobent les annonces de parutions faites en préambule, seront mis en ligne au retour de notre ami, ingénieur du son, photographe et webmestre, Claude Bretin.

 

Amitiés à ceux qui se reconnaîtront,

fraternité à tous,

 

 

 


 

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