L'éditorial de Christian Saint-Paul

 

 

2018

 

Retour


17/09/2018

La poésie est au point de jonction de l’espace et du temps.

Au cours de l’émission « les poètes » diffusée le jeudi 13 septembre, j’invitais les auditeurs à se rendre au nouveau concert d’Eric Fraj à la Maison de l’Occitanie à Toulouse.

Ce troubadour contemporain rédige des poèmes ciselés comme des bijoux d’une élégance toute de simplicité, les met en musique dans une atmosphère qui vous enveloppe aussitôt et vous laisse étourdi dans le silence qui suit.

Le samedi 15 septembre il doit chanter en catalan à l’occasion de la Diada organisée par le Casal Catala.

Mais ce troubadour a un répertoire en occitan, en catalan, en espagnol et en français ! L’artiste, par ailleurs agrégé d’espagnol et de philosophie, fait passer dans ses textes la quintessence de la poésie espagnole ou occitane qu’il vivifie. Il chante par exemple Lorca en occitan, sur des traductions de Rouquette.

Et dans ses poèmes rythmés, transparaît toute une philosophie humaniste. Aucun manichéisme chez ce militant de la fraternité humaine, mais l’intégration de ses contradictions inhérentes à l’homme, dans une unité toujours sous-jacente. Du grand art !

Vous pouvez l’écouter dans trois titres dans l’émission du 13 septembre 2018.

***

Le 15 septembre 2018, à Carcassonne, a eu lieu à la Maison Joë Bousquet, 53, rue de Verdun, une lecture par Coraly Zahouro de la Comédie Française, de textes de Simone Weil, ayant pour thème « Simone Weil, L’Expérience de la nécessité ».

Simone Weil a saisi d’emblée la pensée occitane et le génie de Joë Bousquet. Peu de génies dans ce siècle ont eu ce don écrasant de lucidité.

Le Centre Joë Bousquet et son temps, poursuit le 22 septembre ses brillantes animations autour de Benjamin Fondane, de Léon Chestov avec notamment la poète et philosophe Anne Mounic, et autour de Joë Bousquet.

***

A Saint-Cirq Lapopie, cet été, les éditions Gallimard avaient installé une exposition assez savoureuse sur les rapports poètes éditeur, dans ce qui fut la maison d’été d’André Breton. Sur les milliers e visiteurs du « village préféré des français » selon l’expression guimauve des médias, aucun n’avait pénétré dans la maison d’exposition, que nous trouvâmes déserte.

J’avais apporté un livre pour Cathy Garcia Canalès, artiste installée sur la commune, à Létou, mais fatigués par la densité de la foule, je renonçais à trouver Létou.

Cathy Garcia Canalès, plasticienne, photographe, critique, poète, revuiste (« Nouveaux Délits »), vient de publier chez Cardère « aujourd’hui est habitable » avec trois photographies d’elle-même, 40 pages, 12 €.

C’est une écriture où le souffle emprunte une certaine forme sinon de violence, du moins de force. Avec virilité, la poète affirme sa renaissance et sa féminité heureuse.


 

pour renaître au monde

nous ferons serment de foudre

dans un orgasme de tonnerre

nous quitterons l’enfer blafard

les ornières et la caverne obstruée

le disloqué qui vacille

au fond des brouettes


 

Nous reviendrons sur « aujourd’hui est habitable » qui marque une étape nouvelle dans la maturité de la puissance de l’écriture de Cathy Garcia Canalès.


 

***

Jean-Michel Bongiraud avec un roman « René Blain ou la poétique du vélo Poème politique enthousiaste et sérieux » éd. Atramenta, 161 pages, 14 €, réveille nos consciences dans notre société engourdie par le poids des platitudes.

Ce roman, plein d’humour, aussi inclassable que son auteur, nous réjouit par son humanisme libertaire bienveillant.

Une émission sera prochainement consacrée à Jean-Michel Bongiraud.


 

***


 

Pierre Ech-Ardour, poète de Sète, déjà publié par les éditions Levant de Montpellier, a eu l’excellente idée de faire traduire en occitan son livre de poèmes « Lagune Archipel de Thau » par Joan-Frederic Brun avec des encres d’une finesse éblouissante d’Alain Campos et un avant-prpos de Georges Drano (I.E.O. éditeur, non paginé, 10 €).


 

Espérons que cette démarche, faire traduire en langue d’Oc ses poèmes, fera école. Nous sommes trop peu nombreux à avoir cette audace nécessaire. Généralement, c’est le lieu qui situe les poèmes, ici, l’archipel de Thau, qui est le déclencheur de ce besoin de faire résonner le poème dans la langue d’une tradition à nourrir.

Ce livre dans son bilinguisme, affirme son caractère occitan qui s’exprime dans la français aussi. Une belle réussite.


 

Pierre Ech-Ardour fait du lieu, le pilier central de son écriture. La poésie est au point de jonction de l’espace et du temps. Mais ne nous y trompons pas, comme prévient Georges Drano « il ne s’agit pas de faire la promotion d’un site [ ...] mais de nous éclairer sur les rapports intimes que le poète entretient avec un paysage de rencontre reconnu comme lieu d’échange entre la lumière extérieure qu’il produit et la clarté intérieure qu’il révèle. C’est en se confrontant à cette dualité que le poète se singularise. »

C’est pourtant cette double singularité du lieu et de la langue, qui donne au poème son universalité.


 

Du ponton au chenal où

s’offre l’étang des élévations

en l’émeraude d’une vasque

où poudroient les embruns

coiffée du frais Magistrau*

je cueille grisée la vague hardie

De l’en-haut par le commencement

à l’en bas du monde pétrissent

firmament et eau de

l’éclairement les sources


 

Partout revient et part

le vol-exode des plumages d’air

de la toile des profondeurs

aux obscurités du silence-cri

par reflux des venteux assauts

prédomine la fleur de sel

En ce désert des apparences

j’inspire le vent des dualités

libre souffle immanent révélé

en d’infinies pleines lueurs


 

* Magistrau : Vent de terre, soufflant du Nord-Ouest.

***

L’archipel de Thau, lieu vivant méditerranéen est emblématique de « cet étrange pays de nulle part que l’on appelle Occitanie - en donnant à ce nom son sens d’espace de la langue d’Oc de l’Atlantique à la plaine du Pô, nonobstant sa récente affectation géographique à une partie seulement de cet espace entre Rhône et Toulouse » selon l’exacte formule de Michel Roquebert dans sa dernière publication (qui a bien occupé aussi mon été) : « Figures du catharisme » Perrin éd., 480 pages, 25 €, et dont nous parlerons aussi bientôt.


 

Vous pouvez écouter cette émission en cliquant sur :


 

http://les-poetes.fr/son/2018/20180913%20eric%20fraj.wma

Retour
 


 

10/09/2018

Les poètes sont des guetteurs d’étincelles

Michel Eckhard Elial, poète, directeur de la revue et des éditions Levant, traducteur, est revenu le jeudi 6 septembre 2018 nous reparler de sa récente traduction de

« Même pour des milliers d’années » de la poète israélienne Dahlia Ravikovitch (éd. Bruno Doucey, postace de Sabine Huynh, 115 pages, 14,50 €).

En préambule, nous avions écouté la voix de Franck Venaille (1936 - 2018), lisant un extrait de « La descente de l’Escaut ».

Dans ce poème, tel un signal, apparaît la silhouette mythique de la sentinelle. Ce symbole, cher à Antoine de Saint-Exupéry, s’intègre à l’univers créatif de Dahlia Ravikovitch (1936 - 2005).

Le poète est le guetteur qui veille l’arrivée du jour au bout de la nuit.

C’est son travail de sentinelle qui fait émerger la lumière. Le poète est dans l’urgence de la lumière, nous signifie Dahlia Ravikovitch et Jérusalem est la lumière.


 

Serge Pey, lors d’une émission « les poètes »

(voir http://les-poetes.fr/emmission/2015.html ), avait insisté sur la nécessité de consentir à une création sacrificielle pour faire naître le poète : « Je suis un poète du rituel. Lorsqu’il y a sacrifice du langage il y a poésie. Le sacrifice du langage peut se résumer à un vers. Mais c’est une mise à mort. La Bible nous en parle, les grandes religions nous en parlent, toutes les traditions initiatiques nous en parlent. »


 

« Tout poème commence par un sacrifice. Et, d’abord, par celui de l’auteur, du moi.

Ecrire, c’est se préparer à mourir comme personne privée, gravir les marches de la pyramide sacrificielle du poème afin que, sur le sang répandu, puisse renaître le monde » écrit d’ailleurs Jacques Ancet dans sa préface au sublime livre de José Angel Valente : « au dieu sans nom » (éd. José Corti).


 

C’est bien cette volonté sacrificielle qui mobilisa toute sa vie Dahlia Ravikovitch.

« [ ...] la poète a dédié sa vie à creuser le trou de la douleur de façon obsessive et tragique, et à exposer les traumas, dans des poèmes qui les transcendent en les mariant à des traumatismes nationaux et universels » confirme Sabine Huynh dans sa postface.


 

Ces traumatismes nationaux devenus universels ont pour lieu Israël. Et, nous dit Michel Eckhard Elial, il y a des lieux lunaires en Israël.


 

Or, un des noms de Dieu, dans la tradition hébraïque, est le lieu. Un lieu que le poète peut faire vivre. C’est la manière dont le poète se saisit du lieu qui le fait passer de l’ombre à la lumière. Jérusalem est alors un lieu qui rassemble, en demeure de l’avenir.


 

Le lieu, un des noms de Dieu.

Le titre en espagnol du livre de José Valente est bien « Al dios del lugar ». Littéralement « Au dieu du lieu ».

« Et ce lieu, qu’est-il d’autre d’abord sinon celui du poème, ce « lieu du chant » [...] lieu d’attente de la parole. Lieu qui, finalement, est un non lieu : celui du présent, où toujours tout peut commencer » conclut Jacques Ancet.


 

Conclusion attestée par toute l’œuvre de Dahlia Ravikovitch dont les poèmes, selon l’expression de Michel Eckhard Elial, sont des « étincelles jaillies des ténèbres ».


 

Et les poètes sont des guetteurs d’étincelles.


 

A la mémoire d’Antoine de Saint-Exupéry


 

Au milieu de la nuit

un terrible clair de lune m’a rappelé

la mort en mil neuf cent quarante-trois

d’Antoine de Saint-Exupéry.


 

Vingt et un an après

des bouts de papier tournoient dans le vent,

vingt et un ans déjà

que la mer est toujours bleue au printemps,

et que ses os sont devenus du sable.

Vingt et un ans,

son avion a plongé dans la Méditerranée

entre les bourrasques du printemps.


 

Ce n’est plus le même monde,

de l’herbe et du vent,

du vent et du sable.

C’est le reflet d’un monde

qui existe sans

Saint-Exupéry.


 

La vie n’est pas éternelle,

pour personne.

Mais s’il avait survécu

à ce jour

de mars mil neuf cent quarante-trois,

il serait avec nous,

un grain de lumière,

une rose sous la brise,

un rire dans les nuages.


 

(extrait de « Même pour des milliers d’années »)

***

Vous pouvez écouter cette émission en cliquant sur : 180906 Michel ECKHARD–ELIAL.wma
 

 

Retour


 

06/09/2018

 

Universel à donner le vertige

Le 16 août 2018, j’adressais un courriel d’accompagnement aux sommaires des émissions radio, que Michel Eckhard Elial a qualifié « d’éditorial », terme que j’ai adopté, puisque dorénavant ces « éditoriaux » destinés à l’origine à mes amis et relations, seront aussi en ligne sur le site les-poetes.fr .

Le 16 août, l’éditorial évoquait la grande figure de Franck Venaille.

Franck Venaille ne me répondit pas, mais c’était le mois d’août, le mois anesthésié, dans nos mœurs ordinaires et je ne m’en inquiétais pas.

Franck Venaille décéda le 23 août.

Qu’est-ce qui m’avait décidé à choisir dans l’étuve de cet été, parmi mes nombreux retards de compte-rendu et signalements des émissions, Franck Venaille ? J’avais le projet de réaliser une émission avec lui par téléphone. C’était un préalable.

Franck Venaille incarnait le poète d’aujourd’hui : un homme fondu dans la foule.

Cet intellectuel écrivait avec le génie d’un dompteur de langue qui ne se laissait pas embarquer par sa sensibilité d’écorché.

J’ai du mal à admettre que cette production, qui nous était familière, se soit arrêtée. J’ai vécu ce mois d’août, habité par les poèmes de Franck Venaille.

Prémonition, me dit Isabelle, mon épouse.

Peut-être, mais je ne compte plus les projets avortés avec les auteurs de poésie disparus sans crier gare avant leur réalisation.

La vie est une course de vitesse et pour beaucoup elle est perdue d’avance. Les occasions manquées nous ôtent le sommeil.

Alors je ne veux pas manquer de vous parler de Jacques Canut que tous les poètes, ici, connaissent. Cet ancien professeur de Lettres et d’Histoire, né en 1930, a publié 180 recueils de poésie, certains en langue espagnole (castillan) édités en Espagne (Pamplona et Palencia) et en Argentine (Buenos Aires).

Cet été, il nous livre deux nouveaux titres : « Alcancia - Tirelire » bilingue, français espagnol paru aux éditions Calamo.

Sans aucun doute, ces poèmes, courts, comme toujours chez Canut, ont été écrits en espagnol et traduits ensuite par leur auteur en français.

La langue est précise, efficace, fluide comme un ruisseau joyeux.

C’est un régal dans les deux langues, même si le castillan sonne mieux.

L’univers de Jacques Canut : la force des souvenirs, des lieux, de la beauté et de tout ce qui enfante le plaisir des sens et de l’âme, mais aussi les longues amitiés, l’amour des chats, l’amour des femmes et leur inévitable peine, l’amour débordant de la vie.

Tous ces thèmes se retrouvent dans « Claires-voies » édité par l’auteur dans sa collection « pour solde de tous contes ». Et toujours, chez Jacques Canut l’apologie de la poésie :

Matins

si délicieusement paisibles.

Léger,

je n’avais d’yeux que pour

ailes

ELLE,

la Poésie.

Lumières en fleurs.

La poésie, sa plus vieille et plus fidèle maîtresse qui l’empêche de « décliner entre vieillesse, solitude, émois, amertume... » et le conduit à parler d’Elle devant les élèves d’un collège de Gennevilliers.

Belle leçon que nous donne ce jeune homme de 87 ans qui ne renonce pas au travail de création, qui peut être un plaisir bien sûr, mais qui est surtout l’affirmation de la vie.

A commander chez l’auteur (7 € chaque volume) : Jacques Canut 19, allées Lagarrasic 32000 Auch.

***

L’image de l’Aile évoquée par Canut, est aussi choisie par un autre poète, infatigable, Michel Cosem qui publie aux éditions unicité, collection Imagination Critique : « Aile, la messagère », 145 pages, 15 €.

Ce poète chevronné nous réjouit de ses pérégrinations en Occitanie, en Bretagne, en France, en Espagne et dans le monde. Le lieu devient l’essence du poème.

Cette notion, devenue fondamentale aujourd’hui, a été l’objet d’un débat à Toulouse que j’avais animé à l’Hôtel d’Assézat, siège de l’Académie des jeux floraux, en 2017. Il me faudra revenir sur le sujet.

En attendant, lisons Michel Cosem qui, après Yves Bonnefoy, écrit : « On peut dire que le lieu est devenu la poésie elle-même où se mêlent la réalité et l’imaginaire, l’humanité et la culture ».

Avec les poèmes de « Aile, la messagère » nous voyageons non seulement dans l’espace, en retrouvant avec bonheur des lieux connus, mais surtout nous avançons dans la langue, c’est-à-dire dans l’idée, dans la sensation, dans le sentiment, dans l’Histoire. C’est tout cela, « en même temps » - pour parodier un des mauvais clichés de notre époque - , qui fait la puissance d’évocation des poèmes de Michel Cosem :

L’Autan se promène dans les collines, tourne au fond des ravines, effeuille le vieux chênes, lèche le bord du sillon et remue les pins cérémonieux. Il attend sous les arcades de brique et bondit tel un jeune chien et comme une tendre biche, il a la rousseur du printemps, un sourire pour charmer et des griffes pour faire mal. Il porte des odeurs d’eaux vives, d’écorces taillées, il a parfois le jacassement des bécasses, le vol souple de l’épervier. Comment renier son amour ? Et si l’on n’y prête pas attention, il est trop tard.

(Pays toulousain, Haute-Garonne)

***

Les éditions Bruno Doucey ont fait paraître un livre attendu depuis longtemps : « Même pour des milliers d’années »

de Dahlia Ravikovitch, traduit de l’hébreu par Michel Eckhard Elial avec une postface de Sabine Huynh, 115 pages, 14,50 €.

Le traducteur, par ailleurs poète et directeur des éditions Levant, s’explique longuement à l’antenne de Radio Occitania sur l’importance que revêt cette femme poète née en 1936 à Ramat Gan, près de Tel-Aviv, orpheline à six ans de son père, tué par un conducteur ivre, devenue au fil d’une dizaine de livres de poèmes, une des grandes voix de la poésie israélienne. Sa condition de femme la place en tête, dans son pays, de ce que les critiques nomment encore la poésie féminine.

Heureusement, nous sommes nombreux à savoir que les femmes occupent une place prépondérante dans le monde littéraire en général et dans la poésie en particulier, et qu’il n’y a plus lieu de séparer la poésie féminine de la poésie masculine.

La poésie n’a pas besoin d’un qualificatif de genre, qu’elle soit écrite par un homme ou par une femme.

Dahlia Ravikovitch laisse à sa mort en 2005, une poésie populaire lue par un grand public.

La poésie, elle l’a servie toute sa vie. On peut même dire qu’elle a été toute sa vie. Indissociable de tous les événements de sa vie.

Cette présence de la poésie, dans tout acte de sa vie, a façonné le destin de celle qui s’incarnait dans la poésie au point qu’ « elle pensait qu’elle l’avait éloignée des gens », nous révèle Sabine Huynh dans sa préface.

Dans ses poèmes, les lieux, la vie, dans sa quotidienneté comme dans sa spiritualité, nous saisissent : des sensations tout à la fois familières, insolites, exotiques, apaisantes, tragiques.

Une grande voix à connaître, à écouter.

Michel Eckhard Elial revient la semaine prochaine nous en reparler.

***

Une autre femme, grand poète, est publiée par les éditions Po&Psy collection in extenso : Hanne Bramness « Le poids de la lumière » poèmes 1983 - 2017, 884 pages, 25 €, eaux fortes de Florence Barbéris, édition bilingue norvégien français, traduction d’une autre femme poète Anne-Marie Soulier.

C’est une anthologie des ouvrages de l’auteure.

Hanne Bamness est une grande voix de la poésie norvégienne, reconnue et honorée par de nombreux prix prestigieux dans les pays nordiques.


La lumière dans les pays nordiques revêt une importance singulière. Elle imprègne toutes les sensations chez cette poète qui parcourt des lieux lointains comme Buenos Aires. Même dans la trivialité d’une visite inopportune, la lumière nous interroge :

Une visite

Elle, ici ? Dans le corridor je commence à douter

Fallait-il que je tombe sur elle dans la rue

d’une ville étrangère, je fais semblant d’être ravie

l’honnêteté n’a jamais été mon fort

Mais bon c’est fait je l’ai invitée à entrer, comme pour

mettre une limite à ma folie j’avoue que j’habite ici

mais pas pour très longtemps

Je t’en prie, dis-je en lui servant un verre de vin

Que faire d’autre ?

Tout à coup elle est à genoux devant moi, une lumière blanche

coule en une large bande le long de son dos depuis

ses épaules détournées, se rassemble dans ses semelles sous ses fesses

La lumière vient-elle de sa nuque chauffée par le soleil ?

Ou est-ce mon regard qui voudrait la gommer ?

***


Dahlia Ravikovitch et Hanne Bramness ont forgé leurs poèmes à partir de lieux et de modes de vie bien différents.

La poésie les relie et les fond dans une même humanité.

J’ai eu plaisir à lire l’une et l’autre en continu, la voix de la poète disparue se poursuivant chez la norvégienne. Leurs différences les rassemblent.

L’humanité est l’humanité de tous.

Rien de plus banal au fond, que ce constat qui abolit les frontières en faisant l’apologie des lieux.

Toute femme est universelle. Tout poète est universel.

Universel à donner le vertige, disait Jean Paulhan.

Vous trouverez le compte-rendu de l’émission sur notre site.

Vous pouvez écouter l’émission en cliquant sur :

..\son\2018\300818 Dahlia Ravikovitck.wma

Retour


 

Gaston Puel me parlait toujours d'elle. 

Monique Saint-Julia, à laquelle il a voué une si longue amitié, partageait avec lui ce regard jamais lassé sur l'émerveillement du monde familier.

Ils aimaient les arbres, les champs, les oiseaux au lever du jour, les chats.

La vie, dans ce qu'elle a de plus humble, leur dictait leurs plus purs poèmes.


 

Ce ravissement, Monique Saint-Julia, l'offrait à celui à qui elle le devait, pour lui avoir offert ce qui pouvait l'approcher au plus près de la sérénité : son mari Bernard.


 

Bernard, figure tutélaire des deux derniers livres de Monique : "Je vous écris" et "Un jour de plus à aimer" (éditions L'Aire).


 

Michel Baglin avait signé la préface de "Je vous écris". Dans "Un jour de plus à aimer", Monique Saint-Julia se souvient d'une journée de grand bonheur à Valcebollière à marcher "sur le sentier empierré" avec précisément, Jacqueline et Michel Baglin.


 

Bernard était un chêne. Il nous recevait à Revel, avec l'aisance du grand chef cuisinier. A notre dernière visite, Isabelle, mon épouse, lui montra quelques rudiments sur l'ordinateur.

Quelques jours plus tard, sans crier gare, le chêne majestueux s'abattait.


 

"Longtemps et loin. C'est ainsi que l'on dit éternité en japonais (eien). Pas seulement du temps. De l'espace aussi" nous apprend Ito Naga , poète astrophysicien (non japonais) dans "Les petits vertiges" (Cheyne éd. 2017, p 67).


 

Or, la poésie est ce miracle qui immobilise le temps et le délivre de l'espace, comme l'affirmait Ramuz. 

La poésie autorise Monique Saint-Julia à disposer éternellement d' "Un jour de plus à aimer".


 

Je vous invite à écouter Monique Saint-Julia parler de ce livre en cliquant sur :

..\son\2018\LES_POETES_2018-01-18monique saint julia.wma


 

Vous trouverez en pièce jointe le compte-rendu de l'émission tel qu'il figurera sur notre site, aussitôt que notre ami technicien et webmestre Claude Bretin, sera rentré de son périple en Europe du Nord.


 

Amitiés à ceux qui se reconnaîtront,

fraternité à tous.


 

 

Retour


 

TOUT POETE EST UN PONT

Les vies de jeunes toulousains ont été fauchées dans l’incandescence de l’été, leur véhicule chutant vertigineusement dans l’effondrement du viaduc de Gènes.

La sidération de l’écroulement des ponts.

En 1954, alors à l’école à Narbonne, je me souviens de la stupéfaction après la chute du pont de Coursan, bel ouvrage qui enjambait l’Aude. Un fils avait péri dans l’écroulement du pont construit par son père.

Plus tard, dans les années soixante, je traversais le pont suspendu de Saint-Pierre à Toulouse, avec une appréhension inavouée. Il fut démoli et reconstruit fin 1986.

Dans « Un livre ne dit jamais tout », écrit en marge du remarquable roman « Achille Viadieu, d’ombre et de courage » (Privat éd. 19 €), son auteur, mon ami l’écrivain poète Claude Faber, évoque cette démolition : « Je me souviens du jour où ils ont dynamité les vieux piliers. Je me trouvais sur la rive droite, à deux pas de la place Saint-Pierre. J’ai le souvenir de ne pas avoir aimé cette scène. Je ne comprenais pas. Pour moi, c’était comme abattre un arbre. Je pensais qu’un pont était indestructible, inébranlable, intouchable, éternel. Et, à cette époque, je ne savais pas encore qu’un parent d’Achille Viadieu avait participé à sa construction... Depuis ce jour de 1986, je me suis toujours dit qu’il fallait autant respecter les ponts que les mains tendues. »

Les ponts sont des mains tendues, ils sont des passeurs et les poètes sont des passeurs. Un poète est un pont qui relie tous les hommes.

Dans l’émission diffusée pour la première fois le 15 février 2018, en préambule à la lecture des poèmes de Marianne Moore, j’évoquais quelques figures de ces ponts qui nous basculent sur les berges de la vraie vie  :

1 - Serge Pey, dont l’actualité en février 2018, était la parution de « Flamenco. Les souliers de la Joselito » non paginé, 22 € co-édité par Les Fondeurs de Briques et Le Dernier Télégramme.

Il s’agit d’une anthologie de tous les recueils, rythmée par le flamenco qui, nous dit le poète toulousain, «  a traversé ma vie comme un fleuve en crue. »

« Le duende, écrit-il dans sa postface, c’est donner à voir en un même instant tous les angles du monde en arrêtant le monde pour l’aimer. »


 

2 - Michel Cosem pour « Les mots de la lune ronde » aux éditions L’Harmattan, 100 pages, 13 €, avec un avant-propos de Jacqueline Saint-Jean.

C’est une nouvelle livraison de ce poète qui vit lui aussi près de Toulouse, jamais lassé par l’analyse des lieux, traversés comme autant de témoins qui rendent compte de la beauté ordinaire dont le poème est le miroir qui reflète l’image plus juste du monde.


 

3 - Simone Alié-Daram qui avait fait paraître « Dialogues d’outre nuages » (Copymédia 12 €, à commander par courriel à : daramalie@free.fr).

Une inévitable gravité s’attache à ces poèmes, ceux du deuil, du sentiment tragique de la vie d’Unamuno. Le deuil, décliné en trois périodes : « Tôt - Tard - Toujours » ; et à chaque période, une tonalité de poèmes.

Et le pont ici est perdu :


 

Oiseau noir sur bouée jaune

Eaux boueuses

Pont perdu

Vent couché

Gris pastel sans orangé

Le clap guttural de l’eau frappe la brique

Une paix vermoulue et sereine

Englue l’air que structurent

Seuls les cris des mouettes

Agrafant

Les nuages comme autant de rubans.


 

Une émission le 20 juillet 2017 avait déjà été consacrée à Simone Alié-Daram pour ce recueil, émission que vous pouvez écouter sur 2017\170720.wma

et lire le compte-rendu en cliquant sur : http://les-poetes.fr/emmission/2017.html


 

4 - Anne Mounic « Tout l’à-propos de ces merveilles » accompagné de dessins et gravures de l’auteure, 463e Encres Vives 6,10 € à commander à Michel Cosem, 2, allée des Allobroges 31770 Colomiers.

C’est Claude Vigée, voici déjà longtemps, qui m’a fait lire Anne Mounic. Elle est aujourd’hui la référence pour ce qui a trait à l’œuvre de Claude Vigée. Dans ce recueil, publié par Michel Cosem, se retrouve l’attachement de cette artiste poète, au dessin et à la gravure.

Poèmes subtils, d’une philosophie dans laquelle la lucidité ne défait pas cette aptitude à l’émerveillement, mais simple, patient, intime.

Elle sait traduire la « continuité du lieu dans l’être », force première du poème.


 

5 - Léon Bralda « La voix levée » aux éditions Alcyone, 65 pages, 17 €.

En exergue, ces deux vers d’Alain Freixe : « Tu peux lever les yeux / le ciel te ressemble ».

Un très beau tirage, qui fait de ce recueil un livre d’artiste grâce à la reproduction de huit gravures de Lionel Balard.

Le poète régurgite l’enfance universelle qui immole les lieux qui l’ont façonné comme le « Moulin de Cordier » et cette terre sèche des vignes du côté de Béziers.

Une écriture précise, imagée à souhait, qui crée une atmosphère nostalgique, au ton égal tout le long du livre, apanage d’un authentique style.


 

***

L’authentique justement, c’est ce que recherchait celle qui incarna la modernité dans la poésie américaine : Marianne Moore (1887 - 1972) , personnage principal de l’émission du 15 février 2018.

La France est assez avare de traductions. Il fallut attendre le travail de Thierry Gillybœuf pour que paraisse chez José Corti : « Poésie complète. Licornes et sabliers » 406 pages, 24 €.

Pour Marianne Moore, rappelle son traducteur, la poésie se doit de créer « une place pour l’authentique », qui ne peut se trouver que dans le monde et non dans l’individu.


 

Et comme tout poète est un pont, Thierry Gillybœuf est amené à écrire que le poème chez Marianne Moore, qui « menace à tout moment de s’effondrer, au contraire, affiche une miraculeuse solidité, à la manière de l’improbable pont suspendu de Brooklyn ».

Après Marianne Moore, répétons :


 

Béni soit l’homme qui « prend le risque d’une décision » - se

pose la question : « Cela résoudrait-il le problème ?

Est-ce bien tel que je le vois ? Est-ce dans l’intérêt de tous ? »

Hélas. Les compagnons d’Ulysse sont à présent des politiques -

vivant sans rien se refuser jusqu’à ce que le sens moral soit noyé,

ayant perdu tout pouvoir de comparaison,

pensant que la liberté émancipe, « des esclaves qui se sont

eux-mêmes enchaînés ».


 


 

Vous pouvez écouter cette émission en cliquant sur :

http://les-poetes.fr/son/2018/LES_POETES_2018-02-15%20-%20marianne%20moore.wma .


 

Vous trouverez en pièce jointe le compte-rendu de l’émission tel qu’il figure sur notre site.


 

Amitiés à ceux qui se reconnaîtront,

fraternité à tous,


 

 

Retour


 

En 1966, grâce aux publications de Pierre-Jean Oswald, je découvris

Franck VENAILLE avec « Papiers d’identité ».

C’était ça la poésie contemporaine.

Une écriture faite pour l’oralité, aucune emphase mais une tension dramatique, une langue curée à l’os qui recréait un vécu à fleur de peau. Quelques mots suffisaient à ce poète éloigné de toute ornementation, pour faire vivre une atmosphère lourde de sens, sans que rien ne soit expliqué, comme dans la prose d’Hemingway.

Peu d’auteurs pouvaient écrire cela. Lui, y est parvenu avec une régularité toujours en cours.

En ce sens, c’est un des phénomènes les plus remarquables de la poésie contemporaine.


 

Au centre de ce long travail : l’homme, l’étrangeté de sa condition, les paradoxes de ses comportements, la blessure particulière reçue comme une blessure originelle.


 

Tous les hommes sont de grands blessés, surtout ceux qui ont fait la guerre.

La guerre, Franck Venaille l’a connue en Algérie. Presque trois années à vivre cette guerre qui ne disait pas son nom. Il ne publiera pourtant « La guerre d’Algérie » aux éditions de Minuit qu’en 1978. Elle aura, entretemps, imprégné tous ses livres précédents. Des références subliminales parfois, mais toujours comme une nécessité.

La guerre. Elle revient, trente cinq ans plus tard avec « La bataille des éperons d’or » (12,90 €) et ensuite avec « Requiem de guerre » (11 €), les deux livres au Mercure de France.


 

Guerre absurde, toujours, faite par ceux qui ne la veulent pas, alors que ceux qui l’ont voulu, ne la font pas. Les puissants s’affrontent par substitution. Rien n’a changé. Les puissants finissent rarement dans la fosse où ils envoient les leurs.

« Le pouvoir dès qu’il s’exerce corrompt et se corrompt » affirme Maurice Blanchard. La vie apparaît alors comme une abjection : « la naissance est une guillotine » écrit Blanchard. Et Franck Venaille se désole dans « La bataille des éperons d’or » :


 

C’est laid la vie.

C’est mal.

[...]

« Monde ô monde que

vous ai-je fait ?

Qu’ai-je dit

qui vous ait blessé ? »


 

La réponse se fait

attendre la réponse

Mal et encore mal

la vie d’un homme

se fait attendre.


 

Le tour de force dans la poésie de Franck Venaille, est qu’à aucun moment, ne s’installe de décrochage avec la vie.

Aussi redoutable que cela soit, tous, nous nous reconnaissons dans les poèmes de Venaille.

En paraphrasant l’assertion abrupte de Rimbaud, nous pourrions dire : « beaucoup de poètes, peu d’auteurs. »

Franck Venaille est un auteur de poésie.


 

Certainement, il obéit à l’intuition de Gaston Puel quand ce dernier écrit : « Au mieux on ne s’exprime qu’avec son être abandonné, le plus secret, l’exclu. Rejeté d’un âtre essentiel, il témoigne de l’absence qui l’a nourri. »


 

Pour expliquer l’engouement, et il ne faut pas le sous-estimer, le plaisir, que nous vaut la lecture des poèmes, même noirs, de Franck Venaille, Gaston Puel, dans son « Journal d’un livreur » ( L’Arrière-Pays éd.) l’avait déjà défini : « A la matière brute (le vécu remémoré) le livreur ajoute une plus-value : son écriture. Cette matière quelconque, commune à tous, se valorise par le style. Sur celui-ci le livreur sera jugé. »


 

Je vous invite à écouter ce style saisissant de Franck Venaille en cliquant sur deux émissions :

- celle du 19 octobre 2017 :

http://les-poetes.fr/son/2017/171019.wma

- celle du 11 janvier 2018 :

http://les-poetes.fr/son/2018/LES_POETES_2018-01-11%20michel%20venaille.wma


 

Les comptes-rendus, qui englobent les annonces de parutions faites en préambule, seront mis en ligne au retour de notre ami, ingénieur du son, photographe et webmestre, Claude Bretin.


 

Amitiés à ceux qui se reconnaîtront,

fraternité à tous,


 


 

 


 

 Retour