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Didier THURIOS

 

 

 

 

 

 

5/01/2017

29/12/2016

 



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Christian Saint-Paul revient sur l’œuvre de création poétique de Jean Joubert. Il rappelle quelle fut son activité militante en poésie, son engagement désintéressé auprès des enfants. Il allait dans les classes de l’école primaire apporter la bonne nouvelle : celle de la poésie.

Et les enfants le lui rendaient bien cet intérêt qu’il leur manifestait. La profondeur de la trace qu’il laissait peut se lire dans une lettre d’une classe d’école primaire à Jean Joubert publiée dans « Jean Joubert par Michel Cosem » aux éditions du Rouergue dans la collection Visages de ce temps dirigée alors par Jean Digot.

Lecture de cette lettre.


 

Nous avons aimé tes poèmes, celui de la grenouille nous a fait rire. Tes histoires, dans les poèmes et dans les livres ne sont pas vraies, mais elles sont belles et quelquefois jolies.

Tu dois aimer les œufs ; y en a dans Pilou, dans Blouson bleu et dans la grenouille de la mare.

Tu as des poules dans ton jardin ?

Nous croyons que tu es beau, tu as des cheveux roux, avec une moustache, tu aimes les enfants.

Tu es jeune et un peu vieux, tes yeux sont noirs ou marron.

Tu as des enfants, ils doivent jamais s’embêter ; quand ta « maman » fait les pavés et qu’ils peuvent pas bouger tu leur lis une histoire.

Tu écris avec une plume d’oiseau ?

Tu nous fais rêver, moi j’ai regardé la lune cette nuit, c’est une buée dans le ciel.

Est-ce que tu connais les disques de Peter Bowman et de Keith Jarett ? Ils sont beaux, on aime les écouter.

Tu dois avoir une grande maison avec un grand bureau pour écrire et même un jardin avec beaucoup d’animaux mais pas de salades, tu as pas le temps de les faire pousser, tu peux pas tout faire...

Nous t’envoyons un gros bisou, merci et on t’aime bien.

Toute la classe


 

Lecture de poèmes de Jean Joubert


 

Tu es ce corps

et l’ombre de ce corps

et l’ombre de cette ombre

cette ombre encore

infiniment


 

jusqu’à ce centre de lumière

où se confondent

le corps et l’ombre

toutes les ombres

et tous les corps.

*

Quelques visages demeurent

comme reflets sur l’eau

de ceux qui vers nous jadis

se penchèrent,

pour nous parler, pour chercher dans nos yeux

un accord, une promesse


 

- si clairs, si nets

que l’on s’étonne

de ce ciel vide entre les arbres

et, sur le pont,

de la seule poussière.


 

D’autres encore tremblent par temps de brume,

se brouillent, se disloquent,

insaisissables presque :

ombres d’ombres pour nos regards.


 

Et tant d’autres nous abandonnent,

mêlés, sans nom, au plus noir de la terre.


 

Pour eux nous n’avons plus ni lampe ni

mémoire.

*

Christian Saint-Paul reçoit Didier THURIOS, voyageur, écrivain, poète, chanteur de rock’nd roll.


 

Il se décrit ainsi : une enfance tarnaise à taper dans un ballon rond, construire des cabanes dans les arbres, cracher des poèmes et parcourir d'un œil avide les planisphères. La musique plus tard, chant et guitare, surtout le besoin impérieux de jeter des passerelles entre littérature et riffs rock and roll.

Mais c’est le voyage qui lui rendra le véritable plaisir des mots. D’abord l’Europe et le Maghreb, l’Amérique du sud et l’Asie du sud-est, le sous-continent indien, l’Asie centrale et le Moyen-Orient, l'Afrique...

Ses vagabondages, ses immersions, ses exils volontaires, sans but ou défi à relever, donneront naissance à des carnets de route, poèmes et témoignages du monde : "Désorientales" (Le Manuscrit), "Echappée, poèmes nomades" (L’Harmattan), "Vents arabesques" aux éditions Le solitaire.


 

En 2012, il a reçu le Prix de Poésie des Gourmets de Lettres, sous l’égide de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse.

Il vient de terminer un nouveau livre, une lettre dédiée à sa mère « Aussi sacrée que le Gange » qui sera publiée aux éditions Autrement.


 

« Désorientales » est le récit d’un voyage d’un an avec sa femme et sa fille.

Le voyage, dit-il, c’est une injonction, un besoin d’exprimer un ressenti et de garder une trace et la meilleure trace, c’est quand même le livre. Je n’aime pas la photo, avoue-t-il. Elle ment un peu la photo.

C’est juste vital, poursuit-il, ce besoin d’aller me confronter à d’autres mondes, à d’autres consciences, à d’autres morales. Je prends des congés sans solde et je dégage ce temps qui est juste salvateur. Mes voyages ne nécessitent pas beaucoup d’argent. Ce sont des voyages de pauvre, souvent semi-ascétiques dans des contrées lointaines. « Echappée (poèmes nomades » a été publié par L’Harmattan dans la collection « Poètes des cinq continents ». Ce sont des poèmes de voyage, de l’Inde à l’Europe. Ces voyages se font en immersion totale avec les gens des pays traversés, avec leurs moyens locaux de déplacement les plus économiques. Encore une fois, c’est un voyage de pauvre.

Le problème de la langue n’en est pas un. Ce n’est pas le langage qui prime. La communication passe par le regard, par un sourire, par une main sur l’épaule. C’est une communication quasi universelle.

Didier Thurios est quelqu’un qui a trouvé les moyens d’aller à la rencontre de l’humanité. Les différences auxquelles nous sommes confrontés, juge-t-il, nous permettent de casser nos certitudes, nos vérités. Il y a d’autres vérités. Chaque voyage est un voyage initiatique. Nous apprenons toujours de nous, même après de multiples voyages. C’est ce qui compte en fait.

On s’améliore. On se pose les bonnes questions métaphysiques existentielles et l’on peut juger si l’on est en phase avec soi-même. On trimballe toujours toutes ces interrogations philosophiques.

L’initiation se fait par paliers. On ne voyage pas, on est voyagé. On apprend de soi. Le quotidien dans cette forme de voyage pauvre est souvent compliqué. Les trajets sont longs, souvent harassant. On ne sait parfois où dormir. On met le corps et l’esprit en contrainte. Et forcément on découvre. On apprend aussi des côtés noirs de nous, que l’on ne soupçonnait pas. On est un apprenti en voyage. On devient certainement meilleur, sans être sage, cette notion de sagesse m’ennuie. On parvient même à se pardonner ; on s’améliore humblement dans son humanité.


 

Lecture d’extraits de « Echappée ».


 

INDE


 

Excepté


 

Excepté la fixité des choses

souverainement appesanties, la lumière

posée sur la pliure des jours

et d’obséquieux palétuviers

à caresser la vague,

sauf le miroir lunaire

dans les yeux de la mer

comme coulées de lave

sur le corps des volcans,

moins d’excentriques poissons irisés de corail

et d’improbables orgies de l’œil

dans le vert de la jungle,

excepté l’exceptionnel il reste

trois fois rien

il reste nous

baignant dans le soleil.


 

Havelock island, Andaman, mars 2004

*

Manque d’avoir


 

Devant nous l’absence de traces

ivresse horizontale des profondeurs,

pas à pas inventés des jours

qui croissent décroissent

décident parfois ;


 

Le temps présent absolu conjugue

d’aléatoires nuits sans tain

à ces jours incertains

nous marchons dépouillés

sur le ventre du monde ;


 

Il faut manquer d’avoir

pour ne pas manquer d’être

au luxe d’être pauvre

l’immanence des choses effleurée de nos doigts,

des citadelles à prendre que nous cueillons.


 

Chennaï, Inde, avril 2004


 

*

Souviens-toi


 

Souviens-toi des coulures du soir

quand les derniers spasmes secouaient la ville,

arabesques oblongues qui dansaient sur la dune,

l’haleine chargée du fleuve

sa courbe sensuelle,

il faudra que tu te souviennes

la terrasse où claquaient des tablas et

saignait un sitar,

ces ruelles sombres et torrides gorgées comme des fruits mûrs

et de ces ghat brûlants abandonnés aux âmes,

il faudra que tu te souviennes,

les morts piquaient nos yeux jusque tard dans la nuit

et nous ne dormions pas,

l’air était si épais,

nous regardions les barques glisser entre les corps

et nous étions heureux

souviens-toi…


 

Bénarès, Inde, mai 2004

*

Momo shaphali thupka gyathuk chowmein

exhalés de la petite rue aux échoppes

brinquebalantes

dont on ne sait par quel miracle elles tiennent encore debout

gargotes de poupées

la tête inexpressive mais néanmoins amicale de la vendeuse de thé

au croisement cinétique d’exhalaisons nocturnes

nous couperons par le brouillard

des pentes fildeféristes

*

Là-bas résonnent les oraisons funèbres

les cloches teintées mâtinées de la bienséance

coutumière

le cor annonçant la curée et quelques basses messes

qu’il sied à tout un chacun de ne point manquer

là-bas réside le pouvoir incontestable de majorités

effectives gorgées de silencieuses paroles

*

Tout cela semble si éloigné si indéfinissable

je sais à présent où descendent les ombres

reposent de furtives étoiles

trajectoire fulgurante de fleurs fanées

ne pas dévier

je ne dévierai pas

de la course aléatoire des astres

*

Darjeeling, Inde, juillet 2004

*

A propos de Bénarès, Christian Saint-Paul évoque la figure de Chantal Maillard, poète espagnole de Malaga qui a longtemps séjourné aussi à Bénarès et qui en a aussi rapporté un livre de poèmes : « Hainuwele y otros poemas » (Tusquets editores, 16 €).

En mai, poursuit, Didier Thurios, à Bénarès, on procédait à la crémation de cinq cents corps. Il est impossible de ne pas se poser de questions philosophiques par rapport à la mort. C’est une ville qui chamboule, qui attire. Autour d’un bûcher, je n’ai jamais vu quelqu’un pleurer. La mort est gaie. On voit des vieux qui ont traversé le pays à pied et qui, assis en tailleur au bord du Gange, attendent la mort. C’est pour eux un gage d’avenir meilleur.

Maurice Blanchard a écrit « La poésie et la vie sont intimement nouées ; le poème écrit le poète. » Cela correspond à la posture de Didier Thurios. Ecrire un poème est quasi physiologique. « Pour écrire un poème, il faut recommencer sa vie, toutes ses vies » constatait Blanchard qui, poussait cette conclusion à son paroxysme puisqu’il avouait : « si j’écris, c’est pour ne pas me tuer. C’est ma transfiguration à moi. » A cela, Didier Thurios ajoute cette pensée de Marcel Jouhandeau : « vivre, c’est naître sans cesse. »


 

Lecture d’extraits de « Vents Arabesques / De Smyrne à El Fayoun ».


 

TURQUIE


 

EGRIDIR


 

Vingt-trois ans déjà et le souvenir diffus d’un séjour hors du temps.

Têtes de pêcheurs taillées à la serpette, poissons exubérants et le calme plat surtout, cette impression que rien ne pouvait véritablement bousculer les lieux.

Peu de choses ont changé, comme si l’eau douce et un vent irascible avaient bouté les promoteurs jusqu’à la côte...

Main fermée posée sur l’onde, la presqu’île

guette la moindre brise,

escortée de canards au sillage parfait.

Toujours ce turquoise sidérant à

perte de sens,

à contre couleurs,

parfois ces barques multicolores

à la coque tremblante n’attendant

qu’une œillade mouillée du pêcheur

pour aller s’égailler.

Gosses ruisselants et piailleurs

fracassant en splatches assourdissants

le grand silence blanc.


 

Puis soudain, à écorcher l’âme,

le souffle du muezzin,


 

à la bascule du jour.

**

La nuit un vent frontal sème de vastes araignées à la surface du lac. Toute une vie qui s’agite au royaume des ombres, un monde parallèle qu’on devine et qu’on frôle, dans le meilleur des cas, mystérieux et hermétique. Même le contour des montagnes semble osciller, se détacher du halo céleste. Comme si les éléments, pris d’une espèce de pudeur magnétique, ne s’autorisaient plus dorénavant que le mouvement nocturne, fermaient rageusement, définitivement la porte à l’entendement.

**

Moiteur. J’entends au loin une musique tirée

du fond des âges, racée, élégante,

le pépiement facétieux des sous pentes,

chaque bruit, chaque son touche à

vivifier l’âme,

chaque péripétie du jour réveiller

l’ombre de mon ombre,

me désempêtrer de mes peaux,

réenfanter celui qui dormait il y a peu

dans un clair-obscur.


 

Mue. J’entends au loin la musique

dans le dedans,

notes récurrentes et enfouies

sevrées d’oreilles,

cet autre moi délesté d’auditoire,

de fenêtres à franchir et

d’océans à rêver,

de sentiers à convaincre.


 

Peau éponge. Corps girouette aux quatre vents.

Un rien suffit à ça. Sortir de soi. Renaître à soi. Retrouver le mouvement.

Aboutir.

*


 

SYRIE


 

ALEP


 

Citadelle pendue aux lèvres de ciel

des pigeons écrèment le parvis

soyeux des mosquées, il n’y a plus

guère d’ombre que dans l’âme humaine.


 

Fraîcheur fugace des souks,

au coude à coude mules et

Toyotas braient d’une même

impatience, l’histoire a creusé des ravines

sur la peau parcheminée des vieillards

(les femmes elles-mêmes résident à mi-chemin).


 

Fourmilière humaine agitée de

toutes parts,

l’ostentatoire est de mise,

des oraisons d’épices et de baklavas,

fumées obliques de kebabs,

bijoux découpant

la poussière sage des ruelles…


 

Percement épisodique de lumière.

Des gosses ployés happent de

frêles instants d’accalmie,

parviennent à s’enfuir l’espace d’un regard.


 

On se perd dans les limbes

d’une aurore parallèle.

*

Al Raqqa


 

Comme si la terre en lambeaux

avait sassé la lumière,

si les couleurs s’étaient diluées

dans l’Euphrate.


 

Il n’y a plus de contraste

ne subsiste qu’une ébauche de ville,

l’esquisse avortée d’un

semblant d’avenir.


 

A trois heures de l’après-midi

pas l’ombre d’un sursaut, les humains

ont quitté les murs pour d’autres

chimères, emportés eux aussi par

un long fleuve d’ennui.


 

Le temps manque d’assurance.

*

Vers Deir Ez-Zor


 

De part et d’autre l’Euphrate

jette des langues de verdure,

coups de canif dans le djebel

aux teintes silencieuses.


 

Que l’on s’écarte à peine de la rive et

le désert reprend ses droits.


 

Temps de révolte, temps de récolte.

Femmes chevauchant de minuscules

ânes bâtés émergeant des chemins,

bariolées et opiniâtres.


 

Quelques enfants pouilleux

assis sur le cuivre du pisé.

*

Le désert est une mer où

se mirent les âmes

on y trouve des humains

qui n’en ont plus trop l’air

des vivants au regard bleu

qui parlent aux étoiles

plus attachés au vent que

des ailes d’oiseaux,

il est des hommes hors espace

hors du temps que les sirènes plastiques

n’ont pas su démembrer,

plus amoureux du ciel

qu’une pincée de nuages

les Bédouins se rappellent

le sel des caravanes

les soieries de Lanzhou et

les vins libanais

les épices des Indes et

les brocarts de Perse,

il est des hommes debout qui

du matin au soir

ne désirent rien d’autre

que contempler les dunes.

*

LIBAN


 


 

A Baalbek, ceux qui consomment du voyage comme une boisson gazeuse,

(ceux qui ont vu avant de voir, ceux qui savent avant de savoir, les rois de l’ellipse et du condensé, du trois en un et du résumé, ceux pour qui cabotage ou flânerie sont des mots obsolètes, les boulimiques de visas, les sourds et mal voyants, ceux qui élaborent échafaudent développent tranchent assènent enseignent directivent, les champions du survol et de la glisse, ceux qui pensent que l’élégance est forcément une question de vestimentaire, les fashionables high-tech avec en guise de doudou mobile computer Ipod, les vingtenaires surdiplômés, internetisés, science infusés, les vieux cons faussement empreints de sagesse, les aventuriers de la charentaise, ceux qui tiennent la Terre dans leurs mains jusqu’au jour du cancer, ceux qui ont oublié de ne pas oublier qu’ils sont faits – aussi - d’urine et de merde, ceux qui ne voient dans l’autre que des sparring-partners, qui passent à travers ou qui rebondissent, les fous de la performance et du record auto homologué, les héliocentrés égocentrés nombrilisés, ceux qui n’ont pas appris à douter, d’autres encore, il y a tout ça en raccourci sur les routes du monde, plus quelques types un peu en colère qui persistent à croire qu’il reste encore du rêve et de l’amour à moudre)

ne se bousculent pas au portillon.

*

Peut-être en filigrane

derrière l’aube insoumise

ce point cardinal sur la carte du souvenir,

le pouvoir d’émerveillement.

Ce sentiment de liberté ne nous est pas inconnu,

il suffit de le puiser au delta de l’enfance,

avant la grande dilution.


 

L’errance nous restitue.

*

JORDANIE


 

Le désert n’est pas le désert. Celui dont je parle n’est pas l’autre, l’absence de tout, le vide révolté soufflant sur des braises mortes. Le vrai désert, ce qui nous ravine et nous déconstruit, c’est l’oubli du temps présent, l’incertitude d’être.


 

Chercher l’issue ne dispense pas de tolérer la tenaille du temps. Ni de souscrire aux vents arabesques.

*

EGYPTE


 

LE CAIRE


 

Tour du Caire


 

Je suis allongé sur le dos,

quelques morceaux de verre

dans les trouées d’un gommier,

des perruches caméléon

crachées en pointillé et un

busard audacieux qui

brasse l’air tel un

ventilateur de chambre,

je perçois par instants des klaxons

venus du pont de Zamalek,

la tour du Caire ne va pas

tarder à masquer le soleil,

je dois être là depuis plusieurs heures,

immobile et souriant aux

trouées de l’arbre,

dans la cacophonie des volatiles,

dans la chlorophylle de ce parc

dont j’ai sauté les grilles,

parfois mes yeux se brouillent

inexplicablement,

je ne bouge pas d’un cil de

peur que ça s’arrête,


 

et je pense à ces perruches qui l’air de rien

ont compris tout ça depuis longtemps.

*

A l’évocation d’Alep, l’émotion est forte et tous les participants à l’émission de radio ont une pensée fraternelle pour le peuple d’Alep.


 

Didier Thurios continue ses explications. J’ai retrouvé par rapport à l’Inde plus d’humain. En Inde, c’est plus compliqué d’entrer dans une maison, d’y être accueilli. Au Moyen-Orient, c’est immédiat. L’hospitalité est incroyable. Ces peuples sont magnifiques. Et le désert renvoie à soi-même. Le désert parle de toi, tu le ressens très fort.

A Raqqa, chez des gens adorables qui m’avaient reçu, avec lesquels j’avais conversé et bu toute la nuit, au matin, j’ai eu une surprise : mon hôte me dit en me montrant ses beaux enfants qu’ils auront bientôt l’âge de franchir la frontière avec une belle ceinture autour de la taille pour les Américains ; et il lui ressert un verre de whisky. C’était une famille du Hezbola prête à sacrifier ses enfants. Et il y avait beaucoup d’amour entre les enfants et leurs parents. Choquant !

Le voyage, c’est ça. Moi, j’étais accepté parce qu’ils sont curieux de nous, occidentaux, curieux de l’étranger, et toujours hospitaliers. C’est un pilier de l’Islam, l’hospitalité. Je l’ai connue avec les Talibans. Ce contraste fait partie de l’enseignement du voyage.

La poésie dénonce et transcende ce que le voyage nous montre.


 

« Je reverrai le jour, car je tracerai inlassablement le chemin » certifiait Maurice Blanchard.

Didier Thurios va repartir et tracer inlassablement son chemin.

Nous saurons le retrouver pour lire ses carnets de route.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

15/12/2016

22/12/2016

 



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Christian Saint-Paul reçoit la soprano d’origine sévillane

Sandra Hurtado-Ros

et le compositeur Gérard Zuchetto.

Gérard Zuchetto est un interprète de musique médiévale spécialisé dans les chansons des troubadours occitans des XIIe et XIIIe siècles. il est aussi compositeur et parolier, et auteur d'ouvrage sur les troubadours.

Depuis ses premiers enregistrements en 1985, Gérard Zuchetto se base sur les manuscrits médiévaux et dans les sonorités des instruments anciens reconstitués, tels : ûd, citole, guiterne, psaltérion, Vièle à archet, rebec ou organistrum. les ornementations de la musique vocale et des créations musicales originales (quand les poèmes n'ont pas de musique) pour interpréter et reconstituer les chansons des troubadours. Avec les musiciens qui forment Troubadours Art Ensemble, Gérard Zuchetto donne de nombreux concerts en Europe (France, Espagne, Italie, Allemagne, Roumanie, Pologne, Hongrie, Estonie, Slovaquie, Suède…) ou au Moyen-Orient (Tunisie, Irak, Jordanie, Syrie…) ainsi qu'aux États-Unis et au Canada.

Après avoir créé et dirigé le CREMM-Trobar Na Loba de Pennautier, il a fondé l'association Trob'Art Productions et le label discographique Troba Vox, consacrés à la diffusion de l'art des troubadours. Il crée plusieurs festivals dont "Terra dels trobadors" en Catalogne et "les troubadours chantent l'art roman" en collaboration avec la région Languedoc-Roussillon. En 2010, avec Marisa Galvez, il initie un programme consacré à l'interprétation des troubadours "Performing Trobar" en collaboration avec le Department of French and Italian de la Stanford University of California. Il est l’auteur de deux anthologies et d’un CDRom consacrés au Trobar, "Le livre d'or des troubadours" et "Terre des troubadours" (éditions de Paris), de La Troba, la grande anthologie chantée des troubadours(2007-2011) et de plusieurs autres enregistrements CD ainsi que de films pour la télévision.

Ses publications :

Gérard Zuchetto Camins de Trobar Vol. 1 - 2 - 3 Editions Troba Vox, 2013

Gérard Zuchetto Terre des troubadours Les éditions de Paris 1996 (ISBN 2905291567)

Gérard Zuchetto Terre des troubadours CDROM, Éditions Presses du Languedoc Multimédia(distr. Studi - Le Seuil) 1998

Gérard Zuchetto et Jörn Gruber Le Livre d’or des troubadours, Éditions de Paris-Max Chaleil (dist. Harmonia Mundi) 1998

Gérard Zuchetto About Trobar and the troubadours, Éditions Troba Vox-Stanford University, 2010.

Gérard Zuchetto - Articles dans les revues «Esprit du Sud Ouest» ; «Histoire médiévale, «Cathare magazine», « Verdon ».

*

Dans une interprétation expressionniste et colorée, Sandra Hurtado-Ròs enflamme les cansos des troubadours et les chants séfarades. Son album « Otra Mar Sephardic and Troubadours songs » a marqué fortement le public. Dans cette création, avec sa passion intense pour la mélodie, elle nous offre dans la clarté diaphane de son timbre de voix le chant profond de son Andalousie natale. Les chansons séfarades sont des monodies issues de la musique populaire en vogue dans les communautés juives installées en Espagne depuis l’Ancien Testament et jusqu’en 1492, époque de la chute de Grenade et du début de la Reconquista. Ces ballades, qui ont été colportées en Méditerranée, Turquie, Maroc, Bosnie, Grèce ou Bulgarie, sont en Ladino, vieux Castillan, et chantent le quotidien d’un peuple déraciné.

Aujourd’hui elle vient présenter deux nouveaux albums :

Se canta... de la prima a Nadal ( 1 CD digipack avec livret réf. TR046)

Sandra Hurtado-Ròs, chant

Pour redécouvrir le répertoire traditionnel des chants de Noël occitans et catalans, un hommage au travaux de Cécile Marie et de Françoise Dague.

Navidad villancicos populares de Andalucia (TR009)

Dans cet album elle retrouve les chants traditionnels de l’Andalousie mais elle les interprète en ne les hispanisant pas, selon sa propre expression. On remarque dans les deux CD la similitude de thème, celui de Noël bien-sûr, mais aussi la similitude des instruments. Il en résulte un cousinage troublant.

Diffusion d’extraits des deux CD.

Des concerts seront donnés avec les Chants de Noël occitans et catalans dans l’Aude les 16, 17 et 18 décembre 2016.

*

Christian Saint-Paul dit à Gérard Zuchetto le plaisir qu’il a à diffuser des extraits du CD « Les Poètes du Sud » lors d’émissions pour illustrer de façon sonore nos poètes occitans et méditerranéens comme Bardou, Bousquet , Rouquette etc.

"Poètes du Sud", ce fut une création originale Troubadours Art Ensemble, en avril 2012, donnée au Théâtre-Scène Nationale de Narbonne ; un spectacle pluridisciplinaire consacré à la poésie occitane en Méditerranée avec la mise en scène, musique, paroles et danse... de grands textes fondateurs de la pensée du Génie d'Oc (Troubadours, Maquam, Jacint Verdaguer, Ausias March, Charles Cros, Pierre Reverdy, René Nelli, Joë Bousquet...).

Cette fois, c’est du CD : Oda a Montsegur ( 1 CD digipack avec livret réf. TR045) texte de René Nelli (oratorio), musique de Gérard Zuchetto, qu’il vient parler.

Le grand poète, philosophe et historien du catharisme, René Nelli (1906-1982), nous a légué une œuvre majeure avec son Oda a Montsegur. Ecrit en vers composés sur l’alternance de pentamètres et d’hexamètres, ce récit est une ode à la liberté à travers l’évocation du Château de Montségur, des hérétiques cathares et de « l’âme occitane ». C’est une œuvre intemporelle qui traduit le tempérament bouillonnant de cet « occitaniste » de la première heure.

Aujourd’hui, Gérard Zuchetto et ses amis musiciens ont choisi de rendre hommage au poète en mettant en musique ses textes de façon vive et colorée.

Pour cette création, Gérard Zuchetto a dû d’abord entrer dans le costume de l’auteur. Car la poésie, en principe, n’a pas besoin de musique. C’est pourquoi il faut l’aborder avec beaucoup d’humilité. Le compositeur se réjouit de ce que le CD ait été très bien accueilli. Or, l’œuvre poétique de Nelli aujourd’hui est très peu lue. Et cette création va donner une nouvelle force à cette œuvre. Ce fut la même chose lorsque Paco Ibanez a remis les poètes espagnols au centre de la poésie à notre époque.

Zuchetto lui, a chanté les poètes occitans, espagnols et italiens.

Diffusion d’un extrait d’Oda a Montsegur.

*

Gérard Zuchetto précise que ses éditions Tròba Vox est un label indépendant dédié aux productions de Troubadours Art Ensemble et à la création poétique occitane en Méditerranée.

Dans le cadre de Tròba Vox il vient présenter trois ouvrages.

« alenadas » respirations de Jaumes Privat, 90 pages, bilingue français occitan, illustrations de l’auteur, 15 €.

Jaumes Privat est né à Espalion (Aveyron) en 1953. Ses premières poésies remontent à 1968 : en français, dessinées, peintes. En 1970, il passe à la langue d'oc à la suite d'une rencontre avec Roland Pécout. De 71 à 75 il vit la période militante de Lucha Occitana. Il continue à écrire et à peindre, mais refuse la publication. Il écrit des chansons pour les groupes Cardabèla et Ara. Il arrête d'écrire de 75 à 82, année où il expose pour la première fois des peintures à la Mòstra del Larzac. Cet événement est lié à sa rencontre avec Félix Castan, animateur de cette importante manifestation artistique et pilier de l'occitanisme contemporain.


En 83, Privat publie pour la première fois des poésies dans les revues Òc et Jorn. Dans la même année, il rencontre Bernard Manciet dont le soutien « sans faille » le pousse à créer, bien qu'il continue à rester en marge de l 'édition. Dès ce moment, Il multiplie les présences comme plasticien et comme poète, en passant de l'exposition au happening. À partir de 1995 il commence à fabriquer une série de livres d'artiste reliés à la main (los Faisses) qu'il réalise dans son atelier de la Taillade. En 1996 il publie son premier recueil de poésie, Talhs, à Jorn. De novembre 1997 est le spectacle Cantas de luna e de pèiras, dont il est l'auteur et l'un des acteurs. Les critiques les plus compétents de l'aire occitane ont donné d'importants témoignages et lectures de son œuvre. Privat collabore avec des articles et des textes de création aux principales revues occitanes. Il a en outre dirigé Poesia Occitana Contemporània (1940-1990), numéro spécial de la revue catalane Reduccions (1991). Il écrit aussi des textes pour des compositeurs de musique contemporaine comme Nicolas Wohred (Ascla del jorn, 2003), et poursuit sa collaboration avec le chanteur Luc Aussibal (CD Ici-même, 1996, et Dedins, 2003). Il effectue son passage en l'an 2000 en Éthiopie. La découverte de cet ailleurs le conforte dans l'exploration de l'aicí-mai (ici-encore-ici-ailleurs) qu'il déplie et déploie en mots, en bois et en peinture.

Dans « alenadas » Jaumes Privat poète artiste peintre a illustré ce livre qui, comme tous les livres de ces éditions, est un véritable livre d’artiste.

Lecture d’extraits.

mouvements vers la vile, dans le matin encore obscur. lentement ils commencent à marcher.et les chants s’élèvent, les échos des prières, les hauts-parleurs à la musique aigre. Les voix des hommes, les poids-lourds dans la côte raide. un bruit, non, le monde. le sommeil t’abandonne, tu as froid, le jour s’ouvre.

*

tu parlais dans une langue que je ne comprenais pas.

sur tes mains je comptais les points bleus, les croix

- points et croix en croix - . le café que tu avais apporté

était trop sucré. deux mouches y nageaient. puis

tu nous as donné du pain, nous l’avons partagé.

au-dessus du toit de fer ondulé il y avait le ciel,

le ciel.

*

« Coma un aubràs estrifat per l’auristre / Leberon

Comme un Arbre déchiré par la tempête / Lubéron »

de Roland Pécout, en occitan, français, italien, anglais, 83 pages, 15 €.


Né en 1949 à Châteaurenard de Provence, où il passe son enfance, Pécout vit ensuite en Bourgogne, dans le Jura et dans la région lyonnaise. À l'époque de mai 68, il oscille entre Lyon et Paris et passe ensuite à Montpellier, pour poursuivre ses études (lettres, histoire de l'art, linguistique).

Comme on peut le lire dans une note biographique, « il travaille dans trente-six métiers en préparant celui qu'il s'est choisi : l'écriture ». En fait, depuis 1978, Pécout fait profession d'écrivain en occitan et en français et de journaliste indépendant. Il collabore à la presse écrite et parlée, et il a signé des réalisations vidéo. Sa vocation pour le voyage l'a conduit à plusieurs reprises jusqu'en Extrême-Orient, expérience qui l'a marqué en profondeur.


Sa production écrite est riche et variée. On peut citer notamment Avèm decidit d’aver rason (4 Vertats, 1969), les deux récits de voyage Portulan I. Itinerari en Orient (Vent Terral, 1978) et Portulan II (Tarabuste, 1980, Prix Méridien 1981), et Mastrabele, recueil de poésies édité en 1999.

Lecture d’extraits.

Le lent parcours qu’ont fait les hommes

écrit l’espace. Ici ou là,

les hameaux sont devenus sable,

le sable fleurit les hameaux,


quand le sulfate sur les treilles,

le grès d’un mur, et l’alchimie

qui les lie, bientôt se réveillent

quand luit l’Etoile du Berger.


Les mutations qui nous traversent,

à chaque instant nous hanteront.

Bientôt la sève sèche ou verse,

et se séparent les essaims.


Insecte que broie le rouleau

quand on l’a vidé de son miel,

le pauvre chardon ascétique

s’illumine dans le soleil.

*

Aux défilés de terre d’ocre,

Genèse aux viscères ouverts,

la Cité en couleur se glisse,

la nuit en rêvant du Désert.


Lits pierreux, canaux, résurgences,

fontaines pour bêtes et gens,

apaisent la soif qui consume.

Le ciel est tombé dans les sources.


Pourtant, l’eau se fait souterraine,

comme à nos actes nous le sommes.

Pour me laver des eaux croupies,

j’ai plongé aux gouffres anciens.

*

« Cançonièr d’un temps esperdut

Chansonnier d’un temps éperdu »

de Franc Bardou, occitan et français, 75 pages, 15 €.


Franc BARDOU, né à Toulouse en 1965, enseignant et poète, écrit en occitan depuis 1989, collabore à la revue Òc. Il est depuis 2011 le rédacteur en chef de la revue Gai Saber. Auteur d’une thèse de doctorat sur l’œuvre et la pensée de René NELLI (1907-1982), il est membre de l’Académie de Jeux Floraux de Toulouse et l’Acadèmia Occitana.

Auteur de recueils de poèmes tels que Filh del Cèrç 1995), prix Paul Forment 1996, Cant del Cèrç (1996), La crida (2003), Atlàs londanh (2006), L’arbre de mèl (2010), et d’un manifèste littéraire consigné par les écrivains de sa génération au sein du Mouvement descobertista (1998). Sa pratique poétique, de forme et d’inspiration troubadouresque, s’articule autour du rythme, dans une perspective hallucinatoire ou visionnaire qui ouvre l’imaginaire des textes à tous les possibles. En prose, il a aussi publié deux recueils de nouvelles, D’ara enlà (1999) et Qualques balas dins la pèl (2009), et un roman d’inspiration jungienne, La nuèit folzejada (2003) traduit et publié en catalan en 2004.

Lecture d’extraits.

à Gérard Zuchetto et Fawzi Al’aiedy

VII

Les blocs noirs armés de ciments

qui pesaient leur douleur de nuit

et la clameur du mauvais sort

qui répandait ses vanités

ne pouvaient éteindre l’espoir.


Dans la terre on avait creusé

des trous pour y ranger l’outil

et le siècle, trop à l’étroit,

y oubliait ses affronts passés

sans plus y savoir son espoir.


Trois amis pour l’heure assemblés

qui cherchaient parfaite lumière

de sons, de mots et d’amour fait,

riaient de s’y voir prisonniers,

messagers qu’ils étaient d’espoir.


Aucun trou ne descend ailleurs

qu’en ton cœur quand l’espoir n’y est plus :

pour rire de cage et trépas,

frère de lumière, à jamais,

chasse des cœurs le désespoir !

*

IX


L’aube s’assombrit dès lors

que le roi se cache et monte

dans les cercles de splendeur

aux cimes desquelles est sens,

et laisse un peuple en souffrance.


Huit siècles de chagrin, d’oubli,

pour que plomb en or se change

et, sous un ciel d’amertume,

que le feu d’enfer s’éteigne

en droit d’être rétabli ?


Huit suffisent, ou davantage

pour que mort revienne à vivre

de cercueil jusqu’en lumière,

et pour que l’ancienne école

rappelle Amour ça et là ?


Mort t’est ce qui va sans grâce :

toute grâce vient d’Amour.

Pour en humer le parfum,

t’enivrer de Sa saveur,

fais-toi miroir de Sa face !


***


 

 

  Jacques Arlet

 

08/12/2016

 



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Profitant de ce que la librairie Ombres Blanches à Toulouse, programme une présentation du livre de poèmes d’Abbas Kiarostami, Christian Saint-Paul, qui invite les auditeurs à se rendre à cette animation, en profite pour rappeler l’excellence du travail réalisé par les éditions érès de Toulouse qui ont publié dans la collection Po&Psy « des milliers d’arbres solitaires » de l’artiste iranien, courts poèmes illustrés des collages de Mehdi Moutashar (840 pages, 20 €). Une émission a été consacrée à cet ouvrage et est toujours accessible sur le site :

les-poetes.fr.

Poèmes épurés proches des formes du japon et de la chine.

Lecture d’extraits.

quand je n’ai rien dans la poche

j’ai la poésie

quand je n’ai rien dans le frigo

j’ai la poésie

quand je n’ai rien dans le cœur

je n’ai rien

*

dans les vieux souliers de mon enfance

toujours se sont dissimulés

deux trois ébauches de poèmes

*

le cerf-volant que petit

j’avais lâché au vent

s’est aujourd’hui posé sur mon poème

*

face au joug du temps

le havre du poème

face à la tyrannie de l’amour

le havre du poème

face à la criante injustice

le havre du poème

*

sur la corde à linge

on a étendu de la neige

par ce froid

elle ne sèchera pas de sitôt

la neige

*

le corbeau noir

se regarde avec perplexité

dans le pré couvert de neige

*

Christian Saint-Paul reçoit son invité le Professeur Jacques Arlet , professeur émérite de médecine de l’Université Paul Sabatier, biographe, écrivain, romancier, qui a consacré de nombreux ouvrages à l’histoire de Toulouse. Membre de plusieurs sociétés savantes, il est Mainteneur de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse.

Il vient ce soir parler de « La vie à Toulouse sous Louis XIV » titre de son livre publié aux éditions Loubatières, collection Histoire, 287 pages, 25 €.

Christian Saint-Paul explique pourquoi il a tant tenu à réaliser cette émission sur cette période de la cité moundine car, beaucoup d’hommes de lettres, occitans comme français semblent considérer cette époque comme celle du déclin de la ville. Ils la dépeignent comme un temps d’endormissement qui a duré presque jusqu’à la première moitié du XXème siècle !

Or, il suffit de lire le livre de Jacques Arlet pour avoir la démonstration qu’il n’en est rien, qu’au contraire Toulouse fut florissante, et que cette période nous a légués de nombreux chefs d’œuvres.

Le 14 octobre 1659, Louis XIV entre à Toulouse par la porte de L'Isle, dans le quartier Saint-Cyprien, et comme l'ont fait ses aïeux, jure devant les huit capitouls de respecter les privilèges éternels de la ville. Le roi est en chemin pour Saint-Jean-de-Luz où il va épouser l'Infante d'Espagne. Il séjourne plusieurs semaines à Toulouse et découvre l'une des plus grandes villes de son royaume. Comme dans ses ouvrages précédents, Jacques Arlet aborde les grands thèmes qui font le quotidien de Toulouse sous le règne de Louis XIV : le pouvoir, la justice, la religion, l'enseignement, le commerce, les arts, ;les grands événements et la petite histoire. L'ensemble compose un tableau vivant de cette période phare de l'histoire de France et de l'influence du règne du Roi Soleil sur l'ancienne capitale du Languedoc.

Une plaque de marbre blanc immortalise cette entrée de Louis XIV au 10, place du Pont Neuf à Toulouse.

En 1659, Mazarin réussit un coup de maître en alliant la France à l’Espagne qui était la grande puissance de l’Europe. Cette halte à Toulouse avant de rejoindre l’Infante, va durer deux mois et demi. Pour entrer dans Toulouse, Louis XIV comme ses ancêtres rois de France avant lui, doit jurer fidélité à la Charte de la Ville. Ce qu’il fait sans vergogne. Mais le jeune roi, a déjà en lui, les germes de l’absolutisme qu’il portera à son paroxysme.

Très vite, profitant de ce que siègent les Etats du Languedoc, il va augmenter les impôts dus à la trésorerie royale. De plus, alors que les Capitouls étaient élus, il va les désigner lui-même.

Pendant cette longue période, il va voyager aussi en Languedoc.

Dans la ville, cette intrusion des troupes royales va engendrer des désordres. Les toulousains se plaignent des mousquetaires. Un bourreau est assassiné ; un mousquetaire est exécuté pour calmer les ardeurs de la soldatesque. Il faut dire qu’il n’y avait pas de casernes pour les troupes et que celles-ci étaient souvent livrées à elles-mêmes.

Louis XIV gracie un condamné à mort que l’on menait au supplice place du Salin, un parricide et un voleur de tabernacles.

Toulouse était alors, une ville importante de 30 000 ou 40 000 habitants. C’était déjà une ville très grande en superficie et divisée en deux zones appelées des gardages.

Les huit Capitouls se partageaient ces gardages.

Toulouse était une ville agricole. Elle nourrissait ses habitants.

Sous le Capitoulat, le pouvoir du Comte de Toulouse était assisté des huit Capitouls. Cela était voulu par les Comtes qui pouvaient ainsi s’absenter souvent sans perturbation, la ville étant toujours tenue et administrée par les Capitouls.

Ceux-ci étaient élus pour un an, mais pouvaient être réélus.

Il y avait quatre pouvoirs à Toulouse : 1 - Les Capitouls ; 2 - Les Comtes de Toulouse ; 3 - Le Parlement ; 4 - Le pouvoir royal et le pouvoir de l’Eglise.

Le Parlement rend la Justice mais détient aussi un pouvoir politique puisqu’il doit ratifier les édits du Roi.

En effet, ce n’était pas un pouvoir absolu que détenait le Roi, ce qui déplaisait fort à Louis XIV qui avait souffert de la Fronde, et qui avait la volonté de s’affranchir de cette tutelle.

Les Capitouls ont à cette période aménagé les locaux nécessaires à leur administration. Ils créent une prison, une tour des archives et même un restaurant. Leur personnel rassemblait deux cents personnes.

Le Parlement contrôlait les Capitouls. Mais certains membres du Parlement étaient aussi Capitouls.

Les Capitouls étaient, avant le XVIème siècle dans l’ensemble protestants et le Parlement catholique. Les Capitouls ont voulu carrèment prendre le pouvoir à Toulouse. Le Parlement a alors fait appel à la troupe pour rétablir son ordre, manu-militari. Toulouse est restée alors catholique. Sa voisine, Montauban, elle, est demeurée protestante.

A Toulouse, la guerre de religions fut très triste et très sombre.

Et il fallut ensuite, restaurer la religion et le XVIIème siècle fut un siècle catholique. La ville fit appel pour orner somptueusement ses églises, à des artistes de premier plan. Et aujourd’hui, elle s’enorgueillit à juste titre de ce riche patrimoine.

Sous Louis XIV, il y avait à Toulouse trois justices : la municipale, celle des Capitouls, celle du Parlement et la Justice Royale qui était dirigée par un sénéchal.

Par ailleurs, la Trésorerie (l’actuel Temple protestant de la place du Salin) abritait les réserves financières et servait de logement au Roi lorsqu’il descendait à Toulouse.

Le Gouverneur et l’Intendant dépendaient de la Couronne. Les Intendants inspectaient, rendaient compte et le Gouverneur, lui, était le Lieutenant du Roi et avait un rôle militaire.

Les prêtres étaient jugées par la Justice Ecclésiastique.


Cette période sous le règne de Louis XIV fut appelée « L’âge d’or de la peinture ».

A Toulouse, l’activité artistique fut remarquable. Les meilleurs artistes vinrent à Toulouse qui leur offrait du travail. Il y eut de grands chefs-d’œuvre. Le Baroque Occitan rayonne. Ce fut une prospérité artistique indéniable. L’influence de Caravage se ressentit fortement. L’Eglise voulait restaurer ce qui avait été détruit et restaurer aussi la piété catholique.

Cette période a vu aussi la disparition de la Navarre comme Royauté. Henri IV était Roi de Navarre avant d’être Roi de France. Quand il dît sa messe à Paris, il devint Roi de France et de Navarre, tout allait bien. Or, la Navarre était un refuge de Protestants autour d’Orthez. Ils mettaient la main sur les églises et les transformaient en temples. C’est, du reste, encore un lieu de protestantisme. Ceci déplaisait à Richelieu. En 1623, il se rend dans la Navarre avec Luis XIII et fait disparaître la Navarre comme entité propre.

Toulouse, sous Louis XIV, c’est une période prospère pour l’économie. La ville fournit avec ses nombreux moulins sur la Garonne, la farine à toute l’Europe.

Elle œuvre aussi dans la métallurgie mais c’est surtout une cité commerciale. Toulouse tournait le dos à Paris et son activité s’adressait à l’Espagne. En réalité, c’est vers l’Espagne que Toulouse a toujours été tournée. Tout ce qui arrivait d’Espagne passait par Toulouse, le plus souvent par voie fluviale. De plus, les bois des forêts d’Ariège arrivaient aussi à Toulouse par le fleuve, par bordage comme on l’a pratiqué ensuite au Canada. Même les marbres des Pyrénées étaient transportés sur radeaux le long de la Garonne. Le fleuve rendit riche le port à Saint-Michel. Pour aller en Espagne, à l’inverse, il fallait aussi passer par Toulouse. Des milliers de mulets pour franchir les Pyrénées circulaient dans les deux sens.


Cette richesse est également une richesse intellectuelle. Toulouse a son académie savante. On considère qu’elle a commencé en 1323. Les troubadours étaient florissants. L’Académie des Jeux Floraux créée par Louis XIV comptait 35 fauteuils. Elle fut longtemps l’apanage des magistrats. De nos jours, elle compte 40 fauteuils et elle promeut la poésie et la littérature.


Sous Louis XIV les opéras deviennent à la mode. La musique est partout. Toulouse donne ses premiers opéras dans la salle du Jeu de Paume, rue Montardy, à l’emplacement du cinéma actuel Utopia.

La danse n’est pas oubliée. Le Mainteneur Jean-Pierre Lassalle a trouvé dans le fonds de la bibliothèque municipale de Toulouse, l’argument de deux ballets joués à Toulouse au XVIIème siècle. Le premier « Pour le ballet du bureau d’adresse » mettait musique et danse dans ce fameux bureau d’adresse qui mettait en contact les gens en recherche de personnel ou d’objets utiles. Le deuxième intitulé « Ballet nouveau du mariage de Panurge » fait surtout référence à la question du cocuage. En voici un extrait :

Si tu veux entrer dans la danse

Du nombre infini de cocus

Prends-moi quelque Beauté qui gagne force escus,

Et tes Cornes feront des Cornes d’abondance...


En conclusion, le pouvoir royal n’a pas endormi Toulouse. Les Facultés du XVIIème siècle sont brillantes. L’Hôpital de La Grave est un très grand hôpital. A l’Hôtel Dieu, les soins sont gratuits et on accueille les étrangers dans les mêmes conditions.

Il y avait une Ecole Royale de Chirurgie. Quand elle fut supprimée sius la Révolution, médecins, chirurgiens et pharmaciens ont créé une Ecole de Médecine avec beaucoup de courage et avec leurs propres deniers.


Le livre de Jacques Arlet comporte in fine une liste des Toulousains remarquables de cette époque et la liste est longue !


Pour ne pas les oublier et savoir ce que Toulouse leur doit, il faut lire « La vie à Toulouse sous Louis XIV » un livre écrit dans une langue claire, facile, qui se lit comme un bon roman.




 

 

 

 

 

 

 

 

01/12/2016

 



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Christian Saint-Paul, en préambule, cite Max Jacob qui déjà en 1922 écrivait dans son essai « Art poétique » : « la poésie moderne saute toutes les explications. La poésie moderne est une preuve qu’en matière de poésie, la poésie seule importe.»

Plus tard, Max Jacob dans ses « Conseils à un jeune poète » poursuivra : « Les idées n’ont rien à voir avec la poésie : c’est l’inexprimable qui compte. » Pour lui, la poésie était l’art de transformer les idées en sentiments.

La poésie est un humanisme comme l’ont assuré des poètes comme Meschonnic ou Pierre Emmanuel qui à la fin de la seconde guerre mondiale, affirmait : « Être poète, c’est d’abord être un homme. C’est assez dire que la poésie, comme tout effort humain véritable, doit être progrès de l’homme dans son futur, donc prophétie ».

Les prophéties, nous les découvrons dans les livres qui sont signalés dans cette émission :

Daniel Martinez, ce poète et plasticien qui dirige la revue Diérèse et les éditions « Les Deux Siciles » fait paraître aux éditions Le Lavoir Saint-Martin, « Le Temps des yeux », préface de Bernard Demandre, 118 pages, 20 €.

De la belle ouvrage, de la belle édition, grand format, mise en page parfaite, texte aéré pour une lecture agréable, dessin de couverture de Pacôme Yerma qui nous entraîne d’emblée dans un univers onirique où se révèlent les prophéties, cette succession de poèmes qui, comme le voulait Ramuz,  immobilisent l’espace et le guérissent de sa maladie qui est le temps. « Vision de l’instant, espace d’un regard, voire théâtre des yeux » nous dit le préfacier.

Le bonheur est présent dans ces poèmes, dans ces « Lettres à Gaëlle » sa fille. L’auteur s’était ouvert à Christian Saint-Paul de ce bonheur quand il a fondu sur lui, mais le retenir dans le poème, est encore un autre bonheur.

Il semble qu’un Martinez nouveau soit arrivé, et du meilleur crû. « Le Temps des yeux, comme pour tenter de garder en soi et dans l’extension de tout cette sorte de grandeur qui nous établit dans la vie, dans ses menées, ses mille et mille nuances où se concentrent nos tensions et se réconcilient nos turbulents antagonismes. S’il se peut, en réanimant l’image dans sa fuyante matérialité, à l’envers du voir, justement » précise l’auteur.

Lecture d’extraits.

[ ...]

Ses cheveux châtains lui flottent sur le front

Gaëlle rêve des ondulations de la mer

venues s’époumoner

sur les rochers de mon enfance

elle partage mes souvenirs

ceux de longs murs au bord des chemins


par-dessus lesquels on voyait des oliviers

puis des femmes aux yeux brillants

en ramasser les fruits sur de vastes

draps de couleur pour les replier ensuite

ils ont l’étrangeté de corps vivants

ces oripeaux d’Ouranos


à ce moment de la nuit

aussi pleins de nous-mêmes

et si peu maîtres de ce qu’éveillent la respiration cellulaire

l’universelle mouvance


dans les échancrures

de l’horizon redécouvert


*

Avant de présenter les derniers numéros de la revue Encres Vives, Christian Saint-Paul revient sur un livre de poèmes de Michel Cosem, qui dirige cette revue et les éditions éponymes.

Il s’agit de « L’Encre des Jours » aux éditions Alcyone, 85 pages, 20 €, avec un commentaire en 4ème de couverture de Gaëlle Josse et un dessin acrylique et encre de Silvaine Arabo.

Tous ces poèmes sont des regards intenses et souvent des louanges à des lieux familiers, ou que traverse notre poète, au cours d’incessantes promenades « au pays de la poésie » comme il le nomme lui-même dans la dédicace à Saint-Paul.

Le lieu est un élément vivant de la poésie de Michel Cosem. Il a du reste, créé une collection « lieu » aux éditions Encres Vives et qui thésaurise aujourd’hui un fonds particulièrement riche, démontrant ainsi que le lieu est une préoccupation essentielle du poète. C’est à partir du lieu que se joue l’histoire, l’avenir ; un lieu n’est jamais vide de sentiments. Il les fait advenir ces impressions qui nous marquent et qui recèlent un sens caché que les mots dévoilent avec innocence. Le langage mieux que l’appareil photographique cerne et fixe le lieu.

Lecture d’extraits.

Départ/ Departure/ Arrivée/ Retard/ Tapis roulant/

Reflet/ Pause café/ Tête d’imbécile/ Femme voilée

pour Alger/ Transport/ Flights/ Boarding/ Parc Auto

1/ Arrivals/ Débarquement : les mots se bousculent

et clignotent en rouge en orange dans la pénombre

de l’aérogare. On rêve d’une destination : Istanbul/

Taba/ Marrakech/ Kos/ Rhode/ La Valette ou

Lanzarote. Et l’on compte le temps qui passe dans

l’attente. Départs et arrivées se ressemblent encore

faut-il être parti...

(Aérogare de Blagnac, Haute-Garonne)

*

Le pauvre vent sort tout humide de la rue Bayard. Il

se heurte à l’immense gare après avoir léché les

façades roses aux fenêtres closes et entre malgré les

mendiants dans le hall des départs. Tous les trains

sont à l’heure. Des moineaux picorent des miettes et

se moquent des platanes qui se sont habillés après un

hiver nu. Quelques nuages hésitent entre Atlantique

et Méditerranée mais veulent quitter l’ennui.

Attention au départ.

(Gare Matabiau, Toulouse)

*

Eric Barbier, notre ami poète bibliothécaire de Tarbes, heureux montagnard, attaché pareillement aux lieux, vient de publier aux éditions toulousaines du Contentieux « Ellipses » 58 pages, 8 €, livre d’une vraie originalité, chroniques en forme de poèmes en prose.

L’émission « les poètes » en reparlera avec l’auteur au micro de Radio Occitania.

Lecture d’extraits.

Certains collectionnent des cactées des reptiles des

orchidées des discours des ombres des ossements des

cartes postales. Lui pour se distraire s’est constitué tout un

trésor des vents. De vrais et beaux descendants d’Eole qu’il

garde dans d’appropriées vitrines où il peut à loisir les

admirer. Cet homme les nourrit d’obligeantes paroles,

d’images inédites. Et note leurs noms et origines sur des

étiquettes collées sur le verre épais de ses meubles.


Quelques pièces de la collection :


Le Bèn d’Autà (Landes)


Le Drailhets (Aubrac)


Le Mendebala (Pays Basque)


Les Zef de la Muette et Suroît du Bois (Paris)


Le Zéphiroun (Marseille)


Le Venge Barriques (Salezan)


Paisible gardien de ces vents il peine à garder d’autres liens.

***

Le n° 458 d’Encres Vives est constitué du recueil de Chantal Danjou « Inutilité de voir venir », l’illustration de couverture étant réalisée d’après une encre d’Henri Yéru, 6,10 € à adresser à Michel Cosem, 2, allée des Allobroges 31770 Colomiers, abonnement 34 €.

Cet ensemble fait partie d’un recueil plus vaste, « Formes », encore inédit.

Le rapprochement d’un lieu avec ses traces humaines et des formes géométriques aperçues dans la fugacité du passage d’un avion qui sillonne le ciel, interroge Chantal Danjou, qui cherche le sens aux formes qui se dessinent et s’estompent. Allégorie de la vie et de la mort intrinsèquement liées. Les mots se succèdent, brefs comme des battements de paupières qui hacheraient le paysage. Il en résulte une constante intensité. Le lecteur est pris dans les filets resserrés de cette poésie aux mots concentrés. La réponse aux interrogations peut être fulgurante : « Les arbustes ? Une conscience. »

Récits de la guerre ; récits du lieu ; récits du feu ; récits d’horizon. Les couleurs, les formes, les objets (l’hélicoptère) sont la trame du langage qui dessine l’impression, le sentiment, qui, eux, ne sont jamais nommés. C’est peut-être cela un poème réussi : donner à penser, à sentir par la seule vision, la seule peinture des décors. Le décor sentimental se glisse subrepticement chez le lecteur et devient un fait personnel. L’autre, avec les mêmes mots, s’appropriera un décor certainement différent et sans contre-sens, puisque le sentiment n’est jamais imposé.

« Inutilité de voir venir » ce titre à l’accent fataliste dénonce la cruelle inadéquation de l’homme avec sa destinée qu’il n’a pas le pouvoir de changer. Nous attendons la version complète de « Formes » et nous en reparlerons.

Lecture d’extraits.  

Arbres Fruitiers.

Vantail Ouvert.

Enfance.

Et quelque chose de clair qui passe. Que dit-on de cela ? Qu’une présence...

Une forme. A imaginer. A se rappeler. L’été. Le jardin entrait dans la maison. Portes closes. Murs. Et cette poussière. Et ce sable. Et ces pétales. Et ce chapeau de paille accroché à la patère. Tout s’est amoncelé. La brise s’est enroulée autour du lustre. Du fond de la chambre parvenait. D’un peu félin. Pas. Frôlements. Ce n’était pas le chat pourtant. Il faisait siffler l’air comme une épée !

La... la, forme. Silhouette. Colonne. Présence. On ne savait qui. Chantonnait. Un rai de lumière. Puis un oiseau. Affolement de lignes d’un bout à l’autre.

Une robe vaporeuse suspendue. Devant la fenêtre à descendre. Plis, dentelles, rayures.

Autour le bruit d’hélice du vide. Et du noir. Et de cette uniformité, lieu, gouache, tissu. Un jour, le dimanche où la robe

*

N 7

Deux maçons et un peintre. Happés par la fourmilière. Charpentier enterré. Dans taupinière.

Petite cueillant des fleurs. Ils chantent : Ah ! Mon beau château, ma tant’tire lire lire !

Rançon. Et les corps. Portant collier, bracelet. Couronnes de fleurs, boucles. Voici la mort. Formes et stupeurs. Perfection


*

Le 459ème Encres Vives est constitué du recueil de Michel Lac « Une autre forme d’amour » 6,10 € à adresser à Michel Cosem, 2 allée des Allobroges 31770 Colomiers, abonnement 34 €.

C’est Jacqueline Saint-Jean qui signe la quatrième de couverture :

« L’écriture de Michel Lac est toujours ce face à face avec l’essentiel : avec soi-même, son histoire et son devenir. Avec l’altérité. Avec la mémoire et l’oubli. Ce qui reste. Ce qui revient. Ce qui advient.

Ici les mots émergent des fonds, dans le vide blanc de l’heure et de la page, îlots de langue dénudés par le temps, archipel intérieur où « l’âme s’essouffle à rendre la vie ». Ecriture elliptique et troublante, dont l’étrangeté familière s’ouvre à l’imaginaire. Travaillée par la tension entre ce qui veut vivre et ce qui meurt. Habitées par les présences premières, Je, Il, Elle, ou la jeune fille, aussi réelles qu’incertaines, figures de l’humain souvent doubles, ou multiples.  [...] La terre, la nuit et la mer accompagnent ce poème baigné d’ «une autre forme d’amour ».


Poèmes parfois minimalistes « ne rien voir/ du temps qui passe/ se perdre » les mots économes prennent toute leur puissance. Le poète donne sa parole à lui-même, à elle, à eux, à l’autre. Le poète est l’inventeur d’ « une autre forme d’amour », cet inventeur nom utilisé par la loi pour désigner celui qui a découvert une chose qui existe indépendamment de lui et de sa volonté. C’est l’inventeur d’un trésor, de la grotte de Chauvet etc. Le poète dans sa quête inépuisable cherche les trésors qu’il ignore, et découvre cette autre forme d’amour qu’il invente ainsi.

Les poèmes, comme des îles fragiles émergeant de l’océan de la pleine page blanche, sonnent comme des coups de gong séparés de longs silences marqués par leur distance de l’un à l’autre.

Lecture d’extraits.

Il part

au-delà

de la lumière.

la peur vissée au ventre

**

L’humidité

cache l’ombre

en plein midi.

Il l’aime.

**

Il s’éloigne du bord

ne parle plus, écoute la vague

qui roule sur le dos

de sa main.

**

Les mots

se mélangent

à l’encre.

Il peut commencer.

**

Il écrit l’amour

de la nuit,

le refus du

sens donné

amour.

**

Le numéro 460 d’Encres Vives est constitué par le recueil d’Arnaud Chemin-Bocage « Epos », 6,10 € à commander à Michel Cosem, 2 allée des Allobroges 31770 Colomiers, abonnement 34 €.

La quatrième de couverture nous apprend que « ces poèmes de forme brève sont autant de cris d’amour, de solitude, en quête de sens.

Si l’amour n’existe pas

en vain nous vivons.

Je sens un frémissement, explique le poète, une inspiration fulgurante me submerge, qui m’incite à écrire la joie et la douleur d’être un homme. Puis apparaît l’apaisement, comme une source sur la pierre. Sous le Soleil vertical, résistent et franchissent les hommes debout.

Comment vivre ? Il faut surmonter le réel. Comment écrire ? Il faut beaucoup souffrir. René Char et Paul Celan montrent la voie. Encre de survie dans un carnet d’oubli. »

Arnaud Chemin-Bocage (Arnaud Duchemin) a fait paraître aux éditions des Vanneaux « Fragments » en 2005.

Encore des poèmes courts, dans lesquels chaque vers prend ses distances vis à vis de l’autre dans la page, comme pour détacher chacun et faire valoir que chacun est à lui seul une image et en dresse le constat.

Lecture d’extraits.

Les vagues roulent les crânes

je marche sur la craie d’origine

traversé par le souffle.

Remontée vers l’intérieur

le Soleil submerge nos ombres

nous marchons doubles.

**

Amour sans brisure

l’aube afflue dans nos replis

brûlure d’Absolu.

Capture de Hasard

à des branches de promesses

attache mon chant.

**

Cercles de l’être

multiples figures d’éphémère

une seule demeure.

Le Monde est Chaos

submergés nous l’organisons

nous-mêmes tombons en morceaux.

**

L’Arbre du Monde abattu

ampute mon codeur privé d’espoir

mon cri déchire le vent.

Nu retrouvé au retour d’exil

armoise éclose à l’acmé du désir

déflagration de mémoire.

**

Enfin l’émission est consacrée à Jean Joubert particulièrement pour son livre posthume : Longtemps j’ai courtisé la nuit précédé de : Les Lignes de la main,

préface de Frédéric Jacques Temple, aux éditions Bruno Doucey, 160 pages, 16 €.

La vie de Frédéric Jacques Temple, né à Montpellier en 1921, mériterait à elle seule un long métrage. Son engagement pendant la Seconde Guerre mondiale, son travail de journaliste, ses voyages, l’amitié qui le lia à de grands écrivains du monde entier, ses traductions de l’italien et de l’anglais, la prodigalité de son oeuvre littéraire font de lui un géant de la littérature. L’Anthologie personnelle qu’Actes Sud fit paraître en 1989 est l’arbre qui cache la forêt d’une œuvre gigantesque composée de recueils poétiques, d’essais, de récits et de traductions. Son recueil Phares, balises et feux brefs suivi de Périples est publié en novembre 2012 aux Éditions Bruno Doucey. Il a reçu le Prix Guillaume Apollinaire en 2013 pour l’ensemble de son œuvre.

Jean Joubert est né dans le Loiret en 1928. Après de longs séjours à l’étranger, il s’installe à Montpellier, dans ce pays de garrigue qui marquera profondément son écriture. Longtemps professeur de littérature américaine à l’université, il est l’auteur d’une oeuvre qui comporte des recueils de nouvelles, des romans – dont L’Homme de sable, Prix Renaudot en 1975 – des contes et des nouvelles, des livres pour la jeunesse, dont Les Enfants de Noé (L’École des Loisirs, 1987) qui lui vaut un très grand succès, sans oublier des recueils de poèmes, comme Les Lignes de la main (Seghers, 1955) ou l’Anthologie personnelle qui paraît chez Actes Sud en 1997. Une œuvre où le vécu se mêle aux voies de l’imaginaire. Son recueil de poèmes, L’alphabet des ombres est paru aux Éditions Bruno Doucey en avril 2014. Il meurt en novembre 2015. Son dernier recueil posthume, Longtemps j’ai courtisé la nuit, a paru en août 2016 aux Éditions Bruno Doucey.

Le mot de l’éditeur : « Jean Joubert nous a quittés en 2015.

Sa voix nous manque, « c’est en silence désormais » qu’il nous parle. Mais avant de partir, le poète a pris soin d’adresser à ses amis les poèmes qu’il écrivait au fil des jours, depuis la publication de L’alphabet des ombres, comme autant de lettres pour conjurer l’absence. Ce sont ces poèmes inédits, fidèlement rassemblés, qui constituent ce livre. Pour avoir longtemps « courtisé la nuit », le poète n’ignore pas celle qui « s’avance à pas de louve ». Mais son inquiétude est ailleurs, dans la brutalité qui s’est emparée du monde, la violence faite aux femmes ou le « grognement des tueurs souterrains », menaces auxquelles il objecte une « promesse d’aube » et un « parfum d’enfance », fidèle en cela aux vœux de son premier recueil, Les Lignes de la main. »

Frédéric Jacques Temple dans sa préface avec la pertinence qui le caractérise, remarque que tous les poèmes de Jean Joubert, « jusqu’au dernier recueil, « L’alphabet des ombres » (Bruno Doucey éditeur), nous permettent de sonder les mystères d’une vie. Veilleur, alerté par les bruits inquiétants du jour et de la nuit, sollicité par les contradictions de l’homme et de la nature, et sachant qu’elles sont le propre de l’être, il entendait monter des abysses la rumeur de forces primordiales qui sont un des ferments de la poésie. La sienne est riche de clairs-obscurs, de lumières voilées, d’aubes liquides et de soleils fanés.[ ... ] Jean Joubert a laissé des inédits en héritage. Les voici reliés à ses premiers poèmes, comme pour annuler le temps. La fin rejoint le commencement. L’œuvre est close ; à nous d’aller cueillir les fruits de son jardin secret. »

Jean Joubert laissait souvent à Michel Cosem, son ami de longue date, le soin d’éditer dans Encres Vives, un de ses recueils. Il est devenu ainsi un familier d’Encres Vives. C’était une figure incontournable pour les poètes gravitant dans le Sud de la France et dans ce Languedoc où ce résident de Montargis avait décidé de s’établir. Beaucoup se souviennent de ses prises de parole aux journées de Rodez, de sa silhouette élégante, de la noblesse de ses postures. Celui qui avait reçu le Prix Renaudot pour « L’Homme de sable » en 1975, continuait à faire chanter images et mots, dans une écriture accessible à tous. C’est la force d’un grand poète de s’adresser à chacun dans une clarté intime.

Merci à Bruno Doucey d’avoir rassemblé ses textes publiés dans diverses revues et ses inédits ainsi que son premier livre de poèmes et de nous les offrir dans ce livre « Longtemps j’ai courtisé la nuit ».

Lecture d’extraits.

« Le temps mincit.

La nuit apprête ses linceuls.

Respire encore un peu

le parfum du soir.

Dans ta main qui écrit

rassemble les dernier désirs. »

**

L'alphabet des ombres de Jean Joubert

COURS, POÈTE !

Cours, poète, cours

dans la forêt du verbe,

respire, inspire,

avale au vol une virgule,

souffle une métaphore.

Cours, poète, cours,

cours plus vite encore,

car la nuit tombe

et tu entends, derrière toi,

courir toujours plus vite,

toujours plus près,

courir, souffler et geindre

une grande ombre sans visage.

*

La Maison du poète de Jean Joubert

Écoute !

Entre dans la maison,

assieds-toi,

ferme les yeux,

écoute !

Je te dirai

l'éloquence du poisson rouge,

la grâce du crapaud,

la bonté du moustique,

la souplesse de l'escargot,

la politesse du serpent,

l'élégance de l'araignée.

Écoute !

Je te donnerai

la clef de ces splendeurs secrètes

longtemps cachées sous une pierre

que nous aurons enfin levée.

**

Le gros Lucas

Le gros Lucas, fermier breton,

un dimanche tua une poule

et, l’ayant rôtie à la broche,

sans plus tarder la mangea

entièrement jusqu’à la crête.

Puis, le ventre comme un tonneau,

Maître Lucas fit un rot,

un rot bien rond,

un rot tout blanc

qui tomba dans son assiette

et se brisa.

Il en sortit un poussin

dorveteux et pépicharmant

qui s’écria : « Assassin ! »

(Longtemps j’ai courtisé la nuit)

**

Masqué

La forêt grogne

assiège la maison.

Pour t’affoler, enfant,

ton chien s’est déguisé en loup,

il porte un masque

des gants de fer

mais sous ses gants

les griffes crissent

et sous le masque

les crocs luisent de vraie fureur.

Et le voici dehors, qui laboure le seuil,

mord le vent,

hurle à la lune.

Sois vigilant,

ferme la porte,

pousse bien le verrou,

garde ta main du père.

(Longtemps j’ai courtisé la nuit)**

Table rase

Enfant, vois-tu, il n’y a plus d’Enfer.

Les grilles sont fermées,

les feux éteints,

la rouille a dévoré fourches, pinces et lames,

les démons ont fondu comme graisse au soleil,

le Grand Satan n’est plus qu’un roc

enlisé dans la boue.

De même en vain tu chercheras le Paradis,

noyé, perdu dans l’océan de brume.

Guichet fermé, faillite,

propriétaire en fuite,

nul repreneur en vue.

Il ne te reste ici

que le bel aujourd’hui,

l’arbre chéri, l’oiseau rêveur

et, sur ton front, le baiser d’une mère.

**


 

 

 

 

  Jacques ARLET

 

 

 

17/11/2016

 



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Connaissant l’intérêt porté par l’invité de la semaine, Monsieur le professeur Jacques Arlet, à Brigitte Maillard, poète, qui a obtenu il ya trois ans un prix de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse, celui du poème mis en musique, Christian Saint-Paul évoque de nouveau les publications de cette auteure qui vit en Bretagne, et qui a créé les éditions Monde en poésie.

Rappelant à Jacques Arlet combien il avait été séduit par les textes de « À l’éveil du jour », Monde en poésie éditions, septembre 2015, il rappelle que Brigitte Maillard est auteur interprète et que « les poètes » lui ont consacré deux émissions toujours en ligne sur le site « les-poetes.fr ».

Elle a publié :

Poésie : La simple évidence de la beauté 2011 Atlantica

Soleil vivant soleil préface Michel Cazenave Librairie Galerie racine 2014

Livres d’artiste : La beauté à l’air libre Serge Marzin, Atelier Awen 2016

Chant de nuit Denise Pelletier Atelier Engramme – Québec 2015

Réminiscences Denise Pelletier Atelier Engramme – Québec 2016

A propos de « À l’éveil du jour » publié le 13 juin 2016, elle répond :

« Pourquoi j’ai écrit ce livre ?

Je témoigne par ce livre de mon expérience intérieure. À l’éveil du jour est une autobiographie poétique, tant Poésie a guidé mon chemin au travers des épreuves. N’avons-nous pas chacun notre blessure inouïe (Reverdy). Par sa façon de saisir les rapports entre les choses, Poésie est un efficace moyen de libération (Reverdy). Poésie en véritable médiatrice crée l’espace du dialogue de l’être avec lui-même. Son soutien ne s’est jamais démenti. Un état d’émerveillement m’a ainsi conduit à la naissance d’une conscience nouvelle. À l’éveil du jour est le fruit d’une maturation profonde, d’un travail d’écriture assidu pour « réfléchir » une expérience. Ecrire vers l’intérieur. S’inquiéter de l’âme et des dieux. Ainsi s’ouvre le chemin spirituel. La douceur d’une communion avec la vie en soi.

Il me paraissait aussi essentiel de dire l’acte qui conduit à l’écriture, l’acte poétique. Les poèmes ne tombent pas du ciel, ils appartiennent à une histoire. Faire ressentir cela, c’est peut-être ouvrir la poésie à un plus large publique. Ainsi se tressent dans cet écrit prose et poésie, le poème du soleil et la prose de la blessure comme le souligne à sa lecture, Christian Bobin.

Je ne sais plus comment parler de la vie Elle vient de me rester dans les mains ».

Une expérience humaine vécue comme un appel à la « vraie vie » pour que naisse le jour. Une aventure en poésie qui conduit l’auteur aux portes du silence. Ce récit témoigne par la douleur et la joie de cette clarté vibrante qui nous entoure. Une vie dont nous sommes avant tout le vivant poème.

Mais c’est « La simple évidence de la beauté » qui retient l’attention cette fois-ci.

Ces poèmes ont été édités en 2011 par les éditions Atlantica, suivi d’une réédition en juillet 2013. C’est maintenant Monde en poésie éditions qui fait paraitre cette nouvelle édition en juin 2016 dans sa collection L'écriture du poète, 60 pages, 8 €.

Il suffit de savoir regarder pour se rendre à « La simple évidence de la beauté ». Cette beauté qui nous submerge n’appelle qu’à l’amour. Ce livre de poèmes, dans une écriture resserrée, conquise par la précision juste des mots et de leur enveloppe de silence, est un hymne humble à l’amour :

O toi la vie regarde-moi

Mon doigt se pointe l’amour est là

Mon pied avance l’amour est là

Mon regard s’ouvre l’amour est là

Je danse dans la spirale de l’amour

je tourne l’amour est là

A droite l’amour

A gauche

L’amour

Est

*

Le livre de Jean-Luc Pouliquen : « Georges Pompidou Un Président passionné de poésie » préface du Professeur Alain Pompidou, éditions L’Harmattan, 76 pages, 11,50 € est également cité, car il fait référence à une époque que connaît bien l’invité le Professeur Arlet qui est, comme Alain Pompidou, professeur de rhumatologie.

Qu’un grand homme d’Etat, arrivé au sommet de sa vocation politique, demeure un vrai amoureux de la poésie a, aujourd’hui, de quoi donner le vertige. Espérons que l’exemple de Georges Pompidou, comme de son ami le Président Senghor, se répète et que nos fauves politiques pratiquent une relation à la langue qui ne soit pas celle des tout puissants « communicants » qui anesthésient le peuple sous d’intenables promesses.

*

Simone Alié-Daram, que connaît bien Jacques Arlet et qui est maître ès-jeux de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse où notre invité siège en qualité de Mainteneur depuis 2006, a fait paraître un livre de poèmes « Désinvolte Eros » Poésie, 31 pages, 10 € à commander à daramalie@free.fr

Ce livre, qui a impressionné Jacques Arlet, est remarquable par la maturité avec laquelle, cette poète, maîtrise avec naturel la langue poétique. C’est comme un resserrement sur soi et sur le monde, mais pour mieux le recevoir, en savourer l’essentiel. Même si cette saveur a des goûts nostalgiques, si la tristesse voile la vue.

Aller au fond des choses, voilà bien la vocation de la poésie et celle de Simone Alié-Daram. Elle regarde le monde en face, sans ciller, dans une lucidité que la noblesse du regard dépouille du désespoir sordide. Sauvée elle aussi par la « simple évidence de la beauté » et par le don de poésie. Après « Syllabes », paru chez Cosem à Encres Vives, Simone Alié-Daram, signe là son livre le plus marquant. Nous attendons tout du prochain.

Lecture d’extraits.


Maladie de tendresse

Maladie de tristesse

Spectre libidineux

Des grands lacs d’autrefois

Enfouis de brumes

Aux solitudes suspendues


Aller dans les déserts

Sous un ciel plein d’étoiles

Aux histoires oubliées

Et un soleil spumeux.

*

Les larmes sont au bord de moi

Elles me dissolvent

Elles m’englobent

Je n’ai plus de corps

Plus de cellules

Je suis un lac empli

De dévastation de toi

Perdue

Quand tu me parlais grec

Je buvais les phonèmes

Et nous étions vivants

D’amour et de lettres.

*

Le temps passe

Je m’en veux trainant des ailleurs

Où tu n’es pas

Peut-être

Je suis en toi encore

Tu es en moi toujours


Peau de chagrin

Peau de bonheur

Heures

Si frêles, si douces

Si intenses

Si nécessaires

Ne pas les oublier


Désinvolte éros

Eros diabolique

Qui égratigne l’agapè

Bouscule les tranquillités

Les griffes de pluie sur les carreaux brillent

Comme les pleurs de mon amant sur ses joues

Mes lèvres se gonflent sur les miennes

C’est l’heure du jamais plus.


La nuit bleuit les fenêtres

*

Enfin Christian Saint-Paul reparle du livre de Jean Joubert « Longtemps, j’ai courtisé la nuit » qui, après « L’Alphabet des morts » est publié aux éditions Bruno Doucey. Premiers et derniers textes de ce grand de la poésie qui a disparu dans l’été 2015 mais qui ne cesse de grandir et d’envahir nos esprits, notre histoire de la poésie qui est l’histoire de l’humanité. Heureux le poète qui ainsi nous hante et nous habite. Une émission et d’autres seront consacrées à Jean Joubert.

Lecture d’extraits.

L’émission se poursuit ensuite avec l’invité le Professeur Jacques ARLET venu parler de son roman :

«  Le secret d’Horace Saint-Clair » aux éditions L’Harmattan, 180 pages, 18,50 €.

Jacques Arlet est Professeur émérite de l’Université Paul Sabatier, Faculté de Médecine, ancien Président de la Société Française de Rhumatologie. Président fondateur de l’Association Internationale de Recherches sur la circulation osseuse. Docteur Honoris Causa de l’Académie de Dublin. Archiviste adjoint de l’Académie des Sciences, Inscriptions et Belles Lettres de Toulouse. Auteur de livres sur l’histoire de Toulouse au XIXe siècle et de biographies.

Ses publications :

Jacques Forestier. Des stades aux Thermes.NPP et Privat, Toulouse, 1988

Curé en Ariège et ami des poètes. La vie de Casy Rivière, Loubatières, Toulouse, 1992

La vie à Toulouse sous Louis-Philippe, Loubatières, Toulouse,1994

Le Second Empire à Toulouse, Loubatières, Toulouse, 1996

Toulouse à la Belle Epoque, Loubatières, Toulouse, 1999

Deux siècles de progrès dans le traitement des rhumatismes, 1999

Des Toulousains remarquables, Loubatières, Toulouse, 2002

Rémusat, 2003

Poètes Toulousains de la Belle Epoque, Loubatières, Toulouse, 2005

Les journaux satiriques toulousains de la Belle Epoque, Accord Editions, Toulouse 2007

Le Général Lafayette, Gentilhomme d’honneur, L’Harmattan, Toulouse,2008

La vie à Toulouse dans l’Entre-deux-guerres, Loubatières, Toulouse 2010

La vie à Toulouse sous Louis XIV, Loubatières, 2012

Contes sans Provisions I et II © JacquesARLET,2015.

*

« Le secret d'Horace Saint-Clair » est un roman historique qui plonge le lecteur au cœur de la Monarchie de Juillet (1830-1848) : Lucien Saint-Clair, originaire de Sainte Lucie, dans les Antilles, fait ses études de médecine à Paris. Il va fréquenter toute une galerie de personnages hauts en couleur de la société bourgeoise d'alors ; il deviendra l'ami d'un certain nombre de romanciers et auteurs de l'époque ; il sera notamment l'intime de Théophile Gautier. Il est amoureux de la douce Hélène. Mais une lettre de son père mourant le pousse à rechercher sa demi-sœur, Serène, née en 1812 ; une quête qui le mènera dans le sud de la France, en Espagne et même à Cracovie en Pologne pour un dénouement des plus inattendus ! Le récit est fait par un ami intime de Lucien et Hélène qui nous partage l'affection profonde qu'il nourrit pour les deux héros et nous permet de découvrir les notes intimes de Lucien.

Voici l’« Avertissement au lecteur » :

Ce livre n’est ni un roman, ni un livre de souvenirs ; encore moins mérite-t-il le titre de Mémoires, comme celles qu’ a écrites le Général Marbeau par exemple. D’abord, ce livre ne parle que d’une partie de la vie de Lucien Saint-Clair ; ensuite, si j’ai beaucoup puisé dans le journal et les notes de mon ami, j’ai voulu « remplir les blancs » si j’ose dire, car ce journal et ces notes sont fragmentaires et j’ai désiré montrer le vrai visage de mon ami et la façon dont il a vécu, au milieu des événements politiques et artistiques si nombreux et si importants de cette première moitié du siècle. Lucien m’honorait de son amitié ; mais j’ai aussi une dette de reconnaissance à son égard car il a fait, tout comme moi, des études de médecine et il m’a appris l’essentiel de mon métier. Je l’ai toujours admiré, je l’ai souvent accompagné dans son activité médicale, je l’ai parfois suivi dans ses aventures et j’ai, dans toutes les circonstances importantes de sa vie, reçu ses confidences. Je ne l’ai plus revu depuis son retour à Sainte-Lucie, bien qu’il m’ait souvent invité, dans ses lettres, à lui rendre visite dans cette petite île dont il avait toujours gardé la nostalgie pendant son long séjour en France. J’ai longtemps hésité à raconter l’histoire de cet homme ordinaire parmi tant d’autres ; la mode serait plutôt d’écrire la vie des généraux d’Empire, des grandes comédiennes ou des coquins de haut-vol; mais je m’y suis décidé, pour apporter un témoignage sur ces hommes de l’ombre dont personne ne parle, qui n’ont pas les honneurs des gazettes et qui, pourtant, font aussi l’histoire. Je n’ai jamais compris comment on pouvait écrire l’histoire, la vraie, en parlant seulement de la poignée d’individus qui dirigent les affaires ou croient les diriger ! En vérité, leurs décisions n’ont de sens, que dans la mesure où elles sont suivies par la foule des gens qui sont la substance d’un peuple : on imagine mal Napoléon et ses maréchaux, tous très braves, bien entendu, se promenant seuls à travers l’Europe, comme sur un théâtre de marionnettes. On les aurait pris pour une troupe de baladins ! En fait, comme on le verra, Lucien a vécu, sans les avoir cherchées, des aventures peu banales, mais cela est arrivé à des centaines d’autres. Lucien Saint-Clair aimait écrire : il a écrit des livres médicaux ainsi que deux romans qu’il m’a confiés et que je ferai peut-être éditer, surtout si ce livre est bien lu et si de nombreux lecteurs se reconnaissent en lui. Lucien m’a confié aussi son journal, avant de partir ; je lui avais demandé la permission de le recopier. J’ai moi-même écrit plusieurs romans ; mais j’ai toujours pensé que la vie de Lucien était un roman mais qui a dit déjà que la vie était un roman ? -et qu’il suffisait de l’écrire, tout simplement, dans sa vérité pour intéresser et, pourquoi pas, instruire le lecteur. Paris, 27 octobre 1860

*Jacques Arlet raconte la genèse de ce roman né de l’envie d’écrire une fiction à partir de la vie d’un de ses ancêtres en Vendée. On devine que l’écriture de ce roman a été jubilatoire pour l’auteur, qui a rassemblé avec une enviable facilité, son talent d’écrivain accompli attesté par ses nombreux ouvrages, ses connaissances historiques et son expérience médicale de haut niveau. Il fallait tout cela pour écrire « Le secret d’Horace Saint-Clair ».

Il en résulte un livre plaisant, qui se lit d’un trait, tellement la langue est alerte, et qui nous entraîne dans cette époque romantique passionnante qui laissait tant d’espace à l’aventure. Roman d’aventure donc, mais aussi biographie fiction, genre littéraire très moderne. Et l’on voyage avec ce livre, Les Antilles, Paris, Toulouse, Bordeaux, Agen, Grisolles, la Suisse, l’Espagne, la Pologne. Et les figures du siècle s’incarnent dans le roman : Théophile Gauthier, Dominique Larrey, Emile Littré, Honoré de Balzac, Alexandre Dumas qui a mangé un beefsteak d’ours... L’Histoire est conviée, celle d’une France en crise, en proie aux émeutes de juin 1848. Celle d’une France où la province et notamment la région toulousaine située à quatre jours de diligence de Paris, peinait à suivre le rythme des changements politiques de la capitale. Celle d’une France en proie aux épidémies de choléra et qui prenait en charge les malades et les indigents dans un dénuement de moyens mais où l’éthique médicale était déjà puissante. Celle d’une France dévorée de créations, littéraires, musicales et scientifiques.

Mais ce roman si intéressant par ses digressions, est surtout le roman d’une intrigue. Il s’agit d’une enquête, d’une recherche, d’une personne à retrouver et d’une histoire familiale à reconstituer pour comprendre l’énigme. Et le suspense est réussi.

A lire et à offrir. Le plaisir est assuré.

 


 

 

 

 

 

 

Michel ECKHARD-ELIAL

 

 

 

17/11/2016

 



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Christian Saint-Paul signale la parution de « Georges Pompidou, un président passionné de poésie » préface du Professeur Alain Pompidou de Jean-Luc Pouliquen aux éditions L’Harmattan, collection Questions contemporaines, 76 pages, 11,50 €.

Jean-Luc POULIQUEN est poète et critique littéraire. Il a notamment publié aux mêmes éditions Mémoire sans tain (Poésies 1982- 2002), avec une préface de François Dagognet, Gaston Bachelard ou le rêve des origines et, avec Wernfried Koeffler, Le poète et le diplomate, préfacé par Adolfo Perez Esquivel, prix Nobel de la Paix.

Ses poèmes, son activité de critique littéraire, l’édition (il a dirigé les Cahiers de Garlaban de 1987 à 1997), les ateliers d’écriture qu’il anime ainsi que les différents événements culturels auxquels il participe (après avoir été membre de 2001 à 2009 du comité du festival des Voix de la Méditerranée de Lodève, il a été membre du comité international de coordination du festival Voix vives, de Méditerranée en Méditerranée de Sète de 2010 à 2014) s’inscrivent pour lui dans une même tentative pour remettre la poésie au cœur de la Cité. Il a gardé en cela les préoccupations sociologiques qu’il avait développées en suivant les enseignements de Michel Crozier et Henri Mendras à l’institut d'études politiques de Paris.

Par sa formation, ses goûts, ses rencontres, ses écrits, sa réflexion et son action, Georges Pompidou, qui fut président de la République française du 15 juin 1969 au 2 avril 1974, après avoir été le Premier ministre du général de Gaulle du 16 avril 1962 au 10 juillet 1968, nous permet de mettre en lumière une préoccupation poétique au centre même du pouvoir. Il s’agit ici de la saisir dans toute son ampleur, de la suivre dans le développement d’une vie, de montrer comment elle chemine avec l’action politique et comment elle peut l’inspirer. Comme le note le Professeur Alain Pompidou dans sa préface, ce livre « s’attache à faire ressortir l’un des traits de caractère d’une personnalité dont les rouages sont actionnés par le sens du devoir accompli et une passion pour la poésie comme élément fondateur de l’expression culturelle : "l’art est comme l’épée de l’archange, il faut qu’elle vous transperce". « La poésie est, pour moi, la forme d'art la plus parfaite, en tout cas celle qui me touche le plus » Georges Pompidou.

C’est un travail original qu’a réalisé Jean-Luc Pouliquen. En poète, il regarde Georges Pompidou aimer les poètes. C’était difficile et il réussit un livre dont l’intérêt indéniable fait qu’on le lit d’un trait et qu’on regrette alors de l’avoir si vite lu. Peut-être ceux qui ont vécu cette époque où le modernisme était impératif - à telle enseigne qu’il fait dire à notre ami le poète chanteur Jacques Ibanès que si Pompidou était allé au bout de sa volonté de bâtisseur, on ne pourrait ni flâner, ni rouler à vélo à Paris - reconnaissent cet engouement artistique qui régnait alors. La passion de Georges Pompidou pour l’art contemporain est celle d’un « honnête homme » dans le sens ancien, c’est à dire celle d’un homme de savoir, qui connaît la littérature. Cette qualité, qui était quasi générale chez les hommes politiques, s’est un peu perdue de nos jours avec cette accoutumance à la bouillie que nous servent les medias. La poésie ne peut être mâchée, prédigérée pour le consommateur comme dans les émissions télévisées d’informations ou culturelles. Elle oppose toujours ce miraculeux pouvoir de résistance au façonnement de la pensée. Georges Pompidou avait cette passion de la poésie. En lisant ce livre on sait qu’elle ne l’a jamais quittée.

Loin d’être insignifiant, cet amour de la poésie met en lumière la personnalité exceptionnelle de l’homme sensible touché par la puissance de la langue et qui se réalisa en homme politique. Le Professeur Alain Pompidou conclut dans le même sens sa préface par ces mots : « Jean-Luc Pouliquen conforte ainsi l’image d’un homme érudit et engagé, sans rien sacrifier de cette inspiration poétique qui se situe au plus profond de lui-même. »

Ce livre comporte des textes de Georges Pompidou sur la difficulté d’écrire son anthologie de la poésie et sur « Poésie et politique » une réflexion à la fois sur le politique et sur le poète. Eclairant !

L’émission « les poètes » reviendra avec l’auteur sur l’enseignement de ce livre « Georges Pompidou, un Président passionné de poésie ».


L’émission est ensuite consacrée à Michel ECKHARD-ELIAL poète, traducteur, directeur de la revue et des éditions Levant qui présente son dernier ouvrage de traduction :

Le baiser de la poésie  24 poèmes d’amour de Yehuda Amichaï et Ronny Someck 

Choix et traduction de l’hébreu par Michel Eckhard Elial  éditions Levant ; couverture : gravure de Robert Lobet, à commander sur le site :

https://editions-levant.net

 Dans Le baiser de la poésie, 24 poèmes d’amour de Yehuda Amichaï (1924-2000) 

et de Ronny Someck (né en 1951) sont réunis par leur traducteur français, Michel Eckhard Elial.

 Un choix qui établit, dans la rencontre de deux générations de la poésie israélienne contemporaine, la présence d’une filiation poétique et sa célébration de l’amour : 

amour du proche, qui est aussi l’amour du monde. 

Cette livraison constitue un numéro hors série de la Revue Levant 


Michel Eckhard Elial est poète et traducteur de poésie hébraïque moderne. 

Il dirige la Revue Levant - Cahiers de l’Espace Méditerranéen, dont la vocation est de promouvoir un dialogue pour la paix entre les trois rives de la Méditerranée.

 Pour lui il faut pratiquer la Politique des poètes.

Penser la paix est le rôle du politique, à l’intérieur et à l’extérieur de la Cité.

Nous tenons, affirme-t-il, que notre Méditerranée porte, dans son devenir humain et poétique, cette « politique des poètes ».

Habiter le monde en poètes, en continuant de porter l’étincelle du dialogue, tel fut l’itinéraire de Mahmoud Darwish, poète palestinien né en Galilée, et d’Alain Suied, poète juif né à Tunis.

Ils illustrent bien que l’énergie du poète reste, malgré tout ce qui s’oppose furieusement à elle, celle de l’espoir.

*

Robert Lobet est artiste peintre.

 Il édite des livres d’artistes (Editions de la Margeride). 

*

Dans la Bibliothèque du Levant : Michel Eckhard Elial, Exercices de lumière, 2015. 

Hagit Grossman, Poèmes d’amour, 2015 et 2016 (2 e édition)

 Diti Ronen, La maison qui revient, 2016

 Soyons le changement - Nouvelles tendances dans la littérature italienne contemporaine, 2016 (coédition Euromédia)

 Matiah Eckhard, Lontani canti sacri di dove, Sono nato, 2016


*

Michel Eckhard-Elial présente ce livre :


La poésie est une célébration.

 

Au cœur de la poésie, l’amour est un thème universel qui traverse, d’un bout du monde à l’autre, sa riche histoire. L’un des grands fleuves qui irrigue cette tradition

 naît dans la culture hébraïque et juive : du Livre des Livres aux poètes de l’Age d’Or espagnol. 

La poésie israélienne s’inscrit dans la continuité de cette tradition entrelacée d’échanges et de contacts millénaires avec d’autres cultures, d’autres langues en d’autres temps. 

Confrontée à la réalité politique et culturelle de la modernité d’Israël, elle s’intègre aux dimensions existentielles et collectives de l’histoire du pays, qui pose de nouveaux enjeux et de nouvelles frontières au projet poétique.

 La reconquête d’une langue et d’un territoire est un acte poétique majeur. 

Habiter ce territoire c’est affirmer amoureusement et difficilement son existence

 dans un espace aussi bien réel qu’imaginaire de tensions et de rencontres. 

C’est aussi à partir de cette parole reconquise parler au monde de sa présence et de ses attentes. 

Le poète a le devoir de rêver, et, à la manière du prophète aussi, de célébrer. 


 Dans leur voix et leur écriture propre, deux poètes hébraïques, des plus populaires parmi leur génération, Yehuda Amichaï (1924-2000) et Ronny Someck (né en 1951) 

portent l’éminent et bouleversant message d’amour au proche et au proche lointain du monde.

 Avec eux, c’est une rencontre de filiation : deux générations s’emboîtent le pas (des années 50 aux années 80), pour célébrer l’amour et la présence dans le pays d’Israël.


Il s’en suit un long entretien avec Saint-Paul autour du livre et de la vocation de paix de la poésie commune à tous les peuples.



Michel Eckhard-Elial brosse ensuite un portrait synthétique des deux poètes du livre :


Yehuda Amichaï


Poète national, si l’on en juge par la place centrale qu’il occupe dans l’institution et la culture israélienne, Yehuda Amichaï est né à Würzbourg, Allemagne, en 1924. Il réside à Jérusalem jusqu’à sa disparition en 2000. Internationalement reconnue et célébrée dans son pays, l’oeuvre d’Amichaï reçoit en 1982 le Prix Israël de Littérature.


Ses publications :


Poèmes de Yehuda Amichaï, Schoken, 2002-2004 (hébreu)

The Poetry of Yehuda Amichaï, edited by Robert Alter,

Farrar, Straus & Giroux, 2015 (anglais)

Une première anthologie poétique en français (Poèmes) est

publiée en 1985 aux Editions Actes-Sud ; elle est suivie de plusieurs recueils (Actes-Sud ; Gallimard). Ce sont les Editions de l’Eclat qui publient les dernières œuvres parues en français : Poèmes de Jérusalem, 1991 ; Début fin début et Les morts de mon père, en 2001.

*

Lecture d’extraits :


L’endroit où nous avons raison

A l’endroit où nous avons raison,

ne pousseront pas les fleurs

du printemps.

L’endroit où nous avons raison

est piétiné, hostile

comme le monde extérieur.

Mais comme des taupes et les labours

les doutes et nos amours

rendent le monde friable.

On entendra un murmure

s’échapper de la maison

qui a été détruite.

*

Comme une feuille je connais mes limites

je ne veux pas m’épancher au-delà,

m’unir à la nature, couler dans le grand

univers.

A présent si apaisé

que je ne peux imaginer

avoir crié un jour de douleur, comme un

enfant

mon visage est ce qu’il reste

après qu’on l’ait taillé pour l’amour

des pierres d’une carrière

désertée.

*

Ne deviens pas

une épine.

Prends exemple

sur les pleurs, le grain de blé,

ou l’oblique

de tes yeux : toi.

Nous ne sommes pas immunisés

contre le défaut des choses.

Toujours partir.

Monde de séparations,

le cœur, les vêtements

approvisionnent les valises.

Quand nous élargissons

jardins et visages,

nous détruisons

la règle des temps:

futur et passé,

mort et usage du temps,

seul le sourire dans le sommeil

compte.

*

Soixante kilos d’amour pur,

conçu à la perfection qui se conçoit seule

sans plan d’architecte, sans début ni fin,

de féminité nette, passionnée,

de génétique pure, indépendante:

de cellules d’amour qui s’engendrent

l’une l’autre.

Ni l’environnement, ni les changements

ne peuvent rien pour toi.

Ils te rendent plus belle de l’extérieur,

comme un soleil couchant; de l’intérieur,

ils te chatouillent, te font rire.

Je t’aime.

*

Cadeaux d’amour

A ton oreille, à tes doigts,

j’ai mis de l’or,

l’or pour le temps, sur ton poignet.

J’ai fixé beaucoup de brillants

pour que tu glisses dans le vent

en tintant doucement

au dessus de mon sommeil.

Je t’ai régalé de pommes,

pour que nous nous roulions,

comme dans le Poème,

sur un lit de pommes rouges.

J’ai caressé ta peau d’un tissu rose

aussi transparent qu’un petit lézard,

ses yeux sont un diamant noir

dans les nuits d’été.

Tu m’as permis de vivre quelques mois

sans autre besoin de religion

ni de vision du monde.

Tu m’as donné un ouvre-lettres d’argent,

mais de telles lettres ne s’ouvrent pas,

on les déchire, elles se déchirent.

*


Ronny Someck


Né à Bagdad, en Irak, en 1951, il étudie la littérature hébraïque et la philosophie à l’Université de Tel-Aviv, et le dessin à l’Académie d’art Avni. Il enseigne la littérature et anime des ateliers d’écriture. Il a publié 11 livres de poésie, des livres pour enfant et a

été traduit en 41 langues. Il a reçu de nombreux prix dont le prix Yehuda Amichaï pour la poésie hébraïque.

Figure populaire de la culture israélienne, il travaille avec des musiciens (Elliott Sharp, Yaïr Dalal). Ses œuvres graphiques (gravures, collages) ont été exposés au Musée d’Israel et aux Musée d’art israélien de Ramat Gan et Van Leer de Jérusalem.


Ses publications :


En traduction française : Nés à Bagdad – avec Abdelkader

El Jannabi, Stavit, 1998 ; Constat de beauté, Phi, 2007 ;

Bagdad-Jérusalem, à la lisière de l’incendie – avec Salah Al Hamdani, Bruno-

Doucey, 2012 ; Le piano ardent, Bruno-Doucey (à paraître, 2017).


*


Pour moi, traducteur, explique Michel Eckhard-Elial, deux œuvres, à la croisée de

deux générations, ont ensoleillé ces dernières années israéliennes : celles de Ronny Someck, qui - à l'égale de la poésie de Yehuda Amichaï -, couvre le champ

de la culture et de l'expérience israélienne, et celle de Hagit Grossman qui porte le jeune avenir de la poésie contemporaine.

On pourrait citer cette phrase de Hildegarde de Bingen :

"J'ai entendu une voix émanant de la Lumière Vivante."


*

Lecture d’extraits


Parce que les ouvriers du bâtiment caressent encore

les briques de leurs mains,

pour le baiser défectueux sur les épaules de la maison,

parce que la clé de l'amour est toujours coincée sur la porte

et que même un mur mal fait n'oublie pas

les lèvres humides d'un baiser de ciment.

*


Sa beauté

Il me restait 21 mots pour décrire

sa beauté.

J’en avais déjà gaspillé 7,

les autres

sont cachés dans un bonnet

qui dissimulera mon visage

quand je viendrai dévaliser l’amour.

*


Le monde est en feu, je l’aime

En feu la laisse du chien qui m’a conduit aveugle

dans un amour ancien,

en feu le chacal qui hurle dans une chambre de soldate face

à une porte fermée à clé,

la queue de cheval derrière une nuque hollandaise,

les lèvres où s’étale un lipstick canadien,

en feu le glaïeul qui a griffé la tête

d’une poétesse de Kiryat Ono,

en feu les vers de celle qui a toujours écrit

sur les roues du camion qui a fini par l’écraser,

en feu le sol qui garde les traces

de ma première danse,

en feu la lune

et ses dunes de sable,

la tempête,

la mer dont les vagues se mettent à genoux

devant l’allumette

qui met le feu aux poudres.

*

La revanche de l’enfant bègue

Je parle aujourd’hui en souvenir des mots coincés

dans ma gorge

en souvenir des roues dentées qui écrasaient les syllabes

sous la langue et sentaient la poussière des incendies

entre le gosier et les lèvres noircies.

Je rêvais alors de sortir les mots en contrebande

comme des marchandises volées

dans les cavernes de la bouche

de déchirer les paquets de carton et extraire

les jeux d’alphabets.

Main posée sur mon épaule, la maîtresse me dit que Moïse

lui-même bégayait et arriva néanmoins au Mont Sinaï.

Ma montagne à moi était une fille assise

en classe à côté de moi, aucun feu dans le buisson de ma bouche

ne brûlait, devant elle,

les mots consumés par mon amour.

*

Pour connaître l’âge du cheval. Poème d’amour

C’est en regardant ses dents qu’on reconnaît l’âge du cheval.

A six mois il a quatre molaires.

A deux ans il en a six, et elles continuent à grandir jusqu’à ce que

les dents définitives remplacent les dents de lait.

A dix une fissure apparaît dans les dernières molaires,

elle atteint la mi-longueur de la dent quand le cheval a quinze ans.

puis dès la vingt-cinquième année elle se met à disparaître.

Pour connaître l’âge de l’amour il faut regarder

ses dents de lait.

Une petite cicatrice indique

ce qui a été abandonné ou retiré.

*

Réponse à la question : quand as-tu senti

la première fois la force de la poésie ?


Alors que tous les soupirs n’avaient réussi à sortir

un seul oui de sa bouche,

je lus la « Lamentation

pour Ignacio Sanchez Mejias ».

Elle me prit le cou dans sa main qui essuyait une larme,

approcha la tête le plus près possible.

Oh Lorca, pensai-je, ce n’est pas juste, mais sans la chaux

du poème versée sur les taches de sang du matador,

je n’embrasserai pas cette fille

à cinq heures de l’après-midi.

Ses vêtements militaires

étaient plus froissés que les falaises du canyon.

que nous appelions empreintes flamenco du désert.

Aux derniers rayons du jour échappés de la tête dorée du taureau,

nous étions le dernier vers au moment de grâce de l’obscurité.


**


 

 

 

 

 

 

Philippe Dazet-Brun

 

 

 

10/11/2016

 



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Christian Saint-Paul rend hommage au travail constant des éditions Cardère à Avignon qui publient également des livres de poésie. A signaler qu’une des dernières publications « L'enfant fini » d’Édith MSIKA, 136 pages, 12 €, est un récit d’une grande originalité et très remarquable de la part de cette auteure qui a publié « Une théorie de l’attachement » chez P.O.L. en 2002 et « Introduction au sommeil de Beckett chez publie.net en 2013. L’émission « les poètes » reviendra sur cette publication.


Au bord de l'Hudson à Manhattan, Jasper, né au moment où les tours du World Trade Center viennent d’être percutées, fasciné par l’Europe et la peinture hollandaise du XVIIe siècle, écrit dans son cahier pour ne pas oublier ce qu'il vit. Il y a aussi Clemence, supposément européenne, avec laquelle il invente quelques conversations où figure parfois un jeu d'échecs.


" Jasper aimerait bien reparler avec Clemence Valenti, en savoir davantage sur elle, pour cela il doit faire l'effort de l'inventer, comment pourrait-il réellement, et serait-elle là, à l'attendre, c'est absurde, comment ? "

*

Le dernier livre de poèmes publié aux éditions Cardère est :

Poèmes sans amarres d’ Émilie DAVID, 56 pages, 12 €.


Dans une autre vie, j'étais un serpent nu, une chose sans corps, une vie sans armure…

Auteur d’un blog sur le voyage, Émilie David cherche les clés de la liberté dans le mouvement (expédition, errance), la communication (non-violence), le ton (écriture). L’intuition dicte ses écrits, également traversés par des intrusions de Charles Baudelaire, André Breton, Sylvain Tesson, Jack Kerouac. Sa poésie du quotidien est celle qui s’offre au regard de côté ; elle aime les mots toilettés comme un dimanche… et jouer de l’accordéon.


Lecture d’extraits du livre.


Je rêve mon départ

assise en jungle car.

Les étoiles, mes aïeux,

ont annexé mes yeux.

Libre comme la voile d’une nuée d’étoiles

Je libre l’énergie d’un cargo sans ami

Vociférant jaguar s’enrouant sous la Lune

La lumière est saphir, l’horizon est enclume

Sifflez les morts! Oyez les gens! Trouez la mort!

L’écran est mort. S’éteint l’histoire

dans nos mémoires

L’écran s’endort au crépuscule

Fabule encore, éther et nue

Choisis mon corps, le voici nu.

Versez la nuit dans une chope et buvez-la sans petit-lait. La

galaxie fuit doucement

Souriez!


*

Danser la vie sur le fil des nuages. Repousser l’aube, ignorer

l’horizon. Et rire. Rire pour repousser la mort, et pour vivre plus

fort. Tisser des liens de rire de toi à elle et de vous à nous.

Narguer l’ennui dans un sourire, écarter le chagrin, oublier d’être

sérieuse. Enfin.

Et ramasser les éclats de rire, collectionner les instants de grâce

et les fragments de glace. Le Petit Prince l’avait compris: « C’est

véritablement utile puisque c’est joli. » Comme Thoreau, suivre

scrupuleusement le journal du temps, noter les gouttes de pluie,

surveiller la santé du vent. Soigner un rameau d’églantier.

Rendre hommage aux peintres préraphaélites, baptiseurs de

nuages. S’incliner devant le soleil, respecter le pèlerinage vers les

cimes du temps.

Et s’endormir.

**


Christian Saint-Paul reçoit le Secrétaire perpétuel de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse, Monsieur Philippe Dazet-Brun élu en 2009 au 34ème fauteuil.


Il est Chevalier de l’Ordre national du Mérite, Chevalier des Palmes académiques.

Docteur ès Lettres, professeur d’histoire contemporaine à l’Institut catholique de Toulouse, doyen émérite de la Faculté libre des Lettres et des Sciences humaines, ancien directeur-fondateur de l’Institut universitaire de langue et de culture françaises (IULCF). Ancien vice-président de l’Association universitaire des Facultés et d’Instituts de l’Enseignement supérieur catholique (AUFIESCA). Ancien directeur-gérant de la revue universitaire Chronique. IHEDN (169e session, Toulouse-Saragosse). Maître ès Jeux floraux.

Responsable du Cercle de Poésie de l’Institut catholique de Toulouse et Président du Jury Paul-Jean Toulet.


Il est également membre titulaire de l'Académie de Béarn.

*


Il brosse l’histoire de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse :


A l'origine, 7 troubadours.


A la Toussaint 1323, sept personnages, que l'on nomme depuis "les sept troubadours", mais qui étaient un damoiseau, Bernard de Panassac, un habitant du Bourg de Toulouse, deux changeurs, deux marchands, et un notaire, se réunirent avec les capitouls pour créer un concours de poésie, doté d'une violette d'or que les capitouls s'engagèrent à payer. Ce prix fut donné pour la première fois le 3 mai 1324.

Les suites de ce premier concours ne sont connues que trente ans après. Le caractère ludique n'a pas disparu, mais les Sept ont transformé ce qui n'était guère qu'un patronage en un véritable magistère, sous la forme gaiment simulée d'une institution universitaire, avec un chancelier, un bedeau-notaire et un massier. Deux nouvelles fleurs sont au concours, l' « églantine » (probablement une ancolie) et le souci. On charge le chancelier, Guillaume Molinier, de fixer par écrit les règles de la rhétorique et de l'art poétique. Il s'en acquitta en rédigeant un copieux ouvrage, précieux par les exemples qu'il donne, qui fournissent parfois des allusions aux préoccupations de l'époque (1356). Le siècle s'achève sur les derniers lauréats de langue d'oc.

Les comptes de la ville de Toulouse pour l'exercice 1388-1389 font état d'une dépense de dix sols payés à un peintre pour "l'inscription de dame Clémence":

"Item a pagat a Jacmes Mostier, pintre, per far le pitafle del portal de la gran porta e le pitafle de dama Clemensa, come apar per lo mandament que monta: X sols."

Plusieurs textes généralement liés aux comptes municipaux font état, au début du seizième siècle, de libéralités de cette dame Clémence et lui attribuent une fondation pour le paiement de trois fleurs annuelles, la violette, l'églantine et le souci.

Au cours du siècle, cette dame Clémence deviendra Clémence Isaure. Son gisant, relevé du cimetière de la Daurade, puis remanié avant 1549, après avoir orné le Consistoire, puis le salon octogone du Capitole où se réunissaient les mainteneurs jusqu'à la fin du XIXe siècle, domine de nos jours la salle des conférences de l'Hôtel d'Assézat.

Le Collège de rhétorique


Le seizième siècle verra la disparition de la poésie occitane : les derniers poèmes en oc seront couronnés en 1513. Les Sept du Gai Saber sont devenus le Collège de la Gaie science, puis le Collège de rhétorique.

Les travaux de la compagnie sont connus par le Livre rouge, qui conserve, après une lacune initiale, les comptes-rendus des séances de 1513 à 1641 et les pièces primées.

Avec le temps, les mainteneurs seront de plus en plus cooptés parmi les membres du Parlement, qui auront souvent à s'opposer à une désignation par les capitouls, en se prévalant d'un testament de Clémence Isaure qui ne sera jamais montré. Les capitouls ne pouvaient guère le contester, puisqu'il leur permettait de garder dans leur budget un petit chapitre ludique qui échappait à la rigueur du fisc royal.

Le Collège décerna des récompense exceptionnelles à des poètes de renom, comme Baïf, Maynard, Ronsard ou Robert Garnier, et recruta toujours quelques hommes de lettres à côté des hommes de loi.

Les poèmes récompensés pendant cette période sont entachés d'un académisme pesant. Les formes en sont le Chant royal et l'Ode, le style un véritable amphigouri.

De cette époque date un cérémonial dont la plupart des éléments subsistent de nos jours. Le 1er avril a lieu la Semonce, au cours de laquelle les membres du Collège somment les Capitouls (la municipalité) de faire les frais de la fête. Ceux-ci répondent qu'ils « feront leur devoir ». Le 3 mai sont distribuées les trois fleurs et reçus maîtres les poètes qui ont été récompensés trois fois. Les fleurs ont été déposées à l'église de Notre-Dame de la Daurade, d'où elles sont amenées au Capitole en procession.

En 1549 apparaît une ballade de Pierre de Saint-Aignan sur l'épitaphe de Clémence Isaure, et en 1557 un sonnet de Pierre de Garros lui est dédié. Mais son éloge ne deviendra rituel qu'au XVIIe siècle, et sera laissé à un étudiant, qui le prononcera parfois en latin. A la suite des troubles qui mettront la ville à feu et à sang en 1562 apparaît l'ode à la Vierge.

Les membres du Collège donnèrent par ailleurs l'exemple de la sérénité. Les Jeux ne furent supprimés et les fleurs déposées près des Corps saints de St-Sernin que trois fois au cours du siècle. Deux mainteneurs furent victimes de la populace : Jean de Coras pour les protestants et Étienne Duranti pour les catholiques.

Le XVIIe siècle pousse l'académisme jusqu'au ridicule. Les fleurs ne récompensent que le Chant royal ; l'éloge de Clémence Isaure ne gagne rien à être rituel, et n'a d'ailleurs pas les honneurs du Livre rouge. A cette médiocrité fait pendant un cérémonial excessif, pimenté de querelles de préséance. A côté de l'élection apparaissent les résignations et les survivances. Le jugement, par ailleurs, est l'aboutissement de trois jours de banquets et de beuveries.


L'Académie :


Par lettres patentes du 26 septembre 1694 était créée une académie de 36 mainteneurs qui par la suite devinrent quarante, et de maîtres de l'un et l'autre sexe, chargés de perpétuer les traditions remontant à 1323, mais aussi de se consacrer à des travaux réguliers.

L'Académie conserva pieusement l'héritage du passé, et de nos jours les mêmes fleurs sont décernées le 3 mai après un choix rituel et avec un cérémonial plusieurs fois séculaire. Mais l'intervention royale apportait un changement et un progrès.

Le changement était, avec le nombre de membres, la tenue de séances régulières au cours desquelles les mainteneurs présentaient des travaux sur un sujet de leur choix.

Le progrès était l'impression d'un Recueil annuel des poésies primées, qui jusque-là n'étaient qu'enregistrées dans des registres internes. Sa diffusion donnait aux Jeux une audience nationale, Sa collection, de la fin du XVIIe siècle à l'heure présente, permet de saisir l'évolution du goût et de la mode dans la création poétique.

L'habitude prise à la Renaissance de distinguer des poètes célèbres qui n'avaient pas concouru se perpétuait par la désignation de maîtres. C'est ainsi que Voltaire fut nommé maître en 1747, Marmontel en 1749.

Pendant près d'un siècle, la nouvelle académie n'eut à récompenser que des œuvres qui de nos jours ne sont plus guère lisibles. Voltaire, avec ingratitude, raillait "Toulouse, avec son ridicule recueil des Jeux floraux et ses Pénitents des quatre couleurs". Mais ses propres vers sacrifiaient à la même grandiloquence. Ces défauts étaient aggravés par le recrutement des mainteneurs, pris en général dans la noblesse de robe, qui se cooptaient quand ils ne résignaient pas leur dignité à un membre de leur famille.

Les trois capitouls-bayles avaient été conservés, ainsi que la Semonce d'avoir à payer les fleurs, mais les magistrats municipaux multipliaient les querelles d'argent ou de préséance. Par un édit d'août 1763, Louis XV codifia dans le moindre détail un mélange d'anciennes pratiques et de règles nouvelles, qui régit encore de nos jours le recrutement des membres de l'Académie, son fonctionnement interne et le cérémonial de l'attribution des fleurs.

Un instant supprimée par la Révolution, l'Académie fut rétablie par le Consulat et vit sa composition simplifiée par la disparition des capitouls-bayles et du Chancelier. Ce dernier fut remplacé par le Préfet de la Haute-Garonne, mainteneur de droit, tandis que le Maire de Toulouse avait également un fauteuil réservé.

Le romantisme et la mode du genre Troubadour furent bénéfiques pour l'Académie. Victor Hugo, récompensé à dix-sept ans, était maître en 1820. Chateaubriand le fut en 1821, Baour-Lorman, un toulousain, en 1824, Chênedollé en 1827. Divers membres de l'Académie s'attachèrent à lire et à publier les vieux manuscrits de l'Académie, tandis que le goût de l'époque pour les faux faisait apparaître des registres imaginaires de poésies vantant Clémence Isaure.

Frédéric Mistral fut nommé maître en 1878, mais il fallut attendre 1895 pour que fussent rétablis les prix de poésies en langue occitane.

En cette fin de siècle, l'Académie eut à souffrir de la démolition d'une partie du vieux Capitole, où elle était hébergée, avec la statue de Clémence, dans le "salon octogone". Elle fut logée au Conservatoire, mais il s'avéra vite que la municipalité ne lui assignerait pas de local convenable. Un mécène, le banquier et mainteneur Ozenne, acheta et fit restaurer l'hôtel d'Assézat, un chef d'œuvre de la Renaissance, et en fit don à la Ville, à charge pour celle-ci d'y abriter les Académies, et au premier rang celle des Jeux floraux, l'hôtel prenant le nom d' « hôtel d'Assézat et de Clémence Isaure ».


Récemment, les Académies ont dû partager les lieux avec le Musée Bemberg, en échange d'une rénovation de leurs locaux. Celle-ci n'a pas affecté l'Académie des Jeux Floraux, dont le Salon blanc date des années 1760.

*


L’entretien mené sur l’histoire ce cette prestigieuse et vénérable Académie, la plus ancienne d’Europe, est émaillé de lecture de poèmes de Simone Alié-Daram, maître-ès-jeux ainsi que de l’audition de poèmes mis en musique par Gérard Zuchetto de Franc Bardou, également maître es-jeux.

*



Je cherche le vent du fleuve

Dans l’entonnoir du blues de dix huit heures

Je ne veux pas ressusciter

Je ferai des fleurs comme une plante en souffrance

Au milieu des chameaux et des bœufs ambulants

Des fleurs poèmes que je t’offrirai les mains nues

Que tu éparpilleras sur les hétaïres de passage.

Flûtes et larmes aigües

Vibrations glaciaires

Accroches bleues

Je pleurerai de vous mes hommes au loin

Combien de sons combien de transparences

Avant que je m’effondre

Des meurtrissures données de vous ?

*

Est-ce que l’amour s’oublie

Est-ce que les cœurs cassés se plâtrent

Est-ce que les fêlures se spiralent en gouffres ?

Je n’ai plus ni mains ni bouche

Je ne suis qu’une transparence

Qui voudrait te suivre en haut là-bas.

 

Simone Alié-Daram « Désinvolte Eros » Poésie , 10 €

**

Matin verd


Benlèu per un matin mai verd,

benlèu pel respir del desèrt,

passarem beure l’aura fera

de l’autra man de la grand sèrra.


Benlèu per un ausuèlh mai blau,

benlèu per i trapar tresaur,

passarem fugir la misèria

de l’autra man de la grand sérra.


Benlèu per un dieu mai gadal,

o per amor, son fuoc brandal

quitarem de somiar ço qu’èra

de l’aura man de la grand sèrra.


Benlèu per un solelh mai caut,

benlèu per un palais tan naut,

passarem culhir lo mistèri

de l’autra man de la grand sèrra.

 

Franc Bardou


*

Rectus


C’était terre de blé, de miel

Son sang de vin, cheveux de vent,

Monts pour élever jusqu’aux cimes

Tout amour de l’Autre et de toi,

C’était ma terre, satisfaite

De n’être que ce qu’elle devait être.


Dans sa chair mère, je semai

Le plus humble des luminaires

Qui, entre Torah, Coran et Bible

Germait, langue des origines.


Inversus


Me voilà de boue, de poussière,

Brut acier d’armes et de mort,

Couteau luisant de sacrifice,

Pierre rude, pavé lancé

Rugissant contre les hordes

De corbeaux à travers les rues.


Tu m’as là, caillou rouge sang,

Cri ultime à la face du monde

Sans espérance ni désir

Que d’en exploser la folie.


Franc Bardou, extrait de « Lai out non l’esperavas pas / Là où tu l’attendais le moins » traduction française de l’auteur.

**


Philippe Dazet-Brun expose l’organisation des travaux de l’Académie. D’abord, les membres se réunissent en séances privées au cours desquelles sont présentées leurs communications. Ensuite, les séances publiques s’adressent à un large public reçu dans la salle Clémence Isaure pour des conférences données par les Académiciens ou par des intervenants extérieurs, généralement des personnalités prestigieuses.

De la même manière, l’Académie organise à l’Hôtel d’Assézat des colloques sur un thème littéraire ou culturel. C’est ainsi que le samedi 19 novembre 2016 aura lieu le colloque : " Les Jeux floraux et la culture en Languedoc" avec au programme :


14 h 45 Mot d’accueil de M. Philippe Dazet-Brun, Secrétaire perpétuel de l’Académie


- 15 h 00 M. Jean-Claude Maestre, Premier Censeur de l’Académie.

La Compagnie du « gai savoir » : la renaissance de la poésie en langue d’oc.


- 15 h 30 M. Jean-François Courouau, Maître de Conférences à l’Université Jean-Jaurès

Avant et après Godolin : les Jeux floraux et l’occitan (XVIe – XVIIe siècles).

 

- 16 h 00 M. Pierre Bouyssou, Secrétaire aux assemblées de l’Académie.

Un Languedocien méconnu : Simon de La Loubère, mathématicien, ambassadeur de Louis XIV au Siam, agent secret en Espagne et au Portugal, académicien, réformateur des Jeux floraux.

PAUSE


- 16 h 45 M. l’abbé Georges Passerat, Bibliothécaire de l’Académie.

Le rôle des Jeux floraux au réveil de l’Occitanie : Félibres et mainteneurs main dans la main !


- 17 h 15 M. de Laportalière, Second Censeur de l’Académie.

Un mainteneur des Jeux floraux, promoteur de culture en Languedoc : Mgr Loménie de Brienne.


- 17 h 45 M. Laurent Stéfanini, Ambassadeur, délégué permanent de la France auprès de l’UNESCO, Maître ès Jeux floraux

Unesco, Occitanie et Patrimoine mondial de l’Humanité.


Enfin, l’Académie des Jeux Floraux remet chaque année, le 3 mai, ses prix lors d’une séance solennelle dans la Salle des Illustres du Capitole, l’Hôtel de Ville de Toulouse.


Le Secrétaire perpétuel conclut sur l’importance des deux notions fondamentales qui animent l’Académie : le maintien de la tradition littéraire depuis les troubadours et le rayonnement de la littérature et de la culture d’aujourd’hui. Le prix de la chanson poétique initié par le regretté Docteur André Bes, est une synthèse de ces deux vocations : maintenir, les troubadours chantaient leurs vers ( lo canso), et s’inscrire dans la contemporanéité qui fait une large place à la chanson.


L’Académie est fidèle à sa mission de maintien mais elle ne se complaît pas dans le passé qu’elle honore, elle est de plein pied dans le présent. « Nous respirons dans le temps qui est le nôtre » assure le Secrétaire perpétuel.


L’émission s’achève sur la diffusion d’un poème de Franc Bardou mis en musique et chanté par Gérard Zuchetto, publié par Troba Vox : « Poètes du Sud, Gérard Zuchetto, Sandra Hurtado-Ros, « Chemin tournant ».


 

 

 

 

 

 

 

 

 

3/11/2016

 



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Les éditions Ad Solem ont réservé une collection Poésie. Il convient comme il se doit de saluer ces éditions qui se présentent elles-mêmes ainsi :

« Ad Solem, « vers le Soleil » : un nom, un esprit aussi, résolument tourné vers la « Lumière qui éclaire tout homme en ce monde ». Depuis quinze ans, chacun de nos livres veut à sa manière être un éclat, une étincelle pour faire rayonner le sens, un espace entre le monde et Dieu, pour permettre la rencontre du Verbe à travers les mots. Rencontre directe, par le biais de la littérature spirituelle, où l’écriture essaie de faire partager le mystère d’un face à Face. Rencontre indirecte, par la réflexion théologique ou l’expression poétique, qui essaient chacune à leur manière, comme les deux supports de l’échelle de Jacob, de se rapprocher de la source de toutes choses – de la Parole. Pendant quelques instants, le temps de lire une ligne ou une page, le lecteur abandonne sa volonté propre pour suivre la trace laissée par les mots sur la surface de la page. Moments de communion avec l’auteur, connu ou non, avec un frère en humanité dont les mots veulent réveiller en nous le désir de l’éternité inconnue. On ne ressort jamais le même de la lecture d’un livre. Comme la nourriture, comme l’eucharistie, les mots entrent en nous et nous changent. Entre le livre et le lecteur, nous sommes là, pour préparer le chemin typographique qui doit permettre cette rencontre avec le Verbe, qui s’est fait écriture dans le Livre; qui s’est fait homme en Jésus-Christ. Si l’édition est un art, elle est aussi un métier. Un savoir-faire qui doit communiquer un savoir-vivre. Le livre, pour nous, n’est pas un moyen parmi d’autres de transmettre savoir et sagesse. Si le codex a remplacé le volumen aux premiers siècles du christianisme, c’est que sa forme exprimait symboliquement le contenu de la foi dont son apparition est solidaire. Au déroulement infiniment répété du rouleau a succédé l’arrêt sur la page, la fin de la ligne. Au cycle de l’éternel retour a succédé la Nouvelle et éternelle Alliance, qui met fin non à l’histoire mais à son déroulement linéaire. Est-ce un hasard si aujourd’hui, dans une société déchristianisée, les textes se déroulent sur l’écran des ordinateurs ? Culturellement, nous sommes revenus à la civilisation du rouleau. Dans ce contexte, la nouvelle évangélisation est aussi une nouvelle civilisation. Elle doit se déployer dans deux directions : vers les hommes d’abord, mais aussi vers les formes culturelles, par lesquelles depuis l’origine des temps l’homme accède à son humanité et en même temps laisse la trace de sa quête d’éternité. Parmi ces formes, le livre occupe une place privilégiée. Lieu de la mémoire, du temps retenu, il est aussi pour le lecteur croyant mémorial de la Présence. La lecture devient alors exercice spirituel. Comme l’a écrit le poète du Verbe silencieux,

« Il se tait
et les mots qui nous restent 
s’écartent peu à peu pour laisser passer 
entre eux son regard ».

Ces vers de Jean-Pierre Lemaire condensent l’esprit qui préside à nos choix de publication, comme à celui de notre travail éditorial. »

Dans cette belle collection, l’émission « les poètes » fait entendre ce soir par le truchement de la lecture, les voix d’Anne Goyen, de Janine Modlinger et de Gérard Bocholier.

Anne Goyen fait paraître « Paroles données » préface de Gérard Bocholier (Ad Solem collection Poésie , 95 pages, 19 €.)

Anne Goyen a longtemps enseigné la littérature française. Elle partage aujourd'hui sa vie entre la poésie, le dessin et la musique.

Arbres, soyez était son second recueil de poèmes, le premier ayant paru en 1998 aux éditions Saint-Germain-des-Prés. Dans ce précédent livre, la poète contemple fréquemment les arbres de sa région, arbres auxquels elle accorde d’être bien plus que de simples végétaux, à la fois des axes de vie et des symboles de ce qui est dans le réel. Elle le sait bien, elle, Anne Goyen, que « les arbres sont les plus vieux amis des hommes », ainsi que le dit la quatrième de couverture de ce recueil de toute beauté. Il y a beaucoup à apprendre des arbres, en les regardant ou en posant simplement la main contre leur bois. Ils sont enracinés dans le sol et tendus vers le ciel, la base dans la terre et la tête dans les étoiles. Nous sommes peut-être des arbres, la supposition parcourt souterrainement l’ensemble du livre. À moins que ce ne soit le contraire, que les arbres soient des humains, des parties de nous peut-être. Sans doute s’agit-il des deux, comme en une forme de réciprocité elle aussi complémentaire.

Le dernier recueil de poèmes « Paroles données » est celui d’une âme touchée par le souffle d'éternité qui fait entendre la parole délivrée par son propre souffle.

La quatrième de couverture qui reprend la préface de Gérard Bocholier avertit :

Feu vivant né du cœur / Si tes mots étaient vrais / Ils brûleraient la page.

Une quête exigeante et inquiète attise la flamme du poète "en mal de ciel", claire et sombre à la fois, comme ces beaux arbres que le livre précédent de Anne Goyen, Arbres, soyez, célébrait. Quelque chose de ce que certains écrits spirituels appellent une "âme avancée" résonne dans ce recueil. Une âme touchée par le "souffle d'éternité", qui fait entendre dans ces pages la parole délivrée par son propre souffle en écho - parole qui est un Amen, un Oui d'accueil et d'amour. 
Le Oui d'Anne Goyen exprime sa confiance, mais aussi s'épanouit dans une espèce de libération. Tout ce qui pouvait alourdir l'âme ou l'encombrer a été écarté. La place est faite. Tout entière elle s'offre à la visite de "l'Hôte", au Visiteur qui ne peut s'installer que dans un parfait berceau de silence.

Qu'est-ce de nous / Qui se creuse / Pour qu'au fin fond / Vienne habiter L'Hôte ?

Comme précédemment dans sa contemplation des arbres, Anne Goyen recherche le divin et le loue dans « chaque parcelle de réalité » pour citer la belle expression de Gérard Bocholier. Les « paroles données » sont paroles rapportées et paroles de joie. Ces paroles se révèlent à tous ceux qui savent écouter. Anne Goyen nous en avertit déjà par les citations qu’elle met en exergue du livre, dont celle, explicite d’Angelus Silesius : « Ne crie pas vers Dieu, car la source est en toi ; / Si tu n’en combles l’issue, elle coule à jamais. »

Ne pas combler l’issue, se sentir les « Invités éblouis / De la vie » telle est la vocation de l’auteure qui appelle à la suivre dans cette posture où la joie sereine comble le vide. Sa poésie de contemplation se double d’une poésie de jubilation, l’une étant la conséquence de l’autre. Ce que le lecteur perçoit, au delà du plaisir de la langue, de l’art, c’est une raison en faveur de la quiétude ; c’est un souffle d’espérance.

Lecture d’extraits.


Mon chant provisoire

Soupir ou murmure

Pour conjurer

Le péril des jours

Et faire obole

A l’univers.

*

Du silence

A la parole

Comment

Renaître neufs

Ensemble ?

*

Parole faite chair

Dans notre nuit

Souffle divin

Langage d’homme


Arbre du monde

Où toute feuille

Est louange

Où tout fruit

Est mystère


Silence

Au cœur de l’arbre

Aubier de grâce

Effacement du grain

D’où jaillira la vie


Silence d’homme

A l’écoute

Pour cheminer

Des profondeurs

Jusqu’à la source.

*

LE POETE


De main divine

A ton insu s’opère

L’enfantement

Où tu n’es autre

Qu’un messager

Brûlant du feu

Qui t’a créé.

*

En réponse

A nos profanations

Nos faux-semblants

Le lumineux sourire

De la beauté

Sa secrète brûlure

Qui réveille

Dans nos silences

Une flamme

En mal de ciel.

*

Et je vais

Vers un Dieu

A qui mon regard

Donne visage

Celui de chacun

Et de tous

Quand tombe le masque

Des idoles.

*

Janine Modlinger fait paraître, toujours aux éditions Ad Solem, « Beauté du presque rien », 75 pages, 19 €.


Janine Modlinger a longtemps enseigné à Paris. Son premier recueil, Eblouissements, a paru chez Ad Solem. Des extraits de ses Carnets ont paru dans la revue Arpa.


Voici ce qu’en dit Paul FARELLIER de la revue « Les Hommes sans Epaules » :

« Si elle ne laisse guère passer de jours sans écrire, Janine Modlinger (née en 1946) publie peu (Veille, L’Harmattan, 1998 ; De feu vivant, Éclats d’encre, 2008; Une lumière à peine, Carnets, Éditions de l'Atlantique, 2012 ), ne semblant s’y résoudre que sous la bienveillante pression d’amis ou de proches. Mais des inédits circulent, parfois une rencontre-lecture réunit des fidèles. De nouveaux recueils ne tarderont sans doute pas à paraître, dans la foulée de ces récents Carnets, Une lumière à peine, dont nous avions dévoilé quelques extraits dans Les HSE 28 (2009). Parmi ceux qui ont remarqué l’authenticité de cette voix, nous citerons Anne Perrier, Georges Haldas, Gérard Bocholier, Henri Heurtebise, Josette Ségura, Jean Bastaire et Robert Marteau. Celui-ci, dans son prière d’insérer de Veille, soulignait que Janine Modlinger « ne force pas sa voix, n’impose pas ses vues : à pas comptés, […] elle va à l’écoute de la musique née de la solitude et du silence. » Cette œuvre, si on veut bien l’approcher avec l’attention recueillie qu’elle mérite, recèle pour son lecteur comme une sorte de chance : chance de renaître à soi-même dans la parole d’autrui, chance d’éprouver cet étonnement d’une retrouvaille inattendue. Ce poète, pourtant, ne cesse de dire «Je», mais ce «Je» est partout en fusion totale avec la lumière du monde, si bien que l’aventure de ce «Je» devient aussitôt la nôtre, à la fois enjeu et garantie de notre propre étrangeté. Loin que sa confession permanente nous rejette dans le désert d’une altérité, nous sommes fraternellement accueillis dans ce «Je». »


La quatrième de couverture de « Beauté du presque rien » résume :


C'est comme la parole lorsqu'elle vous traverse. On ne sait rien. On l'écoute. La parole "parle" dans le poème. Dans la prière aussi. Il faudrait se la représenter par cette image qu'emploie Janine Modlinger pour évoquer ce geste vers l'autre : la parole comme des "mains du silence". "Tel l'oiseau qui fulgure, tel le regard de l'aimé, quelque chose de ténu et d'insistant nous annonce la Présence". Après Eblouissements, Beauté du presque rien recueille ces éclats de la Présence perçus dans un instant, une rencontre, un visage - un paysage. "Presque rien" : c'est ainsi que nous découvrons le passage de l'Autre, dans l'écart de la distance que la parole cherche à rattraper. Un peu comme Maurice Blanchot, Janine Modlinger invite son lecteur à faire "ce pas au-delà" du nom donné, jusqu'à cet état que l'on appelle prière : pour que dans les "mains du silence" la Parole vienne se poser. Elle s'approche, c'est comme si elle connaissait ce geste depuis toujours.


Janine Modlinger a mis en exergue dans un de ses poèmes, cette si belle phrase de Paul Celan : «  Je ne vois aucune différence entre une poignée de mains et un poème. » Elle qui avoue : « Dans l’enfance déjà, le monde m’avait sauvée », n’en finit pas de s’émerveiller ; pourtant elle ne s’épuise pas à en chercher le mystère : « On ne sait rien de la beauté. Il en sera toujours ainsi. Nous devons veiller sur cette ignorance ». Pourquoi chercher, alors que s’impose l’évidence ? « Tel l’oiseau qui fulgure, tel le regard de l’aimé, quelque chose de ténu et d’insistant nous annonce la Présence. »

Cette Présence la comble de joie. Beauté et joie partout ! L’amour pour celle qui rayonne de la chaleur de cette Présence, est forcément simple. Cette simplicité fait la force de ce livre. A contre-courant de tout pathos, de toute déploration, de tout combat certifié juste, qui définissent la production poétique de notre période troublée (comme toutes les périodes pour qui sait avoir du recul), elle bâtit une œuvre d’apologie de la vie, dominée par la Beauté. A nous, d’apprendre la joie. De savoir l’accueillir, de ne pas manquer son passage : « Si grande est la joie. Nous ne savons pas la porter. » Il faut laisser advenir. A l’origine de la joie : « l’Arche Sainte de la parole divine ». Le Livre. « Rien ne nous détournera de la promesse » assure-t-elle.


Lecture d’extraits.


Ce rien - mais comment le savons-nous - est lieu de haute flamme.


Il y aurait là-bas, à l’horizon de tout visible, quelque forge inconnue, seulement pressentie, d’où tout rayonne.

*

L’invisible, comme une prière approchée. Ce sont des sables murmurants, allongés entre ciel et mer.

C’est le monde grand ouvert. C’est une phosphorescence humble et pauvre.


Un dieu peut-être, caché entre ces sables, saurait me dire d’où vient la joie.


La joie, devenue folle à force de ne pouvoir se dire. On s’éreinte à parcourir ces espaces d’où viendrait, un jour, le mot juste.


Joie ailée, murmurante. Joie comme des larmes. Joie comme une eau qui lave, espiègle, rapide, glissant vive entre les coins du corps.


Seulement cela, peut-être : balbutier.

*

Ecoute ce chant qui ne cesse. Ecoute cet invisible qui chante.

 

Ce chant de pauvreté. Ce jour où je tombe, jetée loin du chant.


Jetée, reliée à la douleur.


Toute parole est de trop. Tout silence aussi.

*


Empoignée par le deuil. Déployée par la joie. Est-ce pour cela que je cherche la Source ? Un brin d’herbe, venu de Source, suffit à ma joie.

*

Tous ces arpents de terre que nous avons foulés. La haute besogne du vivre !

*

Je vais, je viens, dans ce périmètre nu. La folie du vent me secoue. L’ivresse me prend au détour. Le poème surgit à pleins poumons, pour tenter de dire.

*

Nous ne savons rien. L’amour sait à notre place.


Tout en ce monde est une question d’écoute, de silence, d’amour.

*

Gérard Bocholier publie, toujours aux éditions Ad Solem, « Nuits » Poésie, 80 pages, 19 €.


Gérard Bocholier est né à Clermont-Ferrand en 1947 dans une vieille famille de vignerons de la Limagne, originaire de Monton (commune de Veyre-Monton, dans le Puy-de-Dôme) et est franc-comtois par sa famille maternelle (Les Fourgs, dans le Doubs).Il a passé son enfance et son adolescence à Monton, que les poèmes en prose du Village emporté évoquent avec ses habitants. La lecture de Pierre Reverdy à qui il consacrera un essai détermine en grande partie sa vocation. Il reçoit en 1971, des mains de Marcel Arland, directeur de la NRF, le prix « Paul Valéry » réservé à un poète étudiant. Agrégé des lettres la même année, il a enseigné d’abord 4 ans à Aurillac avant d’être nommé professeur en hypokhâgne au lycée Blaise Pascal de Clermont-Ferrand et conseiller pédagogique. Il a participé en 1976 à la fondation de la revue de poésie Arpa, dont il est directeur depuis 1984.Des rencontres ont éclairé sa route: celle de Jean Grosjean, puis de Jacques Réda, qui l'accueillent à la NRF, dont il devient chroniqueur régulier de poésie à partir des années 90, mais aussi l'amitié affectueuse d'Anne Perrier, poète de Suisse Romande, Grand Prix National de Poésie en France, dont il préface les œuvres en 1996.

Il se consacre à une œuvre poétique et critique, tout en collaborant à de nombreuses revues littéraires : Revue de Belles Lettres (Genève), Chemin des livres, NRF, Thauma, Patchwork...

Depuis 2009, il se consacre essentiellement à l'écriture de "psaumes". Le premier volume, préfacé par son ami Jean-Pierre Lemaire, paraît en 2010 chez Ad Solem, le deuxième volume en 2012 avec un envoi de Philippe Jaccottet.

Il a publié trois livres numériques: L'Ordre du silence (extraits de deux livres anciens épuisés), La marche de l'aube (poèmes inédits), ainsi qu'un essai, Les chemins tournants de Pierre Reverdy, en 2014 et 2015 sur le site Recours au poème Il tient une chronique de poésie intitulée Chronique du veilleur sur le même site internet Recours au poème. Il est membre du jury du prix Louis-Guillaume.

Il collabore à l'hebdomadaire La Vie dirigé par le poète Jean-Pierre Denis, comme critique de poésie.


De ses nombreuses publications, citons les dernières :


Psaumes de l'espérance, Ad Solem, 2012

Le Village emporté, L'Arrière-Pays, 2013

Passant, La Porte, 2014

Le poème exercice spirituel, Ad Solem, 2014

Figures et miracles, bois gravés de Clément Leca, La Fenêtre ouverte, 2015

Chant de patience, gravures de Philippe Chassang, Les Cahiers des passerelles, 2016

Les Etreintes invisibles, L'herbe qui tremble, 2016

Nuits, Ad Solem, 2016

Les chemins tournants de Pierre Reverdy, Editions Tituli, 2016.


La quatrième couverture de « Nuits » nous guide :

Après deux recueils "psalmiques" (Psaumes du bel amour et Psaumes de l'espérance), Gérard Bocholier découvre dans Nuits ce qui constitue l'horizon poétique en même temps que spirituel de son écriture. Pourquoi "nuits" ? Parce que la vraie Présence se donne dans l'absence - dans une "nuit d'Emmaüs" -, dans le retrait qui appelle la parole et la laisse comme suspendue devant ce qui s'est évanoui à peine donné. A peine nommé. "Nuits", parce que c'est à travers l'interstice de nos blessures qu'entre le Consolateur. Promesse de toutes nos résurrections -"nuit de Saul". Là résonne toute parole vraie.


La nuit est celle de Saul en route vers Damas ; sa chute de cheval et cette obscurité qui va l’aveugler et dans laquelle il découvrira la vraie lumière, lui qui était tout ébloui des ténèbres. Saul réconcilie la lumière et les ténèbres. Sa chute fait de lui, le grand initié de Dieu. La nuit le retient mais il « va devoir traverser / L’immense page de lumière / Ecrire sur elle / Ce qui se lève / Dans l’invisible ».

L’écriture de Gérard Bocholier est puissante, virile. Resserrée, elle n’en demeure pas moins essentiellement lyrique. On s’attend à l’épopée avec un telle aisance dans l’émotion sans emphase, et elle arrive avec la « nuit de Saul ». Il mêle, avec une dextérité de langage qui en fait un des plus grands poètes de langue française, la trivialité des scènes de la vie rustique, à l’énonciation d’intuitions mystiques les plus bouleversantes. La nuit est toujours celle de la paille et de la poutre. Apprendre à voir, à connaître, à se connaître, telle est la leçon de la nuit. Et dans la nuit, «  Saisir un peu / Du feu de joie » qui nous est tendu. Savoir accueillir ce qui nous est tendu sera le sens du long voyage qu’à l’instar de Saul, tout homme, tout cherchant de lumière, devra entreprendre en terrassant sa peur et son angoisse pour aller au bout de lui-même.

L’espérance pointe son nez vainqueur dans ce livre, qui n’est pas l’achèvement d’une seule poésie de célébration, mais au contraire celle d’une louange de la liberté de faire, de suivre la voie divine avec effort et sacrifice. Dans cette réalisation, l’homme devra « serrer les mâchoires ». Rien ne se donne sans éveil. Les « Nuits » aussi nous éveillent et elles nous ouvrent à la miséricorde.


Lecture d’extraits.


Comme il est bien

Le chevrier près de ses bêtes !


Son vieux chien

Reprend sa course en dormant


La fourche des vents soulève

Au fil des herbes

Toute une fièvre


Un incendie

D’air et de neige

*


Le feu n’avait aucun regard

Pour les éteules sous les ombres


La paille soudain s’embrase

La grange en deuil

Le ciel tournant


Le sel des astres

Crépitant

*


Ô nuit

Vieille nourrice

J’aime ta chanson de silence

Sur tes genoux j’ai posé ma tête close


Ô nuit

Je veux tes mains creusées

D’humble source

Non pour l’oubli

Mais pour la route

*


La nuit me retient

Comme un enfant qui va tomber

Plus tard monte l’essaim de l’aube

Avec la rumeur du troupeau

Ebaudi sur le seuil


Il va devoir traverser

L’immense page de lumière


Ecrire sur elle

Ce qui se lève

Dans l’invisible

*


Mon voyage est plus long

Plus dur que ceux des bêtes

Massées derrière les portes


Cette voix qui appelle

Traverse le rocher

Désarçonne les pins


Bien après vibre encore

Sa nervure secrète

Sa musique tremblée

De lueurs sur les eaux

*


Il n’est pas d’eau pour cette soif

Pas de plage pour cette course

Qui me pousse au bout de moi-même


Je serre les mâchoires

Sur ce très long vertige

Où rien ne me ressemble

Sinon la chaux des murs

La pierre du tombeau

*


Puisqu’il faut de la nuit

Pour naître avec le feu

Une tombe au mitan

De la terre en sommeil

Puissé-je aller au bout

De ce corridor sombre

Où vacille une lampe

Si petite

Et si frêle

*


J’ai besoin de la nuit

Pour m’ouvrir à l’averse

Des plus infimes grâces

Comme on s’attache au cou

D’une ombre sur le seuil

Qui ne sait que répondre

A l’ami inconnu

Qui voudrait tant qu’elle entre

Et partage le pain

De la miséricorde

*

Le silence est mon maître

La nuit est ma maîtresse

Ta parole ô mon Dieu

Brûle avec ton silence

Il vibre dans l’étau

Tend la corde au secret


Il continue en moi sa quête de racines

Je ne tiens que son fil dans la ville interdite

Je sais où il m’entraîne

Plus fort que la douleur


Tout ce que j’ai appris de vrai lui appartient

En lui je bois le plein aveu de la lumière

*


Enfin l’émission s’achève sur la lecture du poème « Le Christ après la crucifixion » de Sayyâb, poète iraquien (1926 - 1964)

extrait de son livre « Le Golfe et le Fleuve » poèmes traduits de l’arabe par André Miquel aux éditions Acte Sud.


[ ...]

Hier, je me refermais, comme une pensée, comme un bourgeon.

Sous mon linceul de neige se gonflait une fleur de sang,

et j’étais comme l’ombre entre les ténèbres et le jour.

Mais ensuite, de mon âme explosée j’ai tiré des trésors,

je l’ai dépouillée comme autant de fruits.

Du jour où mes poches découpées sont devenues langes et

mes manches manteau,

du jour où ma chair a réchauffé les os des enfants,

du jour où ma blessure mise à nu a pansé une autre blessure,

le mur est tombé entre le Dieu et moi.

Les soldats ont surpris jusqu’à mes blessures, jusqu’aux

battements de mon cœur,

tout ce qui n’était pas la mort, fût-ce en un cimetière, ils

l’ont surpris, comme un vol d’oiseaux affamés

surprendrait le palmier en fruits dans un village désert.

Les yeux des fusils dévorent mon chemin,

grands ouverts. Le feu y rêve de ma croix.

Mais s’ils sont de fer et de feu, les yeux de mon peuple

sont lumières de ciel, de souvenirs, d’amour

qui prennent sur eux mon fardeau, et ma croix

devient source. Ah ! Comme est peu de chose,

cette mort, ma mort ! Et que de choses elle rassemble !


Quand ils m’ont cloué, quand j’ai jeté les yeux sur la ville,

à peine ai-je reconnu la plaine, le mur, le cimetière :

il y avait, partout, une croix avec une mère en détresse.

Saint est le Seigneur !

Voici que la ville enfante.


***



 

 

 

 

 

 

 

 

 

27/10/2016

 



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Il y a 80 ans, débutait la Guerre d’Espagne. Elle allait durer 3 ans et elle annonçait le cataclysme de la seconde guerre mondiale. 40 000 étrangers combattirent dans les Brigades Internationales, sans toutefois que leur effectif dépasse plus de 18 000 hommes à la fois.

La France constitua le groupe national le plus nombreux avec 10 000 hommes. 3 000 furent tués.

Toulouse fut une des villes françaises les plus marquées par cette guerre civile. Les réfugiés ont imprimé à jamais leurs traces dans la ville qui en revendique toujours fièrement l’influence culturelle.

L’émission « les poètes » se devait de donner la parole aux poètes qui ont été les témoins et les acteurs de cette épopée tragique.

Federico Garcia Lorca fut assassiné dans les premiers jours.

Miguel Hernàndez combattit. Le péruvien César Vallejo participa au 2ème Congrès des écrivains antifascistes à Barcelone, Valence et Madrid en 1937. Il lança un cri d’alarme :

« Les responsables de ce qui se passe dans le monde, c’est nous, les écrivains, parce que nous possédons une arme formidable, qui est le verbe ».


Il séjourna ensuite à Paris et écrivit fin 1937 un des plus puissants poèmes sur la guerre d’Espagne : « Espagne, écarte de moi ce calice ».

C’est ce long poème « Hymne aux volontaires de la République » et ceux de Miguel Hernàndez extraits de « Mon sang est un chemin » qui illustrent cette émission dédiée à la Guerre d’Espagne.


****


Lecture de « Espagne, écarte de moi ce calice », de poèmes de Miguel Hernàndez extraits de « Mon sang est un chemin », diffusion du « Passage de l’Ebre », de « La balade de celui qui ne fut jamais à Grenade » de Rafael Alberti, de « Vents du peuple » et d’ « Andalous de Jaén » de Miguel Hernàndez.


HYMNE AUX VOLONTAIRES DE LA REPUBLIQUE


Volontaire d’Espagne, milicien,

aux os de haute foi, quand ton cœur marche pour mourir,

quand il marche pour tuer avec son agonie

mondiale, je ne sais véritablement

que faire, je ne sais où me mettre ; je cours, j’écris, j’applaudis,

je pleure, je guette, je détruis, tout s’éteint, je dis

à ma poitrine qu’elle en finisse, au bien qu’il advienne,

et j’ai envie de me déchiqueter ;

je découvre mon front impersonnel jusqu’à toucher

le vaisseau du sang, je me retiens,

mon corps retient ces fameux effondrements d’architecte

dont s’honore l’animal qui m’honore ;

mes instincts refluent vers leurs cordes,

la joie fume devant ma tombe

et une fois encore, sans savoir que faire, sans rien, laisse-moi,

depuis ma pierre en blanc, laisse-moi,

seul,

quadrumane, plus proche, beaucoup plus loin,

puisque je ne peux tenir dans mes mains ton long moment d’extase,

en habit de grandeur, si petit, je me brise !


Un jour diurne, clair, vigilant, fertile

oh, ces deux ans de lugubres et suppliants semestres,

où la poudre allait se mordant les coudes !

oh, dure peine et silex plus durs encore !

Oh, freins rongés par le peuple !

Un jour le peuple a enflammé son allumette captive, prière de colère

et plénitude souveraine, circulaire,

il a clos sa naissance de ses mains électives ;

déjà les despotes traînaient leur cadenas

et dans le cadenas, leurs bactéries mortes…

Batailles ? Non ! Passions. Et passions précédées

de douleurs aux barreaux d’espérance,

de douleurs de peuples aux espérances d’hommes !

Mort et passion de paix, que celle des peuples !

Mort et passion guerrières parmi les oliviers, comprenons-nous bien !

Comme dans ton souffle, les vents changent d’aiguilles atmosphériques

et dans ta poitrine les tombes changent de clef,

ton os frontal s’élevant au degré le plus haut du martyre.


Le monde s’exclame : « Histoires d’Espagnols ! » Et c’est vrai.

Considérons, le temps d’un bilan, à brûle-pourpoint,

Calderón en dormi sur la queue d’un amphibien mort

Ou Cervantès disant : « on royaume est de ce monde, mais

Aussi de l’autre » ; et d’estoc et de taille en deux rôles !

Contemplons Goya, à genoux et priant devant un miroir,

Coll, le paladin, dont le pas mesuré en son assaut cartésien

Connut une sueur de nuées,

Ou Quevedo, cet ancêtre immédiat des dinamiteros,

Ou Cajal, dévoré par son petit infini, ou encore

Thérèse qui, femme, meurt de ne pas mourir,

Ou Lina Odena, sur tant de points opposés à Thérèse…

(Tout acte ou parole de génie vient du peuple

et va vers lui, directement ou transmis

par d’incessants filaments, par la fumée rougie

d’amers mots d’ordre toujours remis en cause)

Ainsi toi, milicien, exsangue créature

Malaxée par une pierre immobile,

Tu te sacrifies, tu t’écartes,

Tu te consumes par le haut et montes par ta flamme incombustible,

montes jusqu’aux faibles,

distribuant des espagnes aux taureaux,

des taureaux aux colombes…


Prolétaire qui meurs d’univers, dans quelle harmonie frénétique

s’achèvera ta grandeur, ta misère, ton tourbillon centrifuge,

ta violence méthodique, ton chaos théorique et pratique, ton envie

dantesque, tellement espagnole, même en trahissant,

d’aimer ton ennemi !

Libérateur chargé de chaînes, sans ton effort,

aujourd’hui encore, l’espace n’offrirait pas de prise,

les clous erreraient acéphales,

le jour serait ancien, lent, pourpre,

les crânes qui sont chers seraient sans sépulture !

Paysan tombé pour l’homme avec tes feuilles vertes,

avec ton bœuf qui reste seul, avec ta physique,

et ta parole aussi, attaché à un pieu,

et ton ciel en fermage,

avec l’argile incrustée dans ta fatigue

et celle qui reste sous ton ongle, dans ta marche !

Constructeurs

agricoles, civils et guerriers,

de l’active, fourmillante éternité ; il était écrit

que ce serait vous qui feriez la lumière,

yeux mi-clos à l’heure de la mort ;

qu’à la chute cruelle de vos bouches, l’abondance viendrait sur sept plateaux, que tout

dans le monde d’un seul coup serait d’or

et l’or,

fabuleux mendiants de votre propre sécrétion de sang,

et l’or lui-même enfin or !


Tous les hommes s’aimeront,

ils mangeront ensemble,

se tenant par les coins de vos mouchoirs tristes,

et boiront au nom

de vos gorges malmenées !

Ils se reposeront de leur long cheminement,

ils pleureront, pensant à vos périples,

ils se réjouiront au son de votre atroce retour, fleuri, inné,

ils ajusteront demain leurs labeurs, leurs figures rêvées et chantées !

Les mêmes souliers iront à celui qui,

sans chemins, montes jusqu’à son corps,

et celui qui descend jusqu’à la forme de son âme !

Enfin de retour, les aveugles verront

Et, cœur battant, les sourds entendront !

Les ignorants sauront, les savants ignoreront !

On donnera tous les baisers que vous n’avez pas pu donner !

Seule la mort mourra ! La fourmi

portera des morceaux de pain à l’éléphant enchaîné

à sa brutale délicatesse ; les enfants avortés

renaîtront, parfaits, spatiaux

et tous les hommes engendreront,

tous les hommes comprendront !


Ouvrier, sauveur, notre rédempteur,

pardonne-nous, frère, nos offenses !

Comme dit dans ses adages un tambour qui bat :

que jamais ton dos ne soit plus éphémère !

Qu’aussi changeant, toujours, soit ton profil !


Volontaire italien, parmi tes animaux de bataille

un lion abyssin va boitant !

Volontaire soviétique, marchant à la tête de ta poitrine universelle !

Volontaire du Sud, du Nord, de l’Orient

et toi, l’Occidental, fermant le chant funèbre de l’aube !

Soldat connu, dont le nom

défile au son d’une accolade !

Combattant que couvera la terre, en t’armant

de poussière,

en te chaussant d’aimants positifs,

avec toute la force de ta foi personnelle,

ton caractère distinct, ta férule intime,

ta peau immédiate,

marchant, ton idiome sur les épaules

et l’âme couronnée de pierres !

Volontaire nimbé de ta région glaciale,

tempérée ou torride,

héros de partout à la ronde,

victime en colonne de vainqueurs :

en Espagne, à Madrid, on appelle

à tuer, volontaires de la vie !


Parce qu’en Espagne ils tuent, d’autres tuent

l’enfant et son jouet qui s’arrête,

Rosenda la mère, rayonnante,

le vieil Adán qui parlait tout haut avec son cheval

et le chien qui dormait dans l’escalier.

Ils tuent le livre, ils tirent sur ses verbes auxiliaires,

sur sa première page sans défense !

On tue le cas exact de la statue,

le savant, sa canne, son collègue,

le barbier du coin – il m’a peut-être coupé en me rasant,

mais c’était un brave homme et, de plus, malheureux ;

le mendiant qui, hier encore, chantait en face ;

l’infirmière qui, ce matin, est passée en pleurant,

le prêtre droit sur la hauteur inflexible de ses genoux.


Volontaires,

pour la vie, pour les bons, tuez

la mort, tuez les mauvais !

Faites-le pour la liberté de tous,

de l’exploité et de l’exploiteur,

pour la paix indolore – je crois la voir

quand je dors au pied de mon front

et plus encore quand je circule en hurlant –

et faites-le, je vous le dis,

pour l’analphabète à qui j’écris,

pour le génie qui va pieds nus et pour son agneau,

pour les camarades tombés,

leurs cendres étroitement mêlées aux cadavres d’une route !

Pour que vous veniez,

vous, volontaires d’Espagne et du monde,

j’ai rêvé que j’étais bon, et c’était, volontaires,

pour voir votre sang…

De cela, il y a force poitrine, bien des angoisses,

d’innombrables chameaux en âge de prier.

Aujourd’hui avec vous marche le bien des flammes,

vous suivent avec amour les reptiles aux cils immanents

et à deux pas, à un,

le fil de l’eau qui court vers sa limite avant de s’embraser.


César Vallejo (traduction François Maspero)


****


de Miguel Hernàndez


Les vents du peuple m’emportent


Les vents du peuple m’emportent,

les vents du peuple m’entraînent,

ils éparpillent mon cœur

et répandent ma gorge.


Les bœufs baissent le front,

éduqués à l’impuissance,

devant les châtiments :

les lions l’élèvent

et, en même temps, ils châtient

avec leurs griffes triomphantes.


Je ne suis pas d’un peuple de bœufs,

je suis d’un peuple qu’innervent

des gisements de lions,

des défilés d’aigles

et des cordillères de taureaux

avec de l’orgueil dans la corne.

Jamais on n’a eu peur des bœufs

dans les landes d’Espagne.


Qui parla d’imposer un joug

au cou de cette race ?

Qui a jamais mis un joug ou des entraves

à l’ouragan, et qui encore

retint prisonnier

l’éclair dans une cage ?

Asturiens, la bravoure,

Basques, pierres fortifiées,

Valenciens, la joie

et Castillans, l’âme,

labourés comme la terre

et gracieux comme des ailes ;

Andalous, les éclairs,

nés parmi les guitares

et forgés sur des enclumes

comme des torrents de larmes ;

ceux d’Estrémadure, des seigles,

Galiciens, pluie et calme,

Catalans, la fermeté,

Aragonais, la race,

Murciens, la dynamite

multipliée par les fruits,

ceux de Léon, les Navarrais, seigneurs

de la faim, de la sueur et de la hache,

rois des mines,

princes des labours,

hommes qui, entre les racines,

comme de vaillantes racines,

allez de la vie à la mort,

allez du néant au néant :

ils veulent vous mettre le joug,

les gens de mauvaise graine,

jougs que vous devez secouer

brisés sur leurs dos même.

C’est le crépuscule des bœufs,

l’aube est en train de poindre.

Les bœufs meurent vêtus

d’humilité et d’odeur d’étable :

les aigles, les lions

et les taureaux meurent pleins d’orgueil,

et derrière eux, le ciel

ne se trouble ni ne se termine.

L’agonie des bœufs

fait piètre figure,

celle de la bête mâle

agrandit toute la création.


Si je meurs, que je meure

avec la tête très haute.

Mort et cent fois mort,

la bouche contre le chiendent,

j’aurai les dents serrées

et le menton décidé.

J’attends la mort en chantant,

parce qu’il y a des rossignols qui chantent

au-dessus des fusils

et au milieu des batailles.


Miguel Hernàndez

(Mon sang est mon chemin, traduction de Sara Solivella et Philippe Leignel)


 

 

 

 

 

 

 

 

 

13/10/2016

20/10/2016

 



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Christian Saint-Paul revient sur le n° 55 de la revue « Nouveaux Délits » qui consacre quatorze pages à Laurent Bouisset qui a publié entre autres « Dévore l’attente » aux éditions Le Citron Gare de Patrice Maltaverne, traduit les poètes latino-américains inconnus souvent en France et que l’on peut lire sur son blog : www.fuegodelfuego.blogspot.com

Il enseigne dans les quartiers nord et va écrire un diptyque avec le poète Samaël Steiner qui a notamment publié lui aussi chez Maltaverne « Seul le bleu reste » (10 €).


Lecture de poèmes de Laurent Bouisset.


Abuela


les si longs doigts d’abuela cousent

abuela c’est grand-mère en espagnol

abouèla

abouèla

je perds mon temps à répéter ce mot en miel

abuela, elle, a plus urgent : elle doit vêtir

elle doit vêtir à temps l’enfant à naître

elle doit le vêtir chaudement et vite

elle se dit ça

elle le répète


ils ont débarqué pour sa fille enceinte

il y a un mois

ils ont débarqué pour la vie en elle

elle a vu ça

elle le revoit

l’entend crier

le corps fendu de son enfant

du sexe aux seins


elle coud pourtant

elle coud quand même

et ne pleure pas

ou bien si peu


elle voudrait que l’aiguille tue ses pensées

elle voudrait ne plus discerner que le seul fil

et le jeu des motifs sur la manche difficile


elle va s’en aller tout à l’heure

elle dit cela

elle le répète encore plus bas mais je l’entends

je le lis sur ses lèvres bleues

que l’adieu est pour l’aube et ses feux roux


un souffle encore je vois ses doigts

je vois ses longs doigts gourds œuvrer en vain

je touche son front et son dos lourd

je lui dis que je suis à ses côtés


je cherche aussi à préparer

malgré tout une naissance


*

A lire dans « Nouveaux Délits » n° 55, 6 € le n°, 28 € l’abonnement annuel à adresser à : Association Nouveaux Délits, Létou - 46330 Saint Cirq-Lapopie.

*

Francis RICARD vient de faire paraître aux éditions toulousaines Editions Hors Limite animées par notre amie Jacqueline Poueyo : « Arthur Rimbaud poste restante Marseille » avec une préface de Serge Pey, 78 pages, 12 €.

Francis Ricard est un poète et auteur toulousain, professeur de lettres, aficionado, photographe et plasticien. Il a publié un essai : Éclipse(s) (l’Épure, 2002) et signe en 2003 un recueil sur la tauromachie, La corrida des ombres (Atlantica). Paraissent par la suite Le sang (2005) et En un seul souffle (Cheyne, 2007). En 2012, il coécrit plusieurs chansons du spectacle « 3 voix ensemble » des Grandes Bouches. Il réitère à quatre mains avec Philippe Dutheil, parolier et chanteur du groupe, pour leur nouvelle création Jaurès ! Le bal républicain.

En avril 1891 le poète Arthur Rimbaud, alors inconnu, a quitté la France depuis plus de quinze ans. Il vit au Harar, en Abyssinie (Ethiopie), où il s'est installé comme négociant pour une firme d'import-export située à Aden. Victime de violentes douleurs au genou droit qui l'empêchent de marcher Rimbaud décide de rentrer à Aden pour se faire soigner, puis en France où il mourra en novembre, à trente sept ans. Dans une langue poétique, hachée comme la douleur, fugace, désordonnée et vagabonde comme toute méditation en action, l'auteur transcrit les délires et les réminiscences du « poète aux semelles de vent » soudain réduit à l'immobilité. L'auteur suit les pensées qui traversent le cerveau du poète entre passé, présent et futur durant ce terrible retour. C'est toute la vie de Rimbaud qui défile à travers ses souvenirs : sa famille, sa jeunesse, son aventure avec Paul Verlaine, ses amis, ses voyages, ses poèmes, parfois ses propres mots, ses bonheurs, sa souffrance, ses regrets. Seul un poète pouvait s'immiscer dans ce crâne pour faire revivre cette vie pleine de mystères du poète incompris. « Estropié », comme il l'écrit, Rimbaud est emporté pour un ultime voyage.


Ce livre fera l’objet d’une prochaine émission avec la participation de son auteur.


Lecture d’extraits de la préface de Serge Pey.


Ce poème, habité et aigu de Francis Ricard, arraché des intestins de l’espérance, est un mystère fracturé, joué sur le parvis singulier d’une cthédrale de la poésie. Il en est le Hérault. Il incarne une fraternité qui interroge le voyage de la parole et son articulation au genou de la vie. La sienne, la nôtre, et aussi celle du poème, qui pour ressusciter dans ce temps des assassins, doit être mis à mort et raconter son sacrifice inlassable de langue.

[...] Chaque poète devient le Rimbaud que Rimbaud aurait pu être, et non celui qui s’est arrêté d’exister.


Lecture d’extraits du poème.


le soleil noir a des ailes de moulin à vent /


je n’ai donné aucune clé de mes poèmes / si un jour j’ai des lecteurs ils s’interrogeront / s’ils savaient /


les professeurs n’expliquent jamais tout / les poètes peut-être / parfois /


j’aurais dû ne pas naître / je ne souffrirais pas /


les étoiles au ciel ont perdu leur doux froufrou /


mes nuits / toutes ces nuits au babil hystérique / ces rêves / ces cauchemars / ces insomnies / je suis épuisé /


qu’on me sorte de là / vite / ou que je meure / je n’en peux plus /


pourquoi naît-on / pourquoi vit-on / pourquoi meurt-on /


l’autorité militaire me recherche parce que je n’ai pas fait mon service militaire / personne ne doit savoir où je suis / il ne faut pas qu’on me retrouve / ils me jetteraient en prison /


Paul / on ne pensait pas à mal / encore moins au lendemain / on voulait juste choquer le bourgeois / surtout vivre / vivre en poète / habiter la poésie / s’amuser /


aujourd’hui je ne pense qu’à demain / la poésie s’en est allée / elle ne console pas / je fais l’acrobate sur mes béquilles / j’arrive presque à courir/

*

C’est la figure d’un autre poète toulousain qui est ensuite évoqué, car décidément Toulouse demeure la cité des poètes ; c’est le livre d’artiste de Claude Barrère avec des encres d’Antoine Voisin que Saint-Paul se plait à retrouver. « Cendres & Lucioles » aux éditions réciproques, a fait l’objet d’une émission lors de sa parution, mais il est bon de revenir sur cette complicité du poème et de l’image (les encres en l’occurrence).

Antoine Voisin décrit en plasticien ce mariage heureux :

« Ma main dépose l’encre qui diffuse avec lenteur. Les pigments les plus lourds restent sur le rivage. Des formes légères prennent vie et créent autour d’elles air, espace, et peut-être temps.

En fin de compte, je fais très peu et j’observe beaucoup.


La poésie se pose là comme un souffle... »


Et Claude Barrère répond :

« Au gré des accalmies et des intempéries de l’encre, les pigments ensemencent le temps des mots du poème ;

de leur ascendant d’âme et de corps viennent « habiter » ce lieu insoupçonné du Livre, à la croisée des éléments et du paysage. »


Lecture d’extraits.


en mémoire des limbes

lucioles

au pré d’encre étoilée

vocables matinaux

*

ombres mutantes

manches d’air

à rythmer le départ

des ailes

*

la nuit alors

se désenlace

de pigments à lever

dans l’avivement des aurores

*

cueilleuses de varech

goémonières du deuil

de linges défaits

dans le vent

*

Indépendamment du couple image-texte, ces poèmes trouvent une identité forte, comme les encres d’Antoine Voisin hors textes d’ailleurs, et créent un univers insoupçonné dont les formes nous attirent comme des lucioles dans une nuit de cendres.

*

Serge Pey publie chez le poète Bruno Doucey « Venger les mots », préface de Bruno Doucey, collection Soleil noir, 112 pages, 14,5o €.


Le mot de l’éditeur : Venger les mots… Serge Pey aura écrit ce livre comme on érige une barricade face au maintien de l’ordre. Ici, il nous invite à multiplier les foyers de poésie pour « mettre le feu à la plaine » ; là, il en appelle à la libération de Leonard Peltier, militant de l’American Indian Movement emprisonné depuis 1976. Ailleurs encore, il compose une «prière punk» pour les Pussy Riot, collectif de féministes russes violemment malmenées par le pouvoir de Vladimir Poutine, ou un hommage aux héros du réseau Sabate qui bravèrent la dictature franquiste par des actions à visage découvert. D’un texte à l’autre, un même appel à l’insoumission. Une même conviction que la poésie est action. Un même désir de venger les mots et les morts, ceux qui « nous tiennent les jambes pour que nous restions debout. »


« Les combats de Serge Pey n’ont pas cessé, nous dit Bruno Doucey dans sa préface, il s’agit toujours de venger les morts et de venger les mots. D’orienter la flèche de la parole poétique, non vers le miroir où se consume tièdement son image, mais vers les douze haches que le poète, revenu sain et sauf de ses batailles antérieures, espère atteindre pour libérer le monde des prétendants qui l’assaillent.

Car les combats d’aujourd’hui valent ceux d’hier. »


On retrouve dans ce dernier livre de Serge Pey, l’univers familier du poète. Sa mise en scène des mots, dans l’oralité et dans l’image qu’ils fixent sur la page. Son utilisation des lettres en majuscules, ses va et vient entre l’encre noire et l’encre rouge, ses chiffres romains ; tout le catéchisme poétique de Pey surgit encore dans ce livre.

Et dans l’incessant combat qu’il mène pour libérer le monde qui est une façon plus urgente de le changer, le monde, le poète devient fatalement Sisyphe qui roule le rocher de la révolte à toute oppression. Le travail est sans fin, c’est pourquoi il l’entreprend. Et l’on doit imaginer Pey -Sisyphe heureux !


Lecture d’extraits.



« Parce que les mots ne veulent plus rien dire

et vomissent leurs lettres

Parce que les verbes sont tués

par des policiers de la poésie

au service de l’oppression de la poésie

Parce que nous voulons venger les mots

Parce que nous demandons aux morts d’exister contre les mots qui sont morts (…)

GRÈVE GÉNÉRALE DE LA POÉSIE

CONTRE LA MORT DE LA POÉSIE !

*

DEPART


A Renato Pira, mon ami cuisinier de Gavoi (Barbagia)


Quand mon camarade est mort

j’ai pensé que tout le monde

était mort


Mourir est une capacité

jumelle à celle de vivre

Tout est affaire de point de vue


Mais il faut savoir être vivant

pour penser que tout le monde

est mort

et aussi son contraire

il faut savoir être mort

pour penser

que tout le monde

est mort

et aussi son contraire

il faut savoir être mort

pour penser

que tout le monde est vivant


La résurrection

est de cet ordre

dire à ceux qui se croient vivants

autour de nous

de ressusciter

mais pas dans les cimetières


Quand après la bénédiction

il a fallu embrasser mon camarade

à travers le cercueil fermé

je me suis trompé

j’étais un peu saoul comme lui

je me suis perdu

je ne savais pas dans quel sens

était son corps

Et ce n’est pas sa tête que j’ai touchée

pour lui dire au revoir

mais ses pieds


Je me suis dit que je faisais décidément

toujours les choses à l’envers

mais que c’était peut-être bien ainsi

car nous ne nous arrêtons jamais

de marcher même morts


J’ai pensé aussi que la route était longue

même pour tous les vivants

qui étaient autour de lui

dans le cimetière


Qu’il n’y avait peut-être

ni mort ni vie

mais que des pieds

infiniment des pieds

Des pieds qui ne savaient même plus

s’ils étaient des pieds

tellement ils avaient marché


Et que peut-être le cercueil de mon ami

n’était qu’un soulier

qu’il avait oublié en partant sur la route

comme un vieil oiseau saoul

dont il fallait encore cirer les ailes

dans le ciel infini de la ville

au milieu des nuages remplis de bière

et de vin noir

*

Ce poème, révèle Saint-Paul, lui fait se souvenir de l’hommage que rendit Serge Pey à Félix Castan le jour de son inhumation à Montauban. Ce jour là, il avait offert un soulier à son ami défunt lors de sa déclamation de poème.

*

L’émission est ensuite consacrée à Bob Dylan qui vient de recevoir le Prix Nobel de Littérature.


Saint-Paul rappelle que le 9 juin 1970, Bob Dylan, en robe noire, à l’université de Princeton avait reçu le diplôme de Docteur ès Musique. Sa musique qui était selon l’expression du président de l’université qui lui décernait ce titre honorifique : « l’authentique expression de la conscience troublée de la jeune Amérique ».


La biographie de Bob Dylan est développée à l’antenne. Retenons que Bob Zimmermann, dit Dylan, est né le 24 mai 1941 à Duluth, au bord du lac Supérieur et a grandi près du Canada à Hibbing. Ses parents étaient issus de la petite bourgeoisie. Il ressent un terrible ennui à Hibbing dans sa jeunesse, ville qui selon lui « était en train de mourir ». Mais il fait l’expérience de l’injustice sociale qui le hantera toute sa vie. C’est l’incohérence du système politique américain qu’il dénoncera. Refusant de s’intégrer socialement comme tout le monde, il fuit ses parents, l’université, le quotidien routinier et morne. Il fugue et parcourt les U.S.A. le plus souvent raccompagné chez lui par deux policiers. Ces expériences l’enrichiront dans l’apprentissage de sa vie d’homme et dans sa culture musicale en formation. C’est l’époque de Chuck Berry et d’Elvis Presley ; le rock n’roll s’ancrera dans sa musique. Mais c’est le blues qu’il joue tout jeune à la guitare et plus tard à l’harmonica.

Sa première chanson à 15 ans est dédiée à Brigitte Bardot. Ayant fui l’université, il vit dans la précarité loin des aspirations du « rêve américain » qu’il rejette. C’est un « révolté » doué d’une forte et très riche personnalité. Il va voir Woodie Gutrhie qui chanta avec un talent sublime les malheurs de la crise de 1929, tous les malheurs sociaux qui frappèrent l’Amérique et dont ses chants de révolte ne pouvait laisser Dylan insensible.

L’artiste méconnu et désargenté, sans maison qu’il était a la chance dès 1961 de signer un contrat avec CBS ; il s’assure dès lors une sécurité financière. La richesse de ses textes, sa voix rauque, l’émotion qu’il véhicule immédiatement le distinguent des autres chanteurs.

Ses textes ne proposent aucune solution. Il demeure dans la lignée de Woodie Guthrie : un chroniqueur.

Après une émission de télé en 1963 sa popularité explose. Il devient à son insu le porte-parole de la jeunesse américaine. Lucide il amorce un « désengagement » et donne un nouvel aspect à ses textes. Ils deviennent philosophiques et poétiques. Dylan écrit : « les paroles sont bien plus importantes que la musique et je les compose en premier ».

Au cours de l’été 1966 il eut un grave accident de moto et put mesurer qu’il était déjà devenu un personnage aussi célèbre qu’Elvis Presley ou Jimi Hendrix. Ses disques se vendent de façon vertigineuse.

Il se tourne ensuite vers la country n’western qui est le genre spécial des américains blancs.

En août 1969 lors du festival de l’île de Wight, il ne reste qu’une heure en scène et déçoit le public nombreux venu le voir. Il est devenu une idole qui semble s’éloigner du jeune homme révolté qui criait avec génie son refus de la société américaine.

Il enregistre des disques qui déçoivent encore. Il erre dans des genres musicaux très variés.

Bob Dylan ne revint jamais à ce qu’il avait représenté. Mais ce qu’il a laissé en héritage est l’œuvre d’un poète, d’un musicien qui fut l’expression de la conscience troublée de la jeune Amérique et surtout il demeure aujourd’hui où Ginsberg, Kerouac, Burroughs ont disparu, le symbole encore vivant de la Beat Generation.


C’est au delà du personnage mythique de Bob Dylan, toute la littérature et surtout toute la poésie de la Beat Generation qui est magnifiée par ce Prix Nobel de littérature 2016.


Lecture de textes des chansons de Bob Dylan


On assiste à quelques changements


Approchez les écrivains et les critiques

Et autres prophètes de la plume

Gardez vos yeux grands ouverts

L’occasion ne se reproduira plus

Et surtout ne parlez pas trop vite

Car la roue est encore en mouvement

Et on ne peut pas encore dire qui

Sera appelé

Car celui qui perd aujourd’hui

Demain gagnera

Car on assiste à quelques changements...


Approchez sénateurs et députés

Faîtes attention s’il vous plait

Ne bouchez pas l’entrée

N’encombrez pas le hall

Car celui qui sera blessé

Sera bientôt au rancart

La bataille fait rage

Dehors et ça va sauter

Faisant voler en éclats vos vitres

Ebranlant vos murs

Car on assiste à quelques changements...


Approchez les conseils de famille

De tous les coins du pays

Et ne commencez pas à critiquer

Ce que vous ne pouvez pas comprendre

Vos fils et vos filles

Echappent à votre contrôle

Le vieux tracé

N’a plus cours

Evacuez la nouvelle route

Si vous ne pouvez pas vous rendre utiles

Car on assiste à quelques changements...


**

Blues de Menphis encore

(extraits)

.....

Voilà que le météorologiste me refile deux médicaments

Et il dit, monte là-dessus

Le premier est une pilule du Texas

Le deuxième, du gin pour galoper

Comme un fou, je les ai mélangés

Et ça m’a défoncé la tête

Et maintenant les gens sont encore plus horribles

Et j’ai perdu la notion du temps

Oh, Mama, est-ce que c’est pas bientôt fini

D’être bloqué à l’intérieur de Mobile

Avec encore et toujours cette angoisse de Memphis, encore ?


Ruthie me demande de venir la voir

Au fin fond de sa lagune beuglante

Où je peux la voir valser gratis

Sous son clair de lune de Panama

Et je dis, « en voilà assez

Tu sais que je sors avec une débutante »

Et elle dit, « ta débutante elle sait ce qu’il te faudrait

Moi je sais ce que tu veux »

Oh, Mama, est-ce que c’est pas bientôt fini

D’être bloqué à l’intérieur de Mobile

Avec encore et toujours cette angoisse de Memphis, encore ?


Maintenant il y a des pavés dans la Grand’Rue

Bariolée des tiges grimpantes des néons

Les pavés volent à la perfection

Tout est si bien programmé

C’est là que je suis assis avec tant de patience

Attendant de trouver le prix que tu vas payer

Pour n’avoir plus à subir toutes ces choses deux fois

Oh, Mama, est-ce que c’est pas bientôt fini

D’être bloqué à l’intérieur de Mobile

Avec encore et toujours le blues de Memphis, encore ?

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06/10/2016

 



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Christian Saint-Paul signale la parution de « Le Chemin des correspondances et le champ poétique - A la mémoire de Michael Pakenham - » sous la direction de Steve Murphy aux éditions CLASSIQUES GARNIER, livre dans lequel le poète surréaliste Jean-Pierre LASSALLE consacre huit pages à « Ange PECHMEJA, linguiste et poète (1819 - 1887) ».

L’émission « les poètes » du 15 décembre 2011 avait été consacrée à Jean-Pierre LASSALLE professeur émérite de l’Université de Toulouse, biographe, écrivain, poète, qui fût membre du groupe surréaliste et proche de Breton, qui est depuis des décennies membre de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse, venu parler de la réédition par les Amis du Pays de Saint-Céré (Contact courriel :

 contact@saint-cere.org courrier : AAPSC - B. P. 60028 - 46400 SAINT-CERE) 

de « ROSALIE » Nouvelle d’Ange PECHMEJA  237 p 14 €, qui avait été publiée initialement à Paris (librairie A ; Franck) en 1860. La préface de cette réédition est en effet signée Jean-Pierre LASSALLE.

Voici le compte-rendu de cette émission :

Avec sa verve coutumière et son sens aigu de la pédagogie, l’érudit sans fioriture mais pratiquant l’ironie aimable qu’est LASSALLE, cet homme de lettres accompli, explique pourquoi cette nouvelle offre un intérêt incontestable à être lue et connue. Pechméja dans ce récit autobiographique nous fait pénétrer dans bien des univers. Tout d’abord celui de la bourgeoisie étriquée d’une petite ville de province du XIX siècle conservatrice et conformiste ; la mère est bigote et le père, vaincu par l’obstination de son épouse, finit par être un « pratiquant » modèle. Cette influence de la religion catholique qui dicte sa loi, heurte le jeune PECHMEJA qui fait sienne les idées progressistes de l’époque et s’affirme comme un républicain invétéré. Ce sont d’ailleurs ses opinions politiques et son militantisme qui révèleront les qualités intellectuelles profondes du jeune homme. En effet, celui-ci sera amené à remplacer au pied levé le rédacteur en chef du journal local républicain « L’Eclaireur », lequel journaliste avait été emprisonné au moment du fameux complot de Lyon. LASSALE explique les circonstances historiques de cette ferme répression. A son tour Ange PECHMEJA devra s’exiler pour fuir l’emprisonnement ou la déportation en Algérie. Il se réfugiera en Belgique où il rencontrera Victor HUGO, lui-même fuyant sa patrie. Puis, ne pouvant être toléré plus longtemps à Bruxelles, Jean-François, nom du héros de cette nouvelle, mais qui est en réalité Ange PECHMEJA doit reprendre la route de l’exil. Il se rend à Vienne puis au fin fond de l’empire ottoman dans ces contrées comme la Moldavie, qui deviendront ensuite la Yougoslavie. Et enfin, il atteindra Constantinople. Le récit de cette fuite est doublé de la description de l’amour romantique qui le lie à la jeune Rosalie, éperdument amoureuse qui le suit dans son périple jusqu’à sa mort en couches dans ce proche orient où le couple illicite était réfugié. La nature de cet amour est d’une grande modernité et prend le contrepied des mœurs bourgeoises de la famille honorable du jeune amant. L’attachement final de PECHMEJA à son lieu natal, à ses origines, où il finira les 20 dernières années de sa vie à son retour d’exil est aussi révélateur des préoccupations majeures de cet auteur qui nous apprend tout sur les mœurs sociales, politiques et médiatiques pour utiliser un terme d’aujourd’hui qui, au XIXème siècle ne recouvrait que la presse. La forme atypique de cette nouvelle « ROSALIE » qui si elle comporte peut-être quelques légères maladresses est surprenante : on y trouve des lettres, des chansons et même de l’occitan (langue d’Oc phonétique).

PECHMEJA s’est illustré aussi par la publication de « L’œuf de Kneph » livre ésotérique qu’il publie en 1864 et qui a été réédité en 1995.

« ROSALIE » est à lire comme un récit alerte qui nous éclaire sur l’histoire de la société du Second Empire et sur le sentiment amoureux d’un homme en avance sur son temps. L’explication de Jean-Pierre LASSALLE donne à cette nouvelle inclassable tout son intérêt.

Dans son article de 2016, Jean-Pierre LASSALLE rappelle qu’il faut attendre 2001 pour voir PECHMEJA entrer dans une Anthologie des Poètes du Quercy, publiée par Gilles LADES aux éditions du Laquet, et 2011 pour voir son roman en grande partie autobiographique Rosalie (publié en 1860) réédité par les soins de l’Association des Amis du Pays de Saint-Céré, pour lequel il a signé la préface.

Rosalie, précise Jean-Pierre Lassalle, est le prénom de la jeune fille lotoise que l’auteur a connue, aimée. Roman sentimental, donc, mais aussi roman régionaliste, roman exotique, et avant tout roman autobiographique. Rosalie nous montre Ange Pechméja évoluant très à l’aise dans le milieu turco-roumain des provinces danubiennes dont il décrit les mœurs, les usages, ce qui fait de lui une sorte de précurseur de Pierre Loti, de Claude Farrère, de Pierre Benoît. Le roman d’amour n’est pas oublié pour autant, puisque la jeune fille de Bétaille (village au nord du Lot), parlant patois, qu’il a séduite, l’a rejoint dans son exil.

En marge, l’auteur de l’article a tenu à indiquer qu’Ange Pechméja, polyglotte, s’intéresse aussi à sa langue natale, et de nombreux mots et tours occitans sont présents dans le roman.

L’article englobe une étude sur la totalité de l’œuvre de Pechméja, poète, linguiste et philosophe. Il avait même une vision de la création préfigurant le Big Bang !

Pechméja a combattu l’ignorance, l’obscurantisme, avec un désir parfois naïf de justice sociale, sans oublier les grands enjeux de la poésie visant à la description et à l’évocation du cosmos et des hommes qui l’habitent avec leurs idées et avec leurs rêves. L’œuvre du poète saint-céréen mérite, en tout cas, d’être sorti d’un oubli immérité, conclut Jean-Pierre Lassalle.

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Le numéro 55 de la revue de poésie vive Nouveaux Délits vient de paraître.

Un numéro soigné que sait parfaitement réaliser son animatrice, poète, critique, plasticienne, éditrice et en tout cela, exemplaire militante de la poésie.

A lire, donc.

Voici ce qu’elle écrit dans son éditorial :

«  Nous sommes chacun comme un écran tout sauf blanc, sur lequel les autres viennent projeter leurs propres films. Parfois les superpositions s’harmonisent plutôt bien, peuvent être source d’inspiration, de joies, d’illuminations, mais trop souvent, cela ne créé que confusion, malentendus, cacophonie, indigestions. Dans ce cas, il est parfois préférable et même nécessaire de baisser l’écran, éteindre les projecteurs. Se recentrer sur soi, pas de façon obtuse et égoïste, mais pour aller chercher en soi cette source où se dissout toute image préconçue. Tout simplement parce que nous sommes chacun bien plus qu’une somme de projections et que nous ne pouvons servir de support permanent à tous ceux qui ne se connaissent qu’au travers d’écrans interposés et qui peuvent de ce fait vite paniquer, se montrer intolérants, vindicatifs, quand ils ne reconnaissent pas leur propre film, leur propre scénario sur les écrans des autres. Les couleurs, la luminosité, le son, ne leur conviennent pas, ils voudraient pouvoir tout régler, contrôler. Chacun de nous le voudrait.

Après les éblouissements de l’été, l’automne est la saison pour entamer ce lent repli sur soi, pour nettoyer écran et projecteurs, laisser partir ce qui doit partir, laisser sève et énergies redescendre pour mieux se concentrer, se régénérer, puiser à cette source en nous qui n’a rien à voir avec le mental, les désirs, les peurs et les aspirations égotiques. Une source qui, tout comme la poésie en amont du langage, met en résonance l’intérieur et l’extérieur.

Un poème naît du frottement des mots entre eux, le poète peut faire naître l’étincelle qui fera prendre feu au langage tout entier. Éclairer, réchauffer, consumer s’il le faut. Si le sens d’un mot est perverti, la poésie peut le réduire en cendres. Sensations, émotions, sentiments, autant d’argiles à modeler et à cuire. Toutes les formes sont possibles, simplement certaines seront plus solides que d’autres et tiendront plus longtemps, mais tout est voué à se briser et retourner à son état originel. La création est recommencement perpétuel et donc destruction perpétuelle. Le cœur en bat le rythme, la respiration harmonise. Un cycle, un cercle, une spirale.

Cette source en nous qui sait, saura alors nous faire jaillir en de nouveaux printemps, à chaque fois plus riches, plus fertiles d’un humus qui nourrit nos racines. D’innombrables racines entremêlées, enlacées, qui font de chacun de nous un être à la fois unique et profondément relié aux autres. »

Cathy GARCIA

Le n° 6 € + port, abonnement 28 € (4 numéros), chèque à l’ordre de : Association Nouveaux Délits, Létou - 46330 St Cirq-Lapopie.

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Le numéro 68 de la revue Diérèse poésie & littérature vient également de paraître.

Il s’agit d’un véritable livre très bien composé, très bien illustré, mis en page au cordeau, de 303 pages au sommaire brillant comme toujours, avec notamment Pierre Dhainaut, des lettres de Jean Malrieu, Inger Christensen, Pierre Bergounioux, Isabelle Lévesque, Gilles Lades, Jeanpyer Poëls, Jean Chatard, Claude Albarède, Jean-François Mathé pour ne citer que quelques auteurs. Hélène Mohone, notre artiste regrettée, est toujours présente dans ce numéro avec trois reproductions en couleurs de ces œuvres. Des poètes danois, américains et sud-africains sont à l’honneur dans ce numéro qui consacre une cinquantaine de pages (un record parmi nos revues !) à des notes de lecture de livres de poésie. Et Daniel Martinez dans son éditorial de présentation de ce numéro insiste sur l’importance de la traduction en poésie qui redimensionne le champ littéraire ; il nous fait découvrir un poète oublié des anthologies : Jean-Marie Gibbal.

Lecture de poèmes de Gilles Lades.

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Le reste de l’émission est occupé par la diffusion des interventions d’une table ronde sur le thème : « Où niche la poésie ? », tenue à Toulouse le dimanche 2 octobre 2016 dans le cadre du Salon du Livre des Gourmets de Lettres, sous un chapiteau, place Saint-Pierre, en bord de Garonne.

La table ronde était présidée par Christian Saint-Paul et les intervenants étaient par ordre de prise de parole : Simone Aliè Daram, poète, maître es-jeux de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse, Francis Ricard, poète, Franc Bardou poète, essayiste, plasticien, maître es-jeux de l’Académie des Jeux Floraux, Philippe Dazet-Brun Secrétaire perpétuel de l’Académie des Jeux Floraux et Jacques Arlet, écrivain, mainteneur de l’Académie des jeux Floraux.

Christian Saint-Paul a présenté un travail de recension et de réflexion dont voici le contenu :

Où se niche la poésie ?

Simone ALIE-DARAM a eu bien raison de choisir ce thème de réflexion sur la poésie : « où se niche la poésie ? ». Répondre à la question va nous permettre de tordre le cou sans appel à bien des préjugés qui engluent l’idée de poésie dans une gangue de guimauve écœurante. Il nous appartient donc de faire sortir la poésie de cette nasse d’ornements de pacotille dans laquelle le lieu commun l’emprisonne.

Les médias, aujourd’hui sont les premiers gardiens involontaires, c’est-à-dire inconscients, de cette prison. Alors que la quasi-totalité d’entre eux ne rendent aucun compte de la production actuelle de la poésie, ils ne cessent d’illustrer leurs propos en se référant à la poésie et à l’adjectif poétique.

La « poésie », dès lors, devient un paysage, un objet, un geste, un personnage. Et tout naturellement, ce que nos médias qualifient de poétique, devient le lieu même de la poésie. La poésie nicherait donc dans ce qui est nommé poésie ou poétique.

Déjà, en 1950, cette hérésie de jugement, mortifère pour la poésie, nous le voyons bien aujourd’hui, était si partagée que Pierre Reverdy dans son essai « La fonction poétique », avait dû affirmer : « La poésie n’est pas dans les choses – à la manière où la couleur et l’odeur sont dans la rose et en émanent – elle est dans l’homme, uniquement et c’est lui qui en charge les choses, en s’en servant pour s’exprimer. Elle est un besoin et une faculté, une nécessité de la condition de l’homme – l’une des plus déterminantes de son destin. Elle est une propriété de sentir et un mode de penser ».

Pierre Reverdy développe de façon très explicite que devraient lire ou relire nos inévitables journalistes, chroniqueurs obsessionnels de notre quotidien, dans son essai : « Cette émotion appelée poésie ».

Ecoutons le :

« La poésie n’est pas plus dans les mots que dans le coucher du soleil ou l’épanouissement splendide de l’aurore – pas plus dans la tristesse que dans la joie. Elle est dans ce que deviennent les mots atteignant l’âme humaine, quand ils ont transformé le coucher du soleil ou l’aurore, la tristesse ou la joie. Elle est dans cette transmutation opérée sur les choses par la vertu des mots et les réactions qu’ils ont les uns sur les autres dans leurs arrangements – se répercutant dans l’esprit et sur la sensibilité ».

La poésie niche donc dans le travail de la langue.

C’est la conclusion de Pierre Reverdy :

« Ce passage de l’émotion brute, confusément sensible ou morale, au plan esthétique où, sans rien perdre de sa valeur humaine, s’élevant à l’échelle, elle s’allège de son poids de terre et de chair, s’épure et se libère de telle sorte qu’elle devient, de souffrance pesante du cœur, jouissance ineffable d’esprit, c’est ça la poésie. »

La poésie niche dans une jouissance ineffable d’esprit.

En 1970, lors de l’épreuve orale d’un concours d’accès à une fonction publique, j’ai été confronté à cette question du président du jury : « qu’est-ce que la poésie ?

Je citai d’emblée Paul Valéry, non sans une certaine ruse, car j’étais sûr au moins que cet auteur classique était connu du jury, ce qui était moins sûr des poètes contemporains que je pratiquais. Paul Valéry avait écrit dans « Tel quel » en 1910 : « La plupart des hommes ont de la poésie une idée si vague que ce vague même de leur idée est pour eux la définition de la poésie. »

Terrible lucidité de Paul Valéry. Plus d’un siècle plus tard, cette déploration est toujours d’actualité. D’ailleurs, 26 ans plus tard, le constat pessimiste de Paul Valéry s’était aggravé :

« Il est exact, insistait-il, que depuis trois cents ans environ, les Français ont été instruits à méconnaître la vraie nature de la poésie et à prendre le change sur des voies qui conduisent tout à l’opposé de son gîte. »

La poésie ne niche pas là où beaucoup de gens la croient.

Mais l’homme possède ce don merveilleux qui est celui de l’imagination couplé à celui de la parole. Et Reverdy est convaincu que le sens poétique est inné chez l’homme et a même certainement été la source de toutes les religions.

C’est dire combien la poésie est présente dans l’esprit de l’homme !

Nous savons que les mots sont un assemblage, une transposition, un symbole, car le mot « maison », par exemple, ne montre pas une maison quand nous prononçons ce mot. C’est comme cela qu’est née la poésie, car en même temps que le mot désigne une maison, il dit plus que la maison en elle-même.

C’est en ce sens que Rabindranath Tagor peut dire que « la poésie et les arts entretiennent la foi profonde de l’homme dans l’union de son être avec tout ce qui existe et dont la vérité finale est la vérité de sa personnalité.

La poésie niche dans la vérité de notre personnalité.

Par le levier du langage, la poésie naît de la rencontre de l’imagination et de la réalité. C’est dans la complexité de ce rapport de l’imaginaire à la réalité que niche la poésie.

Depuis que le vers libre a supplanté la rime et la métrique, le poème fonctionne, si l’on peut dire, avec des images. Et l’image est une représentation indirecte de l’esprit d’une chose.
Octavio Paz en 1956 dans « L’arc et la lyre », faisait remarquer que « le langage parlé [était] poétique, mais qu’il [n’était] pas le poème. « Le poème, précise-t-il, est langage érigé. »

Eriger le langage, Paul Valéry y excelle par son image mythique : « la terre est bleue comme une orange ».

Cette juxtaposition de mots change notre rapport au monde. Mais nous savions déjà, obscurément, que la terre était bleue comme une orange. Dès la lecture du vers, l’incongruité première disparait.

La poésie niche dans la révélation d’une chose que nous portions obscurément en nous.
Il revient au poète de traquer la langue dans tous les sens. Il la renouvelle, la nettoie de toutes les scories, de toutes les convenances du formatage de la langue unique de nos medias qui, de cette uniformité, ne peuvent qu’induire une pensée unique, c’est-à-dire, en réalité, aucune pensée.

Longtemps, des mots ont été employés plus facilement que d’autres et ont servi à tout propos de trame, de fil conducteur de la poésie. Ces mots, termes de l’intime de l’être, tels que cœur, âme, se sont considérablement usés et sont devenus aujourd’hui suspects.

Mais pour citer encore Reverdy : « Il n’y a pas de mots plus poétiques que d’autres. »

Chaque poète use de son propre vocabulaire, de la résonnance qui s’établit entre leur intime perception des choses et l’alliance plus ou moins tacite des mots.
Jean-Pierre Lassalle, notre poète surréaliste, ouvre plus d’espace à ses poèmes avec les mots savants qui lui sont familiers. D’autres poètes demeurent au plus près des mots quotidiens ou introduisent, comme James Sacré, les distorsions du parler populaire.

En cette matière, il n’y a pas de vérités. Entre l’esprit et le poème, aucun intermédiaire. Le langage appartient à l’être et la complexité de l’être constitue la complexité de la poésie.

On peut donc en déduire que la poésie niche dans l’image de l’homme. Mais la poésie n’est pas un acte gratuit. Exprimer ses obsessions sous forme de poèmes qui sont des objets d’émotions intelligentes, répond à une nécessité.

C’est la nécessité qui donne sa légitimité au poème. Le poème d’ornement ou poème de circonstance n’est pas poésie.

« Le poète écrit parce qu’il a à dire des choses essentielles », affirme avec beaucoup d’autres, Marie-Claire Banquart. Rilke disait qu’il fallait être contraint d’écrire.

La poésie niche dans la nécessité.

La nécessité d’écrire de la poésie a toujours son origine dans la finitude de la condition humaine.
Il faut vivre avec notre inquiétude, en sachant que nous allons mourir.

La poésie est une réponse à la détresse de la destinée humaine. Elle signe la révolte face à notre finitude. L’acte même d’écrire est une forme de liberté. « … même au creux du fond du noir, écrire ou lire un poème est encore un geste de vivant », affirme Antoine Emaz.

Ce geste est un geste de résistance.

La poésie niche dans la résistance.

La « résistance » de la poésie, nous explique Jean-Luc Nancy, est en somme la résistance du langage à sa propre infinité. La résistance à la démesure que le langage est par lui-même. La résistance poétique peut tout aussi bien aller au silence (qui n’est « exact » que par défaut, précise Jean-Luc Nancy), que se prendre elle-même au bavardage et à la démesure.
Dans notre époque livrée au bavardage jusqu’à l’écœurement, la résistance poétique est plus sensible, mais aussi plus difficile.

Mais, constate James Sacré avec son expérience de la vie et tout son travail de poète : « La poésie ne peut sans doute pas grand chose contre ce qui inquiète ou effraie notre esprit. Il nous met en garde : « ce n’est pas en se saisissant de cette inquiétude, en la prenant comme motif d’inquiétude, que le poème va la faire disparaître, mais peut-être va-t-elle mieux en prendre conscience et parvenir, quelque peu, à la comprendre.

James Sacré avance une autre origine de l’acte d’écrire de la poésie : « Un poème nous vient dans les doigts souvent à cause d’un manque, ou d’un désir (qui creuse un manque entre ce que nous sommes et ce qui est désiré) ».

La poésie niche dans le désir et dans le manque.

Mais également, James Sacré éprouve du plaisir à écrire de la poésie. Claude Vigée m’avait certifié qu’écrire un poème ou faire l’amour relevait du même plaisir.

« Le plaisir d’écrire, précise James Sacré, n’est pas forcément lié au sentiment que nous serions en accord avec le monde, mais au moins au bonheur d’être dans les mots, dans la langue, avec cette part du monde qu’elle est. »

La poésie niche dans le manque. La poésie niche dans le plaisir. L’apitoiement (bien discret) que certains se plaisent à accorder à la poésie est-il justifié ?

Il existe une misère de la poésie, très spécifique de notre époque. L’effacement historique qu’elle connait peut laisser croire à un naufrage. Ce naufrage apparent agit comme un puissant stimulant chez les poètes qui nourrit leurs interrogations et leurs images. Ils y assoient alors leur force de résistance et leur grandeur.

Cette pauvreté forcée induit des formes poétiques adaptées à ce peu qu’on accorde à la poésie. « Ce que je veux dire / Ce n’est pas grand-chose », avoue James Sacré dans l’émission « les poètes » de Radio Occitanie. Mais dans ce pas grand-chose, se niche une concentration intensive de sens.

Le paradoxe de notre époque, c’est la multiplication de très bonnes publications de livres de poèmes. La poésie n’est pas exsangue. Elle est simplement oubliée des médias et c’est ce qui la sauve. Cette pauvreté de notoriété la fortifie. Elle exige un effort du public, N’y viennent que les plus disponibles à la poésie.

C’est Federico Garcia Lorca qui a raison : « Ce n’est pas de partisans que la poésie a besoin, mais d’amants. Elle se couvre de ronces épineuses et d’éclats de verre, afin que celui-ci qui étend sur elle sa main s’ensanglante. »

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Simone Alié-Daram fait valoir que la poésie n’a pas besoin de niche ; elle n’a pas de lieu puisqu’elle est partout. La poésie, cela peut être un rayon de soleil entre deux orteils d’un nouveau-né. La poésie est avant tout une émotion. Il y a deux intervenants dans la poésie, celui qui lit et celui qui écrit. La poésie se réinvente par la lecture. L’émotion peut être ressentie complètement différemment par le lecteur.

Francis Ricard s’interroge sur le mot « niche » anagramme de « chien ». Comme « singe » et « signe », « trace » et « écart ». Le poète est celui qui voit ce que la plupart des gens ne voient pas. Mais il le leur montre. Il a un rôle de guide. Michel Deguy a écrit « Le sens de la visite ». Je lui ai dit : « En réalité, c’est la visite du sens » et il m’a répondu « évidemment ! Vous avez tout compris. » Il faut trouver des choses que les autres ne trouvent pas. Les surréalistes allaient à la chasse aux trouvailles. Mallarmé disait : «  La plus belle fleur, c’est l’absente de tout bouquet » et « le plus bel arbre, c’est l’arbre entre deux arbres », c’est-à-dire l’absent. La plus belle chose est absente, à nous poètes de la trouver. C’est l’épitaphe sur la tombe de Rimbaud : « Je cherche l’or du temps ». Ce décalage de la vision fait que le poète voit des choses que les autres ignorent.

Francis Ricard lit un de ses poèmes sur les traces de crues d’un fleuve.

Franc Bardou s’enthousiasme : la poésie est une femme ! La poésie n’est pas dans les mots, elle est dans les images que ces mots et ces langues accueillent avec plus ou moins de bonheur et généralement malgré le poète. Elle est nécessité . Il faut écrire, quand ça prend, c’est comme éternuer ; c’est aussi comme faire l’amour. C’est une femme radicalement autre, mais délicieusement intime. Je n’ai pas son adresse. C’est toujours elle qui me trouve ; elle, sait où je suis. Alors c’est impératif. Il n’y a pas d’un côté un imaginaire poétique et de l’autre, une réalité prosaïque. C’est un je(u) de miroirs. C’est l’intérieur qui se reflète sur l’extérieur et parfois l’inverse. C’est la subjectivité qui cueille les poèmes. L’histoire du poète (sa biographie) peut alors avoir une utilité pour interpréter le poème. Car ce qui lui advient, l’anecdotique de sa vie a un rôle à jouer dans sa création poétique. Il dit ce qu’il ressent en le vivant. Il y a là un espace, un trou où le troubadour vient déposer l’or du temps. Mais l’extérieur peut s’imposer et dicter les mots. Chaque poème est unique, chaque poème est la caresse de cette femme. Le poème, c’est comme un rêve, je l’oublie aussitôt que je l’ai écrit. Ce qui fait que chaque fois que j’écris un poème, c’est le premier poème et peut-être aussi, le dernier.

Philippe Dazet-Brun considère que la poésie est finalement partout et en chacun. La poésie n’est pas que dans les textes. Elle est aussi prose. Elle se niche dans la peinture, le cinéma ; partout elle se niche. Parce que la poésie est un regard. Le regard que nous portons sur la chose. La poésie est réveillée par la subjectivité. Ce qui est poétique pour l’un peut ne pas l’être pour l’autre. Rimbaud qui publie son premier ouvrage n’est pas reconnu comme poète. Il a fallu attendre des génies comme Claudel pour que cette reconnaissance devienne universelle. Mais la subjectivité doit être éduquée. Et là, il y a une responsabilité du collectif et de l’Education Nationale. Or, parfois celle-ci fait curieusement son travail. Philippe Dazet-Brun lit alors un poème extrait d’un manuel scolaire pour une classe de « petite section ». Des allitérations mais où se niche le sens ? Il faut une convergence de regard pour arriver à un critère. C’est lui qui fait émerger ce que la postérité nous donne. Certains poètes peuvent disparaître. Par exemple, Pierre Emmanuel qui a toujours été un grand poète, peut être oublié. Il importe donc d’être vigilant et toujours attentif à son œuvre aujourd’hui.

Heureusement, conclut Philippe Dazet-Brun, les regards d’enfants voient de la poésie partout.

Le professeur Jacques Arlet cite Brigitte Maillard qui a écrit « A l’éveil du jour » (monde en poésie éditions) qu’il a beaucoup aimé. Celle-ci a eu recours à la poésie à la suite de la maladie. « Si tout se défait autour de moi, une porte s’ouvre à l’intérieur. Elle se nomme poésie » dit-elle.

Il conclut sur cette interrogation de Max Pol Fouchet : « de tous les poèmes écrits au cours des siècles, que reste-t-il des cris du cœur ? »

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

29/09/2016

 



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Christian Saint-Paul introduit l’émission par une réflexion sur l’utilité de la poésie. Dans « La mémoire de l’être » Horia Badescu affirme que

« depuis ses débuts, la poésie civilise l’homme en apprivoisant son cœur, en domptant ses démons instinctuels qui retranchent l’ego de l’harmonie universelle et le poussent à retourner à son égoïste besoin de soi qui lui-même le rejette hors de la lumière, de la compréhension et de l’amour ».

La connaissance des poètes contribue à « civiliser » l’homme.

L’émission est entièrement consacrée à :

Miguel HERNANDEZ (1910 - 1942).

Saint-Paul brosse une biographie complète mais qui peut se résumer à des circonstances essentielles :

Miguel Hernàndez est né à Orihuela dans la province de Murcie, en Espagne dans une famille pauvre de marchand de chèvres. Les chèvres resteront une occupation noble pour le poète qui savait les soigner.

Il entame des études secondaires chez les jésuites jusqu’à l’âge de quinze ans. Plus tard, une vraie mystique originale, aux accents populaires de haute élévation se retrouvera dans ses poèmes.

La vocation de Miguel Hernàndez a été marquée par son amitié avec José MARTIN qui prend le pseudonyme de Ramon Sijé (anagramme de son nom).

Sa première tentative en 1931 de sefaire reconnaître à Madrid et de lier amitié avec des poètes, se solde par un échec. Il revient auprès de ses chèvres à Orihuela.

En 1933 il publie à compte d’auteurs « Perito en lunas » livre demeuré sans écho. Il s’en plaint à Lorca qui lui répond et l’encourage à travailler.

En 1934 il retourne à Madrid, fait la connaissance de Pablo NERUDA et pénètre les milieux intellectuels de la capitale.

La même année il collabore avec six poèmes à la revue « El Gayo Crisis » dirigée par Ramon Sijé d’un catholicisme militant. Il se fiance avec Josefina Manresa qu’il épousera civilement en 1937 pendant la guerre.

En 1935 il vit de son travail de secrétaire particulier de l’écrivain et journaliste taurin José Maria de Cossio, lequel publiera une édition posthume de « El rayo que no cesa » en 1949.

Il rentre cependant à Orihuela. Pablo Neruda le rappelle à Madrid pour participer à sa revue « Caballo verde para la poesia ». La même année son ami Ramon Sijé meurt brutalement. Miguel Hernàndez rédige une élégie dans la revue du philosophe Ortega y Gasset « Revista de Occidente » qui lui vaut un accueil chaleureux et l’attention du poète Juan Ramon Jiménez.

En 1936 première publication de « El rayo que no cesa ».

C’est ensuite la guerre civile avec le soulèvement militaire du 18 juillet.

Miguel Hernàndez s’enrôle dans les milices du Parti Communiste. Il s’occupe de propagande sur le front de Madrid et à la fin de l’année 1936 achève une pièce dramatique « El labrador de màs aire » qui ne peut cependant être représentée.

En 1937 il combat sur le front de Madrid et récite des poèmes aux soldats.

Il est plus tard affecté au front sud.

Il publie « Viento del pueblo » aux éditions communistes. Il participe à Valence au Congrès des Intellectuels en Défense de la Culture. Il fait paraître « Teatro en la guerra ».

Il se rend la même année en Russie pour le festival de théâtre soviétique. Il traverse l’Europe et revient déçu et indigné du désintérêt que manifeste l’Europe pour la tragédie espagnole qu’est ce conflit.

C’est alors la décisive bataille de Teruel à laquelle il participe.

Sur le front il apprend la naissance de son premier fils Manuel Ramon qui mourra dix mois plus tard d’une infection intestinale.

En 1938 sa pièce « El pastor de la muerte » lui voit le Prix du Concours National de Littérature.

Il commence la rédaction de « Cancioneroy romancero de ausencias » qui restera inachevé.

En 1939 naît son deuxième fils manuel Miguel ; il publie ses derniers poèmes de guerre « El hombre acecha » dédié à Neruda. Mais c’est l’année de la défaite.

Il ne peut fuir au Portugal et est arrêté. Il sort de prison à Madrid grâce certainement à une intervention de Neruda.

Il travaille alors à ses poèmes intimistes « Cancionero y romancero de ausencias » qu’il remet au crayon à sa femme qu’il retrouve à Orihuela fin septembre.

Dénoncé il est arrêté à Orihuela le 29 septembre 1939.

En 1940 il est condamné à mortle 18 janvier avec 29 autres détenus. Six mois plus tard toujours grâce à l’intervention de Neruda sa peine est commuée à 30 ans d’emprisonnement.

En 1941 à la prison de Palencia il contracte une pneumonie. Transféré enfin à Valence, son père refuse de venir le voir, mais il peut faire connaissance pour la première fois avec son fils.

La tuberculose succède à la pneumonie. Il finit par obtenir une autorisation de transfert pour un sanatorium, mais sa famille ne dispose pas de l’argent nécessaire au transport.

Le 4 mars 1942 il épouse religieusement Josefina Manresa, le mariage civil n’ayant aucune valeur juridique pour le régime de Franco.

Le 28 mars 1942 il meurt à l’âge de 21 ans. Il est inhumé au cimetière civil de Alicante.

*


L’homme ne se repose pas...


L’homme ne se repose pas : ce qui se repose est son habit

quand, accroché, il balance sa solitude avec le vent.

Or, une vie inconnue comme un vague tatouage

remue un souffle sous l’habit retiré.


Le cœur cesse d’être une fleur de marée.

Le front, son poulain, n’est plus régi par le firmament

Bien que le corps, approfondi de quiétude, travaille,

dans le repos central le mouvement est cerné.


Il n’y a pas de morts. Tout vit : tout palpite et avance.

Tout est un souffle extatique d’activité mouvante.

Peau inférieure de l’homme, son habit n’a pas expiré.


Visiblement immobile, le cœur se met

à émouvoir le monde qu’a parcouru le front.

Et l’univers tourne comme un sein lent.


(Cancionero de ausencias)

*

Christian Saint-Paul lit des extraits de deux œuvres majeures :


- d’une part : « El rayo que no cesa » dans la version magistralement traduite par Pedro HERAS, poète espagnol qui incarnait l’avenir de la poésie espagnole et trop tôt disparu. Il vint réaliser une émission dans nos studios et nous lui avons consacré une émission posthume, émissions toujours disponibles sur notre site. C’était notre ami et l’hommage qui lui fut rendu à sa mort est aussi disponible dans la marge gauche de notre page d’accueil. Pedro HERAS avec ses moyens de bord avaient édité des livres aux « éditions hegipe » dont une traduction de « El rayo que no cesa »( L’éclair sans cesse).

Pedro HERAS ramène cette fraîcheur de l’authentique, de l’humilité qui signe les œuvres en eaux profondes comme celle de Miguel HERNANDEZ, qui connut le vrai combat, et mourut dans une vraie prison.


- d’autre aprt : « Hijo de la luz y de la sombra » (Fils de la lumière et de l’ombre) dans l’édition magnifiquement illustrée par Joan Jordà des éditions toulousaines « Sables » dans une traduction de Sophie Cathala-Pradal.


Extraits de « El rayo que no cesa »


Guidant un tribunal de squales,

comme avec deux faux éclipsées,

deux sourcils ternis et coupés

à force de ternir et de couper les cœurs,


dans le mien tu es entrée où tu poses

un filet de racines irritées qui,

avidement accaparées,

sur son territoire éprouve ses passions,


Sors de mon cœur dont tu as fait

un tournesol jaune et soumis

au verdict solaire que ton oeil envoie,


une terre inassouvie à jamais,

un poisson embouteillé, un maillet

fatigué de tinter dans la forge.

*


Après avoir bêché cette jachère,

sur le chiendent je m’accorderai un repos,

et sur la branche je boirai l’eau

qu’augmente en ma faveur sa neige prisonnière.


Je sens mon corps refait à neuf, fumant

du feu juteux de l’incendie,

et la création que j’adore, comme un lit,

sous ma fatigue immense se répand.


Le jardinier s’accordera un répit

et il distraira ses chagrins assailli

par le soleil salubre et le temps serein.


Puis penchant corps et main,

face à la terre de nouveau,

il poursuivra traqué par l’ombre du dernier repos.

*


Depuis leur création déjà, peut-être,

un pré paisible, champêtre pare

le caroubier, le pin, le chêne, le hêtre

qui doit fournir la matière de mon cercueil.


Peut-être y travaille déjà et la combat

le bûcheron au zèle assassin

et par la pente, peut-être, du chemin

sanglante elle monte et résonnant elle descend.


Peut-être la réduit déjà à géométrie,

à plis aplanis celui qui apprête

la dernière retraite des êtres.


Et sûr et sans peut-être, la sombre patrie

se dispose de toute éternité

à recevoir mon adieu définitif.

*


Je sais : entendre et voir un malheureux exaspère,

quand il va et vient de sa gaîté

comme d’un océan méridien vers une baie,

vers une contrée fuyante et désolée.


Tant de souffrance mais rien , tout n’est rien,

tant il me reste encore à souffrir

la rigueur de cette agonie,

de ce couteau présent à cette épée qui vient.


Je me tairai, je m’en irai si je peux

avec mon chagrin instant, constant et plein,

où tu ne m’entendras pas, ou je ne te verrai.


Je pars, je pars mais je demeure,

or je pars, désert sans sable :

adieu, amour, adieu jusqu’à la mort.

*


Extraits de « Hijo de la luz y de la sombra »


Tu es la nuit, épouse : la nuit dans le moment

Où son pouvoir domine, lunaire et féminin.

Le milieu de la nuit où l’ombre est culminante

Où culmine le rêve et où l’amour culmine.


Forgé avec le jour, j’ai le cœur qui s’embrase.

Il porte sa foulée de soleil où tu veux,

Dans un élan solaire, une absolue lumière,

Sommet de nos matins et de nos crépuscules.


J’assaillirai ton corps quand la nuit jettera

Son avare désir d’aimant et de puissance.

Un astral sentiment fébrile me saisit

Et avec un frisson incendie mon squelette.

*


Ah ! la vie, quel fardeau splendide et moribond !

Ombres et linges apporta celle de ton fils.

Ombres et linges portent les hommes par le monde.

Et tous, toujours laissent des ombres : linges et ombres.


Fils de l’aube tu es, fils du milieu du jour.

Tu dois tirer de toi des lumières puissantes

Tandis qu’à l’agonie allons ta mère et moi,

Eveillés et dormant avec pour faix l’amour.


Je parle et c’est mon cœur qui part avec mon souffle.

Si je ne disais tout, je pourrais étouffer.

De lavande et résine je parfume ta chambre.

Epouse, tu es l’aube. Moi, le milieu du jour.

*



 

 

 

 

 

 

 

 

 

22/09/2016

 



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En préambule Christian Saint-Paul attire l’attention des auditeurs toulousains sur les événements des 23 et 24 septembre :



*

Revenant aux publications de poésie, Saint-Paul évoque une définition du texte poétique de Lorand Gaspar : « Le texte poétique est le texte de la vie, travaillé par le rythme des éléments, construit, érodé par tout ce qui est ; fragmentaire, plein de lacunes, laissant apparaître dans les failles des signes plus anciens. Trame d’ardeur et de circulation : chacun peut y lire autre chose et aussi la même chose. »


Voulant saluer le travail de Rémy DURAND, poète, romancier, traducteur,

et celui de Michel COSEM qui diffuse inlassablement la poésie contemporaine et sait relayer les passeurs de poésie, qui a ouvert sa revue « Encres Vives » et ses éditions, au travail de traduction de Rémy DURAND, en publiant un poète uruguayen et une femme poète espagnole.


Rémy Durand est né à Caracas, dans cette Amérique indo-afro-européenne qui devait le marquer profondément et où il a longtemps vécu et travaillé ; il a parcouru le monde –Venezuela, Colombie, Inde, Équateur, Irlande, Mexique, Pérou, Sénégal… pour promouvoir la langue et la culture françaises, la Francophonie, les identités culturelles nationales et le dialogue des cultures. Poète, écrivain, il a publié de nombreux recueils. (Guy Chambelland, Les Amateurs maladroits, VillaCisneros…). Critique d’art et critique littéraire, nombre d’articles sous sa signature sont parus dans la presse latino-américaine (Colombie, Équateur). Il publie chez « Recours au poème », « La lettre sous le Bruit », « Les Carnets d’Eucharis », « Aurora Boreal » (revues numériques) Il est l’hôte de Festivals de poésie en Amérique latine (Festival international de poésie de Barranquilla (Colombie), Festival international de poésie de Guayaquil (Équateur), entre autres. Il est l’initiateur avec Ramiro Oviedo de rencontres poétiques mensuelles : les Jueves poéticos (Équateur), les Poetry Thursdays (Irlande) et les Rencontres de poètes à Toulon-France : les Jeudis poétiques, puis Les Mercredis du Carré (en partenariat avec le Revue numérique La Lettre sous le Bruit dirigée par Gilbert Renouf) dans le cadre de l’Association littéraire Gangotena qu’il a fondée en 2001. Traductions : anthologie bilingue Séparer le blanc de la lumière , 33 poètes Équatoriens du XXIe siècle (Senami, Quito 2011) ; Fadir Delgado Acosta (Encres Vives n° 612), Maitalea Fé, Ileana Diaz (Colombie), Pedro Rosa Balda (Équateur) en 2015 (éditions Villa-Cisneros) : Sergio Laignelet (Colombie) – Cuentos sin hadas / Contes à l’envers ; Augusto Rodríguez (Équateur) – El libro de la enfermedad / Le livre des fièvres ; Ramiro Oviedo (Équateur) – La ruta de piscis / La route du poisson ; et en français : Julio Olaciregui (Colombie) – Parfois danse Prochaine publication de Rémy Durand : « La Vertu des ombres » aux éditions L'Une & L'Autre.


Il a traduit de Rafael COURTOISIE :

« Sainte Poésie / Santa Poesia »

Des extraits viennent d’être publiés dans la collection Encres Blanches des éditions Encres Vives. ( à commander à Michel Cosem, 2, allée des Allobroges 31770 Colomiers, le n° 6,10 €, abonnement à Encres Vives 34 €).


Rafael COURTOISIE est né à Montevideo. Il est poète, romancier et essayiste. C’est un des écrivains les plus importants de sa génération. Universitaire et conférencier émérites. Il est membre actif de l’Académie nationale des Lettres de l’Uruguay et Membre correspondant de l’Académie royale d’Espagne.

Ecrivain uruguayen de grands parents français, il est le digne héritier de poètes de France tels Lautréamont, Jules Laforgue et Jules Supervielle, tous nés à Montevideo, dans ce pays situé sur le Rio de la Plata, en Amérique du Sud. Aventurier, il a vécu dans la forêt amazonienne

Avec des communautés indiennes, au Mexique, dans le désert du Néguev et aux Etats Unis ; il a toujours associé son travail avec sa passion pour les sports extrêmes - comme l’attestent ses nombreuses cicatrices - et l’amour de sa vie : la poésie, pour laquelle il ne cache pas sa passion charnelle et spirituelle.

Il a reçu de nombreux Prix, parmi lesquels le Prix international de poésie José Lezama Lima (Cuba 2013), le Prix national de Littérature (2013), le Prix International Casa de América (Madrid, 2014).


Lecture par Christian Saint-Paul des extraits.

En exergue du recueil, ces vers de José Emilio Pacheco :


La chienne puante, la poésie pouilleuse

Variété risible de la névrose,

Prix que d’aucuns payent

Parce qu’ils ne savent pas vivre.

La douce, l’éternelle, la lumineuse poésie.


*

Le silence


Il entre par les yeux

La nuit chante.


Ils s’embrassent sur la bouche

C’est demande du sel

Et la réponse de l’eau.

*


Droit du travail


Nous les poètes nous travaillons

Dans les dépotoirs du monde.


Le fumier à pelletées

Devient chant de blé.


Les putes nous embrassent sur la bouche

Les enfants nous saluent à notre passage

A coups de pierres, les gérants

Crachent dans l’assiette

Dans laquelle nous mangeons


Ton travail consiste à toucher

La merde

Et à en faire de l’or.

*

A l’envers


La tristesse est faute de syntaxe


Le syntagme de Dieu

Sautille

Entre paradigmes

Sujet et verbe

Séparés


Substantif et adjectif

Rivaux et frères


La tristesse

Est une anomalie

De la grammaire humaine


Un séisme, le coup de queue

D’un dragon

D’une hyperbate

En rage

Laisse le monde


Les pattes en l’air

*


Un poème est un dessin du néant


L’orange découpée

Déjà avalée, morte

Laisse un autre fruit dans l’assiette

Plus vivant :


L’arôme de la pensée.

*

Théologie


La poésie c’est perpétuer la guerre

Par d’autres moyens


Il n’y a pas de morts.

Tous ressuscitent.


Le crucifié lave

Les caillots

De la nuit lacérée

Il oublie à jamais

La blessure sur le flanc

Et la langue des clous.


L’Esprit Saint

Danse une rumba.

*

Le 457ème numéro d’Encres Vives est consacrée à Veronica ARANDA

qui publie là, sous le titre « Tatouage (Tatuaje) des extraits de ses livres Tatuaje et Café Hafa, en édition bilingue, toujours sur une traduction de Rémy DURAND à laquelle elle a, elle-même, collaboré.

Verónica Aranda est née à Madrid en 1982.

Licenciée en Philologie espagnole. Master de gestion culturelle à l’université Carlos III de

Madrid.

A étudié la “flamencologie”. Études de doctorat à l’université Jawaharlal Nehru de New-Delhi

avec une bourse du Gouvernement indien (2006-2008). Bourse de création (2005-2006) à la

Fondation Antonio Gala pour jeunes créateurs à Cordoba. Stages à l’Institut Cervantes de

Tanger (2009-2010). Bourse (2011) du Ministère de la culture.

Traductrice. Directrice d’une collection de poésie hispano-latino-américaine pour les Éditions

Polibea (Madrid).

Elle participe à de nombreux Festivals de poésie, à des Fêtes du livre, et à des séminaires dans

son pays et à l’étranger. Participe à des programmes de développement (poésie) pour des

collèges dans les pays où elle est invitée.

Verónica Aranda a obtenu de nombreux Prix de poésie.

Publications:

Poeta en India, Editorial Melibea, Talavera de la Reina, 2005

Tatuaje, Hiperión, Madrid, 2005

Alfama, Fundación José Hierro, Getafe, Madrid, 2009

Postal de olvido, El Gaviero, Almería, 2010

Cortes de luz (Accessit au Prix Adonais 2009), Rialp, Madrid, 2010

Senda de sauces (99 Haikus), Amargord, Madrid, 2011

Café Hafa, Tres Fronteras, Murcia, 2012

Lluvias continuas. Ciento un haikus, Polibea, Madrid, 2014

La mirada de Ulises, Corazón de Mango, Colombie, 2015.

Inside the Shell of the tortoise (Antología bilingüe español-inglés), Nirala, Delhi, Inde, 2016.

Traductions:

Poemas de los Himalayas, Yuyutsu RD Sharma, Juan de Mairena, Córdoba, 2010

Claros, Antonio Ramos Rosa, Polibea, Madrid, 2016

Verónica Aranda est invitée cette année au Festival international de poésie de Camps-la-Source

(Var) – 23 et 24 avril 2016

Contact : veronicaaranda@hotmail.com

Blog: http://veronicaaranda.blogspot.com


Lecture par Christian Saint-Paul du recueil “Tatouage” extraits Encres Vives.


Les poèmes de Veronica ARANDA :


TATUAJE


Llegó desde el Mar Rojo

en un barco febril, a la deriva,

cargado de naranjas, y en su mástil

se alzaban las mezquitas más azules,

en donde convergían los caminos de Persia

y el puerto de llegada, donde ondea

el lienzo claroscuro del susurro,

el súbito tambor de las verbenas

y la nieve de marzo, amaneciendo,

que siempre cierra el ciclo de las sedas

y sus remotas rutas.

*


TATOUAGE

Il est arrivé de la Mer Rouge

sur un voilier fébrile, à la dérive

chargé d’oranges, et, en haut de son mât

se dressaient les mosquées les plus bleues

où se croisaient les chemins de Perse

jusqu’au port d’arrivée, où flotte

la voile d’un murmure clair-obscur,

le soudain tambour des kermesses

et la neige de mars, au petit matin

qui toujours achève le cycle des soies

et ses routes lointaines

*

III

Aún recuerdo el encuentro

en una plaza hostil frente a unos cines.

Era quizá el septiembre de los barcos anclados

y tomamos asiento en aquel banco

donde los vagabundos se tumbaban de día

tan desoladamente, porque era

una ciudad de brumas muy propensa

a perderse en sus noches de cerveza y billares,

rodeando la Grand Place

por los antiguos barrios de artesanos.

Las fachadas flamencas invitaban

a ir enlazando historias

con el registro más confesional.

Venías de la tierra

de los grandes pintores del quinientos,

y tu nombre tenía

algo de mito griego y de caballos

soltados a la luz de la Toscana.

Éramos disidentes

y vencimos por una sola noche

aquel trágico hastío de Bruselas.

*


III

Je me souviens encore de la rencontre

sur une place hostile en face de cinémas.

C’était peut-être le septembre des bateaux au mouillage

et sur ce banc nous nous sommes assis

là où, de jour, les vagabonds s’affalaient

exténués, car c’était là

une ville de brumes prête à se perdre

dans ses nuits de bière et de jeux de billard,

autour de la Grand-Place

dans les vieux quartiers des artisans.

Les façades flamandes invitaient

à raconter sans trève des histoires

sur un ton de confession.

Tu venais de la terre

des grands peintres du XVème siècle

et ton nom possédait

un peu de mythe grec et de ces chevaux

qui filent vers la lumière de Toscane

Nous étions des dissidents

et nous avons vaincu pour une nuit

ce tragique ennui de Bruxelles.

*

Casablanca

Hago mío el dolor de esta ciudad,

sus edificios Art Decó

y todas sus intrigas y sus mendigos ciegos.

No tengo miedo ni ambiciones.

No espero demasiado del amor

ni de sus desencuentros.

Bebo cointreau en la barra, busco a Bogart,

recuerdo la buhardilla de París.

Mientras el tiempo pasa

entre tabaco americano.

As time goes by, las notas

del piano de Sam, los fugitivos.

Presiento que comienza una gran amistad.

Quizá algún día muera en Casablanca.

*

Casablanca

Je fais mienne la douleur de cette ville,

ses constructions Art Déco

et toutes ses intrigues et ses mendiants aveugles.

Je n’ai pas peur je n’ai pas d’ambition.

Je n’attends rien de l’amour

ni de ses désenchantement.

Je bois du Cointreau au comptoir, je cherche Bogart,

je me souviens de ma mansarde de Paris.

Pendant que le temps passe

entre des cigarettes américaines.

As time goes by, les notes

du piano de Sam, les fugitifs.

Je devine que s’engage une grande amitié.

Un jour peut-être je mourrai à Casablanca.

*

Muerte en Venecia

Dejar que el tiempo sea esta evasión

en la sala de cine,

esta mezcla de planos y ciudades de agua,

cuando contamos a desconocidos

una verdad desconcertante

después de haber estado frente al mar,

frente a la duda y la desidia,

frente a amantes que observan a través de biombos.

Esta penumbra del cinematógrafo

nos restituye lo dejado atrás:

un estío remoto, la costumbre

de ascender las colinas de gladiolos salvajes

donde te revolvía los cabellos.

Aschenbach come fresas,

el tinte le chorrea por las sienes,

su delirio está hecho de música y efebos.

Busca el último soplo de embriaguez.

Pasa a cámara lenta la Belleza.

*

Mort à Venise

Laisser au temps devenir cette évasion

au cinéma,

ce mélange de cartes et de villes aquatiques

quand nous racontons à des inconnus

une vérité déconcertante

après avoir été face à la mer,

face au doute et à l’apathie,

face à des amants qui observent à travers des paravents.

Cette ombre du cinématographe

nous restitue ce que nous avons laissé derrière nous :

un été lointain, l’habitude

de monter sur les collines aux glaïeuls sauvages

où je te décoiffais.

Aschenbach mange des fraises,

La teinture coule sur ses tempes

son délire est fait de musique et d’éphèbes.

Il cherche la dernière bouffée d’ivresse.

La beauté passe au ralenti.

*


El cítrico esplendor

El cítrico esplendor, la desnudez

gestada bajo lámparas de aceite

tras una larga espera; madrugada

portadora de esencias de tomillo

y el roce de los torsos que escondían

la alquimia y sus secretos minerales.

*

La citrique splendeur

La citrique splendeur, la nudité

née sous les lampes à huile

après une longue attente, aube

qui apporte des senteurs de thym

et le frôlement des torses qui cachaient

l’alchimie et ses secrets minéraux.


© Verónica Aranda

© Traductions: Rémy Durand


*

Et puisque les auteurs retenus à cette émission sont de langue espagnole, il est naturel de rendre hommage à un de nos plus puissants poètes français, génial traducteur aussi de la poésie de langue espagnole qui est Jacques ANCET.

Merveilleux traducteur chez José Corti d’Antonio GAMONEDA entre autres. Poète du souffle, loin de la mode minimaliste, poète lyrique et d’une modernité qui prolonge la tradition. Ce sont des poètes comme Jacques ANCET qui sauvent la poésie de l’ornière qui la guette dans un monde livré tout entier à la seule loi du marché.


Jacques ANCET est né le 14 juillet 1942 à Lyon. Études secondaires et supérieures dans cette même ville. “Lecteur” de français à l’Université de Séville, puis agrégé d’espagnol qu’il a enseigné pendant plus de trente dans les classes préparatoires aux Grandes Écoles littéraires et commerciales avant de se consacrer à son travail d’écrivain et de traducteur près d’Annecy où il réside.

Notre regretté ami Gil Pressnitzer disait de lui sur son excellent site espritsnomades :

 Sa poésie est une attente aux bords du silence, quelque chose va enfin venir que l’on ne sait pas. Dans ce monde incertain, entre chien et loup et homme contre homme, quelque lumière sourd lentement de ses poèmes qui semblent être en suspension :

 

« La lumière suffirait-elle ? Les ombres sont plus nettes, les couleurs plus vives, mais ce qui vient ressemble à la tempête. Peu importe. Je ne vois pas plus loin que le bout d'un instant qui sans cesse m'échappe, sans cesse m'appelle. C'est pourquoi je suis perdu. Entre la montagne et la tasse, le ronflement de la pelleteuse et le craquement du radiateur. Entre ce que je vais dire et ce que je dis. Entre le regard et les choses, le matin et le soir. Entre, toujours. Entre les mots comme entre les pierres du torrent. Entre ton corps et le mien, entre ma vie et ma mort. » Chronique d'un égarement (2003-2006, inédit).

 

 Jacques Ancet définit lui-même parfaitement sa poésie comme envers de l’invisible :

« Et écrire, ce désir à chaque fois de réparer l’imperceptible accroc ? De recueillir dans un léger tissage des paroles ces figures éparses du devenir et les rendre un instant solidaires. De telle sorte que recouvert, effacé par l’afflux de mots, le monde finirait par venir y renaître, surgissant de ce mouvement même qui d’abord l’a annulé et qui, maintenant, lui offre cette vivacité dont jusque-là il paraissait privé. Oui, écrire ce serait d’abord cela : s’asseoir pour voir se lever le monde dans le jour du langage. Et, d’une voix presque muette — d’un souffle engendré par les mots et qui les porte —, ne cesser de célébrer cette beauté, répétant comme une prière muette cette phrase si simple de Beckett : « Je regarde passer le temps et c’est si beau » ( Un homme assis et qui regarde).


C’est un livre écrit entre 1998 et 1999 que choisit de lire Saint-Paul,

« La brûlure » paru aux éditions Lettres Vives.

De son livre voici ce que nous révèle son auteur :


« D'où m'est venu ce poème ? Je dis bien ce poème, non pas ces petites choses éparpillées sur la page auxquelles on donne aujourd’hui ce nom, mais ce qu’autrefois on appelait ainsi : ce mouvement de langage vaste et réglé – près d’un millier de vers répartis en dix-huit chants – explicitement inscrit pour moi dans la tradition, européenne mais peu représentée en France, de la poésie de la méditation, dans laquelle il s’agit toujours de « sentir la pensée et penser le sentiment », selon la belle formule de Miguel de Unamuno. Oui, d'où m'est venu ce poème ? De cette « brûlure », peut-être, qui lui donne son titre, de ce passage du souffle qui vous traverse et, quel que soit le nom que vous lui donnez – amour, poésie ou vie –, qui vous emporte plus loin que vous et vous met dans la bouche une voix que vous ne vous connaissiez pas, une voix où s’est mise à résonner, comme un écho lointain mais obsédant, l'immensité sans forme ni limites de l'épouvantable, du merveilleux de l'indescriptible réel. »

*

.....

tu ne sais rien et tu sais que quelque chose

t'attend c'est comme un matin plein de lumière

un silence ou un visage qui se penche

mais c'est le soleil tu ne peux pas le voir

ou cette blancheur tu marches à la rencontre

tu as un corps si léger qu'il est le monde

il y a la montagne comme une main

l'air qui passe une colline de fraîcheur

il y a dans chaque mot une brûlure

et tu dis tu es cet air cette colline

tu es la vie contre la mort tu me brûles

je n'écris pas pour demain pour dans cent ans

mais pour maintenant pour que le oui traverse

le non que le non soit la force du oui

*

...

Je m’approche de toi l’usure des jours

Nous marque au coin des yeux je te prends les mains

Elles sont froides je souffle tu me brûles

Chaque fois c’est comme la dernière fois

Je te serre je veux être cet instant

Je ferme les yeux tout est présent le monde

Est un seul éclat il brûle lui aussi

On voudrait toujours garder cette brûlure

Pour s’y consumer et comme le phénix

En renaître illuminés de tout ce feu

Je me demande encore ce qu’est l’amour

Cette folie de faire tourner le monde

Autour d’un même centre rose et mortel

Je sais qu’il n’est pas de réponse je sais

Que c’est se vouer à la perte et aux larmes

Mais malgré tout j’ouvre les bras je dis oui


***


 

 

 

 

 

 

Jacques Canut    

Brigitte Maillard

 

 

 

15/09/2016

 



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Christian Saint-Paul débute son émission par des réflexions d’Andrée Chedid dans « Terre et poésie » publiée en 1956 : « La poésie suggère. En cela, elle est plus proche qu’on ne le pense de la vie, qui est toujours en deçà de l’instant qui frappe. »

Cet « instant qui frappe » nous allons le retrouver avec les poètes de cette émission.

Tout d’abord, Roland Nadeau, qui a été mis en musique et chanté par Lucienne Deschamps, comme de nombreux poètes contemporains dont notre ami Bruno Doucey. De Nadeau, elle chante « ne meurs pas » ; diffusion de cet extrait du CD « poètes XXI », production Vive Voix, distribué par EPM/SOCADISC.


Jacques Canut poursuit inlassablement son œuvre poétique.

Nous avons toujours rendu compte de ses « Carnets confidentiels » de cette écriture centrée sur l’essentiel d’un instant de vie saisi comme une vie entière. Une pensée épurée, désencombrée de toute fioriture désormais pesante, qui fait le constat d’un bonheur que l’on croyait perdu, mais qui transparait dans un quotidien qui, au fond, nous sauve de l’habitude. Jacques Canut est un homme lourd d’un vécu impossible à renaître, mais ce n’est pas un homme habitué. La poésie qui n’a cessé de l’habiter, lui donne à voir le monde dans son étrange beauté. Même si elle se cache dans la tendresse toujours vive pour le chat, pour le paysage familier, l’amour des mots et la dépendance à la pensée.

Tous ces dizaines de Carnets confidentiels seront, c’est à espérer, un jour réunis dans une anthologie. Il faudra y inclure ses autres livres, dont certains écrits en espagnol et publiés à Pampelune, à Palencia ou à Buenos Aires.


Lecture d’extraits des recueils de Jacques Canut.


Un dimanche aux nuages opaques,

pour effacer une profonde torpeur

je partis en auto

voir je ne sais quoi...

des champs boueux, des collines écrasées

par le ciel d’hiver.

J’arrivai en cette petite bastide *

dont le nom se rencontre fréquemment

dans la péninsule ibérique et me ramène

en ces cités lointaines

où tant de souvenirs m’interpellent

avec émotion.

Dans les trois rues principales

et sur la place centrale

quelques ombres ou silhouettes seulement.

Au fond des bars l’œil du téléviseur

clignotait pour de rares clients

désemparés

comme s’ils n’avaient pas quitté

leur morne demeure...


Coupé de l’agitation du monde

dialoguer avec son passé ?


*Mirande

(extrait de Palabras recobradas / Paroles retrouvées édition bilingue Calamo)

***

Capter le mouvement perpétuel

des vocables.


La pelote des mots

heurte le fronton de la lumière

brise la coupole des pensées,

et sentiments.

S’évader avec ses ailes de cristal.

***

D’Europe,

pendant la prison de la guerre,

l’Argentine : Terre promise

où attendaient des nuits d’espérance

et de paix

veillant à travers le clignotement

de la Croix du Sud ;

et des jours,

magnétiques reflets

parcourant la pampa.


(extrait de Indomables palabras / Indomptables paroles éditions Calamo, bilingue)

***

Comme ce poète a(d)mi(ré)

disséquer en syllabes

si peu de mots ?

Atteindre

le fond

ultimement secret

de soi-même ?


(extrait de Copie Blanche - 5)

***

Tous les livres de Jacques Canut sont à commander chez lui : 19 allées Lagarrasic 32000 Auch.

***

Dans une précédente émission consacrée à Brigitte Maillard, le compte-rendu de l’émission se terminait par ces mots :

Brigitte MAILLARD : une artiste qui a trouvé une fidélité, une matrice, une constance dans l’expérience de la vie, qu’elle a su traduire dans une langue qui la transcende.

A lire et à suivre !


C’est tout naturellement que nous revenons vers ce poète qui a fait paraître aux éditions Monde en poésie :

« Couleur poème » avec le peintre Thibault Germain (10 €).


Une nouvelle publication de Monde en poésie éditions. Un dialogue entre Brigitte Maillard et le peintre Thibault Germain, une rencontre à la croisée des Arts dans cette nouvelle collection, Dialogue en poésie.


Avec Couleur poème, poème et peinture font route ensemble. D'accords en désaccords, de miroirs en reflets naissent ainsi nos dialogues humains, notre quête fervente de savoir. Le dialogue est la parole qui traverse les amis du chemin. Cette nouvelle collection de Monde en poésie éditions sera ouverte à la rencontre humaine. Au-delà des Arts, avec la Vie et ses artisans de paix.


Une résonance, un chemin se crée entre les mots et la peinture de Thibault Germain

et la poésie de Brigitte Maillard. Elle amorce le dialogue :


Du bout des doigts

je dessine la lune

le jour apparaît

quelques montagnes

un arbre ou deux

et puis des fleurs

une rivière

quelques pierres (...)


Il poursuit :


Oui, comme une nuit sabotée de l'âme aurait fait naître l'amour d'un cauchemar.

des collines qui jettent une ombre musicale dans nos yeux. (...)


Brigitte Maillard reprend également aux éditions Monde en poésie

« La simple évidence de la beauté » illustré des photos de l’auteure, 8 €.


Son activité poétique ne se borne pas à l’édition ; elle participe activement dans sa Bretagne, à Quimper, à des animations et fait partie des instigateurs du salon du livre de sa ville. Voit sur notre site : http://les-poetes.fr/acctualite/actualites.html


Lecture d’extraits des livres de Brigitte Maillard.


Tu n’iras pas à Rio mais vers le Monde

Tu verras comme il s’ouvre

Et la terre comme elle tourne

Tu verras l’amour qui passe et sa galère

Le chant des mots et des sirènes

La tour membrée au point d’attache

La valse vienne pour te le dire


Tu verras dans l’entre-deux de tes passions

Courir le coq dans la basse-cour

Tu verras

Le chant des âmes au bord des dieux

Plonger la mer dans les détails

Porter secours au bras qui pousse

À la douleur du tyran

Tu verras vivre la folie au bout du sein

Et tu verras la tête qui se décolle

Dans l’atmosphère des senteurs

Il y fait doux


Tu verras le monde se prendre à son revers

Danser le vide autour du rien

La mer courir après les flots

Se défaire de l’abri et y poser sa main

***

Donne-toi à l’espace

Il est ta nature


Qu’il te déchante

Ou te reprenne dans les airs


Il est de pluie tu es de rêve

Tu danses sous la mer

Au doux chant des baisers


Quel regret a porté ta mémoire ?

***

L’onde court dans ma main

Chatoie au cœur de la fibre

Se soumet-elle au vent qui passe ?

Elle est

Regard vers l’ordinaire

Lumière des yeux dans la tempête

***


Pose ton visage

Sous le vent des ramiers


Ecoute


Le monde de demain


Absolu



On garde le silence

Le souffle tient lieu de vie

***


 

 

 

 

Christian Saint-Paul

à Totana en Andalousie,

un des lieux "d'Indalo"

paru à Encres Vives

 

 

 

 

 

 

 

Christian Saint-Paul

 

 

 

08/09/2016

01/09/2016

 



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Après « Syllabes » qui constituait le n° 450 d’Encres Vives (le n° 6,10 €, abonnement 34 € à adresser à Michel Cosem, 11, allée des Allobroges 31770 Colomiers), Simone Alié-Daram fait paraître « Désinvolte Eros » Poésie , Copy Media, 10 € à commander par mail : daramalie@free.fr

Ce nouveau livre de poèmes prolonge cette vision nostalgique, qui dominait dans « Syllabes » et fatalement douloureuse du monde qui s’enfuit, mais toujours avec cette lucidité digne, presque stoïque, où tout pathos est banni, comme tout ce qui est superflu. « Désinvolte Eros » avec sa couverture en lettres rouges et sa plume de paon en illustration, semble fixer les intuitions prophétiques gravées dans « Syllabes ». La plume remplace fièrement la plante qui sème à tous vents qui illustre « Syllabes ». C’est que le temps a déjà fait sa besogne. Il ne s’agit plus de semer, mais de récolter : de dire ce qui fut et ce qui est. Le poème gagne alors en intensité. Et tout le livre s’inscrit dans une haute densité qui en fait le plus grave de toutes les publications de Simone Alié-Daram. Le renoncement comme un repli sur soi, est un acte d’une grande spiritualité chez cette auteure qui est viscéralement amoureuse de la vie. Le poème se fait bref. Il jette aux orties tous les accoutrements inutiles de la langue, pour dire la douleur, l’effort, mais aussi la certitude d’avoir su garder l’essentiel : Je suis en toi encore / Tu es en moi toujours. La mémoire, celle des sens est toujours vivace, et offre ce bonheur que rien ne peut atteindre, de revivre les « heures si douces / si intenses ». Oui, Eros est bien désinvolte. Comme tout puissant, il règne avant tout, sans regarder ses ravages :

Les larmes sont au bord de moi

Elles me dissolvent

Elles m’englobent

Je n’ai plus de corps

Plus de cellules

Je suis un lac empli

De dévastation de toi

Perdue

Quand tu me parlais grec

Je buvais les phonèmes

Et nous étions vivants

D’amour et de lettres.

*

Flotter dans une espèce d’absence

Cuirassé de questions insolubles

Presque mort, tout à fait rien,

Grignoté de désirs empruntés

Hors de soi

dissous dans une eau saumâtre

Donner un coup de pied dans le fond de l’oubli

Et se retrouver noyé par la pluie

Quand les souffles font les lettres danser

Et les avenirs pavés de coquelicots.

*

Mais chez cette poète, qui a tant appris de la vie, et qui lui a tant donné - et pas seulement par le langage comme hélas tant de nos poètes régnants, mais aussi par son engagement épique de médecin - la coutumière fréquentation du gouffre, n’a pas détruit sa volonté tenace d’Espérance :

Je suis l’épouse ultime

La dernière empreinte

La dernière connivence

La dernière fusion

Le dernier embrasement

Je sais que tu m’attends.

*

A lire sans attendre !

*

Les éditions Cardère publient :

la parole comme un cristal de sel

de Marie-Françoise GHESQUIER, illustrations de l’auteure, 82 pages, 12 €.


 

Cerceau du poème,

la parole tourne sur elle-même,

sans fin

nous dit cette artiste à la fois poète et plasticienne, que l’on avait découvert à Encres Vives avec son recueil « Aux confins du printemps ».

Un très beau livre, d’une mise en page parfaite que les illustrations confirment en livre d’artiste dans sa forme (pour 12 € !).

« Le poème est toujours marié à quelqu’un » proclamait René Char qu’elle cite. On ne sait à qui sont mariés ces poèmes de Marie-Françoise Ghesquier, à la nature, au vent, aux oiseaux, aux cygnes comme aux signes. Une poésie ample, de célébration et d’interrogation. Une fascination pour le pouvoir des mots même si ceux-ci sont là : Les grands sentiments repliés

en mouchoirs de poche,

tout froissés,

très petits,

dans les fleurs blanches

au bord du talus.

*

Lecture d’extraits.


 

Neige de fleurs tremblantes.

Contre l’ivresse des prés

d’un vert d’herbe neuve,

l’aubépine vacille

en nuages de poudre blanche.

La paupière mauve des nuages

se lève sur l’œil flamboyant.

On regarde le monde

comme s’il brûlait le cœur.

Les saules au sourire penché

se vêtent d’une lumière salée.

Peu à peu l’aube monte aux paupières

à travers les reflets d’ailes moirées.

*

Les chauves-souris inscrivent

dans leur ronde fébrile

un cercle de ronces grises

au-dessus des prés sombres.

Les boucles de leur valse d’épines

attachent la parole aux buissons

taciturnes.

À mesure que se fane le rose du jour,

les cursives illisibles se brouillent

derrière la ligne obscure des arbres.

L’ombre bleuie du ciel

bascule cobalt

et les mots glissent

sur la pente raide

de la

nuit.

*

Tourterelle au collier noir

dans sa tourelle de feuilles crénelées.

Son chant roux à la verticale des arcs

qui brisent les certitudes.

Les branches en croisées d’ogives

happent le vide.

Les diagonales nervurées

cisaillent la nef

aux poignets.

Les vitraux bleutés du ciel

coulent en lumière profonde.

Rayons de sang clair

le long des arcades cintrées

cerclant les peurs empierrées.

*

Une poète à suivre.

*

Le n° 456 d’Encres Vives est consacré à Eric Chassefière qui y publie « L’inaccessible ici » 6,10 € à commander à Michel Cosem, 2, allée des Allobroges, 31770 Colomiers, abonnement 34 €.

Illustration de couverture : Catherine Bruneau


 

Éric Chassefière, né en 1956 à Montpellier, habite Paris. Directeur de recherche en physique au CNRS, il étudie l'évolution du système solaire et des planètes, et dirige un laboratoire de géosciences à l'Université Paris-Sud. Il a très tôt écrit de la poésie, mais n'a commencé à publier qu'à la fin des années 2000. Sa poésie a été longtemps (et est encore) imprégnée par les émotions ressenties dans la nature, héritages de l'enfance. Il s'agit pour lui de reconstruire cette enfance perdue, en l'enrichissant des multiples prolongements de sa mémoire dans l'instant présent suscités par le travail d'écriture. Sa poésie est sensuelle, proche du corps qui sans cesse cherche à habiter l'espace autour de lui jusque dans les moindres détails, à s'agrandir. Autrement dit, vivre sempiternellement en poésie au sens littéral, en s'ancrant dans une relation secrète et forte au monde qui l'entoure. Il a publié ses textes dans plusieurs revues de poésie : M25, L'Arbre à Paroles, Verso, Poésie/Première, Décharge, Friche, Comme en Poésie, À l'index, Traction-Brabant, Pages Insulaires, Fermentations, ainsi que dans trois anthologies : Parterre verbal anthologie n° 2 (Visages de Poésie), Anthologie tome 5 (Jacques Basse, éd. Rafael de Surtis), Anthologie des auteurs des éditions de l'Atlantique (429e Encres Vives). Il a obtenu en 2015 le prix Giorgios Sarantis pour Le Peu qui reste d'ici (Rafael de Surtis) et a créé avec Jacques Fournier l'action Poeziences de la Diagonale Paris-Saclay destinée à faire se rencontrer scientifiques et poètes. Dernières parutions : Jusqu’au bout de la vie et Carnets du Vietnam, en co-écriture avec Catherine Bruneau (Encres Vives), Déambulations du sable (Alcyone) et L’Absent (La Porte, 2016).

Lecture d’extraits.

Sur quel chemin me suis-je égaré / quelle main m’a parlé / a tenu au secret de sa paume / ma tempe bruissante encore / de l’aube intérieure du rêve / en quel nulle part de ma conscience / où pour un instant / s’étaient joints les deux fleuves / me suis-je éveillé hésitant / entre ce personnage que j’étais encore / et l’être de mémoire qui perçait / reprenait corps à la matière des choses .

*

Le dimanche 10 octobre 2015 eut lieu la remise du Grand Prix de Poésie des Gourmets des Lettres  sous l'égide de l'Académie des Jeux Floraux de Toulouse.

Le lauréat Christian Saint-Paul reçut de Francis Grass, maire-adjoint à la Culture de la Ville de Toulouse le diplôme et la médaille de la Ville de Toulouse pour son recueil INDALO  (Encres Vives, 6,10 € à commander à Michel Cosem, 2, allée des Allobroges, 31770 Colomiers) qui est un regard sur les terres andalouses de la province d'Almería. 

Après « El barranco de la sangre suivi de Lanjaron » toujours à Encres Vives, Christian Saint-Paul poursuit sa démarche de créer des poèmes radiophoniques sur les lieux qui façonnent sa vie. « El barranco de la sangre » qui a pour cadre toujours l’Andalousie, très exactement La Alpujarra, lieu d’origine d’Isabelle son épouse, est toujours à écouter sur le site « les-poetes.fr » :

http://les-poetes.fr/doc%20sonore/son/saint%20paul/index.htm

Et un CD rassemble 3 poèmes radiophoniques publié en 2003, aujourd’hui épuisé, mais que l’on peut emprunter à la médiathèque José Cabanis de Toulouse.

Indalo se situe toujours en Andalousie, mais dans le région côtière d’Almeria.


 

L'indalo est une figure préhistorique qui se trouve dans l'Abri des Ruches (Abrigo de las Colmenas) et dans la grotte de los Letreros, dans la municipalité de Vélez-Blanco (province d'Almería, Espagne). Il s'agit d'une peinture rupestre de la fin du Néolithique ou Âge du cuivre, qui représente une figure humaine avec les bras étendus et un arc en ciel sur ses mains.

Durant des siècles, avant qu'il ne soit catalogué, ce symbole était vu comme un symbole de chance et considéré comme un totem dans le nord et l'est de la province d'Almería, et particulièrement à Mojácar, où il était peint en ocre sur les maisons pour les protéger des orages et du mauvais œil. On l'appelait le muñequillo mojaquero.

Depuis de nombreuses années, l'indalo est le symbole de la ville d'Almería, de sa province et de ses habitants. (extraits de Wikipédia)

 

Christian Saint-Paul a publié plus d'une vingtaine de recueils dont dernièrement à Encres Vives : Les ciels de pavots, Pour ainsi dire, Akelarre la lande du bouc, L’essaimeuse, Ton visage apparaît sous la pluie, Des bris de jours, L’enrôleuse, Tolosa melhorament, Les plus heureuses des pierres, Hodié Mihi…, J'ai les ailes de L'Aigle Blanc; chez d'autres éditeurs : L’unique saison (Poésies Toutes éd.) Entre ta voix et ma voix (Revue Multiples N°73 éd.,) Vous occuperez l’été (Cardère éd.). Il vit à Toulouse où il anime depuis 1983 une émission hebdomadaire "les poètes", le jeudi de 20 h à 21 h sur Radio Occitania (93,8 Mhz) rediffusée sur http://les-poetes.fr.


 

Voici ce qu’écrit la poète plasticienne revuiste Cathy Garcia :

Indalo de Christian Saint-Paul – Encres Vives n°441, avril 2015. Format A4, 16 pages, 6,10 €.

C’est à une très belle flânerie andalouse que nous convie Christian Saint-Paul dans ce 441ème Encres Vives, placé sous le signe de l’indalo, la figure préhistorique qui est devenu le symbole de la ville et de la province d’Almeria, et qu’on pouvait déjà voir peint sur les maisons en guise de protection contre les orages et le mauvais œil. Christian Saint-Paul a le don de nous faire vivre les paysages, les lieux et leur histoire au travers de son regard de poète doublé d’un talent de conteur, et il ne fait pas que raconter ce qu’il a vu, il nous le fait voir, littéralement, c'est-à-dire ressentir aussi.


 

« La nuit encore/le soleil étouffant/mutile la fermentation du sommeil/Nous vivons désormais/lovés dans ce désert/où la terre n’est que/poussière montant au ciel/ »

Christian Saint-Paul a le regard d’un poète convaincu, tel Machado, de l’absolu nécessité d’être homme, en toute humilité, un homme à qui rien n’échappe, ni la beauté des lieux ni « des îlots d’immeubles/parsemés le long d’avenues/vides – sans utilité-/témoignent de la chute folle de la finance. »

Le poète ne fuit pas le malaise, il l’affronte, le dénonce et ainsi « Nous apprenons à apprivoiser le vide/créé par l’appétence de l’homme. »

Pas d’Andalousie sans l’ombre de Lorca, pas d’Espagne sans le souffle fiévreux d’un Don Quichotte, les eaux fortes de Goya et les « yeux noirs de feu névrotique » d’un Cordobès. Christian Saint-Paul nous emporte à la rencontre de l’âme andalouse, du duende tapi dans ses tréfonds. Une âme trempée « dans le souffre du soleil ». Ombre et lumière, voilà l’Andalousie et « la Bible infinie des étoiles ».

Des pierres, des fantômes et des Vierges tristes, des enfants vifs sous des peaux brunes, de la ferveur et des brasiers lumineux. Des plaies de guerre, le sang des fusillés et des religions qui se côtoient dans de grands jardins, où coulent des fontaines, des forteresses et « les indénombrables châteaux en Espagne ! », des prières et « des rancœurs d’un autre âge qui agitent les cargos aux amarres. 

Indalo est un beau périple, oui, qui ne peut laisser indifférent, car pourrait-il y avoir meilleur guide qu’un poète amoureux de la terre qu’il foule, et dont il sait voir, tous temps confondus, l’endroit et l’envers, le visible et l’invisible, le bonheur comme les larmes ?

Cathy Garcia

Lecture in extenso d’Indalo, poème radiophonique pour Radio Occitania.

Extraits :

INDALO

1-

La nuit encore

le soleil étouffant

mutile la fermentation du sommeil.

Nous vivons désormais

lovés dans ce désert

où la terre n'est que

poussière montant au ciel

en d'étranges colonnes.

Des îlots d'immeubles

parsemés le long d'avenues

vides -sans utilité-

témoignent de la chute folle de la finance.

D'immenses panneaux

mendient un regard de compassion

pour des paradis

ruinés mort-nés.

Nous apprenons à apprivoiser le vide

créé par l'appétence sans mesure de l'homme.

Le soleil dilue ces territoires abîmés

dans la fusion de midi

et enlace la mer qui console.

Elle règne ici

à un kilomètre de nous

dans ce lieu abusivement nommé

Vera Playa.

Le soir du balcon

dans les collines sèches

qui mènent à elle

nous guettons les lapins

leur queue blanche réfléchissant la lune.

Le vent charrie

les mauvais jours

une odeur de fosse ouverte.

Quelle blessure inflige

ce deuil continu de cadavres fantômes ?

2 -

Vera

ville où culmine le soleil

dans une purulence torride.

Mais l'ombre dans un jardin public

l'éclaire généreusement

d'une note avenante

sur la magnificence des villas

volets clos

dépitées d'un réel

toutes à leur silence.

Et il n'y a que le silence

l'après-midi

pour rendre la ville à elle-même.

Plus tard l'intime

reprend pied

dans l'alternance de l'ombre et du soleil.

Ombre ou soleil

selon sa fortune

l'aficionado s'installe dans la houle des arènes.

Sang mêlé des taureaux

dans le sable doré

où s'étire la tragédie.

Ombre des grands

figés dans leurs photographies

bons aujourd'hui pour le musée taurin.

El Cordobes et son visage

soudain fermé à la joie démente de la foule

des yeux noirs de feu névrotique

qui défient la mort

rature d'une misère vaincue.

Dans le passage surplombant le toril

je heurte ma tête à l'arche de pierre

et m'affale

sonné comme le taureau

qui n'a pas vu venir l'épée.

Se peut-il que la mort

dissipe

toute question ?

3 -

Dimanche de fête à Vera.

Les éclairs cinglants du soleil de septembre

lacèrent la ville.

L'anodin n'a plus cours

dans les rues désertées.

Tous attendent

à la sortie de l'Ermitage

la Vierge des Vergers.

Cette forme qui s'approche

submerge le destin

d'un été qui décide

de survivre à sa propre saison

de secouer l'éternité

par la liesse

et l'étourdissante chaleur.

La lumière vient du Tout

elle dévisage la ville

qui célèbre l'absolu du simple.

Dans la fournaise

tirée par un tracteur

la Vierge des Vergers

sublime le charivari des fidèles et des sans dieu de Véra.

La vie se fête

dans ce masque rayonnant

où chacun clame

sa faim de l'unique.

Cette incise ardeur

résonne comme une pluie miraculeuse.

Le vent léger

la porte à la mer

avec le crépitement des sabots

des cavaliers andalous.

Comme au carnaval

des chars fleuris précèdent la Vierge

et des fillettes ravies

en robe longue et talons hauts

dansent.

Les fandangos et autres bulerías

martèlent de grâce

la Romería de Vera.

Les chants achoppent sur les rêves endormis

et la procession marque le pas

devant l'église Santa Maria de las Angustias.

La Vierge des Angoisses

qui prédit

le bonheur dans les cieux

fond toujours en larmes

sur son socle

dans le chœur de l'église.

Une grille

empêche d'approcher

la statue couronnée

en robe bleue et or.

La douleur ce dimanche

est jetée au puits

la Vierge des vergers

impose la béatitude

des chants profanes et

des rires à gorge déployée.

Deux religieuses

une blanche et une noire

en habits et foulards gris

sortent de l'église

saluer l'autre Vierge

et s'épongent abondamment le front.

Des poncifs s'échinent

dans le chaos fraternel des antinomies.

Pour dissoudre tant de chaleur

le soir nous nageons dans la mer agitée

apaisés par le vent et les vagues

et sur le sable refroidi

tard après le coucher du soleil

nous élisons une présence

dans la Bible infinie des étoiles.

*


 

16 -

Est-il vrai que c'est la rivière

qui a décidé de bâtir la ville

au pied des grottes

et de lui donner son nom : Cuevas de Almanzora ?

Cette rivière asséchée

dans l'air inflammable de l'été.

Les maisons troglodytes du Moyen-âge

ont été cédées aux gitans

et à ces nouveaux immigrants

venus de la mer

vendre leurs bras dans les champs.

La ville fut riche de l'exploitation des mines de plomb

puis des mines d'argent.

Et le marbre de Macael n'est pas loin.

Vestiges du faste passé deux maisons éclairent les rues

de leurs azuléjos - mosaïques au mur jusqu'au toit -.

Et ces faïences impriment au regard

la Bible selon Cervantès

l'incarnation de l'Espagne :

Don Quichotte flanqué de Sancho Pença.

Don Quichotte qui savait

que chacun est fils de ses œuvres :

"nadie vale mas que nadie"

que sa Dulcinée est fille de ses œuvres

et que les vertus corrigent le sang.

Le "Quijote" désarçonné

mordant la dure poussière de l'Espagne

vaincu par les moulins à vent.

La ville aussi cogne sa noblesse à l'impossible.

Près de l'église

aux deux clochers rehaussés d'un obélisque

et sous l'horizon remarquable

d'une girouette et d'une croix

trois hommes

blanchis et tannés par tant d'années

palabrent gravement :

la patronne de la ville la Vierge Carmen

sera-t-elle canonisée en mai 2015 ?

Interrompant la dureté de leurs chuchotements

l'un d'eux

vient me taper sur l'épaule.

Dans un aparté généreux il m'invite

mieux qu'à courir au Pérou

à me rendre à la mairie qui est

dit-il plein de piété

la fierté de la ville.

La belle bâtisse

apprêtée comme une reine

appartint au curé de Cuevas de Almanzora.

Loin des livres de messe

il passa là toute une vie

penché sur la beauté de l'Art.

Avant de rejoindre le reflet des ombres

peintes par Andrea Juliana

artiste italien de son siècle

et de se disperser dans les cendres en 1844

il fit don à la ville de sa riche demeure

différant ainsi les dévoiements du temps.

Le peintre italien

a laissé à la postérité et aux citadins

une Descente de la Croix un Jugement de Salomon

et au plafond du bureau du maire

un Char de la Victoire tiré par des paons.

Mais quelle victoire s'avance

dans cet accoutrement

dans l'eau nuageuse du plafond ?

Celle de José Maria Muñoz

qui fit don de dix mille douros à la ville

pour panser ses blessures lors de l'inondation de 1879

et qui après l'accomplissement

de son philanthropique dessein

fut appelé le Santo Negro :

sa statue en bronze sur la place de la Constitution

ayant pris la couleur de la nuit épaisse

des jours sans lune.

Au château du Marquis de los Vélez

- le plus beau du Levant -

maintenant mausolée de l'art contemporain

Francisco Abuja

proclame que "l'Art alimente la paix".

La paix

Goya la trouvait-il

dans ses eaux fortes ?

Celles exposées au château sur la tauromachie

les vociférations de la foule

comme décor dans l'arène.

Toute la couleur d'Espagne

est dans les eaux fortes de Goya

et l'Espagne

pure couleur

se résume dans la corrida.

Engeance des toreros

les tourbillons des capes

brûlent de folie leurs bras armés.

Saignée rouge des bêtes et des hommes.

Virilité ancrée à la mort.

Chevaux mules chiens tués au combat

et ce maestro

les pieds attachés

assis sur une chaise

leurrant le taureau

avec son sombrero.

Et ce fauve

minotaure enragé

qui atteint les gradins

tue le maire de la ville

et Charles V qui fourrage

de sa lance royale

le garrot vacillant

de la bête brave

au-delà de l'insolence des cornes.

Regard goyesque

promontoire du langage

de l'opaque vanité meurtrière

où s'embue le courage.

*

Ce poème radiophonique, ainsi, a été lu sur les ondes de Radio Occitania.


 

 


 

 

 

 

Malowé Isabelle

 

 

 

 

04/08/2016

 



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Bruno Durocher

 

 

 

 

28/07/2016

 



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Les éditions Caractères dirigées par Nicole Gdalia poursuivent avec succès la publication de l’œuvre complète de Bruno Durocher.

A ce jour les trois tomes ont été publiés et les lecteurs ont ainsi accès à tous les écrits de cet auteur majeur du XXème siècle qui a marqué de son empreinte indélébile la poésie française et le quartier latin où il vivait et travaillait.

A l’occasion de la parution de cette œuvre complète, Christian Saint-Paul revient sur la vie et l’héritage de cette figure unique de la littérature du siècle dernier, écrivain, dramaturge, poète, philosophe et éditeur.

« Je suis Polonais. Juif. J’ai vécu dans les camps.  Je m’appelle en poésie Bruno Durocher. » Celui qui se présente ainsi un soir d’octobre 1950 à Claude Couffon et aux jeunes poètes de Lettres Mondiales n’a pas encore trente ans. Il a pourtant tant vécu. Il a souffert, pleuré, prié, il s’est soumis au destin et puis s’est arraché, dans le hasard des êtres, à « la gueule de l’épouvante ». Ses années passées à Sachsenhausen et à Mauthausen ont changé son regard sur le monde. Pourtant, avec une espérance têtue, il n’aura de cesse d’ouvrir en grand ses mots sur une vie neuve et battante. A conquérir et à partager. Il est né le 4 mai 1919 à Cracovie sous le nom de Bronislaw Kaminski. Elevé dans le catholicisme paternel, il se convertira violemment au judaïsme de sa mère. C’est un jeune homme précoce, dévoré de poèmes. Bruno Durocher (1919-1996) Les livres de l’homme Œuvre complète Tome 1 À l’image de l’homme - poésie - À dix-sept ans, son recueil Przeciw (Contre) lui vaut d’être appelé « le Rimbaud polonais ». Pour lui, tout cela, très vite, sera histoire ancienne. À sa sortie des camps, il va choisir la France. C’est en 1945 qu’il arrive à Paris. En quatre années à peine, il apprend à écrire la langue de son nouveau pays. En 1949, Pierre Seghers publie ses premiers textes, Chemin de couleur. «  Vous êtes un des nôtres  », va lui dire Paul Eluard. Et sûrement pas des moindres… Embarquant ses mots dans un tourbillon d’hallucinante humanité et de proximité de l’extrême sensible, Bruno Durocher est un des grands poètes de ce difficile XXème siècle. Mais il se veut aussi passeur. Cette même année 1949, il fonde avec Jean Follain, André Frénaud et Jean Tardieu, la revue Caractères dont il sera bien vite seul responsable. Elle À paraître le 30 avril 2012 Depuis 1950 Editions deviendra aussi sa maison d’édition. Bruno Durocher a publié Pierre Jean Jouve, Fernando Pessoa, Tristan Tzara, Raymond Queneau, Jean Cocteau… Il fait aussi appel à Picasso, à Braque, à Arp, à Villon. Son travail d’éditeur ne doit pas faire oublier son œuvre. Plus d’une trentaine de titres, de sa grande fresque poétique (À l’image de l’homme), à un roman largement autobiographique (Le livre de l’homme), à son théâtre, son témoignage poignant sur les camps de la mort, ses textes en prose, ses essais. Jérôme Garcin, en 1979 dans Les Nouvelles littéraires écrivait : « Bruno Durocher possède plus d’une raison pour combattre, à coups de phrases cinglantes et nues, le silence et la nuit. Son travail d’éditeur mériterait l’attention du grand public. Un jour peut-être… » Il est temps.

Une des préoccupations majeures de Bruno Durocher fut la privation de la Liberté. Si essentielle qu'elle en est oubliée par ceux qui la possèdent ou croient la posséder.

Il faut probablement avoir éprouvé son absence, son manque pour l'évoquer comme le fait Bruno Durocher, avec une si vive émotion.

Bruno Durocher, né Bronislaw Kaminski le 4 mai 1919 à Cracovie (Pologne), a été un météore de l’avant-garde poétique polonaise.

Surnommé à 17 ans “le Rimbaud de la poésie polonaise” pour ses recueils Poèmes barbares et Contre, il n’aura pas le temps de publier son texte La Foire de Don Quichotte, qu’il avait lu à ses amis au Théâtre Cricot. En effet, il est arrêté en septembre 1939 à Gdansk, au bord de la Baltique, où les allemands venaient de débarquer pour envahir la Pologne.

S’en suivent six longues années de camp de concentration comme prisonnier politique, dont l’essentiel à Mathausen…

Libéré le 5 mai 1945, il arrive à Paris, ayant perdu toute sa famille. Il décide de devenir écrivain français.

En 1949, Pierre Seghers publie son premier recueil de poésie, Chemin de couleur. Il est alors salué par Eluard, Cendrars, Reverdy, Supervielle, Char, et beaucoup d’autres de ses pairs. Il décide ainsi de fonder en 1950 avec Jean Tardieu, Jean Follain et André Frénaud, la revue Caractères, qui se doublera très vite de la maison d’édition du même nom. De grands auteurs français et étrangers y seront publiés.

Décédé en 1996, Bruno Durocher, Prix Europe posthume en 1998, figure aujourd’hui dans de nombreuses anthologies et dictionnaires, dont le Dictionnaire des Écritures migrantes, parût à l’automne 2010. Certains de ses livres sont traduits et publiés à l’étranger, et un hommage lui a été rendu en 2006 par la BNF pour les dix ans de sa mort. Des travaux universitaires en France et à l’étranger sont même consacrés à son œuvre.

La publication de tous ses écrits a été réalisée pat les éditions Caractères sous la forme d’une anthologie de trois tomes et d’un album.

Le tome III ( 602 pages, 32 €) consacré au théâtre et essais, comporte une partie d’humour sur les histoires du monde communiste, « comme un souffle de survie, de résistance active par le rire » commente Nicole Gdalia dans son introduction du livre, mais aussi des « Propositions » dont elle précise qu’il s’agit de « constats de moraliste qui jouent de la provocation et de l’humour, aboutissent toujours à la poésie, « besoin primordial de l’Homme... là où la quête de l’Eternité fusionne avec l’amour et la solidarité... pousse à la révolte, contre toutes les contraintes ».

Les livres de Bruno Durocher :

Œuvre Complète

Tome I: les livres de l’homme - poésie -

Tome II: les mille bouches de l’homme - prose -

Tome III : métamorphoses de l’homme - théâtre et essais -

Tome IV : album de la vie de Bruno Durocher

Lecture d’extraits de « les livres de l’homme » tome III, Théâtre et essais « métamorphoses de l’homme »

Dans la société capitaliste, la concentration des capitaux donne une puissance encore jamais égalée à l’argent. Ce rouleau compresseur écrase tout élan, toute énergie qui ne sont pas dirigés vers l’efficacité commerciale. L’esprit se meurt.

La société dite « socialiste » fait du monde qu’elle gouverne une caserne où l’on défend de penser au nom de principes abstraits.

Le rêve est défendu ici et là.

Le désordre qui règne dans la politique mondiale pousse les nations et les Etats à s’armer, à se haïr et à se battre.

Au-dessus de ce spectacle, est suspendue la destruction atomique fabriquée dans les usines des grandes puissances.

La révolte du subconscient humain, qui voudrait se sentir en sécurité, qui voudrait jouir de la vie, éclate depuis le début de ce siècle dans l’art et dans la littérature. Elle se manifeste par l’apparition de mouvements politiques de plus en plus aberrants. Le génocide entre dans les mœurs. Elle marque de son sceau les mouvements de la jeunesse : les beatniks, les hippies, la drogue.

Et, sans doute, si la société ne se transforme pas, si elle ne met pas fin à la puissance de l’argent, à la menace de destruction atomique, à l’esclavage borné pratiqué par les communistes, la révolution déferlera sur le monde et détruira tout. Sauf à trouver une idéologie, une vision nouvelle de la société, car elle risque d’être uniquement dévastatrice.

Pour moi, la seule issue salvatrice à l’impasse actuelle serait l’acceptation de la loi révélée, de la vérité de Dieu Un, de la spiritualité et de la justice de la religion mère de l’Occident.

*

Il n’y aura donc plus de Juifs en Pologne. Ce pays se blesse lui-même. Les meilleurs poètes, philosophes, scientifiques étaient des juifs.

La Pologne s’appauvrit.

Mais le sang juif est entré à jamais dans le sang de ce peuple. Il restera enjuivé.

Quels sont les détours du destin ?

Les générations se suivent, les peuples se combattent. Les individus apparaissent et périssent. L’instinct de posséder, d’accaparer, d’engloutir dirige les mouvements des êtres vivants.

Où est la place d’un sage ?

Où est la place d’un vrai Juif ?

*

Les fesses humectées du sang de la virginité luisent dans le crépuscule comme l’indice du péché. Le plaisir est égal au plaisir. C’est pourquoi les navires naviguent entre les yeux et les châssis des fenêtres lointaines. Ils apportent le froment, l’or et les duvets des caresses. Ils arrivent par les chemins, par les mers, par les cols de montagne de tous les coins de la terre. Les travées des ponts les portent sur leur dos. Un millier d’yeux les guettent dans chaque paysage. Mais la visière est fermée devant le visage du sourire. Les pauvres animaux ne peuvent pas fléchir le sort. Ils passent à gué par les couleurs des fleurs et meurent emprisonnés par le venin des étamines. Alors ils rentrent dans la somnolence.

Entre-temps un espiègle joufflu engendre les vesses-de-loup et rissole la frimousse de son sosie découpé dans un miroir. C’était vraiment un morceau friand. Pouvoir disséquer son propre corps, sauver le cœur de son altération, trier les nerfs, farfouiller dans l’estomac, entrelacer les veines, siffler dans l’œsophage, se connaître.

*

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

21/07/2016

 



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14/07/2016

 



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faugera

 

 

 

 

 

Danièle FAUGERAS

 

 

 

30/06/2016

 



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Christian Saint-Paul invite les auditeurs à lire :


Anthologie manifeste – Habiter poétiquement le monde, Frédéric Brun (conception, choix de textes et avant-propos), Poesis, mars 2016, 368 p. – 24,00 €


POESIS réunit dans cette anthologie plus de cent auteurs qui rappellent la nécessité d’« Habiter poétiquement le monde ». Cette expression, empruntée à un célèbre vers du poète allemand Hölderlin, n’a jamais cessé depuis deux cents ans d’être citée ou commentée par des écrivains, des poètes et des philosophes de tous les pays.

Voici la présentation de son concepteur Frédéric BRUN :

« Habiter poétiquement le monde. Cette phrase me revient souvent à l'esprit. Elle circule parfois dans l'air du temps grâce au poète allemand Hölderlin qui a affirmé il y a deux cents ans dans l'un de ses poèmes "Plein de mérites, mais en poète l'homme habite sur cette terre". Selon Hölderlin, l'homme habite naturellement la terre en poète. Novalis, au même siècle que lui a affirmé: "La poésie est le réel véritablement absolu. C'est le noyau de ma philosophie. Plus c'est poétique, plus c'est vrai". Dans ses livres, Novalis nous propose un voyage dans le royaume de la poésie originelle. La courte vie de cet être non seulement poète, mais aussi religieux, philosophe, et scientifique est passionnante. De nos jours, l'attitude poétique est bien absente des sujets traités par les média. La rareté de cette présence ne doit pas faire oublier pour autant sa profonde nécessité.

Plus de deux cents ans ont passé depuis la création du poème de Hölderlin. Il ne connaissait pas le matérialisme. Il connaissait la guerre mais il n'a pu imaginer les deux conflits mondiaux du vingtième siècle, ni l'univers concentrationnaire, ni les ravages de Hiroshima, ni le naufrage de notre monde nucléaire à Fukushima. Hölderlin se posait pourtant déjà la question : "Et pourquoi des poètes en temps de détresse?". Cette phrase a fait également coulé beaucoup d'encre. Une grande partie des êtres humains sur terre vivent en état de détresse en raison des inégalités économiques. L'habitat poétique exige une éthique, une manière de vivre qui ne place pas l'économique au centre de l'existence. Ceux qui cherchent le profit à tout prix pourraient partager davantage s'ils habitaient ainsi. Il faut habiter poétiquement le monde pour qu'il ne court pas sans arrêt après la croissance et retrouve l'essence de son existence. Nous ne pouvons y parvenir que quelques instants seulement, car il est bien souvent impossible dans la spirale globale de faire autrement. Il faut tenter de le faire avec le plus de réceptivité possible, en contemplant les beautés qui nous entourent, s'en nourrir, s'en inonder l'âme et les yeux en regardant plus attentivement chaque jour, le ciel, la mer, l'écume, les arbres, le sourire d'un enfant avec les yeux et l'esprit du poète. Cette attitude poétique pourrait, si nous étions plus nombreux à en prendre conscience ou à l'adopter, devenir également un acte politique et écologique afin de participer au changement du monde ».

Des nombreux commentaires suscités par cette très intéressante anthologie, retenons celui de François Xavier :

« Qu’elle est loin, si loin, perdue semble-t-il, envolée, dissipée oubliée disparue la fameuse sentence de Malraux, le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas – ou religieux ou mystique –, selon les variantes, car, en effet, jamais ô grand jamais le ministre de la Culture du Général de Gaulle ne prononça unetelle phrase. Cela provient d’une légende qui s’est construite depuis les années 1960, et obscurcit sa réelle « vision » qui réclamait un « supplément d’âme », selon l’idée de Bergson, plutôt qu’un vil retour au communautarisme (sic). En effet, l’urgence de la situation requière une prise de hauteur, autant dire une prise de risque, un lâcher-prise me glisse dans l’oreille mon ange gardien, puisque le marché financier décide de nos vies, que le politique a failli, que les militaires traînent encore les pieds pour remettre la maison en ordre, demeure, mes amis, ne demeure plus que l’utopie, la poésie en autre terme, et avec elle l’immense cortège de plaisirs qu’elle véhicule, transmet, libère… Oui, ne vous en déplaise, puisque tout s’effondre, soyons fous, dignes, et avec honneur, en souvenir de l’orchestre du Titanic, lisons, buvons, chantons, aimons-nous jusqu’au bout de la nuit, fumons notre dernière cigarette (en musique), et feu d’artifice !


Frédéric Brun y croit, lui, encore un petit peu ; il a sans doute – certainement – raison : « Il faut que l’homme habite poétiquement ce monde, qu’il cesse de courir après la croissance pour retrouver l’essence de son existence. […] Il doit tenter d’exister avec le plus de réceptivité possible, en contemplant les beautés qui nous entourent, en s’en nourrissant, s’en inondant l’âme et les yeux, en essayant chaque jour de regarder plus attentivement le ciel, la mer, l’écume, les arbres, le sourire d’un enfant, avec les yeux et l’esprit du poète. »


Lu comme cela, j’entends déjà les cyniques dire que c’est cul-cul, sortant Gombrowicz de leur chapeau, magicien de l’instant, sans l’avoir lu sans doute, mais cela fait bien dans le dîner en ville aux frais du contribuable. Alors laissons à Frédéric Brun sa candeur, car sans candeur point d’avenir. Se lever chaque matin est déjà un défi, et pas seulement pour ceux qui allument directement leur télévision pour suivre l’évolution de leur portefeuille sur Bloomberg-TV…

Car, n’oublions pas que « la poésie fut créée en même temps que le monde » (August Wilhem), ce qui lui confère une certaine maturité, pour un medium de naïfs (sic), si bien que souvent la philosophie s’invite entre les vers, faisant de la poésie « l’institutrice de l’humanité » (Schelling), rien de moins !

 

Au-delà de son évolution, des querelles entre athées et provocateurs qui ont cherché à faire évoluer son langage, la poésie demeure hors champ, comme dirait un sociologue, car « sous la poésie des textes, il y a la poésie tout court, sans forme et sans texte » (Artaud) ; une manière de dire combien sa présence est indispensable pour le bien-être de l’Homme, son équilibre, son épanouissement ; sans doute une raison pour laquelle elle est galvaudée, décriée au profit de Facebook et d’émissions de télévision débilitantes. Tant que les gens regarderont Hanouna au lieu de lire, la société continuera à s’effondrer…

Si la poésie « ne peut appartenir à aucun système d’idée » (Pierre Jean Jouve) elle offre la possibilité de « penser et se penser en images » (Reverdy). Ainsi, le crétin qui éteint enfin sa télévision recouvre par enchantement les capacités de son cerveau, puisque la poésie « ne dépasse pas l’homme. Elle le prouve » (René Ménard). Alors tout changera : un idiot de moins devant sa télévision c’est une voix de moins pour l’escroc politique qui est derrière et un mode de vie qui change, une manière de voir le monde – et donc les Autres – et d’apprécier autrement les possibles offerts. Faut-il encore savoir qu’ils existent ! Gaston Bachelard l’a écrit, pour s’ouvrir au Monde il faut donner « plus d’attention à la rêverie poétique » ! Ce que confirme Kenneth White quand il dit que le poète n’est pas mondain car il doit refuser le monde pour réintensifier son être… »

 

C’est en ressentant ce qui est poétique qu’on le connaît et qu’on le comprend.

Giacomo Leopardi, 1821

 

C’est à la fois par la poésie et à travers la poésie, […] que l’âme entrevoit les splendeurs situées derrière le tombeau.

Charles Baudelaire, 1857

 

Le monde dans un homme, tel est le poète moderne.

Max Jacob, 1922

 

L’expérience poétique est une révélation de notre condition originelle. Et cette révélation se résout en une création : celle de nous-mêmes.

Octavio Paz, 1956

 

La poésie est la fondation de l’être par la parole.

Heidegger à propos d’Hölderlin, cité par Roberto Juarroz, 1980 ».


En lisant ce livre, nous retrouvons beaucoup de passages que nous avons lus, parfois il y a longtemps, et qui ont été très judicieusement mis en exergue. C’est un travail que tout poète ou lecteur passionné de poésie a commencé à entreprendre ou aurait voulu faire, et qu’il est heureux que quelqu’un, Frédéric BRUN en l’occurrence l’ait fait pour nous. Et l’originalité vient de ces ajouts de nos contemporains comme Edgar Morin, Hubert Reeves ou Pierre Rabhi.

Un excellent outil de travail pour tous ceux qui poursuivent une réflexion sur la poésie.

*

Christian Saint-Paul signale également la parution de :

« La cimenterie » de Christophe LEVIS aux éditions Encres Vives collection Encres Blanches (couverture d’André Falsen), 6,10 € à commander à Encres Vives, 2, allée des Allobroges, 31770 Colomiers.

Nous retrouvons dans cette nouvelle publication, le style bien identifiable de Christophe Lévis. Un ton déclamatoire qui ne s’embarrasse d’aucun superflu ; pas d’adjectifs en trop, une économie de mots pour racler la langue jusqu’à l’os. Préférer l’os et sa moelle cachée à la chair. La parole est saccadée, heurtée comme si elle ne pouvait résister à un coup de gueule, mais qu’il faut simplement amener vers son chemin de vérité. Pour cela, il faut la retenir dans son élan qui pourrait être dévastateur. Il faut l’enfermer dans l’intimité d’un parler humain. Alors, Christophe Lévis innove un peu dans la forme qui est la sienne et il a recours aux parenthèses, pour assourdir la violence des mots qui jaillissent en prophéties. Les parenthèses servent aussi à l’extension des menaces par ce poète prophète à chacun et chacune :


(Si tu pars tu nous manques

Tu sais tu nous vaux

peut-être plus ou autant

qu’un contrat malicieux


Comme chacun à chacune

dans les lunes de nos cibles


Mets-toi en possession

Tu refuses ?

Tu seras puni(e)

Oui puni(e) ! )

*

Lecture d’extraits.


(Dans les décombres en scène

des nations des fredaines


Les quolibets des colibris vantards

foudroient le ciel leurs saisons

hivernales


Par delà les retards du jeu

mangent

des histoires d’acides et de rouilles

démembrés


Leur catatonie

est infâme

de lueurs

sous les salières

renversées,

les coupes de peau

brûlée)

*

(Carapace voulue

du crabe duc arable

dans les terres vertes d’ordre


L’orbe de la rose

tendue vers l’ailleurs


Frémissement de la soie

dans les froides contrées

du sel du mors de l’âne

bâté)

*

(Contritions malheureuses,

le viaduc par là passé

ne démord pas d’un brin


La recouvrance aride et l’aspic

vénéneux

capitulent face aux cent

irrésolus viatiques)

*

(Ce qui est si petit

étrange incertain


Un malaise au décor

les ombres de pluies

sadiennes


Ego démesure

Un tatouage de passage


Ce petit bout de loi

de roulis machinal)

*

L’émission est ensuite consacrée à l’invitée :

Danièle FAUGERAS qui vient présenter :

 

«  Polisseur d'étoiles » œuvre poétique complète de Federico García Lorca collection PO&PSY avec des encres de Anne Jaillette, dans une traduction nouvelle à une seule voix, la sienne, à elle, Danièle Faugeras. 1142 pages, 25 €.


Depuis longtemps cette directrice de la collection PO&PSY (avec Pascale Janot) chez éres éditeur à Toulouse, traduit les auteurs.

La traduction de l’œuvre poétique complète de LORCA fut une tâche passionnante qui l’occupa de façon discontinue dix années.

Il fallait en effet trouver la bonne condition pour restituer cette poésie une et variée... comme le poète lui-même "qui, au quotidien, se démultipliait en quatre ou cinq Federico - citadins, transfuges, cosmopolites, indolents, sensuels, tristes ou cérébraux "-, pour restituer cet "éclat pur du diamant de l'émotion" qu'il savait comme personne chercher dans une langue dont la modernité, la profondeur et la fantaisie s'accommodaient parfaitement de cette diversité.

Federico García Lorca (1898-1936) fut tout à la fois poète et dramaturge prolifique et talentueux, peintre, pianiste et compositeur.

Tous ceux qui l'on connu ont vu dans le poète un être génial. "Son œuvre maîtresse, c'était lui", a dit Buñuel, qui fut de ses amis comme maints autres créateurs : Salvador Dalí, Rafael Alberti, Manuel de Falla...

Son œuvre, profondément ancrée dans les paysages naturels et humains de son enfance, tout imprégnés de culture andalouse, et néanmoins en perpétuelle recherche, comme en témoigne l’implication du poète dans le mouvement d’avant-garde connu comme « génération de 27 », est une des expressions littéraires déterminantes du 20e siècle.

Il fallait une lecture à une seule voix pour tenter de restituer la richesse thématique et stylistique de cette écriture multiple et une, où se conjuguent modernité, profondeur et fantaisie.

C'est ce que Danièle FAUGERAS s'est employée à faire avec cette première version française de l'intégralité de l’œuvre versifiée de Federico García Lorca.

Federico García Lorca, né à Fuente Vaqueros, près de Grenade en 1898, est l’auteur d’une œuvre inachevée du fait de sa mort tragique, mais sur laquelle le temps n’a pas de prise. Il écrit des poèmes de façon ininterrompue, depuis ses premiers recueils de jeunesse : Livre de poèmes, Chansons (1920-1922) jusqu’à Poète à New-York (1929-1930, publié en 1940), en passant par le très célèbre Romancero gitan (1927).

Son engagement pour la cause de l’art dramatique, pendant le bref épisode de la République espagnole (1930-36) produira une œuvre dramatique originale couronnée par sa trilogie rurale : Noces de sang, Yerma, La Maison de Bernarda Alba.

La guerre civile de 1936 lui sera fatale : en août, il est abattu par des antirépublicains et son corps est jeté dans une fosse commune à Víznar.

Il faudra attendre la mort de Franco, en 1975, pour que soit levé l’interdit de parole sur l’œuvre et la mort de Federico García Lorca.

Lors de l’entretien avec Saint-Paul, Danièle FAUGERAS précise sa démarche. Traductrice, poète, elle avait découvert LORCA au lycée à Paris grâce à sa professeure d’espagnol Melle Bermejo (aujourd’hui disparue) qui affectionnait particulièrement les poètes contemporains espagnols en un temps où la barbarie qui a valu la mort à GARCIA LORCA sévissait encore en Espagne.

En 2006, l’œuvre de Federico GARCIA LORCA est passée dans le domaine public. C’est alors que Danièle FAUGERAS a voulu réaliser ce souhait de traduire en français la totalité de l’œuvre poétique du poète assassiné. Il fallait donner une perception d’ensemble de la totalité de cette œuvre à la fois unique dans son corpus et exceptionnellement variée. En effet, LORCA a exploré les possibilités de la langue à toutes les époques de son parcours poétique.

Alors que la parole de LORCA était interdite pendant la dictature franquiste, le travail de diffusion et de conservation de l’œuvre a toujours été fait par les éditeurs d’Amérique latine (Argentine et Brésil en particulier). Ce qui permettait à la plupart des foyers espagnols de posséder les livres écrits par LORCA.

Le génie du poète a été d’allier les choses les plus disparates et les plus contrastées. C’était ancré dans la tradition d’une Andalousie, très mal en point à son époque, mais vivante. LORCA était l’incarnation de l’avant-garde tout en étant un des meilleurs connaisseurs de la tradition andalouse. Danièle FAUGERAS a recherché toutes les références des comptines espagnoles, européennes, d’Amérique du Sud, andalouses, avec lesquelles il utilise des rappels et fait des allusions dans ses poèmes. Il a fallu recouper tous ces éléments là. Les annotations du livre « Polisseur d’étoiles » permettent d’obtenir toutes explications sur le texte. C’est un grand travail pédagogique. Pourtant, révèle Danièle FAUGERAS, la volonté était de privilégier surtout les textes et d’inviter le lecteur à se faire lui-même son sentiment sur ces textes. Mais, malgré tout, il fallait bien expliquer certaines choses. J’ai voulu aussi, poursuit la traductrice, attirer l’attention sur des travaux récents sur LORCA qui apportent un éclairage très neuf.

Saint-Paul évoque en citant Armand Guibert et Louis Parrot, la multiplicité des talents de LORCA musicien, peintre, poète, dramaturge, à qui il ne déplaisait pas de laisser croire à son origine gitane. La musique, la poésie ne sont qu’un seul moyen d’exprimer la pauvreté et la beauté des terres andalouses dont l’unité est faite de contrastes. Comme il y a plusieurs Espagne, il y a plusieurs Andalousie. Pour illustrer à la perfection ce sentiment si fort chez LORCA, Danièle FAUGERAS lit « Village » qui définit si bien l’Andalousie.


Village


Entre toi et toi va

le haut fleuve du ciel.



Sur les vieux acacias

dorment des oiseaux errants.


Et le clocher sabs cloches

(sainte Lucie de pierre)

s’ancre dans la dure terre.

*

LORCA est poly forme dans la poésie. En 2011, Po&Psy ont publié « Un grenier d’étoiles », poèmes les plus brefs et les moins connus de sa période de jeunesse. Mais il utilise aussi les formes longues, lyriques comme pour son ode à Salvador Dali, ou même classiques comme les sonnets, qui sont traduits en français avec les rimes.

On écoute Vicente PRADAL dans « Gacela de l’amor improvisto ».

En écho, Danièle FAUGERAS lit la traduction française :


Première Gacela de l’amour imprévu


Personne ne comprenait le parfum

de l’obscur magnolia de ton ventre.

Personne ne savait que tu martyrisais

un colibri d’amour entre tes dents.


Mille petits chevaux de Perse dormaient

sur le place baignée de lune de ton front,

tandis que moi j’enlaçais, quatre nuits

durant, ta taille, ennemie de la neige.


Entre jasmins et craie, ton regard

était une pâle gerbe de semences.

Moi, dedans mon cœur je cherchai pour toi

les lettres d’ivoire qui disent toujours.


Toujours, toujours : jardin de ma souffrance,

ton corps qui me fuira toujours, le sang

de tes veines en ma bouche, ta bouche

à présent sans lumière pour ma mort.

*

Lecture par Danièle FAUGERAS de sonnets, d’extraits du romancero, de poèmes à New York.

*

LORCA avait la prémonition de son destin. Il attrapait le monde dans sa réalité immédiate.

Son destin n’a rien d’étonnant. Il ne pouvait vivre dans le monde qui se préparait alors. Quand il a quitté Madrid pour rejoindre Grenade qui aurait pu être un refuge, il était déjà persuadé d’aller au rendez-vous de la mort. N’était-ce pas, s’interroge Danièle FAUGERAS, un sordide règlement de comptes par des gens qui appartenaient à la milice ? Une des personnes à l’origine de sa mort s’était vantée d’avoir privé sa famille de son petit génie. Le franquisme a favorisé les pulsions de cette nature à s’exprimer.

Mais LORCA a eu le temps de créer une œuvre ! Son théâtre est toujours joué dans le monde entier. Il appartient à la culture de l’humanité toute entière. Ses écrits ne vieilliront pas. Ils sont universels. Sous le temps très court de la République espagnole, il a fait connaître le théâtre espagnol jusqu’au fin fond des villages.


Beaucoup de ses poèmes sont adressés à quelqu’un. Ce sont des poèmes de circonstance ; les dédicaces sont scrupuleusement retranscrites. Et ce sont des poèmes intemporels ! Il introduit avec une habileté géniale des éléments de l’enfance, la sienne, celle des autres, l’enfance de l’Andalousie.

La traduction de toute l’œuvre poétique de LORCA ne fut jamais ennuyeuse, se plait à préciser Danièle FAUGERAS. La passion est restée intacte pendant les dix années de ce travail, car elle avait toujours la curiosité de découvrir où le vers allait l’amener. J’ai essayé à chaque fois de rendre au poème, dans sa forme changeante, son parti-pris, se réjouit la traductrice.


Lecture d’extraits du livre.

*

MONDE


Angle éternel,

la terre et le ciel.

Avec bissectrice de vent.


Angle immense,

le chemin droit.

Avec bissectrice de désir.


Les parallèles se rencontrent

dans le baiser.

Ô cœur

sans écho !


En toi commence et finit

l’univers.

*

PAYS

Jets d’eau des rêves

sans eaux

et sans fontaines !


On les voit du coin

de l’œil, jamais face

à face.


Comme toutes les choses

idéales, ils balancent

sur les marges pures

de la Mort.

*

ADIEUX

Je me dirai adieu

au carrefour

pour m'engager sur le chemin

de mon âme.


Réveillant souvenirs

et mauvais moments

j’arriverai au petit verger

de ma chanson blanche

et me mettrai à trembler comme

l’étoile du matin

*

ET ENSUITE

Les labyrinthes

que crée le temps

se dissipent.


(Il ne reste que

le désert.)


Le cœur,

source du désir,

se dissipe.

(Il ne reste que

le désert.)


L’illusion de l’aurore

et des baisers

se dissipent.


Il ne reste que

le désert.

Un onduleux

désert.

*

Élégie du silence

Juillet 1920


Silence, où mènes-tu

Ton cristal tout embué

De rires, de paroles

Et des sanglots de l’arbre ?

Comment laves-tu, silence,

La rosée des chansons

Et les taches sonores

Que les mers lointaines

Laissent sur la blancheur

Sereine de ta cape ?

Qui ferme tes blessures

Quand au-dessus des champs

Quelque vieille noria

Plante son dard indolent

Dans ton cristal immense ?

Où vas-tu si te blessent

Les cloches au couchant

Et troublent ton eau dormante

Les volées de couplets

Et le grand bruit doré

Qui tombe en sanglotant

Sur les monts azurés ?

L’air coupant de l’hiver

Met ton azur en pièces,

Et tes haies vives se brisent

Sous la plainte retenue

D’une froide fontaine.

Où que tu poses tes mains,

Tu trouves l’épine du rire

Ou bien le brûlant coup

De corne de la passion.

Si tu vas vers les astres,

Le bourdon solennel

Des oiseaux de l’azur

Rompt le bel équilibre

De ton crâne caché.

Et toi qui fuis le son

Tu es le son lui-même,

Fantôme d’harmonie,

Fumée de cri et chant.

Tu t’en viens pour nous dire