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James Sacre

 

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 Jeanne Roux

 

 

 

 


 

 

 

James SACRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 24/03/2016




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Georges Cathalo

 

 

16/06/2016

 



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Gérard Zuchetto

 

 

 09/06/2016




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Gérard Zuchetto

 

 02/06/2016




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 26/05/2016




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Rebecca-Behar.

 

 

 

 19/05/2016




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Monique Lise Cohen

 

 

 

 

 12/05/2016




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Monique Lise Cohen

Les Juifs ont-ils du cœur ? Une intime extériorité

Éditions Orizons, 2016

Radio Occitanie,

émission de Christian Saint Paul et Claude Bretin,

Les poètes

jeudi 12 mai 2016


Ce livre vient au terme d’une longue histoire. Il est la suite d’un doctorat de lettres écrit sous la direction d’Henri Meschonnic, et qui fut soutenu en 1989 à l’Université de Paris VIII. Le titre de cette recherche était : Le thème de l’émancipation des Juifs, Archéologie de l’antisémitisme. La soutenance se déroula au commencement des célébrations du Bicentenaire de la Révolution française, et le livre issu de ce doctorat - Les Juifs ont-ils du cœur ? Précédé d’un texte d’Henri Meschonnnic, « Entre nature et histoire : les Juifs » - parut en 1992 aux éditions Vent Terral, toujours pendant cette période de commémorations.


Le doctorat et le livre suscitèrent une profonde incompréhension. Comment critiquer la philosophie des Lumières en pleine commémoration de la Révolution française ? Les Lumières et la Révolution n’étaient-elles pas venues pour « écraser l’infâme », comme disait Voltaire, et laisser grandir la liberté, l’égalité et la fraternité ? On reprocha à ce livre d’être contre les Droits de l’homme et pour le droit à la différence, à la façon de ce qu’on appelait à l’époque « la nouvelle droite ».


Mais le livre ne parle pas de ces questions. Il explique que « la religion du cœur » des Lumières célébrée par Diderot, Rousseau et Kant refuse l’écriture à l’infini des Juifs, parce qu’elle refuse toute écriture et toute littérature, parce qu’elle est une gnose. Et les écrivains des Lumière, sur ce constat d’un excès de l’écriture juive, disent qu’il vaudrait mieux qu’il n’y ait plus de Juifs sur terre. À cause de leur écriture. Cette analyse découle d’une lecture attentive des philosophes et écrivains des Lumières. Henri Meschonnic considéra ce travail de thèse comme une véritable recherche philologique.


Cette recherche n’est pas un rejet des Lumières, ni de la Révolution française, ni des Droits de l’homme. Mais l’approche d’un problème précis, « la religion du cœur » qui, sans être « un détail » de l’histoire, imprègne d’une hostilité gnostique à la Bible et à tout écriture les avancées de l’esprit, de l’histoire et de la littérature. Jusqu’à obscurcir la lecture des grands textes de la tradition, et particulièrement la Bible.

Or la Bible - Bible hébraïque et Nouveau Testament - dénonce très explicitement le chemin du cœur.


Que faire de ce double héritage : les lumières de l’esprit et la tradition biblique ?


Peut-être faudrait-il repenser notre tâche, à la manière dont en parlait Léo Strauss dans ses études sur Maïmonide ? La foi chrétienne maîtresse en Occident s’était développée loin des Lumières, et les Lumières avaient voulu bannir la foi au nom de la clarté rationnelle de l’esprit. Il faudrait aujourd’hui penser la foi et les Lumières en même temps, ce qu’avait fait en son temps Moïse Maïmonide. Et restaurer une pensée-parole prophétique, contre les chemins du cœur qui ont aboli ensemble la foi, la loi et les Lumières.

Ce chemin passe par l’écoute renouvelée de l’appel biblique à la circoncision du cœur. Une « intime extériorité » qui serait une réponse à cette question étrange : Les Juifs ont-ils du cœur ?


Quelle est la problématique du livre de Monique Lise Cohen ?

 

L’invitation à suivre son cœur apparaît aujourd’hui dans tous les discours, depuis le plus kitch jusqu’aux envolées sociales, politiques et historiques. Elle s’était déployée, à l’époque de la philosophie des Lumières, autour du projet d’une religion universelle et sans texte, que les Encyclopédistes et les Philosophes, Diderot, Rousseau et Kant, appelèrent du nom de « religion naturelle » ou « religion du cœur ».

Dans toutes les descriptions et analyses de cette religion pour l’humanité émancipée et régénérée, chez Diderot, Rousseau et Kant, le judaïsme apparaît comme l’anti-modèle, et les Juifs comme porteurs de nombreuses tares devant être éliminées grâce à une « régénération ».


Or la Bible (Bible hébraïque et Nouveau Testament) nous enseigne, à l’inverse, que le cœur de l’homme n’est pas bon, qu’il est ambivalent et que son penchant doit être corrigé. Et cette correction porte le nom de « circoncision du cœur »

Le principal reproche fait aux Juifs par les Lumières est celui d’un foisonnement littéraire qui obscurcit la bonne foi et entraine dans son sillage toutes les accusations antijuives et antisémites connues dans l’histoire.

Car le chemin du cœur serait celui de la transparence immédiate hors texte et hors langue. Un laisser-faire-laisser-passer où s’abolit le devoir être mais aussi le temps de la lecture lente, difficile et créative. Où nous reconnaissons les attaques contre l’écriture qu’avait dévoilées Jacques Derrida dans ses premières œuvres.

Comme l’écrivait Rousseau dans une lettre à Vernès : « La Bible est le plus sublime de tous les livres... mais enfin c’est un livre... ce n’est point sur quelques feuilles éparses qu’il faut aller chercher la loi de Dieu, mais dans le cœur de l’homme où sa main daigna l’écrire. »

Le judaïsme serait l’anti-modèle de la religion du cœur des Lumières. Le refus de l’écriture se grossit du discours antisémite et de façon général anti-biblique.


Ce chemin du cœur ira en s’approfondissant dans l’histoire européenne jusqu’à faire du cœur, en l’absence des grands idéologies, religions et traditions qui ont forgé cette histoire, le lieu stable d’une divinisation de l’homme.

Alors, nous rencontrons, pour notre temps, Heidegger qui affirme, comme les Lumières, que ce qui est stable et ferme en l’homme est le cœur, identifié au sacré et plus ancien que les dieux.

Comment entendre ces résonances qui lient, au nom du cœur, les Lumières et Heidegger ?


Que s’est-il passé entre le cœur des Lumières et le cœur selon Heidegger ? Le mouvement qui emporte le cœur va se muer en une auto-divinisation de l’homme qui n’a plus de comptes à rendre et qui reste seul dans son autosuffisance. Avec Heidegger, cette divinisation est achevée puisque la question de Dieu est effacée. Reste le cœur ou le sacré plus ancien que les dieux.


C’est un long parcours à travers le texte biblique qui pourrait nous éclairer. La Bible enseigne que le cœur n’est pas bon, qu’il est malade et plein de détours. Et qu’il doit être circoncis. Quelle est la signification de cette étrange opération à laquelle Henri Meschonnic avait donné le nom d’une « intime extériorité » ?


Un parcours biblique peut nous éclairer sur ces questions


Depuis la Philosophie des Lumières, l’Occident laisse croire en la bonté du cœur


« La Bible est le plus sublime de tous les livres... mais enfin c’est un livre... ce n’est point sur quelques feuilles éparses qu’il faut aller chercher la loi de Dieu, mais dans le cœur de l’homme où sa main daigna l’écrire. »

Jean-Jacques Rousseau (Lettre à Vernes)



Les textes du Nouveau Testament évoquent la malignité du cœur en se référant à la loi de Moïse



« Car c’est du dedans, c’est du cœur des hommes que sortent les mauvaises pensées, débauches, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, ruse, dérèglement, regard envieux, calomnie, orgueil, déraison. Toutes ces vilenies sortent du dedans et rendent l’homme impur. »

Évangile de Marc (7, 21-23)


« Ce que j’enseigne ne vient pas de moi mais de Celui qui m’a envoyé. Si quelqu’un veut faire sa volonté, il connaîtra au sujet de ce que j’enseigne si cela vient de Dieu ou bien si moi je parle en tirant cela de mon propre cœur. Celui qui parle en tirant ce qu’il enseigne de son propre cœur recherche sa propre gloire, mais celui qui recherche la gloire de celui qui l’a envoyé, celui-là est véridique et il n’y a pas d’injustice en lui. Est-ce que Moïse ne vous a pas donné l’instruction et la norme ? »

Évangile de Jean (7, 16-19)


On traduit en général « de mon propre chef » ce que laisse penser le texte grec des Évangiles, mais Claude Tresmontant propose cette traduction « de mon propre cœur », à partir d’une rétroversion hébraïque évidente. Nous lisons en Nombres (16, 28) : « Alors Moïse dit : Par cela vous reconnaîtrez qui est l’Éternel qui m’a donné mission d’accomplir toutes ces choses, et que ce n’est pas de mon propre cœur (en hébreu : ki lo milibi). »

Cette expression hébraïque a été traduite dans la Bible des Septante : « oti ouk ap emautou » = « en venant de moi-même »

Or c’est la même formule que l’on retrouve dans le grec de l’Évangile de Jean : « poteron ek tou teou estin e ego ap emautou lalo. »

Il paraît ainsi évident que le grec « de moi-même » ou « de mon propre chef » traduit l’hébreu « de mon propre cœur ».



Quelle est la loi de Moïse concernant le cœur ?



« Parle aux enfant d’Israël et dis-leur de se faire des franges aux ailes de leurs vêtements dans toutes les générations et d’ajouter à la frange de chaque coin un cordon d’azur. Cela formera pour vous des franges, vous les regarderez et vous vous rappellerez tous les commandements de l’Éternel, afin que vous les exécutiez et ne vous égariez pas à la suite de votre cœur et de vos yeux qui vous entraînent à l’infidélité. »

Nombres (15, 39)


Le Livre des 613 commandements, Sefer Ha’hinou’h, classe ce commandement dans la rubrique « sorcellerie, relations avec les idolâtres » et précise que le penchant des yeux conduit à l’impudicité et le penchant du cœur à l’apostasie.



Le cœur de l’homme



« L’Éternel vit que les méfaits de l’homme se multipliaient sur la terre, et que le produit des pensées de son cœur était uniquement, constamment mauvais ; et l’Éternel se ravisa d’avoir créé l’homme sur la terre, et il s’affligea vers son cœur. Et l’Éternel dit : J’effacerai l’homme que j’ai créé de dessus la face de la terre ; depuis l’homme jusqu’à la bête, jusqu’au reptile, jusqu’à l’oiseau du ciel, car je regrette de les avoir faits. Mais Noé trouva grâce aux yeux de l’Éternel. »

Genèse (6, 5)



Que faire de son cœur?



« L’Éternel dit à son cœur » (Genèse 8, 21).

Les scélérats sont prisonniers de leur cœur. Ainsi « l’insensé dit dans son cœur » (Ps. 14, 1), « Esaü dit dans son cœur »(Genèse 27, 41), « Jéroboam dit dans son cœur » (I Rois 12, 26), « Aman dit dans son cœur » (Esther 6, 6). Par contre les justes disposent de leur cœur. Ainsi « Hana parlait à son cœur » (I Samuel 1, 13), « David dit à son cœur » (ibid. 27, 1), « Daniel imposa à son cœur » (Daniel 1, 8), « L’Éternel dit à son cœur »...

Midrach Rabba (Éditions Verdier, page 356)



Aimer Dieu avec tout son cœur


« Tu aimeras l’Éternel ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et avec tout ton pouvoir. »

Deutéronome (6, 5)


Rachi commente ainsi ce verset : « De tout ton cœur (levavekha, avec deux v (beit) et non levakha) : avec tes deux penchants (= le penchant du bien et le penchant du mal). Autre explication : que ton cœur ne soit pas divisé à l’égard de Dieu. »



La circoncision du cœur


« Le Juif ce n’est pas celui qui en a les apparences ; et la circoncision, ce n’est pas celle qui est apparente dans la chair. Mais le Juif, c’est celui qui l’est intérieurement ; et la circoncision, c’est celle du cœur, selon l’esprit et non selon la lettre. La louange de ce Juif ne vient pas des hommes, mais de Dieu. »

Epître aux Romains (2, 28-29)


« Vous circoncirez donc le prépuce de votre cœur et vous ne raidirez plus votre nuque. Car le Seigneur votre Dieu est le Dieu des dieux et le Seigneur des seigneurs, le Dieu grand puissant et redoutable, qui ne fait acception de personne ; il est incorruptible. » Deutéronome (10, 16-17)


« Le Seigneur ton Dieu circoncira ton cœur et le cœur de ta descendance, afin que tu aimes le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme, pour que tu vives. »

Deutéronome (30,6)




 


 

 

 

Jacques ARLET

 

 

 

 5/05/2016




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photo Louis Monier

 

Roland NADAUS

 

 

 

 

 28/04/2016




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Roland NADAUS 
ses publications récentes :
voir doc1
 
voir doc2   



Inauguration de la Maison de la Poésie à Saint-Quentin en Yvelines
par Jean Rousselot et Roland Nadaus



photo Louis Monier

 

Roland NADAUS

 

   

 

 

 


 

 

 

jean michel tartayre

 

 

 

 

 

 21/04/2016




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JEAN-MICHEL TARTAYRE 

                          VERS L’ÉTÉ suivi de FRACTIONS DU JOUR

La simplicité apparente de ces courts poèmes, sobres et suggestifs, 

peut faire écho à la sensibilité de chacun. 

C’est une poésie du quotidien fine et subtile. 

Elle établit des correspondances entre des sensations, des lieux, 

des moments, des atmosphères, 

dans un style épuré et impressionniste. 

Sa musique, très contemporaine, peut nous accompagner longtemps.

La lumière dans les arbres,

Leurs mouvements par elle projetés –

Reflets d’une eau qui danse

Et se perd dans le cristallin.

Tel qu’absorbant

Chaque pulsation du bleu.

Né à Toulouse, libraire puis professeur de lettres modernes, 

Jean-Michel Tartayre a déjà publié 

une trentaine de recueils de poésie 

et collabore à de nombreuses revues littéraires.

13 €                                                     ISBN 978-2-911241-92-5

voir couverture

Une émission sera consacrée à ce livre et à cet auteur







 

   

 

 

 


 

 

 

 

Brigitte Maillard

 

 

 

 

 14/04/2016




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 07/04/2016




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Christian Saint-Paul revient sur la parution du dernier livre de Marcel MIGOZZI : « Des jours en s’en allant » aux éditions Pietra , 75 pages, 12 € qui a fait l’objet la semaine précédente d’un commentaire. Répondant à une des nombreuses réactions suscitées par ce poète suivi par un large public, Saint-Paul faisait valoir que : « ce n'est pas le côté "lamento" que je retiens chez Marcel Migozzi, mais l'ellipse de sa parole ; son trobar réussi, son économie de mots, la fulgurance avec laquelle il touche sa cible, la crudité de la réflexion. Et puis, il se désespère depuis si longtemps, qu'on finit par ne plus y croire. Et bien sûr, on aura tort. L'inévitable surgira à coup sûr. Et le poète, comme toujours, aura eu raison. Dans la vie, c'est quelqu'un d'une grande tendresse. »

Lecture d’extraits

On s’approche d’un corps comme d’un sanctuaire.

La porte donne chambre tremble.


La chair la blanche le bouquet, on était jeunes,

On avait l’une sous la main

Lisse sous le torrent du corps,

L’autre fourrée dans les paumes, la neige.


Ah mange-moi

La chair tuméfiée sous le désir à cru.

Tu aimes ?

Avant le dernier coup de foudre avant

Qu’il ne s’éteigne outre-chevet.


Plus tard, viendront les souvenirs

De ces dimanches à corps brûlants,

Les lèvres comme des pétales dans

L’eau claire de l’adieu.

*

 

Marcel MIGOZZI vient de publier un nouveau recueil aux éditions Alcyone, (collection Surya) Ruralités, qui est une petite merveille.

www.editionsalcyone.fr

Marcel Migozzi est né en 1936 à Toulon dans une famille ouvrière d’origine Corse. Il vit depuis 1956 au Cannet des Maures (Var).

Lauréat du Prix Jean-Malrieu en 1985, du Prix Antonin-Artaud en 1995, du Prix des Charmettes/Jean-Jacques Rousseau en 2007, il a publié de nombreux ouvrages de poésie chez différents éditeurs - en France et à l’étranger -, collaboré à plusieurs revues, ouvrages collectifs, anthologies et livres d’artistes.

Il aime une poésie lisible, incarnée, en souci du monde quotidien.

Pour vous procurer le livre de Marcel Migozzi, envoyez un courriel à l'adresse suivante : editionsalcyone@yahoo.fr

Bien entendu l’émission « les poètes » s’attardera sur cette dernière publication.

*

Christian Saint-Paul reçoit le poète, romancier Francis PORNON.

Il a obtenu en 2014 le prix de poésie des Gourmets de Lettres sous l’égide de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse pour « Chant Général » èd. Encres Vives, un long poème épique à la gloire du rude pays des Corbières. Une émission de radio avait été consacrée à cet ouvrage.

Après des études de philosophie, Francis Pornon a bourlingué dans le monde et exercé divers métiers, dont celui d’enseignant.
Il réside actuellement à Toulouse.
Auteur de romans historiques, d’essais, de poèmes, de reportages ou carnets de route, de pièces de théâtre et de chansons, il publie également des nouvelles.

Ce soir il vient entretenir les auditeurs de son dernier livre :
« Les dames et les aventures du troubadour Raimon de Miraval » qui est son premier roman publié aux éditions TDO, 355 pages, 18 €.


Avec ce roman historique, qui se lit d’une traite, Francis PORNON demeure dans le monde bien connu pour lui, de la poésie. Celle, universellement louée, des troubadours.

Pour bien situer cette époque florissante et son cortège de chefs d’œuvres, il faut remonter l’histoire de notre Occitanie.

Le mieux est de se référer à Francis PORNON lui-même, dans un article paru en 2013 dans les pages du journal L’Humanité :

« Vers Muret, 
près de Toulouse, 
un sentiment d’étrangeté 
surprend le visiteur. 
D’où viennent l’« acceïn » des gens, leur dérision envers l’Église, 
celle envers 
les Parisiens ? 
Et cette attraction 
pour Barcelone 
et la Catalogne ? Regardons quelques siècles en arrière…

Nous sommes en l’an 1213. En plein Moyen Âge. Les chevaliers passent leur temps à s’armer et à se barder de fer pour se battre, tandis que les seigneurs enferment leurs femmes dans leurs châteaux forts. Le Sud est peuplé, prospère, souvent cultivé. En pays de droit écrit où tout est occasion de rédiger et de signer contrats, mariages, successions, etc., on cohabite avec les juifs, côtoie ou fréquente les « bons hommes » cathares. Le vent nouveau de la poésie courtoise souffle de ce Sud jusqu’en Angleterre et en Allemagne, secouant l’idéologie et les pratiques des cours. Les troubadours écrivent en occitan, la langue commune à la moitié sud de la future France et au nord de l’Espagne.

Or, voici que depuis des années (1209), la région allant de l’Agenais au Languedoc est dévastée par une croisade prêchée par le pape. Une armée est venue du Nord, envoyée soi-disant contre les cathares. Chevaliers et seigneurs en quête

d’« indulgences » papales, ainsi que routiers et ribauds en mal de rapines, parcourent les terres, accaparent les châteaux, pillent, mutilent et tuent. Béziers est prise et incendiée, ses habitants violés et massacrés. S’ensuivent les prises de Carcassonne et de bien d’autres places et villes, presque toujours accompagnées de massacres et de bûchers.

Le chef croisé Simon de Montfort se voit attribuer le vicomté de Carcassonne et brigue la conquête de Toulouse et de toute la région. Après maintes tergiversations et péripéties, Raymond VI (dit Raimon le Vieux) vient d’abdiquer pour son fils, Raimon VII, comte de Toulouse, afin d’obtenir l’arrêt de la croisade. En vain. Père et fils veulent alors, avec Pedro II, le roi d’Aragon, comte de Barcelone et seigneur de Montpellier, mettre un coup d’arrêt au fléau.

Ce roi sudiste serait sensible aux jupons. Les mariages des puissants s’effectuent pour raison d’État, afin de sceller alliances et pouvoirs, et la fidélité n’est pas matrimoniale, même pour les dames, puisque l’amour troubadouresque est adultère. Passion raffinée en plein temps brutal, il promeut le culte de la dame. Raimon de Miraval adresse à Pedro II des chansons l’invitant à défendre ses vassaux et sa gloire… et aussi vantant la beauté et la valeur d’Alazaïs de Boissezon, dame de Lombers (Tarn). Le roi arrive avec son armée…

Soutenus par une résistance populaire citadine, ainsi que par la milice levée par les capitouls (représentants communaux toulousains), avec les seigneurs de la région, les deux Raimon et Pedro décident d’attirer le chef des croisés sur les rives de la Garonne devant la ville de Muret, non loin de Toulouse, le 11 septembre. Simon de Montfort accourt défendre la place. Mais les alliés provoquent la bataille en campagne. Alors se manifestent la furie et l’art guerriers de Montfort et les divisions du camp sudiste. Contrordres entre corps et défection de la milice font que, malgré leur supériorité numérique, les sudistes ne résistent pas aux guerriers du Nord, le 12 septembre. Les chevaliers de Montfort reconnaissent le roi qui s’est démasqué par défi et le tuent. C’est alors la débandade et un massacre des Toulousains et des Catalans.

On dit que les morts fleurissent alors de rouge les prairies et que, le lendemain, la Garonne va charrier des cadavres traversant Toulouse. Le comte Raimon le Jeune fuit dans ses possessions provençales de Saint-Gilles et son père en Catalogne. Par la suite, le Sud ne se couchera pourtant pas tout de suite et, avec les faidits (bannis) et les deux Raimon, se battra encore des décennies durant contre les accapareurs de Montfort. Ce dernier trouvera la mort au cours d’un siège de Toulouse que lèvera son fils. Et ce n’est que plus tard, à la faveur d’un mariage, que le pays se ralliera au roi de France. Au terme d’une croisade qu’on oublie d’enseigner à l’école : génocide avec son cortège d’horreurs et d’éliminations, mais aussi désastre pour une civilisation, sa langue et sa culture et grande perte pour l’humanité.

Cela n’empêchera pas les poèmes des troubadours de traverser les siècles jusqu’aux bibliothèques du début du troisième millénaire. Ainsi que le conte la Chanson de la croisade albigeoise (traduction Henri Gougaud, éd. Livre de poche.) : « Oui, ce fut un malheur pour la race des hommes./La fleur d’or de l’honneur fut en ce lieu brisée/Et le monde chrétien souillé de honte ignoble. »

*

Avec « Les dames et les aventures du troubadour RAIMON DE MIRAVAL »,

nous sommes aux XIIe et XIIIe siècles, durant la « première renaissance » européenne des lettres et de l’amour.
Raimon de Miraval, poète itinérant, exerce son art à la cour des plus illustres personnages de l’époque : vicomtes Trencavel, comtes de Toulouse, rois d’Aragon… Pour ce troubadour, un des premiers amoureux modernes, la quête de la Dame prime sur tout. Au détour d’une rencontre ou d’un fastueux repas ou bien confronté à une impitoyable croisade, il fréquente des femmes d’exception qui découvrent en ce temps-là leurs droits et pouvoirs : Azalaïs de Toulouse, Ermengarda de Castres, « Loba » (la Louve), Leonor d’Aragon… Porté par l’inspiration et le désir de Raimon, l’auteur entraîne le lecteur en chevauchées vers Carcassonne et Castres, Toulouse et Narbonne et même Barcelone et l’Aragon, faisant ainsi revivre la grande richesse de l’Histoire occitane et européenne d’alors. »


Ce livre de Francis PORNON EST un roman historique sur la vie de Raimon de Miraval, troubadour et chantre de l’Occitanie médiévale au carrefour des XIIe et XIIIe siècles.
Il a laissé pour la postérité plus d’une quarantaine de poèmes, presque tous dédiés à l’amour et à ses questions.
Raimon de Miraval, durant ses pérégrinations amoureuses, nous invite dans l’intimité des cours royales les plus prestigieuses de l’époque : Carcassonne, Toulouse, Barcelone, l’Aragon...Le troubadour se mue en témoin de l’Histoire, des grands bouleversements et des atmosphères de son temps.
Un personnage historique trop peu mis en lumière : seul
Le roman du troubadour Raimon de Miraval (René Nelli, Albin Michel, 1986), et quelques études scientifiques, ont retracé la vie exceptionnelle de ce troubadour, tellement emblématique de la fin’amor.
Raimon de Miraval, grand amoureux et poète auteur de chansons aux dames qu’il aima, vécut des aventures avec des femmes qui découvraient leurs droits et pouvoirs, parmi lesquelles Ermengarda de Castres et Leonor d’Aragon.
Ce roman est une histoire d’amours où, chez certaines comme « Loba » (la Louve), on pourrait deviner déjà les libertines d’aujourd’hui.
Le troubadour conte ses aventures et ses chevauchées vers Carcassone et Castres, Toulouse et Narbonne et même Barcelone et l’Aragon.
On y rencontre des troubadours en langue d’Oc et aussi maints personnages célèbres comme les vicomtes Trencavel, les comtes Raimon de Toulouse et les rois d’Aragon, comtes de Barcelone.

Au cours de l’entretien avec Saint-Paul, Francis PORNON retrace non seulement la vie étonnante de ce troubadour, mais aussi par ce biais, l’apport de cette culture littéraire occitane à la civilisation en particulier en Europe. C’est une vision novatrice de la femme et de l’amour qui est initiée par les troubadours. La femme, n’est plus une personne « utilitaire » par l’alliance qu’elle occasionne, mais une personne centrale, qui existe pour elle-même et à laquelle l’élu se soumet avec délectation.

C’est une vraie révolution de la conception féminine. La force brutale, virile, n’est plus le seul objet d’admiration pour la femme. L’exploit du chevalier bravant les dangers est remplacé par l’exploit de l’aspirant amant qui doit aussi braver des dangers, celui du mari par exemple, mais qui doit surtout réussi dans son art du trobar. Faire des poèmes, les chanter et plaire.

L’entretien est entrecoupé de lecture d’extraits du livre par l’auteur.

*

Maintenant, me voici enfin dans la paix et la tranquillité de l’ombre, par-delà la montagne lumineuse. Il me fallut du temps pour jouir de la quiétude après le tumulte des batailles et des déroutes. Et cependant soufflent dans ma tête quatre vents chargés de tant de parfums féminins, tant de senteurs agrestes, tant d’arômes de cités merveilleuses, tant de souvenirs d’aventures et de voyages !

Et se pressent en ma bouche chansons mélodieuses et rythmées, images de chevauchées par forêts et garrigues, échos de castels pleins d’histoires, scènes de cours recélant des intrigues. Et encore, et surtout, flambent en mon cœur tellement de caresses de dames et tellement de passion d’elles que j’aime à en faire récit.

« D’Amor es totz mos cossiriers… »

D’Amour est toute ma pensée :

Je ne me soucie que d’Amour…

Ce début d’une de mes chansons, écrite il y a déjà longtemps, je ne puis en renier un seul mot, après tout le trajet accompli. Je ne sais ce qui me reste encore à vivre ni si cela me réserve toujours l’amour.

Mais je sais que les mots et les faits de passion amoureuse sont ma seule richesse. L’amour est ce goût sans quoi la vie ne serait qu’une potion amère ou du moins un très fade brouet, alors qu’il est en fait un festin magnifique et délicieux.

*

Ses lèvres rougies et caressantes énoncèrent alors que la jalousie n’a de raison d’être en fin’amor que pour l’amant ou l’amante trahie. Une chose est la blessure d’orgueil du mari qu’il vaut mieux ménager et autre chose est la dévastation de la passion amoureuse par le défaut de l’amant qui laisse démuni et vide. Je devais le savoir, moi, le troubadour, rien d’autre ne méritait d’être vécu que l’amour. Sans doute, la bonne chère et le bon vivre agrémentaient-ils le chemin de la vie, semé d’ornières, d’obstacles et d’agressions. Mais rien, non rien du tout ne pouvait dispenser du Joi, la jouissance amoureuse qui allait croissant au fur et à mesure que l’on avançait vers l’amour partagé.

*

Mon garçon, puisque tu veux être troubadour, connais bien d’abord le code de la fin’amor, l’amour courtois. Il est inutile d’espérer obtenir vite d’une dame ce que tout garçon peut désirer de l’autre sexe. Le « plus » que peut offrir la femme en se donnant ne peut venir qu’en fin de l’ascension amoureuse, laquelle doit commencer par le regard et s’ensuit du baiser, puis de la vue nue, ensuite du jazer et enfin, seulement enfin, du mélange des corps.

Je demandai ce qu’était le jazer. Elle sourit devant mon ignorance et précisa que c’est le coucher en manière d’essai : l’assai, l’épreuve d’une nuit à passer nus côte à côte sans se pénétrer. Elle ajouta que, poète, je serais bientôt capable de chanter une bien-aimée. Si celle-ci me prenait comme amant il faudrait que je ne la déçoive pas, que je sache la faire accéder au Joi, joie et jouissance partagées.

*

« Les dames et les aventures du troubadour RAIMON DE MIRAVAL » est un roman historique, alerte, aux intrigues prenantes mais aussi un éclairage sur cette civilisation occitane, la plus puissante d’Europe par le bouleversement des valeurs qu’elle prônait. A lire !




 Parution mars 2016

 

 

 

   

 

 

 

 

 


Jean-Luc DOUSSET

Lauréat du prix d'Histoire 

des Gourmets des Lettres

sous l'égide de

 l'Académie des Jeux Floraux 

de Toulouse

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 31/03/2016




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Christian Saint-Paul signale la parution du dernier livre de Marcel MIGOZZI : « Des jours en s’en allant » aux éditions Pietra , 75 pages, 12 €.


Marcel Migozzi est né à Toulon, rue de la Fraternité, dans une famille ouvrière d’origine corse. Il lui restera toujours fidèle. Instituteur et poète, il a fondé son écriture sur le regard rapproché du silence, sur l’exigence sereine d’un mieux à vivre ou à mourir dans la fertilité de mots rabotés, sarclés, dépaysagés et sensible à l’humus comme à l’humain. Son œuvre a été célébrée par les prix Jean Malrieu, Antonin Artaud et Des Charmettes/Jean-Jacques Rousseau.


Je le devinais, sais.

La blessure précède le bonheur, le suit.

 

S’enténèbrent les échecs

Et les regrets, lichens humains.

Seins blets, la main

Renonce, automne, déjà soir.

 

Mais sous les feuilles d’un figuier à filles

Se détache le souvenir

D’une poitrine perlée sous la laine.


Eric Eliès nous livre cette belle note de lecture :


« Poésie profondément humaine, évoquant avec une grande sobriété le vieillissement du corps et la mort inéluctable .


Ce recueil de Marcel Migozzi inaugure, aux éditions Pétra, une nouvelle collection dédiée à la poésie sous la direction de la poétesse Jeanine Baude. L’édition est très élégante, sur un beau papier glacé qui met en valeur le texte et la photographie originale d’André Villers, qui a collaboré dans les années 50/60/70 avec de nombreux artistes peintres (principalement Picasso) et inventé de nouvelles techniques de tirages négatifs qui ont donné lieu à des expositions.


Ce recueil de Marcel Migozzi, placé sous l’égide d’une citation de Jaccottet (l’un des poètes admirés par l’auteur), est d’une très grande cohérence et s’inscrit dans la lignée des recueils précédents évoquant la progression inexorable de la vieillesse et le lent cheminement vers un décès que l’auteur sait inéluctable. Mais le ton est ici à la fois plus véhément et plus serein, comme si le poète détaillait explicitement les étapes et les symptômes d’une maladie incurable (la vieillesse) :


Rhumatismes déjà. / Os enrochés. Le sang / Passe en vieux. Le genou / est un témoin à charge.


Les bougies d’Alzheimer fument. / L’âme tarie, le sperme en moins, / Le corps composé de débris / De la couronne d’autrefois, / Peut-on donner une leçon d’indifférence / A la souffrance, vieille allumeuse ?


tout en ayant accepté l’issue fatale et l’engloutissement dans le néant de la mort :


Un jour tes jambes s’en iront, seules et / Faibles, vieilles d’os, / La douleur immobile en elles. / Tes jambes s’en iront dans la terre trouée / Définitivement. / Dernière promenade noire. / Pour tes os, ne t’inquiète pas, / Ils n’iront pas bien loin sans toi. / Dans peu de temps muet les mottes / recouvriront même tes mots / Ecrits de ton vivant.


Cette confrontation avec la mort provoque la résurgence des souvenirs d’enfance et suscite l'urgence de profiter des instants de vie, dans la contemplation des beautés que chaque jour apporte (le bleu du ciel, les fleurs du jardin, la présence des êtres aimés : Le thym fleurit le bas du ciel. / Aimons la terre ce matin / Pour que ce verbe-fleur aimer / Ne puisse se faner sur la motte du cœur ).


Toute chose est périssable ; c’est la leçon quotidienne qu’enseigne le jardin :


Les cyprès ne sont pas cardiaques. / Pourtant une branche s’éloigne / De son tronc, vieille et alourdie / De grelots secs, odeur caveau. / Ce matin, les oiseaux évitent cette branche. / Dans le très haut du ciel, / Le feuillage respire, bat. / Nulle ambulance en vue.


Néanmoins, le souvenir établit des ponts entre le passé et le présent et entretient quelque chose qui s’apparente à la survivance et empêche l’effacement. La mémoire des instants vécus, thème essentiel et récurrent dans l’œuvre de Marcel Migozzi, justifie l’écriture poétique qui s’assimile alors à un acte d’amour, à la fois charnel et mystique, envers le monde, envers les autres (notamment la femme aimée et les enfants nés de cet amour) et envers soi-même, par l’enfant qu’on a été, qui n’est pas mort et qui peut-être survivra :


(…) Bonheur ancien laisse des traces / Même amères, tant mieux. Les chairs / Peuvent en témoigner, / Et peut-être les mots en l’absence de corps.


(…) Ne dis rien. Tes paroles / Pourraient tomber dans le vieux pourrissoir / Adulte. / Sauve plutôt les meilleures de tes enfances. / Il en reste encore tant / A ressusciter, vivre, va.


La vie la mort et entre, quoi ? / Ce trou que font les mots. Pourtant / Dans le dernier inventaire : / La pomme d’amour bleue de bouillie bordelaise / La caisse en bois des morues sèches / Dans la cour de la boulangère / Les fagots qui patientent pour un gratin au four. / On sentait la douceur des nuages de poche / L’enfant les emportait au creux de son mouchoir. / En pleine guerre on mangeait peu mais bien content / De vivre à l’eau potable.


Ce pouvoir des mots, le poète le célèbre en même temps qu’il s’en méfie, car les mots se dérobent ( Les vivants savent de tout cœur / Que les mots peuvent les tromper / Que le premier en cache un autre, mort ), et en même temps qu’il s’en moque avec ironie ( Salle d’attente du poème. / Quelqu’un s’agite entre les mots. / Est-ce le nain / « Moi-Je » ? ), parce qu’il y a une vanité incongrue, pour l’homme qui a désappris le catéchisme de son enfance et ne croit plus dans les promesses de la religion, à espérer un salut quand le corps retournera à la poussière (même si ce retour à la terre s’apparente à une restitution fœtale à la terre maternelle : En terre, on y sera petit, / Tout petit tas, tétant / Du bout des os le sein de la poussière ).


Néanmoins, malgré sa fragilité, la feuille de papier, qui peut devenir poème ou bateau plié par un enfant (et auquel fait peut-être écho la photo d’André Villers représentant un papier froissé), reste la seule issue possible et le seul exutoire offerts aux mots. Marcel Migozzi, poète pétri de culture méditerranéenne, n’évoque pas la mythologie grecque mais je n’ai pu m’empêcher de songer à une barque flottant sur les eaux du Léthé, dont les eaux paisibles effacent le souvenir des vivants avant qu’ils n’entrent chez les morts.


Tout un jour à vieillir dans un poème ingrat (…)


Ivres de deuil, poètes / Vous regardez toutes ces barques de papier / Qui vous éloignent de vos corps. Puis votre peu / A peu silence sombre. / Votre bouillie de sentiments dérive. »


Lecture d’extraits


C’est sûr, on a dû l’être

Aimé un jour

Durant, peut-être plus, les chairs

Présentes sous des os moins durs, y croire

Au moins toute une nuit, peut-être

Plus, la vie entière.

 

Bonheur ancien laisse des traces

Même amères, tant mieux. Les chairs

Peuvent en témoigner,

Et peut-être les mots en l’absence des corps.

*

Christian Saint-Paul revient sur le livre de Jean-Michel MAULPOIX : « Le voyageur à son retour » éd. Le Passeur collection « littérature », 155 pages, 15 €.


Jean-Michel Maulpoix, agrégé de lettres modernes, enseigne la poésie moderne et contemporaine à l’université Sorbonne Nouvelle – Paris III. Directeur de la revue Le Nouveau Recueil, il est l’auteur de nombreux ouvrages (poésie, critique littéraire, essais), parmi lesquels : Une histoire de bleu (1992), L’Instinct de ciel (2000), Chutes de pluie fine (2002), Pas sur la neige (2004).


Mais tu l’as bien compris : c’est pour cela que je m’en vais, que je m’envole, que j’en appelle au plus lointain. Ces étoiles au sol, ces feux roses de l’aube, ces forêts, ces rivages, ces toitures : la terre, la maison des hommes. Je ne connais pas de moment plus heureux que l’atterrissage. Ces départs, après tout, n’ont pour objet que le retour.


Pierre PERRIN a rédigé cette critique bien satisfaisante :


« Jean-Michel Maulpoix saisit les émotions fugitives qui naissent de tous les sens. Chez lui, ce sont les voyages qui conduisent à l’éveil d’une sensibilité poétique tissée entre l’intime et le tangible.


Après quelques années de silence, les mots du poète résonnent à nouveau dans ce recueil célébrant la joie infime des plaisirs partagés et les surprises liées au décentrement du voyage.

 

En fin de volume, un carnet accueille l’écho qu’ils ont laissé dans l’oreille de quelques lecteurs.

Estampillé « littérature » plutôt que « poésie », ce volume invite le lecteur à le traverser, presque à l’ancienne, sur la lame d’un couteau. Dès le prologue, en effet, Jean-Michel Maulpoix se pose la question de l’authenticité, sans faux-fuyant, en dévisageant la seule qui vaille, la mort, la « finitude » comme il aime à dire. Le prix de ce livre est dans cette tension. « Se pourrait-il qu’à présent je fasse seulement semblant : prendre une plume et un carnet, écrire encore, raturer, recommencer et laisser croire que je m’en vais là-bas, vers un nouveau livre sans doute, quand ne demeure en vérité que la reprise vaine d’un vieux geste n’ayant plus d’autre raison d’être que de se répéter pour rien, ne partant plus nulle part et le sachant, mais poursuivant encore, comme pour connaître sa fatigue, et comme continue bêtement de battre le cœur de qui cessa d’aimer ? ».

La marque de fabrique de Jean-Michel Maulpoix, et la place qu’il occupe dans le paysage poétique français depuis Ne cherchez plus mon cœur, chez POL voilà trente ans, l’atteste, c’est d’écrire en tendant du côté de la clarté. « J’ai le désir d’une écriture qui tire au clair : qui clarifie et qui conduise du côté de la clarté ». Le trémolo qu’il ajoute aujourd’hui, à sa façon de tenter un bilan, ne laisse pas de toucher : « Jamais je n’ai su toucher l’os. Ni vraiment fait sonner le vide. J’ai trop aimé les textes bien coupés, sans faux plis, doux au toucher, et qui enveloppent notre peau d’une douceur tiède ».

L’ensemble, qui relève du carnet du voyageur, parfois immobile, en vrille sur ses interrogations, est relativement inégal. Du moins, c’est affaire de goût. « Observation à caractère général : en Amérique, méfiez-vous des sauces ». Ou bien : « plumer le touriste est un art ». De telles notations peuvent ne pas transporter le lecteur pris au dépourvu. Les 115 pages de Maulpoix réservent d’autres surprises – de meilleure qualité. Les 115, car les quarante dernières pages sont offertes à des amis tels que Jean-Marc Sourdillon, Gérard Noiret, Pierre Grouix et s’achèvent par une élogieuse critique du livre « à son retour », signée Michèle Finck.

Heureuses surprises donc : « Tout bonheur est un sablier ». Le poème en prose Flamenco, quinze lignes, est épatant, comme les quatre pages qui, sous le titre Golgotha, font état d’un déplacement à Jérusalem : « Le nom de la capitale mondiale du monothéisme signifie en hébreu La paix viendra. La mort y est bon marché ». Maulpoix cite Hofmannsthal, dans un exergue : « Ce qui doit toucher l’âme, cela ne se laisse pas prévoir ». L’écrivain, tout exigeant qu’il soit avec soi-même, ne peut guère anticiper la réaction de ses lecteurs. Cette dernière s’enchante sans détour de ce vers blanc, au rythme ternaire, un paradoxe à valeur d’apophtegme, une réussite : « Être le témoin anachronique de son temps » et donne quitus à Maulpoix sur sa qualité d’écrivain.

Ce volume vaut donc par les questions que se pose Jean-Michel Maulpoix. Les deux pages intitulées Une collection de phrases les résument assez bien, en deux temps distincts. « Je suis atteint d’un mal curieux : mon corps est plein de phrases. Troué de paroles et mangé de vers, il n’est plus remué que par ces créatures voraces qui le vident lentement de sa substance ». S’ensuit le doute qui le taraude : « Je ne suis plus une personne, mais une sorte de catalogue de formules et de visages. Autrui m’est plus proche que moi-même ». Au doute, la mort dévisagée, succède une sorte d’apaisement où « s’abandonner un peu, puis se reprendre à temps, ajuster l’amour au mourir, et s’appliquer à parler juste dans l’incertain », allant jusqu’à énoncer que l’important, dans une phrase, est moins dans ce que celle-ci dit que dans la distance à quoi elle se mesure. De même, écrit-il encore un peu plus loin dans Crayons de couleur : « La beauté du monde ne tient qu’à un fil : c’est parce qu’elle est d’une fragilité extrême qu’elle résonne parfois comme une corde parfaitement tendue qui rend un son juste ».

 

Pierre Perrin


Extraits :

Plage de Tel Aviv

On entend dans le ciel des avions invisibles. La guerre, apparemment, ne serait que cela : un bourdonnement lointain dans le bleu.

La voici, la grande, la couchée, indifférente ici comme ailleurs à toute souffrance humaine, roulant ses vagues et projetant pour rien devant elle ses écumes.

Peu importe que des hélicoptères ou des avions de chasse la survolent, ni que le sang des hommes parfois teigne ses eaux. La folie n’est pas son affaire, mais le mouvement lointain des astres.


- Les dieux, me disais-tu, ne sont pas morts. Ils ont vieilli.

- Le septième jour n’a pas eu de soir.

*


Christian Saint-Paul reçoit son invité Jean-Luc DOUSSET qui vient de faire paraître aux éditions Jeanne d’Arc : « Ferdinand le débile » 298 pages, 17 €.

Cet auteur avait obtenu le prix d’Histoire des Gourmets de Lettres 2015, placé sous l’égide de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse, pour son livre : Giampretro Campana - la malédiction de l'anticomane -

Jean-Luc Dousset, historien, qui était déjà venu présenter ses précédents ouvrages dont : Philibert Besson - le fou qui avait raison - , journaliste toulousain, nous invite cette fois à découvrir un empereur d’Autriche-Hongrie que l’Histoire passe sous silence.

Un voyage dans l’Empire austro-hongrois du milieu du XIXe siècle en compagnie d’une personnalité méconnue.


Vienne, 1793, le palais de la Hofburg, la naissance de l'héritier de l'empire austro-hongrois.

En principe... du successeur de son père l'empereur François 1er.

Mais Ferdinand a de l'eau dans la tête, il est rachitique, il souffre d'épilepsie, il est un peu attardé...

La consanguinité l'a accablé de tant de tares !

Survivra-t-il suffisamment de temps pour accéder au trône de la famille des Habsbourg-Lorraine.

Monter ou descendre un escalier, se servir d'une carafe, signer de son nom... Autant d'épreuves !

Durant des mois, sa laideur doit rivaliser avec la beauté de l'Aiglon qui vit au Palais de Vienne, à Schönbrunn...Encore une épreuve pour lui, si disgracieux.

Son père Sa Majesté François hésite.

Lui succédera-t-il ?

Un temps il lui préfère son fils cadet François-Charles.

Un temps, il s'en tient au principe de légitimité, ce sera son fils ainé Ferdinand...

Le Prince de Metternich veut sa marionnette !

Avec Ferdinand, il la tient...

Il le forme, le modèle, le marie à la princesse Marie-Anne de Savoie. Nuit de noces mouvementée !

Ferdinand s'intéresse peu aux choses de la politique et à l'art militaire. Ses seules passions : la botanique, le jardinage, les sciences...

On le prend pour un débile !

Le peuple l'aime. Il le surnomme Ferdinand le Bon. Le peuple le méprise. Il l'appelle du sobriquet de Ferdinand le Fini...

La période est troublée. Le puzzle de l'empire austro-hongrois menace de se disloquer. La sœur de son frère, l'archiduchesse Sophie avide de pouvoir manœuvre pour que la couronne des Habsbourg revienne à son fils François-Joseph qui va épouser celle qui va devenir l'impératrice Sissi !

On prépare son abdication...

Ferdinand, un incapable ? Il est un homme de progrès !


Comme pour les précédents ouvrages, c’est aussi une œuvre littéraire qu’a accomplie Jean-Luc DOUSSET avec cette biographie d’une grande originalité puisqu’elle est celle d’un acteur de l’Histoire qui demeure peu connu. Encore une fois, le mérite de notre écrivain historien est de retrouver des personnages ayant joué un rôle non négligeable dans l’Histoire, mais que les historiens pour de mauvaises raisons ont négligé. L’originalité de la vie de « Ferdinand le débile » et son rôle à bien des égards, positif pour son pays, n’a pas échappé à la vigilance de Jean-Luc Dousset.


Celui-ci dévoile au cours de l’émission le destin de ce monarque conscient de ses faiblesses mais toujours préoccupé par l’intérêt de son peuple, qui a été amené à prendre des décisions de la plus haute importance.

Le récit, alerte, est conduit par un témoin, Ambrosius Nessehauer, qui était comme son père au service de la Maison des Habsbourg-Lorraine.

Cette vie pleine de péripéties, de succès et d’échecs, est en réalité aussi romanesque que passionnante. Il faut écouter Jean-Luc Dousset parler de ce personnage comme s’il était lui-même le témoin : Ambrosius Nessehauer.


L’entretien avec Saint-Paul est entrecoupé de lecture d’extraits du livre :


J’ai vu Ferdinand grandir tant bien que mal entouré de soins

inutiles. Son corps reste malingre, sa tête disproportionnée,

énorme.

Les médecins se succèdent près de lui depuis sa naissance,

impuissants. Ils ne font que constater, leur diagnostic est

invariablement le même : épilepsie, bégaiement, troubles de la

parole, manque de coordination de ses membres, rachitisme,

hydrocéphalie…

« De l’eau dans la tête ! » prononce en jetant les yeux au

ciel, sa mère l’impératrice lorsque l’hydrocéphalie lui fut

expliquée…

« Ne pourriez-vous point la lui vider ? » rajoute-t-elle avec

son bon sens.

Réunis en demi-cercle autour du lit du Prince héritier, les

médecins se concertent. L’idée, un peu simple, au premier

abord, peut-être saugrenue, de l’Impératrice les fait

s’interroger ?

Bien sûr, l’expérience a déjà été tentée avant… Bien sûr,

bien sûr, mais sur d’autres qu’un héritier de la dynastie des

Habsbourg. Sur des sujets quelconques, sans réelle importance!

« Pour autant, que risque-t-on ? Regardez-le, hormis ses

périodes de crises, il semble pour le moins végétatif », constate

l’un des praticiens, négligeant la présence de Ferdinand.

Subitement, celui-ci dirige la tête vers lui, plonge à l’intérieur

de lui, le pénètre avec ses yeux globuleux.

J’ai vu le médecin, si mal à l’aise, se tourner vers l’un de

ses confrères :

« Vous savez bien quels ont été les résultats de ces

ponctions… Des convulsions, puis souvent la mort… Notre

collègue italien, Giovanni Battista Morgagni en a plusieurs

fois fait la démonstration il y a quelques années… Point ne

s’agit-il de quelques saignées ! »

« N’est-ce pas sa destinée? Il convulse déjà si fréquemment

que la mort sera délivrance. »

« Nous substituerons-nous à Dieu ? »

« Ne l’a-t-il point abandonné ? »

« Ne serait-il pas tout de même envisageable de faire des

trous pour faire baisser la pression ? »

« La mort ! Vous dis-je. »

« Cependant peut-être installer un trocart, selon les

expériences menées par Claude-Nicolas Le Cat pour la

ponction de l’hydrocéphale ? Installé à demeure, nous

pourrions ainsi vidanger le prince Ferdinand aux instants qui

se révéleraient nécessaires. »



Vous eussiez vu tous les efforts déployés par Ferdinand

pendant presque toute une année entière. Je les entendais jour

après jour, inlassablement, invariablement.

Son précepteur répétait sans se lasser, sans discontinuer,

monocorde :

« Sire, levez la jambe droite. Oui, celle-là, montez le pied

et avancez-le. Bien… Reposez-le…

Non, non ne vous arrêtez pas. Appuyez dessus et montez la

jambe gauche… »

Que de fois n’ai-je entendu Ferdinand choir !

Se relever en grognant… sans toutefois se plaindre.

Il est enfin parvenu au bout de plusieurs mois à monter seul

ou presque les marches des escaliers.

Son apprentissage des rudiments d’une existence simple a

tellement été laborieux, il aura fallu tant de patience !

Pourtant, François Steffaneo-Carnea se révèle si faible,

incapable à donner à l’archiduc l’enseignement dont il a besoin

et qui eut, est-ce là mon avis, nécessité un peu d’autorité.

Oh, bien évidemment, l’Impératrice en a bien conscience

même si elle ne se résout à le démettre. Elle ne se prive de le

moquer, dans son salon entouré de ses dames de compagnies, de

ses relations de cour, l’appelant à maintes occasions « la vieille

femme ».

Les repas sont des moments interminables, pénibles à

l’extrême pour le jeune archiduc.

La table est dressée pour l’occasion, les couverts personnels

en or de l’empereur François ont été sortis de leur écrin de cuir,

disposés avec minutie devant lui ; cuillère, couteau, fourchette,

cuillère à moelle, coquetier, boîte à épices.

Ceux des autres membres de la famille impériale, uniformes,

ont été extraits d’une ménagère de douze couverts, nombre

choisi en référence à celui des apôtres.

Devant chacun des convives, de la vaisselle en porcelaine de

la manufacture de Vienne.

François se souvient que toute la haute aristocratie avait dû

se séparer de celle en argent et en or au moment des guerres

napoléoniennes pour fondre monnaie. J’ai vu en cette période

la Cour puis la famille impériale, elle-même, ne pas se dérober

à ce devoir national.

L’Empereur a fait disposer les assiettes, dites panorama,

d’un service dont la commande a nécessité cinq ans de travail :

120 pièces dont 60 assiettes à dessert et 24 à soupe, toutes

illustrées d’une vue de la Suisse, d’une d’Italie et enfin d’une

autre évoquant les plus belles réalisations architecturales de

Vienne.

Ferdinand sent tout son corps se tétaniser, ses courts bras

deviennent aussi raides que des barreaux de chaise.

Il hésite, avance sa main, se saisit de l’anse de la carafe. Ses

gros doigts se serrent autour et il la soulève mais il la lâche

comme si elle pesait plusieurs kilos au moment de se verser un

verre d’eau.

Plusieurs jours de suite, plusieurs semaines d’affilée la scène

se répète. Les domestiques se précipitent essuyer, enlever

promptement les morceaux éparpillés du verre de Murano, les

débris de l’assiette de porcelaine.

Diantre, est-il heureux qu’en cette époque, la vaisselle en

argent commence à faire son retour au palais impérial ! Car, la

maladresse maladive dont souffre Ferdinand eut tôt fait de venir

à bout de tous les services de porcelaine de Vienne.

A chaque fois, autour de la table, ses frères éclatent de rire !

A chaque fois, Ferdinand rentre dans une colère incontrôlée,

il tape de petits coups répétés de plus en plus fort contre le

surtout en bronze recouvrant la table.

A chaque fois, son précepteur avec douceur le calme puis

l’entraîne hors de la salle à manger de la famille impériale.

Ferdinand demeure cet enfant en retard pour ne point dire

attardé, un peu maladroit pour ne point dire infirme, un peu sot

pour ne point dire débile !

C’est l’avis de beaucoup.


[...]


Les passions se déchaînent contre les grands banquiers

israélites accusés de piller les finances publiques, soutenus par

les plus puissants du gouvernement.

Situation d’autant plus inacceptable alors que dans le même

temps, les juifs de condition modeste, pauvres, sont traqués et

molestés, pour le moins. Que n’y a-t-il différence de traitement

selon la fortune !

Que la colère est grande par ailleurs contre la corruption qui

règne !

N’y a-t-il pas dans l’empire d’Autriche, selon la population

en révolte, trente-cinq mille grands fonctionnaires et quatre-vingt

cinq mille fonctionnaires dits gradés, provenant tous de

l’aristocratie !


Que la révolte prend une tournure dramatique, incontrôlable.

On marche maintenant vers la Hofburg ! Déjà, des fenêtres

du palais impérial, on aperçoit les premiers contestataires qui

s’approchent !

Ferdinand est averti.

Avec toute sa candeur, il demande ce qu’il se passe. Que

Metternich semble interloqué par la question de l’Empereur !

« Une révolution, Sire ! » répond-il sans plus donner de

détails.

« Mais ? En ont-ils le droit ? »

« Mais ? En ont-ils le droit ? » répète un peu abasourdi le

prince de Metternich…

La phrase est si naïve mais pourtant elle semble tellement

juste tant elle est prononcée avec sincérité. Cette sincérité qui

transpire de Ferdinand. Il regarde de ses grands yeux globuleux

Metternich, il attend, il espère une réponse plus précise.

Son premier ministre le regarde à son tour comme il l’a

toujours fait depuis treize ans, avec un peu de compassion, avec

beaucoup de mépris et énormément d’incompréhension ; il est

un pion de son jeu. Dans la partie d’échecs que le prince de la

diplomatie mène, Ferdinand est dans le même temps, le fou et

le roi ! Il a souvent marché en diagonale, aujourd’hui il se doit

de montrer qu’il est capable de marcher droit en monarque, en

souverain !

Que ceci se rapproche du domaine de l’impensable.

Toujours, en écho, dans la tête pleine d’eau, les propos de son

père…

Surtout ne rien changer ! Ferdinand se souvient de ces

recommandations ! Surtout ne rien changer ! Surtout !

Mais là, aujourd’hui? Oh, que j’ai vu Ferdinand se replier un

peu plus sur lui, son visage, crispé, accentuant des rides

profondes. Il ressemble à l’une de ces pommes flétries ! Face

aux troubles, aux manifestations hostiles que doit-il faire ?

Rester immobile ?

Oh diantre, qu’il ne porte en son cœur Metternich, mais

jusqu’à présent, il était là. Il pouvait se reposer sur l’avis de

cet homme habile en négociations. Désormais, il n’y a plus

personne. D’ailleurs, reste-t-il encore quelque chose à négocier?

La véritable tête de l’empire, celle de Metternich lui-même,

est prête à tomber.

Il y a plusieurs jours que celui-ci reçoit des lettres anonymes

qui le menacent. Tenant à montrer qu’il reste maître de lui, de

la situation, il les traite avec dédain mais cependant elles ne

manquent pas de produire leur effet, sa confiance est ébranlée.

L’annonce incessante de sa chute prochaine lui ôte de sa

superbe.

Ambrosius Nessehauer se redresse dans son lit avec les

forces qui lui restent, poursuivant à grand-peine à réunir les

souvenirs de ces semaines noires.

En ce jour du 13 mars, le choix s’impose pour le diplomate.

Ses belles phrases ne peuvent plus le sauver.

Les étudiants demandent le départ, plutôt la mort de

Metternich en latin « Pereat Metternich ». Qu’il périsse ! En

latin, la menace semble plus douce mais elle est réelle.

Metternich ne s’y trompe pas.

L’empereur Ferdinand a bien conscience que tous ces

soubresauts violents qui secouent son pays, agitent toute

l’Europe sont au-dessus de ses facultés, ils sont même peut-être

pour lui enfin l’occasion de se défaire de cette charge si

lourde dont il a hérité !

Par la faute de Metternich !

« Pereat Metternich » se surprend à prononcer l’Empereur

vacillant en secouant la tête.

Dès ce moment-là, j’ai compris que Ferdinand allait vivre ses

derniers jours de monarque.

J’ai vu. J’ai entendu, l’impératrice-mère, Caroline, la veuve

de l’empereur François, lui parler de s’éloigner du pouvoir.

J’ai vu. J’ai entendu, l’archiduchesse Sophie, tant lui

soumettre l’idée d’une abdication avec insistance.

J’ai vu. J’ai entendu, son épouse l’impératrice Marie-Anne

le pousser, elle aussi, à se retirer, à prendre ses distances.

Mais Dieu, que leurs intentions me semblent bien opposées.

Il m’est difficile de me prononcer sur la sincérité de

l’impératrice Caroline. Oh, certes est-elle la sœur de

l’archiduchesse Sophie, mais cette femme pieuse, qui a tant

œuvré pour les œuvres sociales de l’Empire, a fondé plusieurs

hôpitaux et asiles pour les pauvres éprouve également de

l’affection pour Ferdinand.

Que sans doute, j’ose le croire, est-elle animée par les

sentiments les meilleurs, presque ceux d’une mère quand elle

conseille l’Empereur.

Que Marie-Anne veuille épargner à son époux une fin de

règne bien éprouvante m’apparaît bien concevable.

Mais que l’archiduchesse Sophie fasse œuvre de compassion

relève du domaine de l’improbable.

Imaginer que son cœur dévoré par l’ambition se soit attendri

m’est impossible. Son mari ne fut pas Empereur, son fils le

sera.

Ferdinand le débile, le Habsbourg caché.. A lire!












 

   

 

 

 

 

 

 

James Sacre

 

Photo

 

 Jeanne Roux

 

 

 

 


 

 

 

James SACRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 24/03/2016




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Christian Saint-Paul présente son invité : James Sacré poète français, né le 17 mai 1939 à Cougou, village de Saint-Hilaire-des-Loges (Vendée).


Biographie selon Wikipédia :

« James Sacré passe son enfance dans la ferme de ses parents en Vendée. Il est d'abord instituteur puis instituteur itinérant agricole, il part, en 1965, vivre aux États-Unis où il poursuit des études de lettres. Il y enseigne à l'université de Smith College dans le Massachusetts. Il fait également de nombreux séjours en France et ailleurs en Europe : l’Italie, la Tunisie, le Maroc. En 2001, il rentre en France et réside depuis à Montpellier. James Sacré commence à écrire dans les années 1970, en plein littéralisme. Son premier livre s'intitule néanmoins Cœur élégie rouge. Les sentiments ne seront donc pas absents de cette écriture. L’auteur a par ailleurs consacré sa thèse de doctorat au Sang dans la poésie maniériste. C’est donc d’emblée une poésie charnelle qui s’écrit, associant étroitement le cœur qui aime et celui qui bat, le cœur qui saigne et celui qui nous fait vivre de sa régulière pulsation. James Sacré est très attaché au paysage, et à la géographie. De nombreux textes sont consacrés au terroir de l’enfance. Les motifs centraux en sont la maison, la ferme, le jardin et le village. La mémoire joue un rôle important : tout un travail de remémoration est à l’œuvre afin de rendre le passé aussi vivant que le présent et de les fondre l’un dans l’autre. La poésie de James Sacré n'est pas pour autant égocentrée, elle s’ouvre à l’autre, l’appelle et l’accueille. Les voyages sont l'occasion de repenser l'identité, l'altérité et la relation amicale ou amoureuse. La passion de l'auteur pour le Maghreb, donnant lieu à de nombreux voyages, donne aussi naissance à de nombreux livres. La poésie est alors animée par un désir d'ouverture et de chaleur, de coprésence heureuse avec l'autre. Elle cherche une manière heureuse d'être ensemble, qui laisse s'écouler le temps avec douceur. L'un de ses poèmes favoris est celui où il parle d'un mariage au Maghreb dans "Viens, dit quelqu'un".


Antoine EMAZ dans sa magnifique préface de « Figures qui bougent un peu » Poésie /Gallimard, écrit : « James Sacré peut varier la forme tant qu’il veut puisqu’il reste dans la même unité tonale de langue, la sienne : « des phrases comme une musique plutôt que du sens ». La langue est poussée dans ses retranchements, ses limites, sans devenir obscure ou illisible. En cela, Sacré pourrait être un exemple de poète expérimental clair. »


La bibliographie de James Sacré se trouve à la fin de ce compte-rendu.

 

Un entretien s’instaure avec Christian Saint-Paul :

« J’ai publié mon premier livre en 1965. Depuis tous les ans ou tous les deux ans, se sont succédées de nouvelles parutions. Après mon long séjour aux USA j’ai choisi Montpellier comme lieu de retour car j’y comptais de bons amis et je me rapprochais aussi de l’Italie, de l’Espagne et du Maroc. »

Saint-Paul l’interroge, voulant savoir si ce Vendéen qu’est James Sacré, homme de l’Ouest, recherchait un ancrage méditerranéen. Le poète répond qu’il se serait adapté et plu aussi ailleurs. Mais il est heureux de ce choix ; de plus son voisin Jean-Claude Forêt des éditions Jorn lui a appris à connaître la poésie occitane et les poètes occitans qui vivent dans la région ou un peu plus loin.

Dans « Si peu de terre, tout » paru au dé bleu, il semble qu’il s’inscrive parmi les poètes du quotidien. Il manie l’humour et la trivialité :

Et comment décider si c’est l’odeur d’une chaussette propre ou celle des sales qu’on préfère ?

Il règne une poésie métaphysique incontestable mais dans une langue qui n’effraie pas. Depuis longtemps, développe James Sacré, les poètes parlent de choses très familières auxquelles ils s’intéressent. Mais ce n’est pas le quotidien qui m’interpelle, précise-t-il, c’est le vécu. Je sais très bien que l’on n’arrive pas à exprimer tout le vécu dans les mots car dans le transfert il y a des choses qui disparaissent, mais je persiste quand même dans ce parti-pris de parler à partir de l’expérience du vécu tout simplement. Et le vécu c’est le quotidien même quand il s’agit de choses au loin ou de choses racontées par les journaux etc. Le quotidien, c’est l’immanence du monde. Je suis un matérialiste et cette immanence du monde s’ouvre sur l’énigme du monde, sur l’obscurité du monde. Fatalement cela dérive sur les questions du vivre, des valeurs etc. La poésie nait toujours d’une expérience, ne serait-ce que celle de la langue et des mots employés.


James Sacré lit des extraits de « Le poème n’y a vu que des mots » (le dé bleu éd.) qui ont trait à la photographie.


James Sacré entretient une complicité avec les artistes plasticiens. Ceux-là lui ont appris beaucoup plus que les musiciens. J’aimerais qu’un poème puisse se construire un peu comme une peinture, poursuit-il, car dans une peinture vous mettez une tache de rouge là, une autre ici, des lignes qui s’entrecroisent, et dans le poème je pense que c’est la même chose. Au lieu d’utiliser des motifs de couleurs ou des motifs de dessins, j’utilise des motifs sonores, des motifs de sens ou des motifs grammaticaux. J’organise tout cela, je rythme chacune de ces choses à l’intérieur de ce que j’appelle un poème. Et j’aimerai bien qu’un poème, comme une peinture, puisse se lire par n’importe quel endroit. Lorsque j’ouvre un livre de poèmes, il m’arrive de commencer par les derniers textes. Les artistes peintres m’ont appris une sorte de matérialité du poème. Je préfère parler du poème plutôt que de la poésie. Je ne crois pas qu’il y ait un lien transcendant entre le poème et la peinture, mais une sorte de continuité. James Sacré fait aussi le lien entre les lieux, la Vendée, les USA, le Kenya avec l’hôpital de Turkana par exemple. Le poème va lier ce vécu dans des lieux aussi différents. Mais j’écris les poèmes dans la même langue, le français, précise-t-il, et d’autre part je rencontre des différences ; ce que l’on voit en Vendée n’est pas ce que l’on voit au Maroc, mais si je m’attarde un peu, je finis par y voir non plus des différences, mais des ressemblances. Je retrouve au Maroc toute mon enfance paysanne qui a disparu en Vendée et aux USA un arrière fond rural que je retrouve au Poitou ou en Languedoc.

James Sacré écrit que la photographie est « un mécanisme de souricière ». Est-elle un piège ? Et l’écriture aussi ? Oui, c’est un peu un piège, car on ne sait pas très bien ce qu’on cherche avec un poème, avec une photo non plus, et souvent on trouve des choses qu’on n’avait pas cherchées. Le poème, en quelque sorte, nous piège. Les mots nous piègent. Vous en écrivez un et un autre arrive que vous n’avez pas prévu. Et le mot n’a pas la même image dans l’esprit des lecteurs. Si j’écris arbre, un Québécois verra un érable, un Vendéen un orme ou un chêne, un Marocain un eucalyptus ou un arganier. Chacun dans sa relation au mot transporte son propre vécu, sa propre expérience. Et les différences-ressemblances apparaissent car il y a les deux. C’est donc un piège agréable le plus souvent quand même. La poésie nous rend vivants.

Celui qui écrit « le monde est tellement sans fin et compliqué tout autour » remarque Saint-Paul, n’est pas dénué d’humour. L’humour chez James Sacré est ténu mais vivant. L’humour sert à douter un peu des choses mais sans être provocateur. L’ironie, l’humour me permettent de me sentir cherchant quelque chose plutôt qu’affirmant quelque chose. Cet humour, renchérit Saint-Paul, est la marque d’une humilité et paradoxalement c’est cette humilité qui donne la force à l’œuvre.

Le monde ne cesse de disparaître ; c’est souvent un peu triste parce qu’il y a beaucoup de choses que l’on a aimées qui disparaissent. Mais notre passé, notre vécu disparaissent de la même façon. Même les poèmes sont des machines à faire disparaître le passé ou ce que l’on a aimé. Au lieu de le donner, le poème réinvente les choses. C’est un peu comme la vie en général qui est forcément toujours liée à la mort. En même temps que l’on est vivant, on est en train de mourir. Le poème est-il une façon de figer ce qui va disparaître, interroge Saint-Paul. Dans « Donne-moi ton enfance », répond James Sacré, où j’essaie de restituer l’enfance, au lieu de parler de la vraie enfance, j’invente une enfance. Mais ce qui se fige, est capable de s’ouvrir à quelque chose d’autre, est capable de créer.


Lecture d’extraits de « Le poème n’y a vu que des mots »


Reprise de l’entretien :

C’est à cause de cet effritement que j’évoque dans mes poèmes, que j’ai le goût des choses usées, dont on ne se sert plus mais qui ont pourtant la capacité de vous saisir à cause d’un détail de couleur ou d’un arrangement de couleurs. Ce côté du monde qui part en guenilles nous fait sentir ce paradoxe qui fait que ce qui s’effrite nous fait songer à ce qui se fait maintenant et qui est nouveau. C’est le sens des tableaux d’Alexandre Holan cher à James Sacré. C’est dans la même posture que s’inscrit le peintre toulousain Philippe Vercelotti, remarque Saint-Paul.

Si j’ai pu écrire, poursuit James Sacré, que dans le poème apparaît « un manque de fraîcheur » (Si peu de terre, tout p 35) c’est peut-être à cause de son impossibilité à coïncider avec le vivant.

Comme l’a si bien relevé Antoine Emaz, James Sacré écrit dans des « façons de langue parlée ». Il a connu le patois poitevin. Son père le parlait, sa mère résistait.


Lecture de (Portrait du père à travers les arbres). et des textes suivants extraits de « Si peu de terre, tout ». éd. le dé bleu


L’émission s’achève par la lecture d’extraits de « Une petite fille silencieuse - poèmes pour Katia » (sa fille) in « Figures qui bougent un peu et autres poèmes » préface d’Antoine Emaz, Poésie / Gallimard.

***

A bien y penser c’est pas beaucoup d’espèces d’insectes qui nécessitaient un travail de destruction ou de trie fait directement à la main. Sur la grande table de la cuisine après qu’on avait soupé, c’étaient les bruches et les charançons dans les haricots. Autrement on tuait un insecte occasionnellement. Les barbots lents au bas des murs. Une araignée. Les mouches plates qui se glissaient dans les plis gras de la peau des vaches. Autant d’odeurs et de touchers au bout des doigts. Une familiarité méchante et joueuse avec ce qui était déclaré mauvais. Le dégoût qui finissait par faire plaisir.

Ça fait longtemps que j’ai pas tué d’insectes. J’oublie quasiment leur forme et leurs couleurs. C’est plus que des mots, sans guère d’odeur. Sans grand danger pour mon poème : à les choisir on sait pas trop ce qu’on trie ; et puis comment est-ce qu’on écraserait un mot ?

ANACOLUPTERES

*

Qu’est-ce qu’on peut faire

Avec un mot donné comme

A la clef d’un poème ?

Et que justement ça mène à rien, matin

Et pas pouvoir partir, c’est déjà grand jour

comment

Est-ce qu’on peut dormir si longtemps,

Matin comme un midi, c’est toujours

Un peu comme ça un poème :

Un manque de fraîcheur.


Si peu de terre, tout

*

(Portrait du père à travers les arbres).


Un chêne tout rabougri tout

comme presque un buisson misère

à peine qu’on peut chier dessous

l’herbe mal douce

le temps ramasse encore des gestes d’autrefois.


Si peu de terre, tout

*

Est-ce qu’on a tellement l’air paysan

Si on ressemble à du patois ?

A cause d’une façon d’attraper les mots

Qui fait bouger la tête comme ça

Plutôt qu’autrement, sans doute...

Pour le reste ça veut quoi dire parler comme un

paysan ?

A travers mon patois est-ce que j’entendais pas

Toute la musique de vivre (lenteurs, moments

brusques, tendresses...)

Et déjà le silence ?


C’est jamais un vrai dictionnaire qu’on fait

Pour décrire la façon

Que les paysans causent.

Un gros livre écrit tout entier

Dans leur patois, personne pour l’entendre ;

Pourtant les gens qui savent ces choses, comment

on apprend une langue,

Pourquoi c’est important, la langue anglaise

par exemple

D’avoir un dictionnaire tout en anglais

C’est mieux qu’ils disent. Sans doute,

Mais pour le patois ?

[...]

Monsieur l’abbé Grégoire et tant d’autres

Ah, vive la France !

Comme ils ont eu sa peau, peu à peu !

Le patois, qu’ils disaient, cette espèce d’âne

grotesque

Avec ses yeux sales, ses bruits !

De temps en temps on le fait braire, pour en

rire.


Si peu de terre, tout

*

Hospital - Turkana


Comme si j’étais déjà venu là. Une pièce

dans un dispensaire, par exemple à Marrakech. On y

est comme dans une petite gare de l’ancienne colonisation

et tout s’est un peu dégradé. Le ciment rêche

est dans les yeux, le métal râpé du butane aussi. Un

jour de mon enfance en Vendée. Je viens d’aller

chercher la nouvelle bouteille de gaz dans le garage,

pour l’installer à la cuisine. Le docteur venait nous

soigner à domicile.

Ou si je suis dans une école de campagne

assez défaite au Maroc, ailleurs ?

Le monde est jamais si surprenant

Qu’on voudrait croire.

Mon premier logement d’instituteur à Saint-

Pierre-à-Champs, dans les Deux-Sèvres. L’hôpital de

Turkana, tout à côté, au Kenya.


Le poème n’y a vu que des mots

*

Le désir fait que mourir, même si dans la mesure.

Ce qui emporte c’est la défaite.


Tout le paysage est un lent mouvement de couleurs et

d’aveuglements qui se poussent

Comme on voit dans les tracements géologiques.


On devine que le désir a toujours été du silence. Rien

à mesurer.

Mourir est le dernier mot qu’on a

Pour croire à du solide.

*

D’où vient cette maison qui s’en va ?

On a le cœur si étroit, la Mésopotamie

C’est tellement loin dans le temps ;

On distingue plus ce qu’a été le sens

D’une écriture ancienne, ça disait peut-être déjà

Tant de gestes fous

A travers la peur et le mot dieu, la dilution

A tous les estuaires du monde.

La montagne s’écroule. Le cœur qu’on a eu

Est une petite chose calcaire et mouillée

Qu’on écrase.

*

Sauver la maison veut plus rien dire.

Toute l’entreprise de parler simplement a été ratée.

Toute l’entreprise de pas comprendre et de continuer,

Même que ç’aurait été dans la violence ou le désaccord.

Une complication de l’esprit s’acharne à justifier

Les remembrements la reconstruction qu’on va faire

Quand on aura tout détruit.

Mais le projet ça sera comme avant

Le même ratage à répétition.

Pas comprendre ou comprendre sans doute qu’on

saura jamais

Ça qui continue.


Le poème n’y a vu que des mots

*

Parler d’un pays, ça pourrait

Consister en l’établissement de listes.

Evidemment ça n’aurait pas de fin : liste

De toutes les tribus indiennes qui ont vécu

Dans ce pays (le vent même les connaît plus)

Ou tous les noms de rivières et de beaux endroits qui sont

restés

Comme un dictionnaire de leur ancienne présence ;

Des listes de marchandises que voilà partout

Boissons gazeuses dans leur meuble mécanique à sous

Couleurs publicité

Si ta vie s’en trouve changée ? Liste

De tous les noms d’église comme

Une litanie marchande...

Et puis n’oublie pas, la liste des commissions.

*

Dans l’entrée du Plaza Hotel à Las Vegas, pas la ville de l’Arizona.

Beaucoup de sons « a » dans ce vers, mais ça va bien

Aux volumes de l’endroit, à la couleur vert foncé

Des fines colonnes de métal dans la salle à manger

La frise aussi, même couleur avec des guirlandes et des

nœuds blancs.

Oui, une sorte d’austérité un peu froide et qui se continue

dehors

Avec la façade en brique rouge et les boiseries vertes,

deux tons de vert, entre les surfaces vitrées

Puis le bosquet des arbres sur la place où paraît, comme

une nymphe un peu nue,

Le kiosque léger blanc et bleu.

Un homme qui est un clochard

Sort de l’hôtel après un café pris là et c’est

Des paroles amicales un peu emphatiques avec le

personnel en tenue,

Quelque chose de méditerranéen quasi qui rappelle

Qu’on est dans la région hispanique des Etats-Unis (Las Vegas

au Nouveau-Mexique)

D’où ce mélange, qu’on se dit, de retenue grave et

d’exubérance qui rit vrai.

*

Parfois le voyage est un peu long

On ne voit plus rien, ou mal tout.

Le paysage se réduit à quelques noms,

Motel bon marché ou machin grand luxe.

Ça finit par être nulle part.


America solitudes

*

Un jour on entend sa voix au téléphone.

C’est déjà la nuit et presque du silence qui est très

loin dans

L’exiguïté de la solitude entre un lit d’hôpital et une

chaise vide,

Pendant que la lumière est partout courant dans la

ville, parmi

Des maisons dans les suburbs comme des gros cœurs

cossus

Si quelqu’un pleure à l’intérieur d’une, à côté

Du téléphone et du silence, tout continue pareil.

Quelque chose

Bat tout près jusqu’à très loin, ça s’entend pas

beaucoup.

*

Pourquoi moi ? demandait la voix, encore.

Ça a résonné jusqu’à on sait pas où dans le fond mal

arrangé du monde.


On n’entendait plus rien.

*

Les joues mêmes de la petite fille

Sont ni de la renouée ni des véroniques dans les coins

pas encore arrangés du jardin.

Pourtant l’air qui lui vient par la fenêtre

C’est à ces endroits de mauvaise herbe et de fleurs

agrestes

Que ça lui fait penser la paupière et la narine,

Tandis que sa jambe devient comme un outil léger qui

va servir.


Une petite fille silencieuse

(in Figures qui bougent un peu)

*


Livres et plaquettes de James Sacré publiées :


Relation, Bordeaux: N.C.J., 1965. Repris, légèrement modifié, dans Relation, essai de deuxième ancrit (1962-63; 1996),

La femme et le violoncelle, Lamérac: Jean-Claude Valin éditeur, 1966 (avec un dessin de Pierre Bugeant); Repris dans Trois anciens poèmes mis ensemble pour lui redire je t’aime.

"Graminées" in Poésie-Ecrire, collectif, Paris, Le Seuil, 1968. Repris dans Les mots longtemps. Qu’est-ce que le poème attend ?

La transparence du pronom elle, Paris, Chambelland, 1970. Tirage de tête (avec des burins d’Yvon Vey) Repris dans Trois anciens poèmes mis ensemble pour lui redire je t’aime.

Coeur élégie rouge, Paris, Le Seuil, 1972; Marseille, André Dimanche, 2001.

Comme un poème encore, Liège, Atelier de l'agneau, 1975 (avec des dessins d’Yvon Vey). Repris dans La poésie, comment dire?

Paysage au fusil (coeur) une fontaine, Paris, Gallimard, Cahier de poésie 2, (collectif), 1976; Tours, La Cécilia, 1991. Repris dans Les mots longtemps. Qu’est-ce que le poème attend ?

Un brabant double avec des voiles, Paris, Nane Stern, 1977. Repris (avec une autre disposition des textes) dans Les mots longtemps. Qu’est-ce que le poème attend ?

Un sang maniériste. Etude structurale autour du mot sang dans la poésie lyrique française de la fin du seizième siècle, Neuchâtel, La Baconnière, 1977.

Figures qui bougent un peu, Paris, Gallimard, 1978.

Exercice et plaisir en faveur de l’amour” in L'amour mine de rien,collectif, Paris, Encre/Recherches, 1980. Repris dans La poésie, comment dire?

Quelque chose de mal raconté, Marseille, André Dimanche, 1981. Tirage de tête (avec une gravure d’Olivier Debré).

Des pronoms mal transparents, Chaillé-sous-les-Ormeaux, Le dé bleu, 1982. Repris dans Une petite fille silencieuse.

Rougigogne, Paris, Obsidiane, 1983 . Tirage de tête (avec deux sérigraphies d’Yvon Vey).

Ancrits, Losne, Thierry Bouchard, 1983. Tirage de tête (avec des eaux-fortes de Patrice Vermeille). Repris dans Affaires d’écriture (ancrits divers).

Ecrire pour t'aimer; à S.B., Marseille, André Dimanche, 1984. Tirage de tête (avec deux empreintes de Claude Viallat).

Bocaux, bonbonnes, carafes et bouteilles (comme), Paris, Le Castor astral et Le Noroît, 1986 (avec des photographies de Bernard Abadie). Repris dans Les mots longtemps. Qu’est-ce que le poème attend ?

La petite herbe des mots, Chaillé-sous-les-Ormeaux, Le dé bleu, 1986. Repris dans Si peu de terre, tout.

La solitude au restaurant, St. Benoît-du-Sault, Tarabuste, 1987 Tirage de tête (avec des travaux de Thierry-Loïc Boussard). Repris dans Ecrire à côté.

Une fin d'après-midi à Marrakech, Marseille, André Dimanche, 1988.

Un oiseau dessiné, sans titre. Et des mots, St. Benoît-du-Sault, Tarabuste, 1988 (avec un dessin de Jillali Echarradi). Repris dans La nuit vient dans les yeux.

Le taureau, la rose, un poème, Montpellier, Cadex, 1990 (avec des dessins de Denise Guilbert). Repris dans Trois anciens poèmes mis ensemble pour lui redire je t’aime.

Je ne prévois jamais ce que je fais quand je dessine, Paris, Les petits classique du grand pirate, 1990 (avec des dessins de Jillali Echarradi). Repris dans La nuit vient dans les yeux.

Comme en disant c'est rien, c'est rien, Saint- Benoît-du-Sault, Tarabuste, 1991 (avec des dessins de Jillali Echarradi). Repris dans La nuit vient dans les yeux.

On regarde un âne, Saint. Benoît-du-Sault, Tarabuste, 1992 (avec une photographie d’abderrazzak Benchaabane). Tirage de tête (avec une aquarelle d’Areski Aoun) .Repris dans Aneries pour mal braire,Tarabuste, 2006.

Ecritures courtes, Chaillé-sous-les-Ormeaux, Le dé bleu, 1992. Repris dans Si peu de terre, tout.

La poésie, comment dire?, Marseille, André Dimanche, 1993.

Des animaux plus ou moins familiers?, Marseille, André Dimanche, 1993.

Le renard est un mot qui ruse, Saint-Benoît-du-Sault, Tarabuste, 1994 (avec un dessin de Jillali Echarradi). Repris dans La nuit vient dans les yeux.

Ma guenille, Sens, Obsidiane, 1995.

Viens, dit quelqu'un, Marseille, André Dimanche, 1996.

Essais de courts poèmes, Toulouse, Cahiers de l’Atelier, 1996 (avec des dessins de François Mezzapelle).

La nuit vient dans les Yeux, Saint-Benoît-du-Sault, Tarabuste, 1997 (avec des dessins de Jillali Echarradi).

La peinture du poème s’en va, Sain- Benoît-du-Sault, Tarabuste, 1998.

Anacoluptères, Saint-Benoît-du-Sault, Tarabuste, 1998 (avec des illustrations de Pierre-Yves Gervais).

Relation, essai de deuxième ancrit (1962-63; 1996), Saint-Denis- d’Oléron, Océanes, 1999.

Labrego coma (cinco veces), Saint-Jacques- de-Compostelle, Noitarenga, 1999 (avec des photographies d’Emilio Arauxo).

Si peu de terre, tout, Chaillé-sous-les-Ormeaux, Le dé bleu, 2000. Repris dans Affaires d’écriture (ancrits divers).

L’Amérique un peu, Montréal, Trait-d’union, 2000. Repris dans America solitudes.

Ecrire à côté, Saint-Benoît-du-Sault, Editions Tarabuste, 2000.

Une petite fille silencieuse, Marseille, André Dimanche, 2001.

Monsieur l’évêque avec ou sans mitre, Chaillé-sous-les-ormeaux, Le dé bleu, 2002 (avec des illustrations de Edwin Apps).

Mouvementé de mots et de couleurs, Cognac, Le temps qu’il fait, 2003 (avec des photographies de Lorand Gaspar). Tirage de tête (avec une photographie originale de Lorand Gaspar).

Les mots longtemps, qu’est-ce que le poème attend?, Saint-Benoît-du-Sault: Tarabuste, 2004. Repris dans Affaires d’écriture (ancrits divers).

Sans doute qu’un titre est dans le poème, Rennes, Wigwam, 2004 (avec des reproductions de peintures de Mariène Gâtineau). Repris dans Le poème n’y a vu que des mots.

Trois anciens poèmes mis ensemble pour lui redire je t’aime, Devois-du-Château, Cadex éditions, 2006 (avec une vignette de couverture d’Yvon Vey).

Broussaille de prose et de vers où se trouve pris le mot paysage, Sens, Obsidiane, 2006 (avec des reproductions de dessins peints de Khalil El Ghrib).

Aneries pour mal braire, Saint-Benoît-du-Sault, Tarabuste, 2006.

Khalil El Ghrib, éditions Virgile, « Carnets d’ateliers », 2007 (avec cinq reproductions de dessins de Khalil El Ghrib). Tirage de tête (sous étui avec un dessin original de Khalil El Ghrib).

Le poème n’y a vu que des mots, Chaillé-sous-les-Ormeaux, L’Idée bleue, 2007.

Un paradis de poussières, Marseille, André Dimanche éditeur, 2007.

Se os felos atravesan polos nosos poemas ?, Santiago- de-Compostela, Amastra-N-Gallar, 2008 (avec des photos d’Emilio Araúxo).

Comme pour être un jardin, Tunis, Tawbad, 2008 (bilingue, texte traduit en arabe par Saleh Diab ; couverture d’Anne Slacik).

Une idée de jardin à Beyrouth, Soligny-la-Trappe, Ficelle n° 84, 2008. Tirage de tête (sous coffret, avec une gravure originale de Vincent Rougier).

Coudre ton enfance à demain, Montluçon, Contre-allées, « Poètes au potager », 2008.

D’autres vanités d’écriture, Tarabuste éditeur, Saint-Benoît-du-Sault, 2008.

31 poèmes de l’Amérique un peu, Contre-Pied, Martigues, 2008. Repris dans America solitudes.

Bernard Pagès, Elancées de fêtes, mais tenant / Au socle du monde, Paris, La pionnière / Pérégrines, 2009 (avec des photographies de sculptures de Bernard Pagès).

Portrait du père en travers du temps, Nancy, La Dragonne, 2009. Tirage de tête (avec une lithographie originale de Djamel Meskache).

Le désir échappe à mon poème, Paris, Al Manar, 2009 (avec cinq reproductions de dessins de Mohamed Kacimi). Tirage de tête (sur vélin d’Arches).

A port de temps, collectif, « De n’importe où à nulle part dans le mot septembre », Gigondas, Atelier des Grames, 2009/2010.

Retour en des cafés de là-bas, Laon, La porte, 2010.

Tissus mis par terre et dans le vent, Paris, Le Castor Astral, 2010 (avec des reproductions de photographies de Bernard Abadie).

En tirant sur les mots, La Fermeté, éditions Potentille, 2010 (avec une photographie en couverture d’Emilio Araúxo).

Peliqueiro levantando os brazos, Saint-Jacques-de-Compostelle, Amastra-N-Gallar (un fragment de lettre traduit en galicien par Emilio Araúxo, et une photo d’un peliqueiro).

America solitudes, Marseille, André Dimanche éditeur, 2010.

Où vas-tu dans la forêt, Odile Fix, 2010 (avec 3 photographies de Magali Ballet).

Mobile de camions couleurs pour le noir et blanc de plusieurs photographies de Michel Butor, Besançon, Editions Virgile, 2010 (avec 9 photographies de Michel Butor).

Durance, version dite « de papier », Atelier des Grames, leporello de 12 pages tiré à 111 exemplaires, 2011.

Si les felos traversent par nos poèmes ?, éditions Jacques Brémond, 2012 (avec 7 photographies de Emilio Arauxo et une de James Sacré), 64 pages.

Xestos para continuar, Amastra-N-Gallar, (avec 2 photographies d’Emilio Araúxo et sa traduction du poème en gallicien), 12 pages, editión non venal.

Le paysage est sans légende, Al Manar, éditions Alain Gorius, 2012 (avec des reproductions de dessins de Guy Calamusa) 48 pages.

Affaires d’écriture (ancrits divers), éditions Tarabuste, collection « Reprises », 2012, 234 pages.

À Bazoches, Du poil aux genoux, 2013 (en supplément à la revue, n° 36 du 6 janvier 2013) (4 pages).

« Affaires de formes », Catalogue Claude Viallat, Bernard Ceysson éditeur, 2013 (vingt poèmes avec des reproductions d’œuvres de Claude Viallat et une présentation de Pierre Manuel).

Ah ! V’la un papillon, éditions Tarabuste (avec six planches de reproductions d’œuvres de Daniel Dezeuze), 2013.

Parler avec le poème, La Baconnière, collection Langages, 2013.

Donne-moi ton enfance, éditions Tarabuste, 2014.

Ne sont-elles qu’images muettes et regards qu’on ne comprend pas ? Aencrages & Co, 2014.

On cherche, on se demande, La Porte, 2014.

Ecrire un poème, La Main qui écrit et Les Venterniers, 2015 (avec des encres de Chine et une suite de poèmes de Florence Saint-Roch et un entretien avec Florence Emptaz), 63 pages.

Dans l’œil de l’oubli suivi de Rougigogne, Aux éditions Obsidiane, 2015, 94 pages.

Un désir d’arbres dans les mots, Paris, Fario, 2015 (avec des dessins de Alexandre Hollan)

James Sacré, par Alexis Pelletier (avec une étude d’Alexis Pelletier, un entretien et une anthologie de textes), éditions des Vanneaux, « Présence de la poésie », 2015.

Figures qui bougent un peu et autres poèmes, Gallimard, « Poésie/Gallimard », 2016 (avec une présentation par Antoine Emaz).


Livres à tirage limité et livres d’artistes:


La transparence du pronom elle, Chambelland, 1970 (avec des burins d’Yvon Vey). Rrepris dans Trois anciens poèmes mis ensemble pour lui redire je t’aime.

Une bonbonne, Paris, Collectif Génération, 1978. Repris dans Bocaux, bonbonnes, carafes et bouteilles (comme). Puis repris dans Les mots longtemps, qu’est-ce que le poème attend ?.

Fire, Paris, Collectif Génération, 1981 (avec des photographies de Ian Baxter). Repris dans La poésie comment dire?.

Déplier replier le poème; l'abandonner, le ranger, Saint-Benoît-du-Sault, éditions Tarabuste,1988 (avec des travaux de Thierry-Loïc Boussard). Repris dans La nuit vient dans les yeux.

Paysan comme (quatre fois), Paris, Collectif Génération, 1989 (avec des peintures de Jane Hammond, Sonia Guerin, et Ronald King). Repris dans Si peu de terre, tout.

Comme un geste d'écriture, Paris, Bernard-Gabriel Lafabrie, 1991 (avec des lithographies de Lafabrie). Repris dans Viens dit quelqu’un.

Noces: moments que le bonheur te prendrait par la main; ou par les mots,. Nice, La Mètis, 1992 (avec un dessin de Philippe Favier). Repris dans Viens dit quelqu’un.

Passage par sept poèmes d'un autre livre, La Madeleine, ed. de, 1993. Repris dans Viens dit quelqu’un.

Paroles de l'autre, Nice, Epiar-Cnap, 1993 (avec des sérigraphies de Laura Corti). Repris dans Viens dit quelqu’un.

Une dimension de silence, Liancourt-Saint Pierre, Atelier de papier, 1993 (avec des gravures d'Isabelle Baeckeroot et de Didier Godart). Repris dans Une petite fille silencieuse.

L'éternité c'est juste à côté, Saint-Benoît-du-Sault, éditions Tarabuste, 1994 (avec des travaux de Patrick Mellet). Repris dans La peinture du poème s’en va.

Haïk de mots pour Essaouira, Saint-Benoît-du-Sault, éditions Tarabuste, 1994 (marqué été 1995) (avec six lithographies peintes de Mohamed Kacimi et trois planches de texte). Repris dans La peinture du poème s’en va.

Si on voit tout sans rien voir?, Nice, Epiar-Cnap, 1995 (avec des travaux de Sonia Guerin). Repris dans Ecrire à côté.

Petite note sur le désir d'écrire, Paris, Collectif Génération, 1996 (avec des interventions de Françoise Quardon). Repris dans Le désir échappe à mon poème.

Voyages au centre de la chair, Paris, La Voix du Regard, 1996 (collectif peintres et poètes). Repris dans Le désir échappe à mon poème.

Le corps qui maintient, Paris, Editions Maeght, 2001 (avec deux gravures de Jean-luc Parant). Repris avec des modifications dans Un paradis de poussières.

On a traversé des territoires indiens, Montpellier et Saint-Hilaire du Rosier, Editions de livres objets “Le Galet”, 2001 (sept poèmes manuscrits avec sept pastels de Thierry Lambert). Repris dans L’Amérique un peu.

Comme un brouillon continué, L’Ile Rousse/ Montpellier, Baltazar, 2002 (poèmes manuscrits avec des peintures de Julius Baltazar). Repris dans Un paradis de poussières.

Si le corps dit, vraiment?, L’Ile Rousse/ Montpellier, Baltazar, 2002 (poèmes manuscrits avec des peintures de Julius Baltazar). Repris avec des modifications dans Un paradis de poussières.

Comme un repli du temps dans le jardin diminué, L’Ile Rousse/ Montpellier, Baltazar, 2002 (poème manuscrit avec des peintures de Julius Baltazar). Repris dans Un paradis de poussières.

Caresse d’écriture à des couleurs, Nice/ Montpellier, Gérard Serée, 2002 (poèmes manuscrits avec une gouache, un travail peint et des gravures de Gérard Serée qui a fabriqué le livre). Repris dans Le poème n’y a vu que des mots.

Comme pour être un jardin, Paris, Robert et Lydie Dutrou éditeurs, “En Puisaye” n° 10, 2002 (avec Cinq lithographies de Jean-Paul Agosti et une gravure originale pour les exemplaires de l’édition de luxe).

Un reste de fruit qu’on a mangé, Gallargues-le-Montueux, À travers, 2003 (poèmes pour accompagner une photographie de Jacques Clauzel). Repris dans Le poème n’y a vu que des mots.

La mémoire de personne, Lyon, C. D’hervé éditeur, 2004 (avec une eau-forte de Richard Texier). Repris dans Donne-moi ton enfance.

Un p’tit garçon, je sais plus, Paris, Bernard-Gabriel Lafabrie, 2004 (avec six linogravures de Joan Hernandez Pijuan). Repris dans Donne-moi ton enfance.

Ecriture aux objets d’encre, Octon, Verdigris, 2005 (avec quatre gravures en manière noire de Judith Rothchild; exemplaires de tête avec une mezzatinte supplémentaire de Judith Rothchild; typographie, étuis et coffrets de Mark Lintott) ; repris dans Le poème n’y a vu que des mots.

Du sensible et du parfum d’ange, Sain-Benoît-du-Sault, éditions Tarabuste, 2005 (avec des travaux de Khalil El Ghrib). Repris dans Khalil El Ghrib.

Un, deux... seize, Paris/Pompignan, Anne Slacik éditrice, 2005 (texte disséminé dans seize livres peints par Anne Slacik).

Petit volucraire patoisé, La Touche, “Collection privée”, 2006 (livre fabriqué, illustré et calligraphié par Guerryam).

Une galbule, Gallargues-le-Montueux, éditions À Travers, 2006 (avec une photographie de Jacques Clauzel). Repris dans Le poème n’y a vu que des mots.

(ou la rivière) une rivière, Soussans, Ateliers Barraud-Parage, (extraits de Cœur élégie rouge et d’Une petite fille silencieuse avec des dessins de Claude Barraud).

On s’imagine, Pierrerue, Youl, 2007 (livre fabriqué et illustré par Youl).

Serge Fauchier, “Entre peinture et poème, l’éclairage vient peut-être de l’écart”, Méridianes, Montpellier, 2007 (avec un texte de Christian Limousin).

Un seul mot, Nice, Atelier gestes et traces, 2008 (livre manuscrit avec 5 gravures de Gérard Serée qui a fabriqué le livre).

Trois ou quatre petits livres et quelques plus grands formats de papier, Montpellier/Vitry, Les éditions de Rivière, 2009 (quatre poèmes avec une peinture de Julius Baltazar).

Paroles du corps à travers ton pays, Anger, Atelier de Villemorge, 2009, (cinq poèmes avec deux gravures sur bois de Jacky Essirard). Repris dans America solitudes.

Mon poème empêché, Saint-Christol-lez-Alès, Les éditions de Rivière, 2010 (trois poèmes imprimés par François Huin, typographe à L’Hay-les-Roses, et les 22 pages peintes par Julius Baltazar), 30 exemplaires sur vergé Van Gelder peint au préalable avec rehauts à l’encre de Chine et crayon arlequin.

Un désir de paysage, Montpellier, Maison de la Gravure Méditerranée, 2010 (cinq gravures de Mustapha Belkouch, et des encres, six poèmes de James Sacré et collaboration de Vincent Dezeuze pour l’impression, livre cousu et dos collé dans une reliure coffret de métal.

Durance, Gigondas, Atelier des Grames, 2011 (textes gravés par Anik Vinay sur trois galets reliés par un fer).

Camions transportés d’écriture, Saint-Laurent-du-Pont,  Le Verbe et l’Empreinte, 2011  (exemplaires sur vélin d’Arches, avec une gravure en relief rehaussée d’argent de Marc Pessin, La gravure et une double page contenant les poèmes mis dans une chemise de vélin d’arche).

Un serpent de vert, Paris, Joël Leick, 2011 (deux exemplaires manuscrits avec des photos et couleurs de Joël Leick).

Couleurs qui te regardent, Montpellier, Maison de la Gravure Méditerranée, 2011(avec neuf gravures et quatre reproductions d’encres de Mostafa Belkouch, et un gaufrage en couverture).

Femmes dans l’ombre d’autres femmes, Paris, Peauésie de l’Adour, 2010 (avec des dessins originaux de Colette Deblé).

Bâches, bernes et d’autres toiles parlées, Montpellier, éditions Méridianes, 2012 (dans Ji, feuille de papier coréen Han-Ji pliée en huit avec, au verso, une estampe de Claude Viallat.

Le paysage est sans légende, Paris, Éditions Alain Gorius, 2012,( leporello de huit pages, avec un dessin peint de Guy Calamusa au recto et le texte des poèmes au verso).

Paysage au rouge, Paris, Joël Leick, « Books and Things », 2012, (deux exemplaires manuscrits avec des photos et couleurs de Joël Leick).

Une touche de vert, Paris, Joël Leick, « Books and Things », 2012, (deux exemplaires manuscrits avec des photos et couleurs de Joël Leick).

Des mots traversés par le temps, Saint-Christol-lez-Alès, Les éditions de Rivières, 2012 (avec trois dessins d’Yvon Vey pour chacun des douze exemplaires).

Si le monde est en couleur ? Tours/Montpellier/Caen, Le livre pauvre, « Conflit », 2012 (avec des interventions de Philippe Boutibonnes).

Quatre fois son portrait dans les Etats-Unis d’Amérique, éditions Wequetequock Cove-Stonington, 2012 (avec quatre gravures sur cuivre de Julius Baltazar, pressées par l’Atelier Alain Piroir à Montréal sur japon sekishu préalablement peint à l’unité par le peintre, et un original en frontispice de la page de titre. La traduction des quatre poèmes en américain est de Joshua Watsky).

Artine mal étoilée, Tour/Montpellier/Caen, Le livre pauvre, série « Artine », 2013 (avec des interventions de Philippe Boutibonnes).

Maison natale demain, Montpellier, éditions Méridianes, 2013 (avec des peintures de Jean-Paul Héraud)

A peine une réponse, Joël Leik, « Paisatges »,,2013, un livret unique.

Landscape en bleu, Joël Leik, 2013, un livret unique.

Neuf vers pour une question, Joël Leik, « Landschaft », 2013, un livret unique.

Ne sont-elles qu’images muettes et regards qu’on ne comprend pas ? Aencrages & Co, 2014.(avec une peinture originale pliée en quatre de Colette Deblé encartée dans le livre).

Un jour on est là, Editions de La Margeride,, 2014 (50 exemplaires, sur Olin 250 g, avec une couverture aquarellée et une aquarelle sur double page de Robert Lobet ; conception, impression et peintures de Robert Lobet). Edition dite de tête, (12 exemplaires, avec couverture et quatre peintures intérieures sur double page, bâton d’encre de chine et encres diluées de Robert Lobet)

Affaires de formes, éditions La Canopée, 2014, avec deux suites de peintures de Claude Viallat, sous emboîtage par l’Atelier Jeanne Frère à Nantes, et deux empègues (pochoir) d’Yves Martin réalisés à partir de deux dessins de Claude Viallat) (21 exemplaires).

Quatre fois sur le motif, au Languedoc, collection « Mémoire », 2014 (avec des peintures de Georges Badin ; trois exemplaires).

Solitude et silence dans le geste des titres, Editions Mains-Soleil, décembre 2014 (avec des peintures de Fabrice Rebeyrolle) (12 exemplaires : trois pages intérieures d’un dépliant).

Quel geste a fait ton père que tu ne comprends plus ? Les Cahiers du Museur, collection « A côté », 2014 (deux poèmes : « Ma guenille : des carnets mal écrits sans forme » ; « Le paysage traversé ce matin », avec des interventions de Guy Calamusa) tirage de 21 exemplaires.

Poesia alla pugliese, Nice, Atelier Gestes et Traces, 2014 (texte manuscrit, avec huit peintures de Gérard Serée ; trois exemplaires).

Personne, Editions Rencontres, chaque exemplaire contient deux peintures de Jacques Clauzel ; coffret réalisé par les ateliers Dermont-Duval. 9 exemplaires.

Personne, Editions Rencontres, chaque exemplaire contient deux collages de Jacques Clauzel ; étui réalisé par les ateliers Dermont-Duval. 3O exemplaires.

Une chèvre en Méditerranée, Ateliers Barraud-Parage, mars-avril 2015 (cinq feuillets de papier Ingres MBM Arches, 35 exemplaires numérotés et 3 exemplaires HC).

Ombres et lumières du chai, Ateliers Barraud-Parage, avril 2015 (30 exemplaires numérotés et 3 exemplaires HC . Extraits de Bocaux, bonbonnes, carafes et bouteilles (comme), dessins de Claude Barraud dont un original).

Comme un bâti de fil, Book Leick, 2014 (écrit en juillet 2015 ; deux exemplaires uniques).

Tenir ensemble, Book Leick, 2014 (écrit en juillet 2015 ; deux exemplaires uniques).

Marrakech écriture ,  Robin dort ,  Maguelonne ,  Au musée Fabre ,  Quel esprit montré ? , Face à Face, 2015, livrets réalisés par Jean-Pierre Thomas à Samoreau (chaque livret en deux exemplaires)

Poesía alla Pugliese, Atelier Gestes et Traces, 2015, orné de 7 peintures originales , plus une pour la couverture par Gérard Serée.

Si légers fragments du monde, Association Méridianes, 2015 , « Collection Liber », avec des collages de Khalil El Ghrib (25 exemplaires, deux œuvres originales de Khalil par livre).


Cassette/CD: L'obscurité qui nous prend par la main. Paris: Artalect, 1994. Repris en CD chez Artalect, 2006.


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Simone Alié-Daram

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

17/03/2016




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Christian Saint-Paul reçoit Simone Alié-Daram accompagnée pour l’occasion du poète plasticien Claude BARRERE qui connaît bien l’œuvre poétique de son amie.

Celle-ci est née en 1939 à Toulouse. Cette pupille de la Nation, médecin, a connu une longue carrière dans la Recherche médicale et la sauvegarde d'enfants atteints d'anémie immunologique (RH disease).

Une carrière distinguée de nombreux honneurs officiels, qui ne lui ont pas tourné la tête.

Simone ALIE-DARAM écrit depuis l’enfance, mais n’a franchi le pas décisif de la publication qu’en 2007 avec « Ecritures » Société des Ecrivains éditeur.  Elle poursuit ensuite avec « Emoti’icones » en 2009 (CopyMedia), 

« Effluves » en 2010 (Copy Media),

« Des Ephélides plein les poches » en 2011 (Copy Media), 

« Ellipsoïdes » en 2012 (Copy Media) et

« Paradis ébouriffés » en 2012 (Copy Media). Chaque volume 12 € est à commander par courriel à :  daramalie@free.fr


Elle fût élue maître-es-jeux à la prestigieuse Académie des Jeux Floraux de Toulouse en 2011, l’Académie la plus ancienne d’Europe. A ce titre,

elle fit en 2012 l’éloge de Clémence ISAURE, exercice particulièrement difficile devant l’auguste assemblée, et réussie.

Sa poésie est resserrée dans des textes assez courts, bâtis souvent comme de véritables croquis impressionnistes. Elle saisit des scènes de vie,

fige leur fulgurance dans la gangue des mots. C’est souvent aussi une poésie contemplative. Ses qualités éprouvées d’observation font merveille

dans le saisissement de la vie qui l’entoure, des agissements des autres. Elle est en éveil perpétuel, et écrit comme on photographie. Il en résulte

un charme permanent où transparaît une inébranlable passion de vivre, sans leurre, avec la lucidité de l’expérience.

En 2013 elle publie  « Passions effleurées » poésie toujours édité chez COPYMEDIA  12 € que l’on peut aussi commander à www.copy-media-net

 

On pénètre dans ce livre dans la poésie de l’intime. Or, le mot a un double sens, intime c’est à la fois s’adresser à soi-même mais aussi partager quelque chose dans la confidentialité. Le terme vise la solitude intérieure et son contraire, le partage.

Dans ses poèmes, Simone Alié-Daram en s’adressant à elle-même par d’incessants soliloques sur ce qui capte son regard et son âme, fait partager son émotion au lecteur fatalement intime.  « Les langues sont la faune et la flore de notre intériorité » disait G. Steiner.

A propos des poèmes « flashes » de l’auteure, il est aisé de vérifier la formule de Georges PERROS : « Poète celui qui habite totalement son être ».

C’est le quotidien, dans ce qu’il a de plus révélateur de nous-mêmes et des autres et partant de l’époque, qui est la toile de fond des poèmes de Simone ALIE-DARAM. La peinture des circonstances permanentes de notre vie oblige à un regard attentif, pour voir ce que l’on ne voyait plus. Il y a de l’enchantement dans ces moments de contemplation qui donnent naissance au poème. L’inaltérable optimisme de l’auteure, malgré toutes les tempêtes essuyées, lui permet d’écrire : « Le bonheur marche à côté de moi / Certains matins il me prend par la main ».  Elle croit comme Christian BOBIN « que quelque chose vient à tout instant nous secourir ».

Poésie de contemplation, et poésie de célébration, de l’instantané (les flashes). Mais toujours avec lucidité : « Je ne parle de rien, je sais que tout va bien / Et j’attends de partir ».

Un voile de scepticisme passe, mais vite dispersé : « Le monde a-t-il encore une âme ? ». Le rire n’est jamais loin et finit par gagner. Il est salutaire avec la musique qui rend la vie plus légère à traverser. L’auteure est douée d’humour et s’amuse parfois avec les lettres « M  …Mains d’amour emmêlées / Même si, malgré moi ».

L’érotisme comme le titre du livre n’est qu’effleuré, comme les passions qui l’animent et qu’elle tient à distance sans les effacer, et l’amour est partout présent dans ce regard généreux sans ostentation sur le monde et l’autre. Et l’on devine que les passions les plus fortes ne sont pas toujours les plus bruyantes : « Amour fusion dans lequel tremble / L’indicible que tu sais ».

  

Une poésie passée au tamis des sentiments violents qui emporteraient les passions dans les marécages de la conscience humaine, mais une poésie vivante, terriblement vivifiante et claire.

Plus tard elle fait paraître « Paradis ébouriffés » ; ces poèmes se lisent d’un trait comme un roman. On pénètre dans l’univers intime du poète avec une facilité jubilatoire. Impression de tout comprendre immédiatement et d’être en permanente empathie avec ce regard porté sur la vie qui passe, qui est passée, sur les choses bonnes à prendre ou à contempler pour demeurer blessé certainement, mais jamais anéanti. Une profonde humanité se dégage de ces textes où l’abandon est contenu par une pudeur qui en font des œuvres d’art.

Des hommes et des femmes rêvent d’une fleur

Et ne sauront jamais la vérité sur leur enfance ;

Est-ce que les jeunes gens meurent toujours dans les plaines

Comme des plantes épuisées ?

Pour ceux-là qui rêvent ou qui ne sont plus là

Ecrire un vers soufflé comme une bulle

Ou sec comme un bâton de réglisse

Ensuite aller voir Bruges,

Les deux pieds enfoncés dans le mythe de l’eau,

Où maintenant est déjà passé.

 

Et sur le canal du Midi :

 

Je vais bader le canal vert

Entre les vieux arbres qui

Amoureusement penchent

Leurs feuilles pour le caresser,

Le vent s’amuse dans mes mèches,

Un canard hiératique

Danse.

Egrenant sur son cou

Des reflets mordorés.

L’ombre fanée doucement lèche

Les piles du pont envasées.

Penche la tête oh ! Ma colombe,

Toute de gris emperlée

Que de ma bouche à ton long cou

Le vent y dépose un baiser.


 Ce soir elle vient présenter son dernier recueil « SYLLABES » qui constitue le n° 450 de la revue ENCRES VIVES, 6,10 € le numéro, abonnement un an 34 €, à adresser par chèque à Michel COSEM 2 allée des Allobroges, 31770 Colomiers.


Christian Saint-Paul qui signe la quatrième de couverture du recueil écrit :


... « Je ne parle de rien, je sais que tout va bien / Et j’attends de partir », écrivait-elle, comme une conclusion d’une vie saturée d’expérience, dans son dernier livre. Pourtant, avec ce nouveau recueil « Syllabes » d’une écriture épurée, d’une grande densité, elle poursuit le chemin, lucide sur l’impossibilité de revenir en arrière, mais sans rien oublier de ce qu’elle a traversé. La mélancolie, après un si long parcours d’une puissante vitalité : « Où es-tu ma rebelle », se réfracte dans le regard et elle atteint, sans l’avoir choisi, le plus troublant de sa parole poétique : « J’ai accouché de la tendresse » ; « Je veux mourir dans le vent / Grignotée d’amour par des vapeurs d’êtres ». La terrible expérience de la vie, des deuils, le temps qui s’effiloche, obscurcissent les jours à venir et elle se voit « sans devenir / Comme un mollusque handicapé ». Mais l’amour sauve du naufrage, un autre amour, non celui, charnel, qui lui a été enlevé : « Je suis vide de toi / Où es-tu passé / Une pluie de peines glacées / Me labourent le crane / Sans cesse », mais celui, impalpable, incommensurable qui lui permet de se « voir par transparence » et aller « sur un possible infini ». Elle sait qu’elle a atteint le discernement et qu’elle veut l’exprimer, comme toujours, avec pudeur : « Dans les mots que tu dis / Il y a plein de sens / Cachés ». Ce discernement qui, pour percer, fait le vide : « Quand tous les arbres qui cachent les forêts seront morts / On verra peut-être par-delà les futaies ». Et l’Espérance se dessine à l’horizon de la nostalgie et de la tendresse : « Demain / […] / Je deviendrai le souffle ».


Simone ALIE-DARAM, membre également de l’Académie des Sciences Inscriptions et Belles Lettres, construit à l’évidence, pas à pas, une œuvre poétique. Elle saisit ces monuments d’instants par le langage. La poésie, c’est avant tout le souffle, disait Breton. « Je deviendrai le souffle ». Il y a une foi dans ce possible qui se dessine et dans lequel elle va devenir ce souffle. Nous sommes coincés, explique-telle, en tant qu’êtres humains entre plusieurs infinis, celui cosmique, celui des toutes petites choses, celui de nos pensées, et plus tard, nous deviendrons effectivement un souffle efficace pour tout ce qui reste, ce que nous avons aimé, les choses, les êtres. C’est monstrueusement vivant le souffle. Pour Luc Decaunes « La fonction même du poème est de nommer, de préserver, de sauver tout ce qui mérite de l’être face à la misérable activité des larves. Seul, il peut donner un sens, un avenir au contenu de l’existence que le temps dégrade, que la bêtise avilit ». Pour Simone Alié-Daram, on ramasse les instants comme avec une épuisette. Le rapport au temps est primordial. Or, le temps n’existe pas ! Le temps de dire cela, et le temps est déjà passé. Il faut fixer les choses au moment où nous les avons sous les yeux. Nous avons une existence tricotée de passé et d’avenir.

Pour Sylvia Pbath : « Le poème est un moment d’éternité ». Ce flash de l’instant, commente S. Alié-Daram, c’est le caillou dans la mare, avec toutes les ondes qui se répercutent en nous et ailleurs, et dans ce que nous faisons et ce que nous sommes. Mais le poète, en dehors de ses moments de dépression, est un émerveillé de la vie. Il peut l’être par le moindre détail, la moindre lumière. C’est une façon de dire la beauté du monde. Et pour dire la beauté du monde, il faut l’aimer. Dans mon métier, insiste-telle, j’ai vu des choses terribles, des enfants qui sont morts dans mes bras et on est bien obligé de passer par-dessus ces malheurs, car malgré cela, le monde est beau. Il n’y a pas d’angélisme béat dans cette imposture qui exige simplement de passer par des acceptations, la première étant celle de soi-même, puis de certaines règles. Car la révolte permanente ne mène à rien. Ce qui ne veut pas dire que le poème n’ait pas pour objet cette révolte qui est parfois salutaire, qui fait du bien. Claude Barrère évoque la dimension humoristique de Simone ALIE-DARAM. Humour d’abord par rapport à soi-même. Si sa lucidité apparaît à l’évidence, la sensation est toujours très présente. Il s’échappe souvent des sentiments mélancoliques, au sens où la mélancolie est un sentiment profond. Elle est vivace dans son dernier recueil. Mais cette mélancolie, dans ce recueil, débouche sur l’Espérance, la plupart du temps dans les poèmes de Simone ALIE-DARAM, elle débouche sur une note optimiste ou sur l’humour.
Claude Barrère fait observer que c’est une poésie qui dit « je » énormément. Il y a l’inexorable de la vie qui passe dans « Syllabes » et qui laisse des traces. Mais il n’y a aucune leçon dogmatique dans ses textes. Il y a le « chant ». Castan disait que les poètes occitans étaient « hors chant ». De la même manière, il semble que le « chant » de Simone ALIE-DARAM s’inscrive dans cet espace en marge qui est le « hors chant » de Castan. C’est sa dimension de « rebelle », assure Claude Barrère. Elle fait toujours un pas de côté, et il y a ce regard de côté aussi qui scrute et qui vient de sa pratique médicale. Quelquefois, je me parle à deux voix, acquiesce Simone ALIE-DARAM. Et cela peut être une voix féminine et une voix masculine. J’ai un double quelque part qui me répond. Il m’aide à saisir ces moments d’éternité ou, quand je m’enfonce trop, il
m’engueule. Oui, je m’engueule moi-même.

Lecture par Simone ALIE-DARAM de mélancolie, puis d’une scène sur le Pont Neuf.

Mélancolie douce, mélancolie ratée,

Mélancolie mort-née

Morte saison sournoise

Impliquée de non vu

De non être

Planète ébréchée

Qui tourne

Pathétique

Sans même de pourquoi.

*

J’ai laissé mon amour sur le quai

Embruni de feuilles dorées

Le vent et l’eau jouent dans les clochetons


Sous la pile du pont

Les filles emmanchées sur leurs très longues cuisses

Promènent leur pâleur

Leurs cheveux raidis

Flottent dans l’air douceâtre

Cavernicole et étoilé.

*

Certains poèmes sont de véritables tableautins, constate Claude Barrère. Un poème vient d’une phrase dite par un autre et qui résonne en moi, poursuit Simone, ou parfois d’une anomalie ou de quelque chose de bizarre, comme celui-ci :

Dans les jardins déserts

L’avenir s’écrit en questions


Et quand tu mets la tête en arrière

Tu survoles un troupeau de brebis ombrées

Qui chahutent sur fond bleuté.


Cela, c’est regarder les nuages dans le ciel en mettant la tête en arrière, c’est tout !

« J’ai laissé mon amour sur le quai ». « L’amour n’est pas qu’échange, il est sacrificiel », disait Georges Lambrichs, affirmation partagée par Simone ALIE-DARAM. Les voix auxquelles elle parle sont ses amours sacrificielles. Elles sont devenues des souffles, précise-t-elle. Mais ces voix, ces ombres, sont à la fois rassurantes, mais c’est quand même un huit-clos. Il faut en sortir.

La fonction de la poésie peut être une catharsis. L’écriture, comme toute forme d’art, est une forme de sauvetage. Ce que Simone ALIE-DARAM nomme « les signes réprimés », au-delà de la pudeur de dire, c’est une façon, juge Claude Barrère, de ne pas se prendre trop au sérieux. Il n’y a pas l’ombre d’un nombrilisme, d’un narcissisme, dans la langue de Simone ALIE-DARAM. Dans l’écriture, elle se regarde avec distance, donc avec discernement, quelquefois avec dérision. Mais au-delà de cette lucidité qui peut sembler cruelle, son regard enveloppe le cosmos. Sa poésie est cosmique. Le cosmos la laisse sans voix. L’écrasement de l’immensité conduit à la dérision de soi, mais aussi à une certaine joie d’en faire partie.
Egarée dans un cosmos. Mais la vie n’est qu’une traversée de passages. Claude Barrère remarque qu’autrefois, Simone ALIE-DARAM parlait de voyages et qu’aujourd’hui, elle parle de partances. La partance n’implique pas le retour. On va s’égarer dans un cosmos sans limite. Ce recueil est d’une très forte densité.
Le bruit de la ville est tellement familier qu’il lui paraît ouaté. Je suis une citadine forcenée, confie-t-elle. A la campagne, j’ai peur des abeilles.

Dans d’autres recueils, le corps est important chez Simone ALIE-DARAM, remarque Claude Barrère. Le toucher est important, renchérit Simone ALIE-DARAM.

La poésie ne fait pas dans l’écart. Il faut noter les correspondances. « Nous sommes sous le même orage », m’a dit un jour un ami au téléphone quand grondait le tonnerre. C’est ça, une correspondance.


Lecture d’extraits de « SYLLABES »


Mots incompréhensibles

Ennui incompatible

Folle foule indocile

Anéantissement éthéré

Mort programmée

Plus vivante que la vie.

Happée par des algues brutales

Au fond d’un goulet sournois

Elle est sans devenir

Comme un mollusque handicapé

Elle glisse et dérape

Sur des concepts branlants

Le corps gluant désintégré.


Tout oublier sur l’oreiller

Pensées ancrées dans le duvet

Rétablir la connexion délabrée

Quand tu verras le calamar aux reflets de lune

Les vierges des coins de rues

Souriront dans leurs cages grillagées.




Est-ce l’orage, est-ce le vent

Est-ce les nuages sur les montagnes velours

Est-ce un vieil olifant soufflé par des âmes perdues

Je me noie dans la pluie couronnée d’un arc vert

À mille lieux de tout

Juste au centre de moi.





Transparente à la lumière de l’eau

Douce et laxe

Pseudopodes moelleux

De notre monde copie de l’autre

Dans toute cette nuit

Je peine à garder les yeux ouverts

Au bout de plusieurs mois

J’ai accouché de la tendresse.

*

Ce recueil dit une fringale d’amour, constate Christian Saint-Paul. Nous avons besoin de beauté et d’amour, affirme Simone ALIE-DARAM et Claude Barrère croit que dans le désir de langue, il y a en premier le désir d’amour. Il faut parler du désir aussi. Henri Heurtebise disait que si la poésie n’avait pas pour vocation, par tous les détours possibles, de louer la vie, les êtres, les animaux, les choses et la beauté du monde, il faudrait l’arrêter. Elle serait scandaleuse. Le recueil de Simone ALIE-DARAM s’inscrit dans cette volonté.

*

Christian Saint-Paul avant de clore l’émission incite les auditeurs à lire :

Jets de poèmes Dans le vif de Fukushima

de Ryôichi WAGÔ

éres éd. collection PO&PSY, 300 pages, 25 €

Le poète japonais Ryôichi Wagô, ayant pris le parti de rester dans sa ville après la catastrophe de Fukushima, publie les tweets qu'il a écrits « à vif » pendant ces jours terribles, et nous fait les témoins de sa remontée des enfers grâce à l'écriture poétique.

Après le 11 mars 2011, Wagô est l'un des premiers écrivains à transmettre l'ampleur de la catastrophe de manière palpable et concrète, dans des poèmes hantés par une tragédie vécue au quotidien, dont il décide de rendre compte sous forme de tweets réguliers. Ces poèmes, à la fois très simples et très inventifs, par leur moyen de transmission mais aussi par leur style elliptique et incantatoire, d'une grande force, auront un retentissement important à travers le Japon et même au-delà des frontières du pays. La mise en page et la typographie de ce recueil sont en totale adéquation avec ce work in progress où le lecteur assiste avec sidération à la création quasi ex-nihilo (l'annihilation catastrophique) du langage poétique et d'une réflexion forte sur le rapport du langage à la terre natale.

*

Le voyageur à son retour, de Jean-Michel Maulpoix

Le Passeur éd. 160 pages, 15 €, livre numérique 6,90 €

Un recueil poétique qui célèbre la joie infime des plaisirs partagés et les surprises liées au décentrement du voyage.

Jean-Michel Maulpoix, agrégé de lettres modernes, enseigne la poésie moderne et contemporaine à l’université Sorbonne Nouvelle – Paris III. Directeur de la revue Le Nouveau Recueil, il est l’auteur de nombreux ouvrages (poésie, critique littéraire, essais), parmi lesquels : Une histoire de bleu (1992), L’Instinct de ciel (2000), Chutes de pluie fine (2002), Pas sur la neige (2004).

« Mais tu l’as bien compris : c’est pour cela que je m’en vais, que je m’envole, que j’en appelle au plus lointain. Ces étoiles au sol, ces feux roses de l’aube, ces forêts, ces rivages, ces toitures : la terre, la maison des hommes. Je ne connais pas de moment plus heureux que l’atterrissage. Ces départs, après tout, n’ont pour objet que le retour. »

Jean-Michel Maulpoix saisit les émotions fugitives qui naissent de tous les sens. Chez lui, ce sont les voyages qui conduisent à l’éveil d’une sensibilité poétique tissée entre l’intime et le tangible.

Après quelques années de silence, les mots du poète résonnent à nouveau dans ce recueil célébrant la joie infime des plaisirs partagés et les surprises liées au décentrement du voyage.

En fin de volume, un carnet accueille l’écho qu’ils ont laissé dans l’oreille de quelques lecteurs.

***


 

   

 

 


 

 

 

 

 

Philippe BERTHAUT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

10/03/2016




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Christian Saint-Paul reçoit Philippe BERTHAUT

Poète, chanteur, écrivain, comédien/lecteur, animateur et formateur d’animateurs d’ateliers d’écriture Philippe Berthaut est né en 1952 à Aigueperse (Puy-de-Dôme) et vit à Toulouse.

Après un DEA en Lettres Modernes et des études de linguistique, il choisit de mettre en mélodie les poèmes qu’il écrit et de les chanter sur scène. Il débute en 1972 à Toulouse, avec un premier récital à la Cave Poésie.

En 1981 il fonde avec d’autres chanteurs, des enseignants et des responsables de salles de spectacle, Toulouse Action Chanson, l'une des premières association en Midi-Pyrénées à créer des ateliers d'écriture.

« L’atelier d’écriture est le lieu par excellence où peut se déployer l’intelligence intuitive du monde, et où cette intuition peut inventer ses territoires ».

Il anime de nombreux ateliers en direction de tous les publics, ainsi que de nombreux stages de formation (bibliothécaires, enseignants, animateurs de centres de loisirs, etc.).

Il est à l’origine de l'Atelier Recherche de la Boutique d'Ecriture du Grand Toulouse dont il est le conseiller artistique.

Il partage la direction artistique de la Cave poésie René Gouzenne avec Elisabeth Champierre-Vignat, Clara Girard, Serge Pey et Bruno Ruiz.

On peut consulter ses activités sur : http://www.lachaufferiedelangue.net


Bibliographie de Philippe BERTHAUT :


Le Chant-Flipper, Tribu, 1981 (épuisé)

Treize lampes bleues seules éclaireront la ville, Privat, 1988 (épuisé)

Le Chanteur et son commerce, Le Lézard, 1991

Récits du pays jonglé, La diagonale d’Espalion à Lavaur, L’Ether vague, Patrice Thierry, 1995, repris au catalogue des Editions Verdier

Le Voyage aux lecteurs.ou la Décameronde, La Renaissance, 1997

Paysage déchiré, poèmes, N&B, 1997

L'Enfance Labyrinthe, N&B, 1999

Les Saisons Cayla in Anthologie, Tarabuste, 2002

Abrupt, poème avec une gravure de Michel Cure, Trames, 2002

Mes mains du bout de moi, avec des photos de Jean-Luc Aribaud, Les Imaginayres, 2002

Le Pays jonglé- Récits et poèmes, Accord, 2003

Otaries, poèmes avec des images de Jacques Brianti, Propos 2 éditions, 2003

La Chaufferie de langue, Erès, 2005

La Visitation d'écriture, N&B, 2005

Le Champ de lave, Nouvelles Editions Loubatières, 2008


Ouvrages collectifs

13, rue Carença, Le Ricochet, 2000

Les Mots de l’exil en mémoire, Privat, 2007


Livres de textes écrits en atelier

L'Empal’Odyssée, Le Lézard, 1993

Petits cahiers d’écriture, Médiathèque Départementale 31, 1995-2005

Eclats de VOA- Atelier d'écriture de la Verrerie Ouvrière d'Albi, Accord, 1997

Le Grand Agglographe, Nouvelles Editions Loubatières, 2007


Il vient présenter sa dernière publication :

« CAHIER DE DÉSÉCRITURE » édité par publie.net

Première mise en ligne : janvier 2015

Préparation éditoriale : Guillaume Vissac

ISBN : 978-2-37177-105-5

ISSN : 2274-9128

Photographie de couverture : Henri Ebrard

© Philippe Berthaut & Publie.net »


Un entretien s’instaure entre Christian Saint-Paul et Philippe Berthaut qui rend compte de sa démarche générale en matière de création d’écriture et en particulier sur la posture qui a présidé à la parution de ce « Cahier de désécriture ».

Revenant sur son long passé de créateur, qui a travaillé bien des voies de l’écriture, l’invité aime se définir d’une expression séculaire toujours aussi riche de sens : « homme de lettres ». Ces mots le réjouissent car ils disent bien l’essentiel : un homme dont l’occupation est le bon emploi des lettres. Cet écrivain féru des ateliers d’écriture se retrouve totalement dans cette définition.

Voici ce qu’il écrivait déjà voici vingt ans dans un de ses livres :


Poème, ce soir je ressens pleinement ta faille,

A ta manière d’empoisser le monde

dans le maigre filet des mots,

de ne rien laisser paraître de l’enjeu

ni du câble de sang qui traverse la chair

en filament perpétuel.


J’entends des trouées de notes,

je les égrène d’attente,

les épuise sur le pré blanc,

retenus l’impatience et le vouloir mieux,

l’illusion du tout,

sa geste longue,

le méridien offert au cartographe aventurier,

avec sa meute de lieux toujours avides

d’assemblage.

Le manque alors et sa désinvolture

se mettent au cahier comme au lit figé des pierres.


Pousse de ta poitrine

la mêlée de fantômes.


Poème, ce soir je ressens pleinement la faille

que je ne puis parler.

Partager le piétinement.

Se reconnaître mutilé dans l’éloignement.


Ce soir le couchant s’effectuera sans couleur.

Tu partiras encore plus loin dans la sente absente.


Paysage Déchiré N&B poésie éditeur

*

La lettre, explique-t-il, est le combinatoire de notre langue et la simple conscience de cela est pour moi, la base de l’écriture poétique.

En hommage au poète disparu récemment Gilbert BAQUE, vieux compagnon de route de l’artiste, nous écoutons un poème que Philippe BERTHAUT a mis en musique et chanté : « Montagne ». La ville de Tournefeuille où il résidait, annonce Philippe Berthaut lui rendra hommage le dimanche 10 avril 2016.


Revenant à son œuvre personnelle, l’invité insiste sur le fait qu’il a été frappé par l’importance de l’écriture orale chez les gens. Cette révélation s’est affirmée lors de son travail sur la culture ouvrière à Bagnères de Luchon, et lors des cent entretiens menés avec Jean-Claude BASTOS sur le quartier Empalot à Toulouse. J’ai gardé, dit-il, ce que disait une gardienne d’immeuble, sans rien toucher. Ce n’était pas un travail de sociologue, mais un travail de recueil de parole. Ce sont souvent les personnes elles-mêmes qui s’empêchent de prendre la parole. Quand on demande à quelqu’un de lire un poème, il répond : mais moi, je ne sais pas lire, ce qui est faux ; tout le monde sait lire. C’est si vrai que la plupart du temps, ceux qui ont un accident de voix, véhiculent plus d’émotion que les comédiens habitués. Car ils ne mentent pas.


« Le Cahier de désécriture » que l’on peut télécharger sur le site publie.net, a été projeté sur un écran à la Cave Poésie René Gouzenne de Toulouse, dans le cadre des ateliers universitaires dirigés par Serge PEY. Chaque spectateurlisait à tour de rôle une page de ce livre. Ainsi le poème a été partagé. Chacun se l’est approprié. Mais c’est aussi un partage d’énergie. Le texte dans cette démarche du « désécrire » est parfois la relation du douloureux, mais le partager donne de l’énergie. Le texte n’étant présenté que sur une seule page à l’écran, les spectateurs ne pouvaient anticiper sur la suite, et donc s’est réalisée une vraie communion de lecture. Les lapsus qui n’ont pas manqué, ont suscité des rires, non moqueurs mais chaleureux. Quand on lit tout seul, quelque part on confisque la lecture.


Lecture d’extraits de: « Cahier de désécriture. »


1er juillet


Ne me toche pas s’il te flaît !

 

 

Je ne veux pas que tu me toches.

 

 

 

Ce que j’acris sur la mage

 

 

Ne vorteras que des pelures »


« Ou des vélures

 

 

 

C’est selon. »




« 2 juillet


J’ai explosé

 

J’ai bondi

 

J’ai assailli ma propre langue

 

Qui se décompose dans le corps. »



« Un indice : la permutation des lettres s’est déréglée

 

La vrombinatoire s’est défaite

 

Tout deviant nossible.

 

Un semis de vomi pour ultime chanson

 

Chaque jour que Dieu ne fait plus.

 

Chaque jour que Dieu ne fait pas. »



« À ce moment une fleur vient d’excloser. »


« La lettre

 

Voyageuse

 

En son éternel

 

Tournoiement

 

Joue au sens

 

Comme aux quilles joue

 

Le meneur de mots. »



« L’ami de l’aube c’est l’oiseau

 

Et son chant perfore la mort

 

Que la nuit laisse suinter.

 

Le suint des nuits : son anagramme entier. »



« Je ne joue pas

 

Quelque chose en moi joue

 

Me tient en joue

 

Et tire. »

« 7 juillet


Ces mots les prendre tous

 

Les pendre les réduire en cendres

 

De lettres

 

Et les jeter à la ueule béante

 

Des défaites. »




« Fatigue. Fratigue.

 

Fracture dans la fleur : l’abeille. »




« 8 juillet


Effondrement

 

À l’intérieur

 

Cavités creusées

 

Par les eaux calcaires

 

Comme dans le paysage

 

Le trou de Bozouls.

 

Ce qu’un certain langage

 

Fait de nous

 

En nous. »




«  La nidification dans la mémoire

 

Vitrification de l’enfance en face

 

1ère étape : les puluies longues

 

Sur les cheveumûres des ronciers

 

Une mèche allumée alluminée dans le soleil. »

« Élimination

 

D’abord

 

De tous les abjectifs

 

Les empêcher

 

De nuire

 

En cellules

 

Proliférant

 

Du rien. »




« Comme ça que j’écris

 

Comme ça que je désécris

 

À la va comme j’te pousse

 

Une toux fait son trou

 

Dans la rigole des pages.

 

L’eau du poème s’échappe

 

Par les défaîtières. »




«  Un glissement dans les failles

 

(un feu de faille)

 

Une oppression à la place de…

 

Le chant en confettis

 

Des échantillons de chant

 

Qui se tiennent au bord des lèvres. »

*

La simple lecture, poursuit Philippe Berthaut, ne donne pas la place des mots dans la page. Or, la disposition des mots influe sur la diction.

Répondant à la question relative au paysage, celui par exemple de son livre précédemment cité « Paysage déchiré » : le paysage le plus important est-il le paysage intérieur ? notre poète fait valoir qu’il y a surtout une circulation entre les deux paysages, réel et intérieur. Et de plus, il peut y avoir des ruptures. Ce sont ces ruptures qui créent aussi la désécriture.

La finalité est de désarticuler la langue, avec toujours le souci que cela soit lisible. Attention, en aucune manière ce ne peut être un simple jeu comme le lettrisme par exemple. Un creusement avec la lettre doit se faire jour ; du reste nous entretenons tous des relations particulières avec les lettres et souvent nous ne le savons pas. Par exemple, mon nom BERTHAUT comporte deux T ; or, j’habite Toulouse et les deux noms de rues que j’ai habitées ont aussi deux T ! Vais-je devoir rechercher la prochaine fois une rue dont le nom n’ait pas deux T pour fuir cette « malédiction » du T ?

Il faut trouver son propre espace de relation avec la lettre ; dès qu’une lettre nouvelle arrive tout un paysage nouveau se découvre et appelle à être creusé.

Dans le désécrire il s’agit aussi de repousser une limite. Il faut refracturer une phrase clôturée pour en modifier le sens. Edmond JABES faisait cela. Il avait cette relation à la lettre, au mot. C’est très simple en fait comme écriture, ce mécanisme du combinatoire. C’est comme si chaque mot portait en lui son propre lexique. Dans « soleil » il y a une bonne cinquantaine de mots. Nous sommes des êtres de lettres.

Toutefois, il y a une part d’obscur dans le poème. Il existe quelque chose en nous dans la langue, à laquelle nous nous heurtons. Guillevic écrit : « J’ai appris à me pardonner le mal qu’on m’a fait ». Il fait jaillir soudain quelque chose qui va nous parler et qui, à un certain moment lui a été obscur aussi. La lumière jaillit des poèmes en même temps que l’obscurité chemine dans nos images. Saint-Paul rapproche la citation de Guillevic à celle d’une réplique d’un film « Welcome in Vienna » qui aurait pu être celle de Paul Celan : « Ils ne nous pardonneront jamais le mal qu’ils nous ont fait », citée par Marceline Loridan-Ivens dans son livre « Et tu n’es pas revenu » (Grasset 2015, p 106).


Lecture d’extraits du Cahier de désécriture


Rechercher du sens en faisant bouger le sens, explique Philippe Berthaut, c’est ce que je fais dans les ateliers d’écriture. C’est une manipulation dans le bon sens du terme. Car ce que l’on a écrit, quelles que soient la force et la qualité de ce que l’on a écrit, fige. Et là, une fois posé, c’est fini, il faut aller ailleurs. Mais il n’y a aucun jugement de valeur dans cette érosion de la langue.


Dans les dernières minutes de l’émission, Christian Saint-Paul qui n’a pas voulu amputer le temps d’antenne à son invité, recommande la lecture de « Jets de poèmes - dans le vif de Fukushima » paru aux éditions érès collection PO&PSY a parte, 300 pages, 25 € du poète japonais Ryôichi Wagô.

Celui-ci ayant pris le parti de rester dans sa ville après la catastrophe de Fukushima, publie les tweets qu'il a écrits « à vif » pendant ces jours terribles, et nous fait les témoins de sa remontée des enfers grâce à l'écriture poétique.

Après le 11 mars 2011, Wagô est l'un des premiers écrivains à transmettre l'ampleur de la catastrophe de manière palpable et concrète, dans des poèmes hantés par une tragédie vécue au quotidien, dont il décide de rendre compte sous forme de tweets réguliers. Ces poèmes, à la fois très simples et très inventifs, par leur moyen de transmission mais aussi par leur style elliptique et incantatoire, d'une grande force, auront un retentissement important à travers le Japon et même au-delà des frontières du pays. La mise en page et la typographie de ce recueil sont en totale adéquation avec ce work in progress où le lecteur assiste avec sidération à la création quasi ex-nihilo (l'annihilation catastrophique) du langage poétique et d'une réflexion forte sur le rapport du langage à la terre natale.


Philippe BERTHAUT annonce qu’une lecture de ce livre vient d’être programmée à la Cave Poésie René Gouzenne de Toulouse.


Est recommandé également le dernier livre de Michel MONNEREAU « Je suis passé parmi vous »

Collection Vermillon, La Table Ronde, 130 pages, 14 €.

Si, dans ses romans, Michel Monnereau fait sonner les cuivres, sa poésie est un murmure du temps qui passe, des rêves inaccomplis, des renoncements et des espoirs parfois ténus, parfois tenaces. Dépliant comme un éventail son territoire intime, il l’explore mot à mot sans jamais hausser le ton, au rythme lent de la nostalgie, porté, tel Éluard, par «le dur désir de durer».

 

éteindre le ressac du passé


Mots d’ordre qui tracent le cercle où se tenir.


Faire de ces heures un jour respirable. Savoir se contenter de cela. Oublier la mer et le vent blond d’été, là-bas.


Plus tard peut-être, dans un temps à venir qui inquiète notre plaisir.


Un moineau ramène un coin de ciel bleu vers moi. Il a

l’aile du présent. Il sait que plus tard n’existe pas.


Alors je regarde la pensée de la mer.

*

Enfin c’est le livre de Jean-Michel MAULPOIX

« Le voyageur à son retour » qui est une nouvelle fois cité.

Editions La Table Ronde / Littérature

Collection "Hautes Rives"

Livre papier :

15 €

160 p.

 

Livre numérique :

6,99 €


Un recueil poétique qui célèbre la joie infime des plaisirs partagés et les surprises liées au décentrement du voyage.


« Mais tu l’as bien compris : c’est pour cela que je m’en vais, que je m’envole, que j’en appelle au plus lointain. Ces étoiles au sol, ces feux roses de l’aube, ces forêts, ces rivages, ces toitures : la terre, la maison des hommes. Je ne connais pas de moment plus heureux que l’atterrissage. Ces départs, après tout, n’ont pour objet que le retour. »


Jean-Michel Maulpoix saisit les émotions fugitives qui naissent de tous les sens. Chez lui, ce sont les voyages qui conduisent à l’éveil d’une sensibilité poétique tissée entre l’intime et le tangible.


Après quelques années de silence, les mots du poète résonnent à nouveau dans ce recueil célébrant la joie infime des plaisirs partagés et les surprises liées au décentrement du voyage.

 

En fin de volume, comme toujours dans cette collection, un carnet accueille l’écho qu’ils ont laissé dans l’oreille de quelques lecteurs.


L’émission « les poètes » reviendra sur ces livres.


Enfin l’émission s’achève sur la lecture d’extraits du Cahier de désécriture par Philippe BERTHAUT.

 

   

 

 


 

 

 

 

 

Alem Surre-Garcia

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

03/03/2016




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En préambule, Christian Saint-Paul signale de nouveau la parution du livre de Dominique Sampiero : Avant la chair. Le Passeur éditeur, 105 pages, 15 €.

Ce premier ouvrage de la collection « Hautes Rives » interroge le silence qui a baigné l’enfance du poète. De façon originale, un carnet de lecteurs de tous âges et de tous milieux accompagne la prose de l’auteur et offre une multitude de regards sur son œuvre.

Le livre « J’ai appris à vivre dans la lumière et le silence des récits et, grâce à eux, à aimer le silence des miens, père, mère, et grands-parents surtout. À dénouer le silence des ombres et celui des objets posés comme des guetteurs dans la maison. À consulter la quiétude d’un arbre ou de presque rien, d’un escargot, d’un pissenlit dans la haie, comme un oracle possible de ma présence au monde. À aimer le rien, le rien du tout à force, l’invisible et pourquoi dire ange ou âme, c’est là, c’est tout, on ne sait pas ce que c’est. »

Dans son enfance ouvrière au royaume des taiseux, le poète a appris à se taire, lèvres jointes pour ressembler au père et à la mère, ne rien trahir. Comme si le silence était une façon d’aimer, d’être là, être avec, rien d’autre. Puis des livres sont entrés dans la chambre et ont embarqué la solitude plus loin dans les voyages.

La grande originalité de cette édition, c’est qu’un carnet de lecteurs succède aux poèmes. De professions et d’âges divers, des lecteurs prennent la parole pour évoquer leur promenade intime dans les pages de ce livre.

L’auteur écrivain et scénariste (notamment de Bertrand Tavernier), Dominique Sampiero est l’auteur de nombreux recueils de poèmes, livres jeunesse et romans parmi lesquels Le Ciel et la Terre (2001), Les Encombrants (2009), Bégaiements de l’impossible et de l’impensable (2012) et La vie est chaude (2013).

« Avant la chair » est le premier titre de la collection « Hautes Rives » dirigée par Dominique Sampiero.

Evoquant ce livre avec son invité Alem Surre-Garcia, Saint-Paul se replonge dans le « silence des anciens » de la vie rurale des années cinquante, qu’il a bien connu aussi, et qui était un mutisme codifié, un non-verbal dont on connaissait les contours par l’entourage.

L’intensité du livre est la révélation de l’efficience d’une langue pure, précise, riche sans aucune fioriture.

La partie rédigée par les lecteurs, outre une originalité totale dans la démarche, est, elle aussi, prenante par ce qu’elle suppose de complicité avec le vécu relaté par Dominique Sampiero dont l’expérience devient ainsi, une expérience partagée tournée vers l’universel.


« Celui qui se tait rassemble sur son front l’éclat et la fougue des sources, le souvenir des eaux ouvertes en deux aussi et goûte dans son silence l’étendue réelle de son corps, confiant sa chair à l’intimité de l’air. »


A signaler qu’il existe une version numérique de ce livre.


Le même éditeur publie de Jean-Michel MAULPOIX :

« Le voyageur à son retour », 160 pages, 15 €, livre numérique 6,90 €.

Jean-Michel Maulpoix, agrégé de lettres modernes, enseigne la poésie moderne et contemporaine à l’université Sorbonne Nouvelle – Paris III. Directeur de la revue Le Nouveau Recueil, il est l’auteur de nombreux ouvrages (poésie, critique littéraire, essais), parmi lesquels : Une histoire de bleu (1992), L’Instinct de ciel (2000), Chutes de pluie fine (2002), Pas sur la neige (2004).

Sur la 4ème de couverture, nous pouvons lire :

« Mais tu l’as bien compris : c’est pour cela que je m’en vais, que je m’envole, que j’en appelle au plus lointain. Ces étoiles au sol, ces feux roses de l’aube, ces forêts, ces rivages, ces toitures : la terre, la maison des hommes. Je ne connais pas de moment plus heureux que l’atterrissage. Ces départs, après tout, n’ont pour objet que le retour. »

Jean-Michel Maulpoix saisit les émotions fugitives qui naissent de tous les sens. Chez lui, ce sont les voyages qui conduisent à l’éveil d’une sensibilité poétique tissée entre l’intime et le tangible.

Après quelques années de silence, les mots du poète résonnent à nouveau dans ce recueil célébrant la joie infime des plaisirs partagés et les surprises liées au décentrement du voyage.

En fin de volume, un carnet accueille l’écho qu’ils ont laissé dans l’oreille de quelques lecteurs.

Il est vrai que voyager n’a d’intérêt que s’il y a un retour. Sans ce retour, ce serait l’errance. La finalité du voyage est de revenir transformé. Revenir indemne d’un voyage serait la preuve de son échec. L’auteur voyage comme il habite le monde : en poète. Il cite du reste Pessoa : « Être poète n’est pas une ambition que j’aie. C’est ma manière à moi d’être seul ».

Car si l’auteur voyage dans l’espace pour approcher et s’approprier les lieux, il voyage surtout dans les mots et s’interroge sur leur finalité : « Les mots ont-ils jamais interrompu la glissade de notre existence sur le temps ? Sont-ils jamais parvenus à rien fixer d’autre que l’étonnement et le désarroi ? » Le lecteur comprend que comme Rodin auquel l’auteur fait référence, le poète est là « pour remettre les choses au monde ». C’est ce à quoi Jean-Michel Maulpoix s’applique, avec la lucidité souvent cruelle du poète, celui qui est voyant, qui discerne l’importance des choses et sait que « l’époque balaie les renommées plus vite que les papiers gras » et que de plus « la vitesse de l’oubli, elle aussi, s’est accélérée ».

Le poète est un observateur du quotidien, ce quotidien longtemps rejeté par les poètes et qui aujourd’hui les agite pour le plus grand bien de notre civilisation du mouvement et de la vitesse. Mais ce quotidien nous renseigne sur nous-mêmes mieux que d’improbables actions d’éclat. Le sens du sacré et sa teneur peut ainsi être révélé par une pénurie de bananes dans un restaurant asiatique :

« Chose vue au restaurant : manquant sans doute de quelques bananes en cuisine, la serveuse est venue retirer subrepticement celles qui étaient déposées sur le petit autel des morts... Sacrilège ? Non, plutôt une image de la proximité dans laquelle se tiennent par ici les vivants et les disparus (les morts, dans les champs, veillent sur la récolte du riz). Il ne semble pas que sous ces latitudes le sacré soit une question douloureuse... »

Certainement, Malraux aurait aimé lire ça. Et cela : « Qu’y a-t-il à la quatorzième station, dans le tombeau énorme de Jésus, sinon le rien, puisque le Christ s’en est allé ?

La monumentale excroissance de la croyance autour du vide. »

Et à Tel Aviv, ce sentiment qui allait s’étendre et prospérer : « Hantise de l’attentat. [ ...] R* me raconte en souriant que lorsque naquit son enfant on lui a délivré, en même temps que l’extrait de naissance, les papiers nécessaires à l’obtention de son masque à gaz. »

*

Christian Saint-Paul revient ensuite sur l’annonce du numéro 55 de la revue trimestrielle de poésie « Comme en Poésie » créée en 2000 par le poète Jean-Pierre Lesieur et éditée par l’association éponyme, qui publie les meilleurs poètes contemporains, des critiques, des tribunes, des chroniques régulières : poésie école, nouvelles des poètes, conte, aphorisme, fable, chanson et tout ce qui touche de près ou de loin à la poésie.

L’abonnement à la revue qui comprend la cotisation à l’association est de 15 €, chèque à l’ordre de Comme en poésie Jean-Pierre Lesieur, à adresser 2149 Av du Tour du lac, 40 150 Hossegor.

http://pagesperso-orange.fr/jean-pierre.lesieur

Ce numéro qui reprend le compte-rendu de notre émission avec Serge Pey, publie entre autres bonnes choses des textes de Roland Nadaus qui eut la joie de voir la Maison de la Poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines inaugurée par Jean Rousselot, en présence de plus d’un millier de personnes. « La Poésie a une dimension politique. Dès l’origine. A moins de la cantonner dans sa version décorative, style pompier ou masturbation laborantesque : petits oiseaux, rimes d’infortune, gazouillis de salon ou incompréhensibles chiures de mouches à épater les gogos »,écrit-il. Cette Maison a été fermée à la suite d’un « audit » c’est à dire à l’examen de ses « résultats ». Oui, l’absurdité de telles situations est courante. Nous vivons dans un pays où la diffusion et l’animation de la poésie dépend du bon vouloir des politiques, lesquels, sauf exception notable, ont autant d’esprit poétique que le poisson, d’amour paternel.

Roland Nadaus a adressé à Christian Saint-Paul des photos de Jean Rousselot le jour de cette inauguration. L’émission « les poètes » consacrera bientôt une émission à Roland Nadaus.

On pourra écouter « D’un bocage l’autre » (Henry éd.).


Archipel du bocage


C’est mon île. L’archipel de mes yeux. Tous ces prés entre haies vives -Et ces champs où marcher c’est revivre, parce que la boue colle à la vie comme cet herbe aux pattes des bêtes entre ruisseaux lourds et prés mûrs.


Mon île, mon bocage. L’archipel de ma vie. Mes îles vertes sous le vent, ma pluie.


- J’en suis bête comme un amoureux.

*

L’émission est ensuite consacrée à l’invité : Alem SURRE-GARCIA.

Cet écrivain, poète, essayiste, occitaniste éminent vient compléter l’émission qui lui avait été réservée le jeudi 3 mars 2016 à laquelle il convient de se reporter.

Il a donné un cycle de conférences, notamment à la Maison de l’Occitanie à Toulouse. Le premier cycle concerne : « Au-delà des rives les Orients d'Occitanie » réédité par les éditions Dervy-Médicis ; le deuxième a trait à « Clochers et minarets » publié chez Privat et le troisième a pour thème : « Le Midi antichambre des orients - Du méridional à l’indigène » qui donnera naissance, sans aucun doute, à un prochain livre.

C’est de ce dernier thème, à peine abordé le 3 mars, que vient nous parler Alem Surre-Garcia.

L’Histoire de l’Occitanie est mal connue. Or, il faut toujours avoir une certaine épaisseur d’ Histoire pour savoir ce qu’il s’est passé. Sinon nous ne comprenons pas. Qui plus est, nous sommes dans une Histoire qui n’est même pas dans l’Histoire de France ! s’exclame notre conférencier.

Et d’expliquer : « Tout part du romantisme, de l’Ecosse, de l’Angleterre, de l’Allemagne, de la Grèce, de la Suisse. L’Europe connaît la passion romantique. L’intérêt pour le Moyen-âge ne cesse de grandir et tout naturellement on redécouvre les troubadours. Et les troubadours sont liés par leur origine à l’Al-Andaluz donc à l’Orient. Le goût pour le gothique et l’attrait des civilisations disparues dont celle encore de l’Al-Andaluz, des ruines, imprègne l’époque romantique. Il naît un style néo-troubadour. En Allemagne, le romantisme prospère, c’est l’Ecole d’Iéna près de Weimar où Goethe initie le diwan occidental. En France, il règne dans les salons avec Mme de Staël. L’attrait des cultures populaires se développe avec celui du folklore et de l’ethnologie.

Tout naturellement, celui-ci débouche sur l’attirance pour le Sud et pour les voyages dans le « Midi ». Car le Midi apparaît comme un pays exotique et lointain. La mode est aux voyages aux Pyrénées ; comme dans la littérature et comme le voyage persan, elles deviennent lieu du rêve et du mystère.

Malheureusement, on ne va retenir que le pittoresque. On construit tout de suite un etno-type ; ceci est bien étrange lorsqu’on s’adresse à des gens qui ne parlent pas pareil, qui ne s’habillent pas pareil et qui ont un rapport au temps et à l’espace différent de l’esprit européen qui commence à s’industrialiser et qui déjà, dans la course au rendement, manque de temps. Les populations du Midi éprouvent le besoin de contrebalancer cette débauche d’énergie et de progrès. Il y a chez elles, une appréhension du temps différente. Alors les autres vont dire de cette population : « c’est comme si le temps s’était arrêté ». Mais ce n’est pas vrai ! s’insurge Alem Surre-Garcia. C’est un autre rapport au temps, c’est tout !

Des orientaux, on ne retient que le nomadisme, on oublie les splendeurs architecturales des villes. Il suffit qu’il y ait un palmier, du sable, un troupeau d’animaux avec un berger indigène dont on ignore s’il dort ou pas, contemplatif, adossé à un rocher.

L’Orientalisme est une vision particulière. On recherche des rapports de voyage, on critique un esprit bourgeois qui détruit. On recherche de l’authenticité ailleurs. Ce mot : authenticité, est toujours employé de nos jours, mis en avant par notre tourisme, mais nous ne savons plus ce qui est authentique et ce qui ne l’est pas. On recherche ce qui est différent de vous et qui pourtant est encore pratiqué. Des artistes français, comme Flaubert vont tempêter déjà contre l’occidentalisation qui s’opère tout de suite dans des villes comme Le Caire ou Alger. Daudet aussi s’insurge de retrouver Belleville dans un quartier d’Alger : on a tué l’authentique !

Mais on avait déjà tué l’authentique en Provence ou en Languedoc !

Le Midi est une marge entre la France du Nord et l’Algérie, laquelle d’ailleurs va devenir la France. Le Midi est ce territoire intermédiaire. Lequel territoire, qui est un passage obligatoire pour rejoindre l’Orient (il faut au moins aller à Marseille), où on ne parle pas français dans les couches populaires, apparaît alors comme arriéré.

L’exotisme commence dans ce territoire. Victor Hugo dit que tous ces pays n’ont pas d’Histoire, que c’est nous qui faisons l’Histoire. « L’Afrique n’a pas d’Histoire ». Georges Sand parle, elle, de « ces peuples enfants que nous initierons quelque jour à une civilisation véritable ». Nous sommes dans un propos colonial. L’Orientalisme s’accompagne du colonialisme. Il ya une attitude de domination sur les populations méridionales, comme si elles n’étaient pas encore intégrées. L’Afrique commence aux Pyrénées. Leur population qui parle une langue (l’occitan) prise comme un mélange d’italien, d’espagnol et d’arabe, est considérée comme parfaitement inculte. L’élite française est au centre d’un système euro-précentré. Les plus socialistes d’entre eux essaient d’apporter aux indigènes cette civilisation. Jules Ferry dit qu’il faut apporter nos mœurs. Or, n’en est-on pas toujours là ?

Il faut réveiller ces populations dans leur endormissement. Ceci est aussi un principe religieux. Leur grille de lecture est simplement d’aller rechercher ce qui est immuable et biblique. Les peintres retrouvent les vêtements antiques, et comme on aime beaucoup les ruines, on les recherche aussi et ces pays deviennent des pays de ruines. C’est aussi ce qui s’est passé aujourd’hui avec les ruines de Palmyre. Cela ne justifie en rien la destruction, mais cela peut l’expliquer. Des actes nous paraissent barbares alors que nous-mêmes nous avons notre propre barbarie dont nous avons du mal à nous expurger.

Il s’en suit un concert d’extravagants préjugés sur le « méridional » dont on peut extraire certaines citations :

Alexandre Dumas à Montélimar, 1840 :

« Cette nature demi-espagnole, demi-sarrasine qui a besoin d’être étudiée longtemps pour être comprise »

Huysmans, in Là-bas, 1891 :

« Les Méridionaux sont des Latins mâtinés d’Arabes …Ces êtres au brou de noix et aux yeux vernis, de ces broyeurs de chocolat et mâcheurs d’ail, qui ne sont pas du tout français, mais des espagnols et des italiens »… « Cette lignée de gens fanfarons et bruyants, éventés et perfides »»

Michelet in Tableaux de la France, à propos des pays d’oc au XII° :

« Le Midi se présenta sous l’aspect le plus clinquant, dédaigneuse opulence, élégance et légèreté, danses et costumes moresques, figures sarrasines…Les mangeurs d’ail, d’huiles et de figues, rappelaient aux croisés l’impureté du sang moresque et juif, et le Languedoc leur semblait une autre Judée »

Gaston Méry in Jean Revolte :

« Le Méridional est le bras droit de l’Israélite : ils ont le même nez, le nez crochu de Polichinelle. C’est même à ce nez qu’ils se reconnaissent entre eux. Foncièrement bohêmes et nomades, ils ne travaillent pas »

Stendhal en 1837

« Que deviendraient ces malheureux paysans du Midi si quelqu’un ne leur parlait pas de morale ?Ils seraient comme des bêtes brutes ».

Hyppolite Taine à Montpellier :« On dirait des Italiens. Ce sont des polichinelles gentils. On comprend qu’ils aient reçu d’ailleurs une discipline et des maîtres » Taine à Toulouse en 1866 : « A les voir se remuer, s’aborder, on sent qu’on est en présence d’une autre race. Un mélange de carlin et de singe »

Céline in Voyage au bout de la nuit :

« la partie vinasseuse de la République, profiteuse, resquilleuse, politique, éloquente, creuse. La méridionale peuplée de bâtards, méditerranéens dégénérés, de nervis, félibres gâteux, parasites arabiques, rien que pourriture, fainéantise, infects métissages négrifiés ».

Préfet de l’Ariège en 1831, à propos de la population des Hautes Vallées :

« aussi sauvage et aussi brutale que les ours qu’elle élève »

Préjugés exercés de la même façon à propos de la langue occitane :

Abbé Grégoire An 2 in Sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser la langue française :

« Cassons ces instruments de dommage et d’erreur »

1837, Pollux Lorrain, Ministre de l’Enseignement :

« Qu’on tranche au vif dans cette antique transmission des patois et que chaque école soit une colonie de langue française en pays »

1840, Le journal Le Messager du 24/09/1840 :

« Détruisez, si vous pouvez, les ignobles patois des Limousins, des Périgourdins et des Auvergnats, forcez-les par tous les moyens possibles à l’unité de la langue française comme à l’uniformité des populations barbares et au reste de la France qui n’a jamais pu les comprendre »

1894, G. Rousselot in L’Echo pontoisien :

« De vrais Français doivent exiger que dans toute la France on ne parle que français, et j’entends dire, et très nettement français de Paris…Paris, cœur et cerveau de la France »

2008, Jean-Marie Rouard de l’Académie française :

« Le terme « langues » pour les idiomes de région me parait abusif. Il s’agit plutôt de patois, de dialectes. Preuve en est qu’elles n’ont jamais produit de grandes œuvres littéraires, contrairement à la langue française ».


Les indigènes sont des citoyens de troisième zone. L’indigène n’a pas de nom. Même chez Camus, c’est l’indigène, un point c’est tout ! Et le méridional est assimilé dans ses défauts à l’indigène.

Plus tard, Fernandel va représenter la mâchoire aux dents blanches de l’Africain. « La terre est trop basse pour travailler ». Le méridional est considéré comme fainéant, n’a pas les capacités industrieuses des français du Nord et est éliminé de la course à la production, et on prend donc sa place.

Même des humoristes toulousains, marseillais, niçois, reprennent aujourd’hui ces clichés mortifères ! Cela continue ! Cela plaît à la société.

On en a fait des personnages sympathiques pour mieux les écarter des décisions de la société.

Cette mise à l’écart est efficace. Lyautey déclarait : « je n’ai jamais pu considérer un toulousain comme un patriote ».

La langue est tenue pour un patois inintelligible et l’accent est insupportable.

Alphonse Daudet va se déchaîner avec Tartarin de Tarascon. « Port Tarascon » est un ouvrage terrible. Tartarin veut une colonie et va épouser une princesse qui est faite comme une guenon.

Maurras devient anti-méridional. L’antisémitisme va de pair avec l’anti-méridionalisme.

Mais le pire, c’est que les méridionaux eux-mêmes vont intégrer cet anti-méridionalisme. Le racisme a fonctionné.

Si l’Algérie avait été maintenue française, les algériens auraient été amenés à discréditer leur propre langue. Il fallait qu’un intervenant extérieur leur dicte une langue que tous comprennent et non pas des patois où l’on ne se comprend pas d’un village à l’autre. L’abbé Grégoire voulait déjà « anéantir » ces langues ; c’est le langage de l’Inquisition ! Il faut que les gens se dépossèdent d’eux-mêmes. Le patois est défini comme une langue corrompu et grossière. C’est un charabia (mot arabe). Mais le charabia qui a existé (aragonais, catalan, arabe) fut une langue lien.

Au XIXème siècle, il fallait détruire à tout prix ces langues « barbares, bâtardes » qui transforment la France en une effroyable Tour de Babel. Mais cela continue et au plus haut niveau de l’Académie Française, ou avec des philosophes comme Michel Onfray. Même avec Charlie Hebdo. En réalité, l’Académie Française est toujours le suppôt de l’absolutisme. La Révolution voulait la supprimer puis y a renoncé. Mais nous sommes toujours dans une situation post coloniale. La France s’aveugle. Elle a occulté en elle-même les choses qui lui permettraient de comprendre le monde contemporain.


Tel est l’éclairage sans fard que nous donne Alem Surre-Garcia sur « le Midi antichambre des Orients, du méridional à l’indigène ».

Nous attendons avec impatience que cette pensée soit mise en forme dans un prochain ouvrage de cet auteur passionné dans le rétablissement des vérités historiques et sociales.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean-Pierre Lassalle

 

 

 25/02/2016





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En préambule Christian Saint-Paul invite les auditeurs à assister à la rencontre avec Gérard Macé écrivain-photographe & Georges Monti éditeur, au Centre Joë Bousquet et son Temps le Samedi 12 mars 2016 à 15h 30 au Centre Joë Bousquet et son Temps Maison des Mémoires – Maison Joë Bousquet 53, rue de Verdun – 11000 Carcassonne.

Gérard Macé est né en 1946 à Paris. Aux éditions Gallimard (collection « Le Chemin », puis collection « Le Promeneur »), il a publié depuis 1974 des proses narratives et poétiques, comme Bois dormant, Le dernier des Égyptiens, la série intitulée Colportage, mais aussi des poèmes et, plus récemment, deux volumes de Pensées simples. À l’image poétique, il ajoute l’image photographique à partir de 1997, comme en témoignent La photographie sans appareil, Mirages et solitudes, Éthiopie, Le livre et l’ombrelle, La couleur est un trompe-l’œil ou Chefferies bamiléké, tous parus aux éditions Le temps qu’il fait. Écrivain, photographe, mais également très bon connaisseur de la photographie, il évoquera les relations qu’entretiennent la littérature et la photographie, depuis la naissance de celle-ci, et parlera de sa propre pratique à partir de la projection d’un choix de ses images.

Georges Monti a créé les éditions Le temps qu’il fait en 1981. Rapidement, pour et grâce à Jean-Loup Trassard (autre écrivain pratiquant la photographie), il a publié des livres illustrés par la photo et a, pour ainsi dire, inventé un rayon de librairie intitulé « écrivains-photographes » (avec les ouvrages de Luc Dietrich, Jacques Laccarrière, Lorand Gaspar entre autres) avant d’ajouter à son catalogue un certain nombre de livres de purs photographes (Doisneau, Ronis, Dieuzaide, Erhmann, Brihat, etc.). Il défendra sa conception du livre de photographie et témoignera, dans un échange avec Gérard Macé, de la complicité qui a prévalu dans la production des ouvrages qu’ils ont faits ensemble.


C’est le nouveau recueil de Simone Alié-Daram, médecin, qui s’est illustrée dans les avancées de l’immunohématologie qui est cité ensuite pour mémoire, cette publication devant faire l’objet d’une émission à part entière. Membre d’académies scientifiques, l' est aussi Maître es-jeux de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse. Son humanité à fleur de peau s’est exprimée dans la parole poétique par la publication de recueils : « Ecritures », « Emoti’icones », « Effluves », « Des Ephélides plein les poches », « Ellipsoïdes », « Paradis ébouriffés » et « Passions effleurées ».

avec ce nouveau recueil « Syllabes » d’une écriture épurée, d’une grande densité, elle poursuit le chemin, lucide sur l’impossibilité de revenir en arrière, mais sans rien oublier de ce qu’elle a traversé. La mélancolie, après un si long parcours d’une puissante vitalité : « Où es-tu ma rebelle », se réfracte dans le regard et elle atteint, sans l’avoir choisi, le plus troublant de sa parole poétique : « J’ai accouché de la tendresse ».

A commander Encres Vives, 2, allée des Allobroges, 31770 Colomiers, 6,10 €, abonnement 34 €.


L’émission est ensuite consacréeà Jean-Pierre LASSALLE.

Christophe DAUPHIN dans la revue « Les Hommes sans épaules » le présente ainsi : « Jean-Pierre Lassalle (né à Padirac le 9 août 1937), « qui sait caresser l’oiseau dans la pierre, capter le soleil ou la lune d’une monnaie », selon André Breton, a participé aux activités du mouvement surréaliste de 1959 à 1966, quand l’auteur de Nadja lui confia le soin d’inventorier la bibliothèque de son ami Benjamin Péret, qui venait de mourir. « La succession de Benjamin Péret avait traîné car son fils et seul héritier était brésilien, officier supérieur dans l’Aviation, et avait donné tout pouvoir à Breton. Péret était, on le sait, plutôt cigale que fourmi et vivait au jour le jour. Les Bédouin lui avaient procuré une chambre, rue Gramme, et il se plaignait d’être très mal logé. Il y avait entassé livres et documents, dont de nombreuses photographies d’identité de militants de la IVe Internationale, sans noms pour identification, obscurs témoins d’années de militantisme. Je procédai à ce travail exténuant d’inventaire, avec l’aide de Jean-Louis Bédouin. Je garde un bon souvenir de ces heures pourtant harassantes », témoigne Jean-Pierre Lassalle, qui, un an plus tard, publia (in revue Bief n°10/11, 1960) ses théories monétaires : «- macroscopique: mettre en circulation d’énormes billets de banque en béton précontraint avec figurant la République une vestale murée vive dans un bain de plexiglas... - microscopique: frapper une monnaie plus petite qu’un grain de sable, une monnaie que l'on perdra tout le temps; que l’on aura sous l’ongle, dans l’œil, dans une dent creuse... »

Après la mort du Grand Indésirable en 1966, Lassalle se réinstalla en province et suivit une carrière universitaire, comme professeur de Linguistique et Littérature françaises, parallèlement à l’élaboration de son œuvre poétique et critique. Il a, entre autres, écrit sur François Maynard, Alfred de Vigny (dont il a donné une biographie de référence) ou Lautréamont. Il a publié des textes et des poèmes dans les revues Évohé, Préverbes, Non Lieu, Les Hommes sans Épaules et Supérieur Inconnu.


Jean-Pierre Lassalle propose des poèmes volontiers hermétiques, c’est-à-dire sous la haute figure d’Hermès, relevant du Trobar clus. Une œuvre poétique totalement atypique qui n’en rappelle aucune autre.

À lire : Le Grand Patagon (éd. Salingardes, 1962), Retour de Rodez (éd. Riol, 1963), Rituel de Gueules (Morphèmes, 1967), Brusquement les oiseaux (Temps Mêlés, 1968), Diramant (éd. Riol, 1969), Clé d’amiante et clé d’or (Morphèmes, 1969), Enfin Lépante (éd. Riol, 1971), La Fuite Écarlate (éd. MCP, 1998), Poèmes Presques suivis de La Grande Climatérique (éd. MCP, 2000), L’Écart Issolud suivi d’Agalmata (éd. MCP, 2001), Les petites Seymour (Encres vives, 2007), Alfred de Vigny (Fayard, 2010).

*


En 1983 Jean-Pierre LASSALLE a été élu Mainteneur de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse.

C’est un poète historique de la poésie surréaliste. Il fait paraître son premier livre de poésie en 1958. Aujourd’hui il vient présenter sa dernière publication poétique :

« Il convient » qui constitue le 448ème numéro de la revue Encres Vives. Le n° , 6,10 € à commander à Michel Cosem, 2, allée des Allobroges, 31770 Colomiers ; abonnement un an 34 €.

Nous pouvons lire sur la 4ème de couverture : "La vie et l'œuvre de Jean-Pierre LASSALLE semblent se présenter comme les mansions du théâtre médiéval : mansion surréaliste ; mansion ésotérique ; mansion chevaleresque ; mansions des femmes aimées sous le double signe d'Eros et d'Agapè. Humour et créativité dans les thèmes et les images, mais aussi tonalité élégiaque caractérisent ce nouveau recueil. "Celui qui imagine sans érudition a des ailes mais n'a pas de pieds" écrivait Joubert dans ses "Carnets" ; le poète surréaliste Lassalle chausse les sandales ailées d'Hermès.


IL CONVIENT est la devise autographe d'Antoine LASSALLE (1386-1460) sur un manuscrit de Cassiodore en sa possession - même devise qu'il grava le 18 mai 1420 dans la grotte de la Sibylle."


Le père d’Antoine Lassalle explique l’invité, Bernard de Lassalle a été un chef de guerre au service des Anglais et avait son petit château, son repaire, dans le Lot à côté de Céret. Cette devise, Antoine Lassalle l’a calligraphiée sur un manuscrit avec un rébus, avant de la graver dans la grotte de la Sibylle. Il jouait sur les mots, sur son nom la salle, sur sel sal. Cela est emblématique de la fin du Moyen-âge et c’est très poétique. C’est pourquoi nous dit J.P. Lassalle, je me suis permis de prendre « Il convient » comme titre. Mais « Il convient » au sens étymologique du terme que l’on retrouve dans le couvent, dans le convent etc.

Il y avait à cette époque une légèreté étonnante pour une époque (14ème et 15éme siècle) traversée par les guerres, les épidémies comme la peste, mais qui connaissait l’éclat de Cours très brillantes comme la Cour d’Orthez de Gaston Phébus, les Cours du Berry, de Bourgogne etc. et en même temps une activité littéraire. Antoine de Lassalle est considéré comme un des premiers romanciers ; il avait une belle plume. En 1323, il y avait déjà eu la création de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse. C’est une période de calamités avec de temps en temps des traits de lumière. Mais nous avons beaucoup de difficulté à concevoir comment les gens se représentaient le monde, il y a sept siècles. En tout cas, ils le transcrivaient comme j’essaie de la faire en plein 21ème siècle. Mais on ne lisait pas comme maintenant, on psalmodiait plutôt d’une certaine façon, mais il n’empêche que la poésie avait une certaine autonomie. Guillaume de Machaut est à la fois un grand compositeur, un grand poète et un rhétoricien. Et la rhétorique est au cœur du langage, donc de la poésie.


Jean-Pierre Lassalle est avant tout un poète surréaliste.

Le surréalisme est toujours vivant. Il suffit pour s’en convaincre d’aller voir le site : « Surrealismo Internacional » pour connaître la richesse des publications surréalistes d’aujourd’hui. Il y a de jeunes poètes surréalistes. Il ne faut pas arrêter le surréalisme à la mort d’André Breton. Le groupe, tel qu’il fonctionnait avec Breton n’a pas survécu et a explosé en 1969. Mais les poètes surréalistes ont continué, soit à titre personnel, comme c’est mon cas, précise J.P. Lassalle, soit en formant de nouveaux groupes. Et la poésie surréaliste est toujours en marche. C’était d’ailleurs le vœu de Breton. La poésie d’aujourd’hui est la descendance du surréalisme suppose Saint-Paul. Jean-Pierre Lassalle a tendance à le penser aussi mais il ajoute qu’il y a des gens qui n’aiment pas être influencés ou à la séquence de quelque chose de grand. Mais le surréalisme lui-même était la séquence du romantisme. Et le romantisme a duré un siècle ! Le surréalisme a imprégné tout le 20ème siècle et continue toujours, ce qui est surprenant. Ce long mouvement est admirable et digne d’estime.


Le recueil « Il convient » a fait l’objet d’une recension en langue espagnole précisément sur ce site « Surrealismo internacional ». Saint-Paul en a fait la traduction qu’il lit à l’antenne :

« Le titre de ce beau recueil de 16 poèmes, “Il Convient” est la devise autographe d’Antoine Lassalle, ancêtre du poète, qui la grava le 18 mai 1420 sur les murs de la grotte de la Sibylle, comme l’explique le poète dans son texte “Rêver de convenir”. C’est une allusion au récit d’Antoine Lassalle “Le Paradis de la reine Sibila”, récit de voyage initiatique avec une reine immortelle et supérieurement belle qui vit dans un jardin de délices, futur modèle du Venusberg de Tannhaüser. La souveraine de ce paradis païen connaîtra de nombreux avatars littéraires, le personnage de She de Rider Haggard étant un des plus fascinants. Antoine de Lassalle a découvert effectivement une grotte en Italie dans les montagnes de La Sibila situées dans la Marche Anconitana, mais il n’a pu explorer que l’entrée.

Un autre des poèmes, “Matta n’est pas de ceux qui meurent” évoque la cérémonie sadienne surréaliste qui eut lieu au domicile de Joyce Mansour et à laquelle Lassalle assista.

Le dernier poème, “Hanko Miastik”, extrait des “sargasses de la mémoire” les noms de nombreux amis surréalistes déjà disparus, tels André Breton, Marcel Duchamp, René Alleau, Roger Van Hecke, Jean Palou, Sarane Alexandrian, E.L.T. Mesens, Guy Rosey, Gérard Legrand, Gaston Puel, Adrien Dax...


Hanko Miastik


Tant d'arbres givrés par le grand froid du temps 
André Breton Marcel Duchamp René Alleau 
Alain Mangin Roger Van Hecke Jean Palou 
Sarane Alexandrian Mesens Suquet Rosey 
Philippe d'Araucanie et Gérard Legrand 
Avec le maître d'Eoux Robert Amadou 
Enfin pleuré toi qui nous veilles Gaston Puel 
Adrien Dax lisant sans fin les ennéades 
            J'ai même accompagné Schuster 
            Au cimetière de Pantin 
            Lui qui pourtant ne m'aimait guère 
Le cœur d'Anne Bédouin ouvert au grand Gurdjieff 
            Et Jean-Louis aux athanors 
Et vous tous amis de Rimbaud et de Ducasse 
            Nous pleurons Jean-Jacques Lefrère 
Le compagnon d'errance à Montevideo 
            Et Caradec pour l'asado 
A Montréal Tokyo Paris Tarbes et Pau 
            A Penne aussi Noël Arnaud 
Arsène Bonafous-Murat Saint-Antonin 
Tant d'arbres givrés par le grand froid du temps 
            Papier glacé des amis morts.

*

Jean-Pierre Lassalle poursuit l’explication assez détaillée des poèmes de « Il convient » : Matta était un homme étonnant, loué par Alain Jouffroy qui vient lui aussi de disparaître. Dans le poème où il est cité, il s’agissait de l’exécution symbolique du testament du marquis de Sade. Dans une soirée, avenue du Maréchal Monory, dans un très bel hôtel particulier, chez Joyce Mansour, Jean Benoit, poète canadien s’est dépouillé du costume symbolique qu’il avait confectionné pour l’occasion, en un effeuillage, et s’est appliqué sur le thorax un fer rouge avec les lettres SADE et a reposé le fer. Matta a voulu l’imiter, mais comme il n’était pas préparé (par l’alcool et autre), il s’est évanoui, brûlé au 3ème degré. Mais Breton, admiratif, a repris alors contact avec Matta avec lequel il était brouillé. J’ai voulu rendre compte de cela, poursuit J.P. Lassalle, parce que Matta est un très grand peintre dont la côte est de plus en plus haute. Je lui ai donc consacré un poème. J’ai voulu aussi reprendre la poésie encomiastique, née au 16ème siècle qui faisait l’éloge de la folie. C’est « l’éloge de la folie » d’Erasme. Mais j’ai écrit Hanko Miastik ; c’est un poème d’éloges.

Saint-Paul se réjouit de recueillir cette explication car il était perplexe devant le titre du poème. Souvent nous avons besoin de clefs pour s’avancer dans le texte. Jean-Pierre Lassalle cite alors Mallarmé dans sa boutade à Degas qui se plaignait d’avoir plein d’idées mais était incapable d’en faire un poème : « Mais ce n’est pas avec des idées qu’on fait un poème, c’est avec des mots ! »

Or, moi, insiste J.P. Lassalle, j’aime les mots ! les mots rares, les mots précieux, les mots techniques, les mots traditionnels. La poésie, c’est d’abord les mots. C’est ma vision des choses. Un de mes collègues, Mainteneur, disait de moi : « vous avez un vocabulaire coruscant. » Il ne faut pas avoir un vocabulaire plat comme une limande. C’est ce que je reproche à la poésie actuelle qui est tombée dans un prosaïsme que je condamne.

Le poète lit des extraits de « Il convient » dont ce poème sur Alep en Syrie.


Alep


Le glacis d'Alep est muraille d'hipparion

Gisant sous la pesée du sabot gigantesque

Mon corps est laminé en ces jours d'indiction

Ne demeure que vie de rampement d'exsangue

Alep admirable ville du grand fardeau

Je fuirai cependant vers l'Oronte sinople

Filigrane d'argent de mon corps glorieux

Mourir cétoine bleue sur le glacis d'Alep.



Le port d’Alep, je l’ai parcouru avec Alain Jouffroy. J’ai gardé la vision de cet espèce de mur oblique immense, et comme le sabot de cheval a une « muraille », ce plan oblique, j’ai fait l’analogie avec l’hipparion, l’ancêtre du cheval, le cheval à trois doigts.

Dans « Hanko Miastik » J.P. Lassalle évoque Gaston Puel enterré à Veilhes (Tarn) dans un village qui ne possède pas un café. Et un village sans café est un village mort, et un village comme Veilhes sans Gaston Puel, alors là, je préfère ne pas dire ce que j’en pense s’exclame notre poète.

« Tchilibim », c’est le nom d’un trio musical du Tarn. Mais c’est aussi Chibilim, un mot gitan. J’ai utilisé aussi la marque Dim ; les publicités de Dim sont très gracieuses et me fournissent une rime en im. Passim (ce qui est passé) est utilisé par les plus grands érudits.


Tchilibim


Tchilibim tchilibim

Talmaï descend des anakim

Tous les adeptes d'Elohim

Célèbrent Thurim et Pourim

A Taibeh mon Ephraïm

J'irais pour toi jusqu'au Sikkim

A Aubusson la tour Zizim

Et puis gagner Sidi-Brahim

De Camondo musée Nissim

Ici ou là c'est du passim

Jolies jambes gainées de Dim

Tes bras sont nus sans tephillim

Amie cello bimbo bobim

Tes seins ambrés de Misraïm

J'aime ton corps et le toutim

Amours passées du temps d'olim

Au surréel de Perahim

Tchilibim tchilibim.

*

« Il est venu le temps des bômes », bôme, mot marin, qui permet de dresser une voile triangulaire et le mot varve est une allusion géologique en analogie avec la généalogie. Les varves révèlent les couches sédimentaires au fond des lacs. Et c’est un des rares mots suédois de la langue française qui veut dire rayé. Quelle image !


Au cœur des varves


Dans les varves de souvenance

Sont les amis et les corps des femmes aimées

Les instants bleutés du bonheur bref

Les écailles du pangolin de nos désirs

La vie triangulée s'accroche aux bômes de l'espoir

Avec la hache pour abattre les trochures du cauchemar

Et couper les sanglons du cheval pâle

Dans les varves de l'affliction

Sont les errances le long des pontuseaux

Les glissements violets des échouages

Le deuil royal des jonchées de morènes

Sur les lacs bleus sans orpailleurs

Le chatoiement des gemmes au cou des survenantes

L'étirement des fauves laminaires

Et le blottissement dernier en cocon d'ibérides

Au cœur des varves.

*

L’humour est présent chez Jean-Pierre Lassalle, homme à la jovialité élégante. Je suis né à Padirac, s’amuse-t-il, et je dis par boutade que je n’ai pas besoin de psychanalyse puisque toute ma vie, je suis sorti du gouffre !

Très attaché à son pays l’Occitanie, il aime rappeler que la Cerdagne est aussi un pays qu’il affectionne et qui est présente dans un poème de « Il convient » ; de la même manière le recueil recèle des poèmes d’inspiration personnelle plus intime, comme l’allusion à l’Allemagne ou à une vallée de l’Himalaya.


Sanskar


La belle et longue louve du Sanskar

A des midis illuminés

Par le nef de Jean de Meung

Dans la rosée d'aeply

Tout le panier des ménagères

La volupté des stabilos

Une grande onde en crescendo

Pour symphonie des doigts rosés

Le long du beau corps nu

Pour les midis incalminés

De belle et grande louve du Sanskar.

*

« Il convient » un recueil de poèmes dans la veine surréaliste et hermétique au sens le plus noble du terme, que Jean-Pierre Lassalle a bien voulu éclairer, révélant leur genèse. Une poésie qui séduit par la richesse des mots et ce juste langage soumis avant tout à la poésie, tant il est vrai que ce que disait José Bergamin du langage liturgique : « tout langage liturgique soumis à la Raison, et non à la poésie, se condamne à mort » se vérifie d’autant plus dans le langage poétique.

 

   

 

 

 

MARIE JEANNE VERNY

 

 

18/02/2016





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Christian Saint-Paul remercie son invitée Marie-Jeanne VERNY d’avoir accepté de parler aux auditeurs de Radio Occitania de l’excellente étude qui a été publiée sous sa direction aux éditions Classiques Garnier (Etudes et textes occitans, 1), 423 pages, 49 €, broché :84 € :

« Les Troubadours dans le texte occitan du XXe siècle ».

Marie-Jeanne VERNY, très impliquée dans la défense des langues régionales et de la culture occitane en particulier, est agrégée de lettres modernes, professeur langue et littérature occitane à l’université Paul Valéry de Montpellier III et membre de l’équipe d’accueil Langues, littératures, arts et cultures des suds.

Ses domaines de recherches sont :

Littérature contemporaine, recherches effectuées notamment sur les écrivains occitans du XXe siècle : Roland Pécout, Robert Allan, Max Rouquette…

Sociolinguistique : l’occitan à l’école – la langue et la culture occitane dans les manifestations artistiques contemporaines

Pédagogie et didactique de l’occitan : travail en collaboration avec le CDRP de Montpellier depuis 1985

Affectée en 1995 comme PRAG à l’Université Paul-Valéry, a soutenu en 2002 une thèse d’études occitanes, et une habilitation à diriger les recherches en 2007, l’année suivant son affectation comme maître de conférences.


Le livre « Les Troubadours dans le texte occitan du XXe siècle » s’inscrit dans le programme de recherches consacré à la réception des troubadours du XIIIème siècle à nos jours, associant les universités d’Aix-Marseille, Bordeaux Montaigne, de Gérone, Paul Valéry - Montpellier III, de Pau et des Pays de l’Adour et Toulouse - Jean Jaurès, coordonné par Jean-François Courouau et Daniel Lacroix de l’université Jean Jaurès de Toulouse. Le tout placé sous le patronage de l’Association internationale d’études occitanes (AIEO).

Ce livre est issu essentiellement du colloque international organisé les 1er et 2 avril 2010 à Montpellier par la composante RedOc (recherches en domaine occitan de l’équipe de recherches LLACS - Langues, littératures, Arts et cultures du Sud) à la Médiathèque d’agglomération Emile Zola.


Dans la renaissance de la littérature occitane au XXème siècle, les troubadours sont souvent invoqués par les plus grands écrivains (René Nelli, Max Rouquette, Robert Lafont, Jean Boudou et bien d’autres), comme images d’un âge d’or où la langue et la littérature d’oc fournissaient des modèles à l’Europe. Cet ouvrage s’intéresse à la place de ces grands anciens dans l’imaginaire des créateurs (la chanson est également étudiée en fin de livre). Entre modèles idéalisés, figures recomposées sur un mode romanesque, imitation des formes et motifs, et aussi distance critique ou refus d’assumer un tel héritage, on trouvera ici une première ébauche synthétique de la réception contemporaine des troubadours.

Cet ouvrage analyse la réception des troubadours dans la littérature occitane contemporaine, entre fascination pour un âge d’or où cette littérature – ainsi que la langue qui la portait – se constitua en modèle européen, imitation des formes et des motifs et distance critique.


Il s’agit d’un ensemble d’un colloque, souligne bien Marie-Jeanne Verny qui explique les résultats de cette étude au cours de l’entretien avec Christian Saint-Paul :

« Comment les troubadours ont persisté dans la mémoire et la création après leur âge d’or qui était celui du 11ème et 12ème siècle. Que disait-on les siècles suivants ? Pour ma part, je me suis intéressée au XXème siècle et dans la lecture des poètes contemporains, je n’ai cessé de rencontrer les troubadours. Vingt auteurs ont apporté leur concours à l’entreprise, dont une italienne. Le colloque s’est tenu à Montpellier avec Pierre Bec. Puis le travail d’édition a suivi. Les troubadours sont connus dans le monde entier. Paradoxalement, c’est en France qu’ils sont le moins connus, réduits souvent à une image simpliste. Mais aujourd’hui, les romanciers écrivent sur la vie des troubadours. Michel COSEM, sur Peire Vidal, Francis PORNON sur Ramon de Miraval. »

Il y a un rapprochement Catalogne-Occitanie. Marie-Jeanne Verny, auvergnate, est profondément occitane, et elle ne voudrait pas que soit exclue l’Auvergne de l’Occitanie, si le nom de notre future région se réduisait à « Occitanie ». Il faudrait ajouter, par exemple : centrale.

« Max Rouquette, poursuit Marie-Jeanne Verny, après la Retirade, avait organisé à Montpellier une sorte de comité d’accueil des catalans intellectuels exilés et accueillait les Jeux Floraux de Catalogne. « Entre Barcelone, Toulouse et Montpellier, il n’ y avait pas de Pyrénées ».Quelle est la descendance des troubadours sur les poètes contemporains ? René Nelli a écrit « l’Erotique des Troubadours ». Comme lui, certains poètes ont écrit comme critique des troubadours et s’en sont inspirés. Max Rouquette connaissait les troubadours. Mais il y a souvent une confusion entre la civilisation occitane de la noblesse au Moyen-âge et le peuple en général. Les femmes du peuple subissaient le droit de cuissage des nobles comme dans le Nord. L’image de la femme était idéalisée dans l’aristocratie et c’est cette image là que l’on retient. Max Rouquette avait lu les « Vies » des troubadours des éditions savantes. C’est sa « Chronique légendaire des Troubadours », il crée une espèce de roman sur le roman. A partir de la connaissance précise qu’il a des textes et des vies des troubadours, comme il est avant tout écrivain, il va « broder » et en faire un sujet romanesque. Par exemple, il imagine que Bertran de Born et Bernard de Ventadour se rencontrent et qu’ils sont devenus moines pénitents qui n’ont donc plus le droit de se parler et qui, en compensation, se récitent des textes. C’est une très belle nouvelle, mais romancée par un littérateur du XXème siècle. C’est de la littérature, mais très juste. Le lecteur cultivé reconnaîtra le passage des citations des troubadours, l’autre les découvrira pour son plus grand bien. Il lira une belle histoire. Max Rouquette a écrit une dizaine de textes informatifs sur les troubadours.

La langue d’Oc doit se trouver des raisons d’adopter cette « langue méprisée », expression utilisée au 16ème siècle par Pey de Garros et par Mistral dans « Mireille » en 1859. La langue méprisée, celle du peuple, a eu de grands modèles. L’écrivain occitan va toujours glisser une phrase dans laquelle il se croit obligé de se justifier sur l’emploi de sa langue. Pour Max Rouquette, il y avait deux justifications :

1) Mistral, son père récitait des strophes de « Mireille » qui, à 12 ans, l’ont ébloui au point de le décider à écrire dans cette langue.

2) les troubadours.

Max Rouquette aurait aimé recevoir le prix Nobel de Littérature, comme Mistral, pour que son œuvre et sa langue soient reconnues. Si Robert Lafont ou Max Rouquette avaient écrit en français, ils auraient été nobélisables sans problème. Max Rouquette est né en 1908 et l’importance de Mistral était considérable. Toutes les Ecoles Normales d’Instituteurs étaient dotées des livres des Prix Nobel et donc, il y avait Mistral. L’œuvre de Mistral circulait. Sa graphie est la première graphie unifiée. Elle est plus calquée sur la graphie française que l’occitan unifié que nous employons aujourd’hui. Eric Fraj a écrit « Quel occitan pour demain ? » où il pose ce problème. Il faut pratiquer l’oralité de la langue, il faut que cette langue circule, dans les médias, dans le métro comme à Toulouse et cette langue vivra. Après, entre une uniformité sclérosée et le bazar complet, on a trouvé un moyen terme.

Mais qu’est-ce que le trobar : c’est celui qui invite, celui qui trouve, cela vient de l’accusatif « trobadorem », le français « trouvère » venant du nominatif. Le troubadour créait le texte et la musique. Max Rouquette avait une très haute idée de la langue. Il avait une exigence de dignité pour la langue et pour la culture qu’elle porte. Il écrivait des pastiches d’écrivains et savait dans cet art, être d’une cruauté exceptionnelle. Pour les troubadours, le mot et le son sont indissociables. Max Rouquette disait qu’on avait trop négligé que les troubadours étaient créateurs de musique. Les mélodies se sont en partie perdues. Ils étaient interprètes en même temps qu’écrivains. Jean Boudou fait intervenir les troubadours dans «Le livre des Grands Jours » et ses poèmes « Alba ». A l’aube, les amants illégitimes doivent se séparer, parce que le mari jaloux arrive. Or, Jean Boudou a écrit plusieurs « Alba ». Cela m’avait beaucoup marqué. Ce fut un peu le déclencheur de cette recherche. Les poètes du XXème siècle ont été inspirés des troubadours. Quelle place avait les troubadours dans les œuvres de :

Prosper Estieu 1860 - 1935

Paul-Louis Grenier 1879 - 1954

Denis Saurat 1890 - 1958

Sully-André Peyre 1890 - 1961

Clardeluno (Jeanne Barthès) 1898 - 1972

Jean Mouzat 1905 - 1986

René Nelli 1906 - 1982

Max Rouquette 1908 - 2005

Léon Cordes 1913 - 1987

Jean Boudou 1920 - 1975

Pierre Bec 1921 - 2014

Robert Lafont 1923 - 2009

Serge Bec 1933

Michel Minuissi 1956 - 1992


Ce qu’il y a de remarquable chez tous ces écrivains, c’est la diversité de l’intérêt pour les troubadours. Certains s’intéressent à la forme, la sextine, qui inspire Robert Lafont ou Pierre Bec. C’est un exercice de virtuosité. Pour Serge Bec, c’est la femme, l’idéal de la femme. Il n’a aimé qu’une femme de toute sa vie, Anne. C’est elle qu’il célèbre. Pour Max Rouquette, c’est une rêverie sur les paysages, sur les lieux où sont passés les troubadours et qui lui apparaissent comme encore habités par eux. Chaque écrivain est allé prendre chez les troubadours des choses différentes. Pour Jean Boudou, c’est la dérision. Il est vis-à-vis des troubadours entre distance et admiration. Il y a une variété totale d’inspiration. Pour Léon Cordes, il part de Minerve qui a tant souffert de la Croisade des Albigeois, et il reconstruit le passé dans « Minerve 1210 », il décrit ce qu’a été le siège de Minerve dans une pièce de théâtre qui a été jouée et mise en scène par son fils, Michel Cordes. Il y a eu 10.000 spectateurs qui se sont succédés à Minerve sur le lieu même où le drame s’était produit. Dans cette pièce, l’auteur mêle des textes des troubadours et des chants populaires. On voit bien que les poètes contemporains occitans s’inspirent, comme les poètes espagnols avec le romancero gitano de Lorca, des chants populaires, des légendes, des contes et de l’inspiration savante des troubadours. Sully- André Peyre fait partie des rares poètes occitans qui ne voulaient pas s’inspirer des troubadours. Dans « La grenade entr’ouverte » d’ Aubanel, chaque poème est ouvert par un texte des troubadours. Ceux du félibrige qui se référaient à Mistral, rendaient hommage aux troubadours, mais Sully-André Peyre, non ! Il a toujours été singulier, même pas proche du félibrige. Il écrit par exemple :

« pour une culture provençale, les troubadours, pauvres et mornes, ne comptent guère ; il y a eu, de la Croisade contre les Albigeois (qui ne fit que donner le coup de grâce à une littérature moribonde), au miracle de Mirèio, six siècles d’éclipse.

...Mistral est le vrai commencement de la langue provençale. [ ...] Mais il aurait ensuite fallu que, par « droit de chef-d’œuvre », la langue de Mistral s’imposât à tous ceux qui, « de la Loire à la mer, des Alpes aux Pyrénées », choisissaient de ne pas écrire en français, et qui auraient alors disposé d’un moyen d’expression, et d’un public, couvrant à peu près la moitié de la France, révolution littéraire et culturelle qui n’est encore qu’un songe, à cause des patoisants et des dialectaux. La plupart des félibres ne valent guère mieux que les troubadours. »


Aujourd’hui, des groupes de musiciens très jeunes prolongent la culture des troubadours, comme les « Fabulous trobadors » de Claude Sicre à Toulouse, ou le groupe fondé à Marseille « Massilia Sound System » ou « Maoresque » à Montpellier. Chez eux, le fin’amor se mêle au reggae langoureux (Bob Marley chantait dans un patois jamaïcain), le sirventès à la tençon. Et il est heureux que le génie de ces groupes ait orienté, dans son élan de modernité audacieuse, la jeunesse vers la culture occitane et les troubadours.

En conclusion, la diversité de réactions des influences des troubadours sur les poètes contemporains est énorme et ne peut être réduite à une seule posture, mais elle est indéniable et le livre « Les Troubadours dans le texte occitan du XXème siècle » réalisé sous la direction de Marie-Jeanne Verny apporte un éclairage précieux et assez exhaustif, que l’on ne possédait pas auparavant. Qu’elle, et tous les auteurs qui ont contribué à cette large étude, en soient remerciés ! ».


 

   

 

 


 

 

 

 

 

Alem Surre-Garcia

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

11/02/2016




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Christian Saint-Paul signale la publication bilingue français-oc (provençal) du livre d’Andrièu RESPLANDIN « Dicho dou vespre que davalo / Les dits du soir qui tombe » L’Astrado Provençalo éd. 7, Les Fauvettes - 13130 Berre l’Etang.

Nous retrouvons chez ce poète provençal ce bonheur de la contemplation du monde qui l’entoure que nous avions remarqué dans les précédents recueils comme « Aquéli pichot rèn / Ces petits riens », « Letro de la colo / Lettres de la colline », « A l’oumbro doù guidoun / A l’ombre du style », tous chez L’Asrado collection L’Esparganèu. La nostalgie, peut-être, semble plus marquée dans ce beau livre. Le temps s’échappe et va ravir cette joie d’être au monde. Le soir qui tombe est beau mais il annonce la nuit, la fin de l’éclat du jour, l’inconnu des ténèbres. Que nous réserve demain ? Pessoa, emporté vers la salle d’opération de l’hôpital où il mourra, a dit : « je ne sais pas ce que sera demain ». Alors Andriéu RESPLANDIN cueille les vieux souvenirs pour retenir la course inexorable du temps. Le ton a la beauté élégiaque ; il nous laisse ce charme amer de la mélancolie. Mais quel amour du lieu, du monde !

Lecture d’extraits en français par Saint-Paul et en oc par Alem Surre Garcia.


Pourtant comblé de tant de vie

Un jour de lassitude,

Sans doute avec regret

Des lieux de ses parents,

Jaume reviendra-t-il

Soigner encor la treille ?


Tant de songes en tête,

De partances rêvées

Moi

Je suis trop lié

Aux matins des collines,

Au passereau du clos.

*

Emai coumoul de tant de vido

Un bèu jour de lassige,

Belèu un brisoun regretous

De l’endré de si gènt,

Jaume tournara-ti

Faire frucha la triho ?


Tant de pantai en tèsto

E de viage sounja

Iéu

Siéu trop estaca

Au matin de la colo

Em’ au rigau de l’orto.

*

J’ai le même âge que cet arbre.

Je le vois assez chétif qui mit du temps pour se bien sentir

dans ce coin du jardin. Avec cela d’une croissante lente, lente mais sûre.

Il est maintenant en plein épanouissement.

Moi, j’ai le cheveu blanchi et je le regarde chaque jour, heureux de sa gloire.

Désormais, son meilleur m’est de le voir hiver après hiver visité par les grives fidèles ainsi que d’entendre, bruissante berceuse, la rumeur des vents dans son feuillage.

*

Jean-Pierre LASSALLE, Mainteneur de l'Académie des Jeux Floraux de Toulouse vient de publier à Encres Vives "Il convient".

Encres Vives - N° 448, 2, allée des Allobroges 31770 Colomiers, 6,10 € le recueil. Abonnement annuel 34 €. 

Nous pouvons lire en 4ème de couverture : "La vie et l'œuvre de Jean-Pierre LASSALLE semblent se présenter comme les mansions du théâtre médiéval : mansion surréaliste ; mansion ésotérique ; mansion chevaleresque ; mansions des femmes aimées sous le double signe d'Eros et d'Agapè. Humour et créativité dans les thèmes et les images, mais aussi tonalité élégiaque caractérisent ce nouveau recueil. "Celui qui imagine sans érudition a des ailes mais n'a pas de pieds" écrivait Joubert dans ses "Carnets" ; le poète surréaliste Lassalle chausse les sandales ailées d'Hermès.

Jean-Pierre LASSALLE, depuis "Le Grand Patagon" de 1962, a publié une dizaine de recueils dont "Les petites Seymour" dans la collection Encres Blanches à Encres Vives ; chez d'autres éditeurs notamment les trois principaux recueils La fuite écarlate en 1998 ; Poèmes presques en 2000 ; L'Ecart Issolud en 2001, tous trois éd. M. C. P. Toulouse.

Nous savons que le titre de ce beau recueil de 16 poèmes, “Il Convient” est la devise autographe d’Antoine Lassalle, qui la grava le 18 mai 1420 sur les murs de la grotte de la Sibile, comme l’explique le poète dans son texte “Rêver de convenir”. C’est une allusion au récit d’Antoine Lassalle “Le Paradis de la reine Sibila”, récit de voyage initiatique avec une reine immortelle et supérieurement belle qui vit dans un jardin de délices, futur modèle du Venusberg de Tannhaüser. La souveraine de ce paradis païen connaîtra de nombreux avatars littéraires, le personnage de She de Rider Haggard étant un des plus fascinants. Antoine Lassalle a découvert effectivement une grotte en Italie dans les montagnes de La Sibila situées dans la Marche Anconitana, mais il n’a pu explorer que l’entrée.

Un autre des poèmes, “Matta n’est pas de ceux qui meurent” évoque la cérémonie sadienne surréaliste qui eut lieu au domicile de Joyce Mansour et à laquelle Jean-Pierre Lassalle assista.

Le dernier poème, “Hanko Miastik”, extrait des “sargasses de la mémoire” les noms de nombreux amis surréalistes déjà disparus, tels André Breton, Marcel Duchamp, René Alleau, Roger Van Hecke, Jean Palou, Sarane Alexandrian, E.L.T. Mesens, Guy Rosey, Gérard Legrand, Gaston Puel, Adrien Dax...


Hanko Miastik


Tant d'arbres givrés par le grand froid du temps 
André Breton Marcel Duchamp René Alleau 
Alain Mangin Roger Van Hecke Jean Palou 
Sarane Alexandrian Mesens Suquet Rosey 
Philippe d'Araucanie et Gérard Legrand 
Avec le maître d'Eoux Robert Amadou 
Enfin pleuré toi qui nous veilles Gaston Puel 
Adrien Dax lisant sans fin les ennéades 
            J'ai même accompagné Schuster 
            Au cimetière de Pantin 
            Lui qui pourtant ne m'aimait guère 
Le cœur d'Anne Bédouin ouvert au grand Gurdjieff 
            Et Jean-Louis aux athanors 
Et vous tous amis de Rimbaud et de Ducasse 
            Nous pleurons Jean-Jacques Lefrère 
Le compagnon d'errance à Montevideo 
            Et Caradec pour l'asado 
A Montréal Tokyo Paris Tarbes et Pau 
            A Penne aussi Noël Arnaud 
Arsène Bonafous-Murat Saint-Antonin 
Tant d'arbres givrés par le grand froid du temps 
            Papier glacé des amis morts. 

*****

L’émission du jeudi 25 février 2016 sera consacrée à Jean-Pierre LASSALLE.

*

Simone ALIE-DARAM, Maître es Jeux de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse, fait paraître à Encres Vives, son dernier recueil « Syllabes ».

Encres Vives n° 450, 6,10 €.

C’est Christian Saint-Paul qui signe la 4ème de couverture dont voici le texte :

Simone Alié-Daram, médecin, s’est illustrée dans les avancées de l’immunohématologie. Membre d’académies scientifiques, elle est aussi Maître es-jeux de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse. Son humanité à fleur de peau s’est exprimée dans la parole poétique par la publication de recueils : « Ecritures », « Emoti’icones », « Effluves », « Des Ephélides plein les poches », « Ellipsoïdes », « Paradis ébouriffés » et « Passions effleurées ». Des poèmes comme d’incessants soliloques sur ce qui captive son regard et son âme. « Je ne parle de rien, je sais que tout va bien / Et j’attends de partir », écrivait-elle, comme une conclusion d’une vie saturée d’expérience, dans son dernier livre. Pourtant, avec ce nouveau recueil « Syllabes » d’une écriture épurée, d’une grande densité, elle poursuit le chemin, lucide sur l’impossibilité de revenir en arrière, mais sans rien oublier de ce qu’elle a traversé. La mélancolie, après un si long parcours d’une puissante vitalité : « Où es-tu ma rebelle », se réfracte dans le regard et elle atteint, sans l’avoir choisi, le plus troublant de sa parole poétique : « J’ai accouché de la tendresse » ; « Je veux mourir dans le vent / Grignotée d’amour par des vapeurs d’êtres ». La terrible expérience de la vie, des deuils, le temps qui s’effiloche, obscurcissent les jours à venir et elle se voit « sans devenir / Comme un mollusque handicapé ». Mais l’amour sauve du naufrage, un autre amour, non celui, charnel, qui lui a été enlevé : « Je suis vide de toi / Où es-tu passé / Une pluie de peines glacées / Me labourent le crane / Sans cesse », mais celui, impalpable, incommensurable qui lui permet de se « voir par transparence » et aller « sur un possible infini ». Elle sait qu’elle a atteint le discernement et qu’elle veut l’exprimer, comme toujours, avec pudeur : « Dans les mots que tu dis / Il y a plein de sens / Cachés ». Ce discernement qui, pour percer, fait le vide : « Quand tous les arbres qui cachent les forêts seront morts / On verra peut-être par-delà les futaies ». Et l’Espérance se dessine à l’horizon de la nostalgie et de la tendresse : « Demain / […] / Je deviendrai le souffle ».

***

Passion

Tendre amour fusion

Temps après temps

Comme une roue dentée

Regards accrochés

Imperturbables, inéluctables

Cercle électrique

Enivrante peur

Souffle court

Noyade.

*

Mon dernier amour

Je passe le temps sans vous

Sur fond de ciel bouclé

Campanules et vert de chambre

Quand reviendra le mordoré ?

*

Lèvre douce

Soie de peau

Demain

Avec vergogne

Avec aimance

Je deviendrai le souffle

Ce tissu rêvé

Etonné de ne plus être

Qu’un amas de syllabes.

*

L’émission du jeudi 17 mars 2016 sera consacrée à Simone Alié-Daram.

*

L’émission est ensuite consacrée à l’invité : Alem SURE-GARCIA.

Ses amis occitans d’orgetcom. qui l’accompagnent dans la réalisation de ses conférences depuis de nombreuses années, le situent ainsi : « Alem Surre-Garcia est né à Carbonne près de Toulouse en 1944. Il est un personnage accompli par sa passion pour l’histoire, plus particulièrement pour les cultures d’Oc. À la fois philosophe, écrivain, conférencier, il fut chargé de mission pour la langue et la culture occitanes au Conseil régional de Midi-Pyrénées de 1990 à 2006. il porte l’héritage des carrefours historiques entremêlés du monde ouvrier des Pyrénées Centrales avec ses fraternités de classe entre montanhòus occitans et émigrés espagnols, mais aussi des temps plus lointains, où se sont croisées les Espagnes juives, arabes, chrétiennes, et l’Occitanie. Il n’a de cesse d’énoncer et de révéler les influences andalouses et mozarabes longtemps occultées sur le patrimoine occitan. »

Aujourd’hui il poursuit le cycle de ses conférences notamment à la Maison de l’Occitanie à Toulouse. Le premier cycle concerne : « Au-delà des rives les Orients d'Occitanie » réédité par les éditions Médicis. Le deuxième aura trait à « Clochers et minarets » publié chez Privat et le troisième aura pour thème : « Le Midi antichambre des orients - Du méridional à l’indigène » qui donnera naissance, sans aucun doute, à un prochain livre.

Pour faire honneur à cette haute personnalité de la culture occitane qu’est Alem Surre-Garcia, avant d’entamer l’entretien, Christian Saint-Paul offre un moment privilégié de musique en faisant écouter la voix de la soprano Muriel BATBIE-CASTELL bien connue du monde occitan qui chante un poème de Louisa PAULIN : « Silenci - Silence ».


S’ensuit un entretien à peine interrompu par une courte lecture de texte. Voici le contenu résumé de cet entretien, l’explication d’Alem SURRE-GARCIA :


Alem commente ce beau moment en indiquant que Louise Paulin s’est nourrie de la musique du compositeur suédois Sibelius qui attachait une grande importance au silence. Toujours la culture occitane s’est enrichie des influences extérieures.

Et bien sûr, en premier apparaissent les influences et interférences des civilisations occitanes et orientales.

Ces liens logiques arrivent par la Méditerranée et par les Pyrénées avec l’Al-Andalous. La civilisation occitane s’est ouverte aux Orients, avec un s, car c’est très important ce pluriel. En 1899, on dit déjà : « Attention l’Orient, ça n’existe pas, l’Occident, ça n’existe pas. De qui voulez-vous parler ? Du Suédois ou des Andalous, des Coptes, des Arméniens ou de l’Extrême-Orient ? »

Ce singulier réducteur va entraîner l’affrontement Orient-Occident, deux choses totalement abstraites qui n’existent pas !

Machado disait qu’il n’y avait pas une Espagne, mais des Espagnes.
Idem pour la France, mais les français n’arrivent pas à l’admettre.

Une civilisation culturelle se fait par la circulation de tous les arts, alors même que l’hexagone croit avoir tout inventé.

Tout voyage : les hommes, les idées, les formes. Il ne faut pas avoir peur de recevoir des influences. Avec votre substrat, vous allez faire une synthèse, laquelle sera relancée, reprise ailleurs et remalaxée et réinventée.
Cela donne le flamenco, le tango. Transformation des influences. Les catalans et les languedociens, les Phéniciens et les Grecs vont s’influencer. Et cela n’arrêtera pas. Ces influences, indéniables, sont rejetées par une vision franco-centralisatrice et surtout parisienne.
Paris ne comprend pas ce qui se passe près de la Méditerranée. Elle essaie de l’annexer, mais elle ne le comprend pas, car le maillon manquant entre la péninsule italique et la péninsule ibérique, c’est l’espace d’Oc, ce sont les pays d’Oc. Et en voulant les nier et les phagocyter, elle s’empêche de comprendre la Méditerranée.

La civilisation occitane ne finit pas avec Montségur ; les arts, l’architecture montrent que non, ce n’est pas fini, que ça continue à travers les Pyrénées et que Toulouse, de manière spectaculaire, va inventer l’art gothique occitan qui n’a rien à voir avec le gothique français. Mais pour Paris, c’est un art mineur. Les papes, eux, à partir d’Avignon, vont propager cet art occitan.

La littérature : les troubadours sont influencés par l’Al-Andalous, mais aussi par Tripoli au Liban qui est une possession toulousaine, située sur la route de la soie.
A partir du 14
ème siècle, il y a une période un peu confuse, mais le renouveau arrive au 17ème siècle. Au 18ème et 19ème siècle, on redécouvre le passé de l’art médiéval dans toute l’Europe, a partir de l’Allemagne et de l’Ecosse. On redécouvre alors les Troubadours, donc l’Andalousie, et l’Orientalisme va naître.
L’abbé Florian, le fabuliste, qui était de Nîmes, qui connaissait très bien la littérature espagnole, qui a redécouvert l’Al-Andalous, va écrire fin 18
ème : « Ô toi Occitanie pour qui les Arabes ont quitté l’Andalousie ».
Le mot « Occitanie » naît après 1270, après l’annexion par la Couronne. C’est le Haut Languedoc et le Bas Languedoc, entre la Garonne et le Rhône.

Désenclaver Toulouse, l’expression est grotesque ! C’est toujours par rapport à Paris que le jugement est fait. Mais on ne comprend Toulouse que si l’on comprend la Catalogne, l’Aragon, et même la Navarre ! Toulouse et Saragosse, qui sont deux miroirs de part et d’autre des Pyrénées, ont été pendant des siècles en contact. Ce furent d’incroyables foyers culturels à certaines époques. Il y a un grand intérêt pour cette relation, je m’en aperçois, renchérit Alem Surre-Garcia, au cours de mes conférences sur ce sujet (plus de 600, même à l’étranger), mais cela n’éveille aucun intérêts pour les médias, surtout parisiens, et c’est catastrophique. On reste à l’image d’un Midi des cigales et du pastis. C’est un pays de résidences secondaires où il fait bon vivre, et puis, c’est tout.
Les jumelages, par exemple, de Toulouse avec les autres villes du monde, ne sont plus exploités comme ils ont pu l’être au cours des années 90, avec l’exposition Toulouse-Bologne et le remarquable travail de la Bibliothèque de Toulouse. Il y a une
gentryfication par des gens de culture, une uniformisation des goûts et des couleurs, mais ils ne s’en rendent pas compte. Le public est provincialisé, il est entièrement façonné par Paris qui dit seul l’universel.

Henri IV, dans la cour du Capitole, est bien la statue des deux France : France et Navarre. Je suis résolument navarrais ! s’exclame Alem. Le plafond qui est au-dessus de la statue est mudéjar, architecture que l’on trouve à foison au sud des Pyrénées. Les meilleurs artisans avaient cette culture.

Lecture d’un texte dans les deux langues d’un Roland de Roncevaux Occitan.

Dans ce texte, le Roland occitan tombe amoureux de la belle princesse musulmane.

On est en plein dans les «  Mille et Une Nuits ». En filigrane, il y a Aliénor, nous sommes au 12ème siècle. C’est un mélange des deux. La description est incroyable : le Roland occitan, quand il meurt, est assisté par un musulman qui le recommande à son Dieu. La civilisation musulmane est crainte, mais fascine. Dans les textes occitans, ce qui fascine est plus mis en avant que ce qui est craint.

« Le Vase d’Aliénor » appartenait à Guillaume IX d’Aquitaine qui lui a été donné par son compagnon d’armes, Imad Abdoula, émir de Saragosse. C’est lui, le Belvesin, le Bon voisin dont il parle dans son poème.

Dans les dernières minutes de l’émission, Alem Surre-Garcia aborde le thème du « méridional » sur lequel il reviendra à l’occasion de l’émission du jeudi 3 mars 2016.
L’ethno type méridional. Tout part du romantisme.
On récupère le Moyen-âge, l’Al-Andalous et donc l’Orient. Naît à ce moment là, un style néo-troubadour. Pour aller en Orient, il faut passer par les pays du Languedoc, pour rejoindre Marseille ou les Pyrénées qui sont les portes de l’Orient. Le Midi de la France, cette expression, n’existe qu’à partir du 18
ème et surtout du 19ème siècle.

On va s’intéresser à ces pays qui vivent un peu arriérés, à leurs mœurs et on va basculer dans ce que l’on peut appeler l’ethno type du méridional, calqué sur l’ethno type arabe ; il est fainéant, menteur, velléitaire. Flaubert parlait de la mollesse orientale que l’on ressentait dès l’arrivée à Marseille ; Il faut que dans ce pays occupé, les gens intègrent eux-mêmes cet archétype dévalorisant. C’est Fernandel : « la terre est trop basse pour travailler ». Le méridional n’a aucun avenir, puisqu’il n’a aucune conscience de son passé qu’il ne connaît pas. Notre porte, c’est Toulouse, car il faut passer par Toulouse pour accéder aux Pyrénées. Les Pyrénées sont considérées comme la frontière entre l’Europe et l’Afrique. « Le Midi, c’est l’orient de la France », écrit Joseph Delteil dans les années 20. C’est un pays exotique où les gens ne sont pas industrieux. Ce sont les gens du Nord qui vont faire l’industrie. Ils vont intégrer qu’ils ne sont pas très travailleurs. Hyppolite Taine, quand il vient à Toulouse, c’est du racisme pur ! L’occitan, ils ne savent pas si c’est de l’italien, de l’espagnol, de l’arabe. Il ne supportait pas l’accent. Cela dure jusqu’à Céline qui préconise de « foutre ces gens là à la mer ». Les grands écrivains français disent des choses affreuses. Ils cherchent des paysages bibliques où il y a des pâtres qui attendent pour l’éternité !

Cela se perpétue depuis le 19ème siècle. La bourgeoisie transmet, sans le savoir, ce préjugé là. L’Afrique n’a pas d’histoire écrit de façon incompréhensible Victor Hugo ; la formule terrible sera reprise, même par Sarkosy. Il est de même pour le « Midi ». 

Cet entretien se poursuivra le jeudi 3 mars 2016.

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Michel ECKHARD-ELIAL

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

04/02/2016





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Diti RONEN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Christian Saint-Paul reçoit Michel ECKHARD-ELIAL venu parler des nouvelles publications des éditions LEVANT qu’il dirige à Montpellier.

Michel Eckhard Elial est poète et traducteur de la littérature hébraïque (Yehuda Amichaï, Aaron Shabtaï, David Vogel, Ronny Someck, Hagit Grossman, Miron Izakson). Il dirige la Revue «Levant – Cahiers de l'Espace Méditerranéen » qu'il a fondée en 1988 à Tel-Aviv, aujourd'hui à Montpellier, dont la vocation est de promouvoir un dialogue pour la paix entre les trois rives de la Méditerranée.

Parmi ses publications, signalons : L'instant le poème, Levant, 2009; Un l'Autre, Levant, 2008; Poèmes de Jérusalem, L'Eclat, 2008; Début, fin, début, L'Eclat, 2008; Les morts de mon père, L'Eclat/Levant, 2001; Beth, Levant, 1995; Histoires d'avant qu'il n'y ait plus d'après, Alfil/Levant, 1994 ; Au midi du retour, Euromedia, 1993 ; L’Ouverture de la bouche, Levant, 1992 ; Exercices de Lumière, Levant 2015.

Ce dernier livre a fait l’objet d’une émission le 11 juin 2015 que vous pouvez écouter en cliquant sur : http://les-poetes.fr/son/son%20emision/2015/150611.wma

Publié dans un tirage limité à 100 exemplaires poèmes,« Exercices de lumière », a paru dans une édition livre d'artiste, illustré par Robert LOBET.

Le souci de la qualité matérielle de la présentation (fort réussie) de ce livre destiné certainement à une réédition dans une anthologie, fut une volonté forte de l’auteur.
Ce livre, d’une spiritualité éblouissante, est un acte d’amour, car, nous dit l’auteur, que serait la poésie qui ne serait pas un acte d’amour ? Un simple jeu de langage.

Et ce qui est vrai de toute l’œuvre poétique de ce poète, l’est, de façon démultipliée pour ce dernier livre « Exercices de lumière ». Ces poèmes, en effet, ont été écrits pour Matiah.

Matiah Eckhard a quitté ce monde il y a peu, terrassé par la maladie, à l’âge de 19 ans. Matiah avait accompagné son père à Toulouse au musée Georges Labit quand ce dernier était venu présenter la revue LEVANT. Matiah, musicien hors pair, issu du Conservatoire National de Montpellier, composait de la musique, en particulier des rythmes de jazz. C’est ainsi qu’il avait joué, ce jour de présentation. Mais, en sus de cet indéniable talent, Matiah maniait aussi, avec une maturité incroyable, le verbe, et écrivait des poèmes, aujourd’hui publiés sous le titre : « Lointains chant sacrés d’où je suis né ». Un prix international de poésie Matiah Eckhard a été créé pour les jeunes poètes et attribué pour la première fois en juin 2015.

Les mots de Michel Eckhard-Elial « Exercices de lumière » qu’il adresse à son fils Matiah et, dans l’universalité de cet acte d’amour, à toute l’humanité, ne pouvaient qu’être enfermés dans un écrin : le livre d’artiste.

En exergue des vers de Matiah, de Paul Celan, une phrase de Hildegarde de Bingen : « J’ai entendu une voix émanant de la lumière vivante ».

Michel Eckhard-Elial, dans cette époustouflante création, fait œuvre de veilleur prophétique. « Le silence prophétique apporte la plénitude » dit-il. Le poète doit se rapprocher de la lumière. Il cite Victor Hugo : « Le puits de la poésie va vers le ciel ». La poésie est verticale. Le sacré est cette dimension qui nous pousse à habiter l’être des choses. Il s’en suit que la poésie ne vient pas de la langue. Elle préexiste à la langue. Elle est la recherche de l’éblouissement originel. La symbolique du visage (chère à Emmanuel Levinas), et de la voix, éclaire « Exercices de lumières » : « En ta voix/ Je reviens au monde » ; « Je porte/ Le visage de/Ton nom ».

Le poète révèle avoir puisé de la force dans le véritable réservoir de spiritualité qu’est l’œuvre de José Angel Valente, en particulier, les « Trois leçons de ténèbres ».

« Ces textes, nous dit l’auteur, font partie de mon temps de deuil et d'espérance. Je n'ai pu tenir jusqu'à présent que par la pensée d'une présence, d'un visage, d'une lumière, émergeant de l'obscure absence. J'ai toujours eu en face des jours terribles, semblables à un séisme, la voix réparatrice de la poésie: Jose Angel Valente, Paul Celan quelques autres, ont été en quelque sorte les antennes de mon rassemblement, de ma rédemption quotidienne, parce qu'ils ont, particulièrement, touché le mystère et le naufrage de la parole, pour en faire surgir de la lumière, cette même lumière que le peintre Pierre Soulages fait surgir de la matière noire. Le fait que ces textes aient été rassemblés, au moment de Pâques est loin d'être un hasard (la poésie ignore le hasard, elle ne reconnait que l'évidence): exode et résurrection sont les fils de lumière qui rendent mon fils  présent à ma pensée et à mon amour. » 

Cette fois-ci ce n’est pas de son œuvre personnelle dont s’entretient Michel ECKHARD-ELIAL mais de ses récentes réalisations éditoriales en sa qualité de directeur des éditions LEVANT.

En préambule, il revient sur Hagit GROSSMAN. Son influence règne déjà sur la poésie en marche; elle incarne les valeurs de modernité littéraire, mais aussi les valeurs morales de cette génération toujours aussi attachée à cette patrie de providence, mais lucide sur les enjeux et les dangers de la confrontation de deux peuples aux désirs légitimes. C'est une poésie de la fraternité et de la paix que prône Hagit GROSSMAN. En 2013, elle était invitée au festival de Sète pour les Voix de la Méditerranée, puis à la Nuit de la Poésie en mars 2014. Son œuvre qui connaît un retentissement indéniable en Israël, peut s'articuler autour de trois grands thèmes : 1) celui de la continuité sociale d'Israël (celle du vindicatif Ben GOURION ou du seul homme du gouvernement que fut Golda MEIR) où l'ironie dissimule le malaise ; 2) celui de l'ars poetica propre à tout poète qui s'interroge sur le sens même de la poésie ; 3) celui de l'intime et de sa compréhension du monde, dans lequel elle se révèle un authentique poète de l'amour dans toutes ses déclinaisons, éros, agapè et charitas, atteignant ainsi d'emblée à l'universel.

A ce jour, deux livres traduits en français (toujours par Michel ECKHARD-ELIAL) et publiés sont : Neuf poèmes pour Shmouel aux éditions de la Margeride animées avec ferveur par Robert LOBET,( Il s'agit d'un livre d'artiste réalisé à la perfection comme tous les ouvrages de cet éditeur.) et « Poèmes d’amour » aux éditions LEVANT.

Ces « Poèmes d’amour » (voir émission de la semaine précédente et l’écouter en cliquant sur : http://les-poetes.fr/son/2016/160128.wma ), seront lus, indique Michel Eckhard-Elial au cours d’une soirée poétique « Lecture d’Amour » le mardi 16 février 2015 à 19 h à La Brasserie le Dôme, 2, avenue Georges Clémenceau à Montpellier, avec pour devise : « la poésie, pour rester humain, et l’amour, ouvert à l’autre. » En exergue sur l’invitation à cette soirée, une phrase de Mohamed Elmedlaoui : « Merci pour ces beaux morceaux de la poésie de haut lieu, seul bouclier possible en fin de compte contre bombes et couteaux, un bouclier sous forme de caresse. »

Le livre d’Hagit Grossman, ce cri d’amour, a été très bien accueilli. Le Printemps des Poètes qui débutera en mars, s’arrime à cette volonté. C’est dans ce sillage de l’amour que s’insère le livre « Poèmes d’amour », pour s’opposer à cet instinct de mort (Thanatos) qui sévit aussi aujourd’hui. Il s’agit d’exprimer une volonté de paix dans ce coin de la Méditerranée où la violence apparaît très souvent. Car LEVANT depuis sa création n’a cessé de promouvoir l’éclosion d’un horizon de paix. Mais en cette période, un dialogue méditerranéen qui avait semblé possible dans les années quatre-vingt, semble impossible en raison de l’ouragan de violence qui s’est abattu sur la Méditerranée. Ce livre prolonge cette volonté et est un défi à la tempête. Malheureusement, on n’a jamais été aussi loin du dialogue, déplore Michel Eckhard-Elial. C’est paradoxal, poursuit-il, car les peuples sont las de cette violence, mais les « bulles » des discours, de ces forteresses vides du langage politique, empêchent toute avancée du dialogue. Nous sommes au point mort, constate Eckard-Elial.

Mais face à cela, la petite voix du poème peut soulever des échos, et aller vers le cri de l’espoir.

Saint-Paul rappelle alors que le poète toulousain Henri Heurtebise, disait, lors de l’hommage qui lui fut consacré en septembre 2015 à la Cave Poésie à Toulouse, que la poésie devait se situer dans cet élan d’amour, des êtres, des animaux, de la Nature, du monde. « Si je m’apercevais un jour que cela n’était plus le cas, je m’arrêterais aussitôt d’écrire » assurait-il.

En effet la poésie, renchérit Eckhard-Elial, doit être le lieu des possibles.

Michel Eckhard-Elial lit des textes de « Poèmes d’amour ».


Poésie


Tendre la main pour la paix

quand ma force est attirée par le feu.

Secrètement je persuaderai la lune

de te donner la force du soleil.


Si je tends la main vers la paix

je fais suivre le poème par un Cerbère.

Dans la vallée de l’abondance

le khamsin arrache le venin du serpent,

il tranche sa queue et la vilaine morsure,

à coups de hache.


Quand je tends la main pour la paix,

la raison du poème est celle de la vie,

son territoire est infini,

où la poésie surgit

le gardien de l’enfer s’endort

*

Hybris


Tomber dans tes eaux sans savoir

que ce sont tes eaux.

Tomber, avoir le mal de mer infiniment.

Tu es le monde bleu où je ne cesserai pas de nager

parce qu’il n’y a pas d’autre fin que nager en ces eaux.

Je ne connais d’autre terre que ces eaux

dont je garde l’empreinte turquoise sur les bras,

le Léviathan nageant dans ma chair, j’étais la chair de ta chair

et nous étions l’arbre portant le fruit

sur les fleuves tumultueux

de mon Amour.

La lumière du shabbat est allumé et le feu brûle.

Nous adorions le soleil de midi sur ta couche,

j’étais submergée de soleil,

et tu m’as dit : tu es submergée de soleil.

Puis je fus pleine de toi,

je devins grande et lointaine.

Et le silence cessa,

l’Océan fut.

*

Michel ECKHARD-ELIAL annonce ensuite qu’il présentera Diti RONEN poète israélienne à la Maison de la Poésie de Montpellier. Ensemble, ils proposent une lecture bilingue hébreu/français d’extraits des recueils de poèmes de Diti Ronen issus de La Maison fissurée de poèmes (Editions Gros Textes), et Quand la maison revient (Levant, à paraître, mars 2016). Le programme est en page d’accueil du site les-poetes.fr .

Diti RONEN est une actrice importante de la vie littéraire israélienne. Les poètes sont des agitateurs de l’opinion publique ; ce sont souvent des acteurs du monde éducatif. Ce sont toujours des poètes agissants.

Diti RONEN vit à Tel-Aviv ; elle est dans sa maturité littéraire. Elle a publié six livres de poésie et travaille avec des artistes, des musiciens, des plasticiens. Elle est au cœur des arts, une manière d’approcher la poésie aujourd’hui.

En 2014 elle a publié chez Gros Textes, « Une maison fissurée de poèmes ». La notion de fissure est essentielle dans la démarche de Diti Ronen ; la ligne du poème est comparée à une fissure qui s’agrandit si on n’intervient pas. Alors le poète essaie d’arracher cette ligne là, au vide, à la destruction, pour en faire une ligne continue qui puisse fructifier grâce aux mots.

« Le retour de la maison » a été publié à Tel-Aviv, il y a peu.

Face aux sentiments d’incertitude et de menaces, cette maison est une espèce de capsule qui ressemble à l’Arche de Noë, qui essaie de faire singulièrement de la poésie, qui résiste à la tempête pour faire ressurgir la Terre, l’olivier, les attributs de la vie. Le but est le chemin. Le chemin est le complément de la maison. La maison suit son chemin pour construire avec l’Autre un avenir.

Mais quel sens reste à la poésie ? Réponse : tout le sens reste à la poésie.

« Je suis deux qui font un », conclut Diti Ronen.

Ce postulat, remarque Saint-Paul, se rapproche de l’assertion de René DAILLIE qui affirme que « la poésie est plus que toute autre chose la cohérence entre l’Homme et l’Univers, la quête du Royaume, du réel absolu, du vrai pays et de la vraie vie ».

Le chemin, poursuit Eckhard à propos de Diti RONEN, permet de rester vivant et de toucher à l’autre. Le chemin c’est la parole.

Et le mouvement est la nécessité du chemin. La parole s’érige en « décideur », elle indique le chemin que doit prendre le monde.

Saint-Paul rappelle que selon Ernst Jünger, « la seule paix féconde est celle qu’aura précédée le désarmement des passions. Telle est la considération qui doit présider à la punition des coupables. Car ceux qui se présenteront comme juges sont justement des hommes d’une volonté forte, mais de faible jugement. »

Les poètes sont des guetteurs, des passeurs de paroles d’amour.

Paul Celan a été une de ces voix qui ont témoigné, mais l’ont fait aussi dans la violence de l’arrachement de la langue ; il a mis en garde contre un certain usage de la parole, celui tout simplement de la perversion de la parole, de sa déroute lorsqu’elle est distraite de son rôle primordial de louer la beauté du monde, pour devenir une arme de destruction massive car la parole est la chose la plus répandue au monde.

Mais Paul Celan n’a pas été compris de ses contemporains. Sa poésie est une poésie mémorielle du désastre, poursuit Eckhard-Elial, et au-delà de la mémoire qui est devant nous, dans le cœur même de la parole, du langage. Après Auschwitz la parole est possible, pour répondre à Adorno, si elle va au-delà du témoignage, si elle guette un horizon autre.

Le poète a cette mission de porter cette vérité à l’extérieur ; il sent le frémissement de la vie qui est en dedans de nous.

Vide et silence ne sont pas synonymes. Le silence pour le poète est un temps de méditation, de recueillement avant d’aller à la rencontre de l’autre, d’aller à la rencontre du monde. C’est dans ce sens que le vide est plein en poésie comme dans la vie spirituelle.

Lecture de poèmes de Diti RONEN par Michel Eckhard-Elial.


D’où je viens

les mots sont fils d’Elohim

ils naissent nus

créent des mondes

exhalent d’une bouche

un avenir d’humanité.

Ce printemps

à se taire

à regarder les nuages

sans écouter les nouvelles

ni dire de paroles sacrées

sans lire les journaux.

Nous n’aurons ni raison

ni reproche.

Nous puiserons un regard

profond à l’intérieur

des pupilles.

*

Qu’est-ce qu’une maison ?

une construction

posée sur des fondations

corps et alliance

si un premier corps

demande au second

de l’abandonner

les fissures ouvrent leur gueule

elles font tomber les murs

et la maison est détruite

avec ses occupants.


Quand la maison vient vers moi

elle me regarde dans les yeux

et baisse le regard,

je lui demande

de tourner la page

de croire qu’il est possible

de réparer

de se rappeler du figuier

et l’arbre d’épines

les arbres parlent dans la Fable de Yotam

et passent leur chemin

moi, je regarde la maison droit

dans les yeux.

*

Le but est le chemin. Je compte

à présent les passages

d’hier à demain,

je m’attarde sur les passerelles

du temps. Le corps tendre et tendu

a même mesure, échappé

d’amours anciens,

Indifférent à de nouveaux.

Mes yeux sont rivés

à l’eau de la rivière –

Ils renoncent à comprendre,

et mesurent

la distance

entre chaque goutte d’eau.

*

Le corps se souvient du mouvement

La peau du toucher

L’œil contient le visible

L’oreille les sons la voix

Le nez est imprégné d’odeurs

Le goût du secret de la langue.

Les mots s’égarent

Voyelles et syllabes se fragmentent,

moignons de membres pincés

à la pointe de la langue.

A présent la bouche se tait:

tout ce qu’elle aurait pu dire

est dit.

Quel sens reste-il à la poésie ?

*

L’émission se termine par l’annonce heureuse de la parution des deux autres tomes de l’œuvre intégrale de Bruno DUROCHER aux éditions Caractères. Après le tome 1 consacré à la poésie, le tome 2 reprend toute l’œuvre en prose et le tome 3 le théâtre et les essais. Nicole GDALIA qui dirige ces éditions présentera ces ouvrages à la Maison de la Poésie de Montpellier en mars. Chaque volume, d’une conception superbe, 32 €.

Une émission spéciale sera consacrée à ces ouvrages de Bruno DUROCHER.

Michel Eckhard-Elial qui a connu cet auteur éditeur hors du commun dans tous les sens du terme, conclut l’émission par ces mots : « Bruno Durocher nous offrait sa maison pour construire la nôtre ».

 

   

 

Hagit GROSSMAN

 

George CATHALO

 

 

 

28/01/2016





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Christian Saint-Paul invite les auditeurs à se rendre à Carcassonne pour voir l’exposition : L’Atelier Butor au Centre Joe Bousquet

- du 18/12/2015 au 19/03/2016 -


Afin de prolonger les murs de la chambre du poète blessé dans une problématique contemporaine, le Centre Joë Bousquet et son Temps conçoit régulièrement des expositions consacrées aux champs croisés de l’écriture et de la création plastique ; L’Atelier Butor mettra en relation gravures – photographies – écritures. L’exposition sera ponctuée de rencontres sur les relations entre écritures et images.


Voici ce qu’en dit Bernard Teulon-Nouailles :


Michel Butor est non seulement le dernier de nos très grands écrivains mais aussi le recordman du nombre de collaborations avec les artistes.

La publication récente de « 105 œuvres décisives de la peinture occidentale montrées par Michel Butor », aux éditions Flammarion, de Giotto à Basquiat, ne vient que confirmer cet attachement de l’écrivain à une discipline artistique qu’il a toujours sollicitée. Et pour cause, puisqu’il y a été initié par son père, dont on verra, à la Maison des mémoires des gravures sur bois.

Si lui-même pratique beaucoup le collage épistolaire, c’est par les photographies qu’il s’est le mieux exprimé, hors littérature s’entend. Dès les années 50, il mitraille les monuments lors de ses déplacements de Paris en Egypte ou en Amérique notamment. Son épouse, Marie-Jo, n’était pas en reste quand elle l’accompagnait pour quelque conférence, ou voulait tout simplement entériner un moment de vie commune.

Ainsi l’auteur, le père, l’épouse seront-ils présentés lors de cette expo familiale émouvante, la dimension scripturale n’étant pas oubliée, car Michel Butor est l’un des poètes les plus prolixes de ces quarante dernières années, et souvent grâce aux arts visuels.


Jusqu’au 19 mars, Centre Joe Bousquet, Maison des mémoires

53, rue de Verdun à Carcassonne. Tél. 04 68 72 50 83.


Georges CATHALO publie « Bestioleries poétiques », Les Carnets du Dessert de lune éditeur

76 pages, 12 €.

Sur commande chez l’éditeur :

67 rue de Venise. 1050 Bruxelles. Belgique)


Voici la lecture qu’en a faite Michel Baglin :


« Georges Cathalo aime la poésie, il en est un grand lecteur. C’est pourquoi il en dénonce les falsifications, les dérives, les dogmatismes sectaires », prévient Louis Dubost, qui préface en connaisseur ces « Bestioleries poétiques » dont l’ami Georges Cathalo vient de se rendre coupable aux éditions Les Carnets du dessert de Lune. Et il n’épargne en effet personne, le diable de critique devant qui les poètes sont tous « ego » ! Des poètes lapidaires qui « cachent mal leur angoisse de n’avoir rien à dire » aux « éthérés de la transparence », en passant par « toutes sortes d’olibrius », « geignards chroniques », « écorchés silencieux », etc. Bref, les poses et la "poétique attitude" en prennent pour leur grade, c’est parfois un peu facile, mais balancé avec humour. Car l’auteur, poète lui-même, sait toutes les duplicités de ce petit monde des poètes – « fourre-tout à la merci des opportunistes » - et reste lucide. Il sait, par exemple, le ridicule d’une journée de la poésie car « la poésie c’est tous les jours ou c’est jamais » et continue, semble-t-il, de croire à une « poésie buissonnière » qui serait l’ultime rempart contre la barbarie. Et puis il formule cette belle évidence en forme de consolation : « Ce sont les mauvais poèmes qui permettent d’aimer les beaux » !


La lecture de Lucien Wasselin telle qu’elle figure sur revue-texture.fr :

« Georges Cathalo est un kamikaze : il adore se faire des ennemis. N’écrit-il pas dans son récent « Bestioleries poétiques » : « Nécessité absolue d’un almanach annuel sur la poésie. Almanach d’humeur(s) et d’info(s). Almanach subjectif bien sûr et partial et provocateur. On recherche désespérément un kamikaze pour l’écrire ». Georges Cathalo vient d’écrire cet almanach, les noms en moins mais le lecteur intéressé pourra reconnaître un tel ou un tel ! Tout le monde en prend pour son grade : les poètes bien évidemment, les revues, les lecteurs potentiels, les éditeurs, les politiques, les journalistes, les margoulins et les victimes du compte d’auteur…

Georges Cathalo sait faire preuve d’auto-dérision : « Il y a bien longtemps que la poésie ne fait plus illusion chez personne, à part chez quelques attardés mentaux. Dont je suis ! » Comme il fait preuve d’humour : « De plus en plus de poètes sont atteints de sclérose en plaquettes. » Il se joue allègrement de l’opinion qu’on peut avoir de la poésie : il mêle de manière jubilatoire propos aigres-doux et formules pleines d’espoir ou de bon sens. Mais l’essentiel n’est pas là, il est dans ce que Louis Dubost dit de Cathalo dans sa préface. Il compare Cathalo aux moralistes du XVIIème siècle français, en particulier à Pascal et ses « Pensées »… Je ne répéterai donc pas ce qu’il écrit fort justement mais me permettrai d’insister sur un auteur qu’il nomme en passant : La Bruyère... Georges Cathalo fait preuve de la même finesse d’observation que son illustre prédécesseur et de la même liberté de ton. Le « caractère » qu’il met en lumière, qu’il étudie sous de multiples facettes est celui de la poésie. C’est pourquoi il égratigne les différents acteurs qui s’agitent dans le petit paysage poétique bien français. Par là, il manifeste une parfaite connaissance des hommes, comme Saint-Simon le disait de La Bruyère. L’humour en plus…

Ces « Bestioleries » reproduisent certaines des notes parues en 2001 dans le Carnet des relevés du cadastre poétique. L’éditeur, qui a publié les deux ouvrages, le signale en fin de volume. Presque quinze ans plus tard, rien ne dépare : c’est dire que ces notes n’ont rien perdu de leur actualité… S’il fallait une raison de lire « Bestioleries poétiques » , ce serait celle-là… »


Et la lecture de Claude Bugeon :


« À l'automne 2015 Georges Cathalo sortait ses Bestioleries poétiques aux Éditions Les Carnets du Dessert de Lune, maison belge qui fêtait alors ses vingt ans. Vous lirez ce livre si vous aimez la poésie, et si vous la détestez vous le lirez quand même, parce qu'il s'agit d'un livre de salubrité publique, qu'il lave les cerveaux encalminés, qu'il y met de la bourrasque et de l'écume ! En fait, le poète Cathalo ne propose pas cette fois un recueil de poèmes mais de maximes, et ses sentences ne cherchent ni à nous épater ni à nous édifier, mais juste à nous confier sa façon de sentir, ce en des traits d'esprit souvent malins, de temps en temps élégants, et toujours efficaces. Dirais-je « âme sensible s'abstenir » ? j'entends par là "âme de poète", car Dieu que les poètes sont trop souvent sensibles, ayant trop souvent écrit avant d'avoir vécu. Que non ! le bon poète n'est pas dupe de lui-même, il comprendra l'humeur de ce livre. Je pense que les "bestioleries" de Cathalo devraient être dévorées comme le poète se dévore à petites bouchées, avec délectation, et de temps en temps en se cassant une dent sur la noisette du sens. Cela fera grand bien entre autres au poète languissant. Georges Cathalo aime écrire, et lire, c'est évident, et bien que ses maximes stigmatisant "le milieu" de la poésie ( j'ai failli dire "la mafia" ) soient présentées en quatrième de couverture comme « des aphorismes » « à la manière des moralistes » je ne suis pas du tout d'accord, je n'y vois heureusement aucun précepte moral, tout au contraire, je savoure plutôt le jet de l'humeur, parfois volontairement facile et de mauvaise foi ( par malice ), mais toujours pour faire passer simultanément la phrase qui lève et qui tue, tue nos sottises, bien sûr, car nous avons tous été, et sommes encore certains jours, des poètes sots, c'est-à-dire "assoupis" en notre propre bouffonnerie. Faire les choses sérieusement n'a rien à voir avec le fait de se prendre au sérieux, Cathalo sort sa trousse de premiers soins, appuie sur la plaie douloureuse, juste pour arrêter l'hémorragie, juste pour que nous puissions sortir de notre engourdissement, et souffrir, porter plus consciemment notre malheureuse vie de poète ( oh qu'il est malheureux cht' poète ! ). Je ne plaisante qu'à peine ! Il est vrai que la plupart du temps le poète se laisse séduire par la société littéraire, ses récompenses et une notoriété arrondissementale, il transpire comme une bête pour se faire éditer, mais s'il réfléchissait davantage avant d'écrire ce genre de problème se volatiliserait, et puis, comme disait Léo Ferré, « la société littéraire c'est encore la société ! », j'en veux pour preuve la pléthore de plaquettes anémiées que les subventions favorisent chaque année. « Voyez-vous, me chuchotait à l'oreille d'un air doloriste un ardent défenseur de la créativité tous azimuts, c'est bien que chacun puisse s'exprimer » … D'accord, mais quand ce qu'on exprime c'est "le jus du bateau" ( expression très percutante qui a cours dans mon île, réplique de marin ! ) il est préférable d'aller cultiver son jardin, de faire du judo ou de se lancer dans la pâtisserie ( en plus cette dernière activité réjouira tout le monde ). Je me lâche un peu, mais bon, la poésie est une école de l'humilité qui n'exclut pas le sens de l'humour, et Cathalo n'en manque pas. Je suis tellement en accord avec ses "bestioleries", et j'ai tellement "causé" de ces choses, de-ci de-là, dans mes feuilles durant ces trente dernières années que, quand un tel livre est publié, je sombre dans la joie. Alors, si avec tout ça vous ne lisez pas les Bestioleries poétiques de Georges Cathalo aux Éditions Les Carnets du Dessert de Lune, pour la somme modique de douze euros ( c'est donné ! ), j'avale mon stylo, je croque mon sandwich d'ordinateur portable, je mange mon plastron ! Mises en bouche : « Tous ces poètes lapidaires cachent mal leur angoisse de n'avoir rien à dire » ; encore : « XXX : poète lilliputien utilisant des talonnettes d'images pour se hisser jusqu'au nombril des grandes pointures » ; en plus : « Les poètes mineurs ont toujours mauvaise mine quand ils vont au charbon » ; et toc : « Comme elle n'a rien à vendre et ne peut rien acheter, la poésie sert encore à écarter les faiseurs et les tricheurs, les hypocrites et les sournois, les truqueurs et les frimeurs ». Oui mais la poésie vous a un petit air autoritaire qu'il faut parfois savoir compenser, comme le vaste monde qui s'impose. Ayant pendant une douzaine d'années à mes risques et périls imprimé et édité des poètes aux Éditions du Nadir, je montrerai ma culture et terminerai ce billet par ce vers tiré d'un poème du tchèque Vladimir Holan, que j'adore : "C'est ce qui n'est que poésie qui tue la poésie". »


Lecture d’extraits.

Plus on va vite et plus la poésie ralentit.

*

XXX : poète lilliputien utilisant des talonnettes d’images pour se hisser jusqu’au nombril des grandes pointures.

*

Bulletin météorologique valable pour les dix siècles à venir : temps nuageux et ombrageux sur une majeure partie du territoire poétique, vent violent sur les plaquettes, tourmente sur l’édition. Prendre ses précautions avant d’écrire.

*

Le poète est une huître qui se nourrit des eaux putrides du quotidien, et qui filtre tout ça pour en faire une carapace, dure et fragile à la fois.

*

Etouffante situation du poète actuel face à toutes les entreprises de décervelage.

*

On ne possède pas la poésie, c’est elle qui nous possède.

*

La poésie c’est ce que l’on ne saura jamais.

*

Comble du ridicule : la journée de la Poésie ! Voyons chers énarques distingués, la poésie (avec un p minuscule) c’est tous les jours ou c’est jamais.

*

La poésie moderne connaît ses proies et ses prédateurs, ses victimes et ses bourreaux, ses maîtres et ses disciples et ne se distingue en rien des autres activités humaines.

*

L’émission est ensuite consacréeà Hagit GROSSMAN ; une émission lui avait été consacrée en 2014 que vous pouvez écouter en cliquant sur :

http://les-poetes.fr/son/son%20emision/2014/140925.wma


 


Voici ce qu’en révélait alors le compte-rendu de l’émission :

Hagit GROSSMAN. Son influence règne déjà sur la poésie en marche; elle incarne les valeurs de modernité littéraire, mais aussi les valeurs morales de cette génération toujours aussi attachée à cette patrie de providence, mais lucide sur les enjeux et les dangers de la confrontation de deux peuples aux désirs légitimes. C'est une poésie de la fraternité et de la paix que prône Hagit GROSSMAN. En 2013, elle était invitée au festival de Sète pour les Voix de la Méditerranée, puis à la Nuit de la Poésie en mars 2014.

Son œuvre qui connaît un retentissement indéniable en Israël, peut s'articuler autour de trois grands thèmes : 1) celui de la continuité sociale d'Israël (celle du vindicatif Ben GOURION ou du seul homme du gouvernement que fut Golda MEIR) où l'ironie dissimule le malaise ; 2) celui de l'ars poetica propre à tout poète qui s'interroge sur le sens même de la poésie ; 3) celui de l'intime et de sa compréhension du monde, dans lequel elle se révèle un authentique poète de l'amour dans toutes ses déclinaisons, éros, agapè et charitas, atteignant ainsi d'emblée à l'universel.

Lecture par Michel ECKHARD-ELIAL de poèmes illustrant chacun de ces trois thèmes.

A ce jour, le seul livre traduit en français (toujours par Michel ECKHARD-ELIAL) et publié est : Neuf poèmes pour Shmouel aux éditions de la Margeride animées avec ferveur par Robert LOBET. Il s'agit d'un livre d'artiste réalisé à la perfection comme tous les ouvrages de cet éditeur.

Ce sont des élégies à la mémoire de son père, disparu alors qu'elle était encore enfant. Lecture d'extraits.

Laisse la lumière


Laisse la lumière dénuder l'ombre secrète sur tes bras émaciés

tes yeux bleus glacés par la grande clarté,

et moi assise hébétée dans le noir le cou plié sous l'ombre voilée

bientôt tu ne seras plus le même

les pieds glissés dans le vêtement de la terre

dans un instant tu ne seras plus celui vers qui le soleil se lève

te voir sombrer sous le poids de ta langue le muscle de tes poumons,

tu apprends à mourir, seul à seul avec la poussière posée sur les os

hors de la pénombre, tu revêts la lumière et te délestes du monde.

*

Depuis vient de paraître : Poèmes d’Amour, d’Hagit Grossman, Levant éd. couverture tableau de Robert Lobet.15 €

 

Poète et romancière,née en Israel, Hagit Grossman a pubié en hébreu 4 livres de poésie et 2 romans à succès. Présente sur la scène littéraire et artistique et les media, elle représente la nouvelle génération de la poésie israélienne, elle est l’un des poètes les plus actuels d’Israel.

 

A propos du livre, voici ce que dit le poète et romancier Shmuel Meyer : « Ces mots agencés par le cœur sont d’une extrême puissance et d’une douloureuse beauté. Un fleuve lourd et bleu d’amour ».

 

C’est autour du thème du dialogue, de l’amour et de la paix que sont réunis les « Poèmes d’Amour » de Hagit Grossman, par son traducteur, Michel Eckhard Elial, dans la collection de la Revue Levant, cahiers de l’espace méditerranéen.

 

Une publication, qui a pour vocation de promouvoir un « dialogueméditerranéen »  à travers ses diverses langues et cultures.


Hagit GROSSMAN, née en 1976 à Rishon Letzion (Israël), a étudié la photographie, le théâtre, la peinture et la littérature hébraïque à l’Université Ben Gourion du Néguev.
Aujourd'hui, elle enseigne l'écriture créative à l'Université de Tel Aviv.
Elle a publié 4 recueils de poésie (entre 2007 et 2013) et un roman
Where they Aren’t, Ed. Yedihot Aharonot (2012). Deux livres en traduction française sont à paraître en 2014 : Neuf poèmes pour Samuel (Editions de la Margeride) et Choix de poèmes (Al Manar).
La poésie de Hagit Grossman met en valeur la place centrale qu'occupe la poésie dans le champ culturel israélien. Sa contemporanéité, le rapport étroit qu'elle établit avec les arts les plus présents et populaires (musique, cinéma) fait du poète l'un des interprètes privilégiés de l'engagement social.
Hagit Grossman est présente dans les media. Sa poésie, lue, interprétée, est très souvent liée à l'expression musicale.

Lecture du livre.

Poésie

Tendre la main pour la paix

quand ma force est attirée par le feu.

Secrètement je persuaderai la lune

de te donner la force du soleil.


Si je tends la main vers la paix

je fais suivre le poème par un Cerbère.

Dans la vallée de l’abondance

le khamsin arrache le venin du serpent,

il tranche sa queue et la vilaine morsure,

à coups de hache.


Quand je tends la main pour la paix,

la raison du poème est celle de la vie,

son territoire est infini,

où la poésie surgit

le gardien de l’enfer s’endort.

*

Nous aimions maltraiter notre amour

lui tourner le dos, poussé, ballotté en tous sens,

et le voir souffrir de notre indifférence

jusqu’à étrangler son cœur,

nous aimions torturer notre amour

sentir ses limites à respirer encore sous l’eau,

nos quatre mains autour de sa gorge

attendant qu’il tousse, se reprenne, les yeux rouges de solitude,

jusqu’à rire de sa rupture, pour être à nouveau ensemble.

Nous ne voyions plus son sang couler sous le lit

ni tout ce qu’il voulait dire.

*

Lieu


Je suis le lieu

de tous les lieux où je n’existe pas :

une suite d’apparitions

sur une scène de visages tristes,

je chante autrement.

Je suis un lieu, une suite d’instants

perdant la mémoire, je deviens autre,

quand j’entends ta voix surgir

de tous les lieux où je n’existe pas :

ta voix me parle dans la gorge,

je ne joue plus de rôle, je n’ai plus de prise :

c’est toi qui me prends.

*

Source


Le monde est une source bleue.

Au tréfonds de ses yeux je plongerai

mais ne m’endormirai pas

au noir de sa pupille.

Dans les vaisseaux de son âme,

dans l’absence de lumière,

toute la nuit la main de mon amant

m’a tenue à son côté

hors de ce monde.

Sa nudité bleue s’est apaisée dans mon corps,

été sans couverture.

Dans les vaisseaux de son âme

mon corps est happé par sa voix.

Toute la nuit mon amant,

tu me manques, et ce manque

est aussi nécessaire qu’effrayant.

*

L’émission se termine sur l’évocation de Titos PATRIKIOS dont Le Temps des Cerises vient de faire paraître une anthologie bilingue, grec français, « Sur la barricade du temps », 360 pages, 17 €.

Ce poète emblématique de la poésie actuelle de Grèce, est né à Athènes en 1928.
Participant à la Résistance dans les rangs de l'EAM, il faillit être exécuté en 1944 par des collaborateurs de l'occupant allemand. Déporté à Makronissos puis à Aï-Stratis de 1951 à 1953, dans le cadre de son service militaire comme « soldat indésirable ». Là-bas, au contact de Ritsos, il se remit à la poésie. (Ainsi s'en explique-t-il dans un entretien : « Lorsque je fus transféré à Aï-Stratis, en 1952, je ne voulais plus parler de poésie. J'en avais fini avec les poèmes, dérangé par mes lectures marxistes et considérant que la poésie ne pouvait aller de pair avec la lutte et l'action. Et si je suis devenu poète finalement, je le dois à Yannis Ritsos qui était là-bas lui aussi. Il m'a aidé à comprendre le ridicule de mon point de vue. Il me disait : « Tu ne reviendras pas dans ma cabane si tu n'apportes pas de poème. Tu n'as pas compris que la poésie est ton destin ? » C'est donc sous cette pression que je suis revenu à la poésie. Je lui apportais mes premiers manuscrits. Et il me conseillait d'effacer la moitié de ce que j'écrivais. Un conseil, apparemment, que ni lui ni moi n'avons suivi autant que nous aurions dû. »)
Il s'exila ensuite à Paris où il suivit des études de sociologie à l'École Pratique des Hautes Études, participa à des recherches au CNRS et fut conseiller scientifique à l'UNESCO. De retour en Grèce en 1975, il fut par la suite avocat, sociologue et traducteur (Stendhal, Aragon, Maïakovski, Neruda, Gogol, Lukacs, Valéry, Balzac...). 
Il a écrit dix-sept recueils de poèmes, quatre ouvrages en prose, des ouvrages de sociologie et divers essais. 

Bibliographie :

Chemins de terre, 1954.

Apprentissage, 1963.

Arrêt facultatif, 1975.

Mer promise, 1977.

Désaccords, 1981.

Miroirs face à face, 1988.

Altérations, 1989.

La volupté des prolongations, 1992


Traductions :

A traduit Lukacs, Néruda, Maïakovski, Stendhal, Saint-John Perse, a été l'un des trois poètes grecs invités pour les Belles Étrangères de 1990.

Traductions françaises :

Cinq poèmes dans Poésie 85 n° 9, traduction : Jacques Lacarrière,

Altérations traductions de Jean-Paul Auxeméry et Francis Clauss, Les Cahiers de Royaumont, 1991.

Quatre poèmes extraits de Miroirs face à face dans

Recueil n° 21, 1992, traduction de Michel Vokovitch.

Quatre poèmes extraits de La volupté des prolongations dans Archipel n° 5, traduction de Marcel Pirard.

Sur la barricade du temps

Anthologie bilingue

Traduction du grec et choix de poèmes par Marie-Laure Coulmin Koutsaftis

Le Temps des Cerises

« Vivre en poésie »

360 p., 17,00 €


Le prix Max Jacob Étranger 2016 est attribué à Τίτος Πατρίκιος - Titos Patrikios pour l'anthologie "Sur la barricade du temps".

 

La critique de Christian Travaux :

« Depuis Yannis Ristos, je n’avais pas senti décharge aussi forte de poésie. Senti, éprouvé, dans chaque vers, chaque phrase, la douleur de vivre, de porter avec soi des morts, beaucoup de morts, une histoire, toute l’histoire d’un pays incarné en soi, et dont on ne peut se défaire. Et ressenti, avec tant de lucidité, tant d’acuité, ce que peut être la poésie.

Patrikios commence l’écriture à 15 ans, en 1943, en pleine guerre, dans cette guerre où les grecs ont su se montrer héroïques, libres, souverains. Et où ils ont dû payer cher cette audace de s’affirmer indifférents face aux tyrans : arrestations, meurtres, déportations. Patrikios fut de ceux-là. Makronissos. Aï-Strati, pendant trois ans. Îles-prisons où l’on souffre, l’on meurt lentement, où l’on torture abondamment. Puis l’errance, l’exil, la tristesse de voir tout son pays livré aux appétits des colonels ou comme, aujourd’hui, aux décrets du Parlement Européen.

Durant ce temps, il a transporté avec lui ce pays, cette maison de mots :

Pour tout dire sur une maison

il faut en construire une plus grande encore avec des mots

(…)

De toutes les choses que j’ai vécues là-bas, j’en omets certaines

d’autres m’échappent, ou bien comme tous les écrivains

je les découvre au moment même où j’écris.


Sa poésie esquisse ainsi l’histoire, toute l’histoire de la Grèce à travers son histoire à lui. Fait dialoguer les morts, les cadavres qu’on enjambe, avec les vivants d’aujourd’hui. Dessine le camp d’Aï-Strati, y fait entendre des morceaux de conversation, des mots perçus à l’époque, qui le hantent encore. Revoit la boue, les cigarettes laissées allumées dans la nuit, une jambe coupée encore chaussée d’un godillot, des scènes de guerre. Mais elle fait entendre, au-delà, une voix faite dans les combats, la voix collective d’un « nous » derrière qui le poète s’abrite, ou se dérobe, la Grèce, la Grèce à qui il parle, qu’il tutoie, console, réconforte. Fait voir la peur, dans les yeux, le sommeil, partout. La peur, partout.

Et sait dire combien sa parole, ses mots – ou « nos mots », écrit-il –, la vérité en a besoin pour survivre, pour ne pas s’éteindre, s’entendre au loin.

Sur la Barricade du temps est aussi une anthologie qui réunit jusqu’aux poèmes les plus récents, les plus nouveaux. Écrits en juillet 2009, en 2010. Le poète a 80 ans. Et ce sont, sans doute, les plus beaux, les plus poignants. Patrikios n’a plus à vivre que peu de jours, que peu d’années, pense-t-il. Aussi écrit-il sans se soucier de plaire ou non, d’être poète. Il se livre enfin tout entier, et dit le souvenir de chez lui, enfant, dans la Grèce de la guerre, mais aussi le désir d’une femme, d’un corps de femme, dont il loue – comme dans un blason – chaque pouce, chaque parcelle, chaque endroit. Il dit encore, en une longue litanie superbe, ce que doit être, ce qu’est pour lui, ce qui suscite la poésie. Et chaque vers, en son aveu, est désarmant. »

Jacques LACARRIÈRE dans la Revue Les Hommes sans Epaules écrit :

« Il est des livres de poésie qui, aujourd’hui, tombent des mains, tant infatués ils peuvent être de leur petite importance. Il en est d’autres, comme celui de Patrikios, qui ne sont rien d’autre que l’aveu d’un homme et d’une histoire avec l’histoire de son pays. Ce sont ceux-là que je voudrais à mon chevet, quand j’aurais décidé un jour de ne garder que quelques livres, près de moi, quand viendra peut-être l’âge où l’on s’approche de sa fin. Où tout s’éteint.

Titos Patrikios (né en 1928) a connu la prison, les camps et l’exil hors de Grèce. Lui aussi, comme Alexandrou, fut déporté à Makronissos, puis à Aï Strati, en raison de ses engagements aux côtés des forces de gauche. Il restera dans les camps trois ans, de 1951 à 1954, puis en résidence surveillée à Athènes avant de pouvoir s’installer en France en 1961. Mais de ces années de tourmentes et même de tortures, Patrikios a su se libérer. « On ne fait pas un fonds de commerce de ses souffrances et de ses prisons » aurait pu être sa devise. Non qu’il soit resté silencieux sur ces années-là – les textes cités plus loin en témoignent – mais il n’a pas voulu, en abdiquant la possibilité de devenir un écrivain et un poète heureux, donner une nouvelle victoire à tous ses anciens tortionnaires. Quand je l’ai connu, il relatait précisément cette terrible expérience dans deux recueils de poésie, Apprentissage et Arrêt facultatif. J’emploie le mot « relater », mais en fait son écriture transforme, transmue l’immédiate expérience de la désolation pour en faire une mémoire solidaire et non plus solitaire.

Avec Altération, paru en 1989, il se dégage entièrement de ce sillage et livre de magnifiques poèmes en prose qu’on pourrait appeler des proèmes – selon le beau titre d’un recueil de Francis Ponge – tant ils mêlent intimement la prose et la musique de la langue. »

Lecture d’extraits.

MA LANGUE


Ma langue ne m’a pas été facile à garder

au milieu des langues qui allaient la dévorer

mais c’est dans ma langue que je continuais à compter

dans ma langue que j’amenais le temps aux mesures du corps

dans ma langue que je multipliais la volupté jusqu’à l’infini

en elle que me revenait à l’esprit un enfant

avec la marque blanche laissée par un caillou jeté sur sa tête rasée.

Je m’efforçais de ne perdre pas même un de ses mots

parce que c’est dans cette langue que me parlaient même les morts.

*

ANNEES PERDUES

Vingt années perdues

(mais que serait-ce de les avoir gagnées ?)

Fernando Pessoa


Tous nous avons nos années perdues

parfois trois, parfois sept, parfois plus

mais vingt ans constituent un beau cycle

autour duquel on peut se livrer à la nostalgie

sans la panique qu’amènent

les années perdues d’une vie entière.

Et après que serait-ce si j’avais gagné

vingt ans qui se déplacent

chaque fois que je regarde en arrière ?

Progression ininterrompue conforme au plan

production continue, rendement élevé

reconnaissance au bon moment et honneurs adéquats.

Donc vingt années sans utilité, perdues

qui étaient les seules à offrir des occasions

de vies oniriques pleines de possibilités

qui ne se réalisaient jamais

de jouissances par identification

à des personnages que je n’allais pas devenir

des délassements et des culpabilités venant de l’éternelle

modification des objectifs

des acceptations sans réserves

des reniements terrorisés.

Vingt années perdues

sont toujours nécessaires

pour un présent ambitieux.

*

LES ICEBERGS


Nous nous rencontrons comme les icebergs

pas parce que nous sommes désormais gelés

mais parce que de ce que nous montrons

nous dissimulons infiniment davantage

en-dessous de la surface de l’eau.

*

LA GROTTE


J’ai passé moi aussi des années de ma vie

ligoté dans une grotte obscure

en croyant que les ombres que je voyais sur les parois

étaient le présent en changement.

*

LES NOUVELLES LIGNES


Les événements n’ont pas disparu

ils ont juste été recouverts

comme les voies ferrées du tram

qui ont été enterrées sous l’asphalte.

Maintenant on les rétablit

pas exactement comme elles étaient

mais comme le dictent

les nouvelles lignes de tramway.

***

 

 

 

 

 

 

Gil PRESSNITZER

 

 

 

 

 



 

 

 

 

 

 

21/01/2016





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En novembre 2015 disparut à Toulouse, Gil PRESSNITZER ; son départ nous a laissés perdus, beaucoup d’entre-nous n’ayant pu lui dire au-revoir. Nous avions le projet de l’inviter de nouveau à l’émission « les poètes » ; nous le rencontrions au bar « Le Silène » où il était chez lui, dans cet espace qui est déjà un passage entre la rue de Metz et la place Saint-Etienne. Car Gil était l’homme des passages, toute sa vie il fut un passeur, de poésie, de musique, d’art, d’humanité.

Cette émission de janvier 2016, lui redonne la parole, celle qu’il avait prise en 2010 à notre antenne et où il réaffirmé son admiration et son amitié pour Jacques BERTIN qu’il a maintes fois fait venir à Toulouse.

De lui voici ce qu’écrivait Denise Marty :

« Gil Pressnitzer est né à Marseille suite aux accidents heurtés de l’histoire. Après une enfance d’enfant caché pendant la fin de la guerre, dans le cœur granitique emmêlé de fougères du Limousin, il fut précipité dans le ventre brûlant de la ville, Marseille la fascinante et la repoussante. Il y trouve sa véritable famille d’adoption et de respiration : poésie et musique !

À Marseille il mènera une double vie, entre ses études d'ingénieur et la littérature. Il continue à partir de 1967 à Toulouse où il est ingénieur à l'Aérospatiale, entreprise dont on connaît l’empreinte déterminante sur la ville rose. Et il s'implique dans la vie culturelle : il rencontre Christian Schmidt et Xavier Darasse et participe à la programmation du Centre culturel Croix-Baragnon puis, en 1976, il devient Président du Centre culturel de l'Aérospatiale.

Géré par l’un des plus important comité d’entreprise en France, ce lieu va alors devenir un phare chaleureux dans la ville, lieu de rencontres et de partages pour tous ses citoyens. L’entreprise s’ouvre à la cité ; elle s’inscrit dans l’histoire et la géographie de son temps et cela même constitue une aventure exceptionnelle.

Le lieu regroupe une salle de concert, baptisée un peu plus tard Salle Nougaro, un Centre Culturel et une médiathèque. Jazz, musique du monde, chanson française : la programmation de la Salle Nougaro allie exigence, authenticité, intensité. Soutenue par le Centre Culturel et ses larges cimaises, complétée aussi par la médiathèque avec toujours le parti pris et l’engagement de celui qui vous incitait avant tout à l’ouverture et éveillait l’attentive curiosité de ceux qui ont bien voulu pousser la porte.

Gil Pressnitzer nous a donné à découvrir des artistes de tous les pays, des musiques de toutes les couleurs, pour notre plus grand bonheur. Je lui dois quelques rencontres inoubliables comme Angélique Ionatos ou Gilbert Lafaille, comme Gloria Uribe, cette plasticienne colombienne aux doigts de rêve qui est devenue mon amie et m’a donné quelques paysages intérieurs de toute beauté » témoigne Elric Fabre-Maigné, « À l’heure où l’on assiste à un repli sur soi des politiques culturelles étatiques, où l’on voudrait réduire les arts et les artistes à de simples marchandises de divertissement, cet ingénieur reste un semeur et un passeur de notes bleues et de lignes claires.

 Toujours soucieux de partage culturel, curieux insatiable, il s'impliqua également dans le spectacle vivant aux côtés des programmateurs du festival Jazz sur son 31, du festival Garonne, de l'Orchestre de chambre national de Toulouse… L’intégrale des quatuors de Beethoven, de Bartok et de Chostakovitch avec Odyssud et les Grands interprètes restent encore des événements uniques. Puis il devient conseiller auprès de la Région Midi-Pyrénées pour les festivals et les musiques au début des années 2000. »

Il a publié :

Notes de passages, notes de partage, Éditions  Les 2  Encres

La Traversée du Vivre, poèmes

La huitième écorce, poèmes, Éditions Trident Neuf de Marie Bauthias

Procuration : la vie, roman

Nouvelles pour en finir avec le jour

 

Serge PEY en décembre 2015 lui a rendu hommage à la Cave Poésie René Gouzenne à Toulouse.

Vous pouvez lire sur :http://www.cave-poesie.com/hommage-a-gil-pressnitzer/


ses paroles qui sont celles de la poésie, même si la poésie n’est pas oraison, n’est pas prière. Mais la prière, l’oraison, ou quelque autre expression vivante de la foi, est toujours poésie.

*

Poèmes de Gil Pressnitzer, qui prennent une signification de plénitude aujourd’hui :


Si d’aventure je meurs


Si d’aventure je meurs

Par distraction ou besoin de redevenir simple goutte d‘eau

Afin de passer en profits et pertes tourments et songes

et ne plus vouloir répondre au vent

Il faut bien passer son chemin

même celui qui jamais n’aura touché terre

oublier l’amour avant même le repos

yeux grands ouverts sur les lèvres qui me furent tendues

Doigts gourds voulant faire des colliers d’étoiles

nuits vidées comme coquillages après ma mer

partir sans savoir ses traces

Mains nouées sur des ombres

Ni maintenant, ni plus tard

Il fallait partir léger nuage entre les nuages

je pars lourd de seins endormis contre moi

de regards qui ont fait veiller mon existence

et puis je ne croyais plus en mon enfance

ni que le jour revienne

et personne n’a su redire mon passé

je vois trop de sang dans chaque sourire

Si d’aventure je meurs

il faudra déclouer mon ombre en laisse

les vôtres aussi

le vent sous cette pierre

les aubépines sous vos corps

alors qu’est-ce qui sera plus proche de l’éternité

que mes mots inutiles

comme la nuit

comme la pluie

Ni maintenant, ni plus tard

Si d’aventure je meurs.

*


 En souvenir de moi


En souvenir de moi

Laissez votre fenêtre ouverte

Il se peut que je revienne

Porté par la pluie traversière

Dans l’amitié des nuages

En oubliant les échardes de la vie d’avant

Et votre si incertaine tendresse

On ne sait la patience du vent

Qui vous tient la main

Et notre poids d’oubli

Et puis là-bas je n’attends plus la musique

En souvenir de moi

Laissez cette hirondelle sur les fils des jours

Elle n’ira pas plus loin

Et les jours raccourcissent

vous souvenez – vous de mon front plein de brumes

il ne voulait que vos genoux

par la porte du fond j’ai glissé

je pourrais revenir dans les trous des larmes

En souvenir de moi

Ne cueillez plus les coquelicots

J’en fais partie dorénavant

Au chant des acacias

Mes lèvres modulent leurs feuilles

Et puis là-bas j’ai trop froid de vous

La nuit n’est plus la nuit

Sans vous

Souvenez-vous de moi

en souvenir de moi

Comme odeur de terre après orage

Feuille morte tremblante juste avant le sol

Herbe folle dans vos têtes

En souvenir de moi

Restez ouverts

Je reviendrai peut-être

*

Invitation


Rejoins-moi

Si je meurs

Dedans notre ailleurs

Là où la lumière est brisée

et l’étoile pâle

Échos des fêtes au creux des blés

Et du reste des murmures

des consciences penchées dans les fossés

Je te promets si tu viens

que nous serons toujours chutes de feuilles

Allongées dans le bleu

Avec les herbes du passé qui sifflent entre les doigts

Les jours sont partis juste après nous

Ils avaient tant attendu

sur ton ventre chaud ma tête enfin posée

Dans notre petite chambre désertée

une lampe toujours allumée

pour que les passants nous croient toujours vivants

Dans quelques bars près du port

Nos mémoires en terrasse pour un café éternel

Tous ces orages encore à venir

seront nos soleils

Nous aurons chaviré l’un dans l’autre

Tant pis pour l’oubli du nom des hommes et des étoiles

Celui de la neige nous suffit

Ce vent sur les survivants

Cette tranche de pain sur notre sang

Au tournant dans l’attente

nos chiens sont morts

viens

efface mon passage

prépare le tien

remonte les draps des nuages sur nos têtes

il faut dormir maintenant

pour chaque ombre laissée là-bas

pour nos tombes dans les yeux de ceux qui restent

nos destins étaient nos tatouages

la peau ne nous sert plus

juste par un trou secret pourront venir les chats

et nous veiller

enfin

nous pouvons dormir ensemble

*


Compte-rendu de l’émission de 2010 :

Christian Saint-Paul reçoit Gil PRESSNITZER poète, homme de culture qui a dirigé un centre culturel et la salle Nougaro à Toulouse qu’il a rendue mythique, et qui anime un site culturel de premier

 plan :http:://www.espritsnomades.com  C’est du poète chanteur Jacques BERTIN, prix VERLAINE 2010 que Gil PRESSNITZER vient parler car cet artiste exceptionnel va se produire à 

Toulouse le samedi 27 novembre 2010 à 20 h 30 au théâtre Jules Julien.
La dernière apparition de Bertin à Toulouse fut à la Cave Poésie en décembre 2008, et avec pianiste en 1999 à la salle Nougaro. Cela fait un bail montrant l’état de la chanson à Toulouse et en France.

Depuis un nouveau CD, donc un nouveau répertoire « Comme un pays ».

Jacques Bertin poursuit sa route exigeante, fervente et sachant que le temps est compté va vers la fin des errances.

 Audition de Pour la fin des errances

On retrouve au delà des deltas amers ses thèmes  l’amitié, les souffrances passées, l’attente, les amours qui ont bifurqué, les livres, le temps passé

Audition de  Ah vieil ami 
Malgré les essieux brisés des rêves et des illusions Jacques Bertin veut semer quelques graines d’espoir, et non tout n’aura pas été vain. Il reste ses chansons et elle nous aide à vivre dans un monde en gésine.

Jacques Bertin définit clairement  ses chansons : 
Je ne fais pas des chansons tristes
Je ne fais que des chansons d’homme.
 

Ce sont bien des chansons d’homme, s’adressant à la belle part d’humanité en nous non encore réduire en servage, par le décervelage insensé de l’époque. La beauté du monde, la beauté de la poésie sauve pour lui le monde. Jacques Bertin est effrayé par l’oubli du passé, des leçons de l’histoire par nos contemporains. Par l’absence de curiosité, de paroles essentielles.

Audition de Les livres

Jacques Bertin a bâti une œuvre qui restera, vibrante, tendre, parfois mélancolique, toujours à hauteur d’espérance malgré le vent mauvais des jours, et toujours profonde. Quand tant de fausses valeurs s’effondreront un jour, il demeure, pour moi, comme le poète-chanteur le plus important de son époque.

Audition de Le soir

Jacques Bertin, en rêveur, en marge de la vulgarité des « variétés » que l’on assène pour couvrir la parole des gens, a pris la parole pour ceux les sans voix, les humbles, les poètes.

Audition de Le rêveur 

Pour finir s’élève son chant comme un pays. Tout est dit.

Audition de Comme un pays

 Gil PRESSNITZER heureux de son amitié avec Jacques BERTIN lit des poèmes de ce grand artiste à connaître et à faire connaître.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

14/01/2016





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En préambule, Christian Saint-Paul invite les auditeurs à signer la pétition en faveur du poète palestinien Fayad Ashraf qui a été condamné à mort pour « apostasie » par des juges d’Arabie Saoudite. Il lui est reproché d’avoir publié en 2007 un livre de poèmes « Instructions internes » qui contient des poèmes athées. Il avait déjà été condamné à 4 ans de prison et à 800 coups de fouets. L’émission « les poètes » s’associe à la campagne de soutien pour sauver Fayad Ashraf.

La revue de poésie vive « Nouveaux Délits » a fait paraître son n° 53. Cathy Garcia qui anime cette revue avec la pertinence qu’on lui connaît, y signe un éditorial sans fard, comme à son habitude, que Christian Saint-Paul juge bon de lire à l’antenne :

« Même quand je travaillais dans le spectacle, je n’aimais déjà pas les répétitions. Je préférais le moment vrai et unique du spectacle lui-même, car dans le théâtre de rue, chaque représentation est toujours unique, remplie d’imprévus, d’inattendu. On n’y est pas à l’abri de la pluie, du vent, de toutes sortes d’obstacles et surprises et surtout pas séparé d’un public par une scène, ou pire encore, par une fosse. On est avec et dans le public, parmi les gens qui font et défont le spectacle, tout autant que nous-mêmes. L’idée même d’un public disparaît dans un échange interactif et vivant, une grande fête commune. C’est ça que j’aimais dans le théâtre de rue, le véritable théâtre de rue. Ce moment vrai qui nous mettait en danger. Et je continue à préférer le spontané, l’imprévu, le non-préconçu, et plus encore quand il s’agit de fêtes ou de belles déclarations. Faire un vœu, oui, pourquoi pas ! Parce qu’il nous vient à la bouche comme une source jaillissante ou parce que l’étoile filante… Si j‘avais un vœu à faire là maintenant, au moment précis où j’écris cet édito, ce serait : « délivrons-nous de nos certitudes ! ». On étouffe sous les certitudes, on en perd tout contact sensoriel avec la vie, toute capacité de penser de façon inédite et donc libre. Mes certitudes, vos certitudes, leurs certitudes. Les certitudes sont aussi nombreuses que les individus susceptibles de vous les asséner, même les certitudes d’un groupe sont en réalité un assemblage de certitudes uniques, chacune attachée à un seul individu. C’est comme les patates, les ensembles qu’on nous faisait faire à la maternelle. Alors oui, pour y voir plus clair, il y a des certitudes qu’on peut mettre dans une même patate, puis les patates empiètent sur d’autres patates, ce qui forme des espaces inter-patates, qui eux-mêmes empiètent les uns sur les autres, et au final on a de nouveau un grand bordel auquel on ne comprend rien du tout. Alors ouvrons toutes ces patates et délivrons-nous des certitudes ! Voilà, c’est mon vœu instantané et il a disparu aussi vite qu’il a été formulé. Les patates mathématiques ne sont rien d‘autres que des bulles qui nous éclatent au nez. Certaines sont très belles, tout dépend de comment elles prennent la lumière. Et voilà : tout dépend de comment on prend la lumière. »

Au sommaire de ce numéro parfaitement illustré par Anna Minski :

Lou Raoul, avec un extrait d’arrache moi fort la nuit

 Mokhtar El Amraoui (un grand salut à la Tunisie)

 Julien Boutreux

 Jean-Claude Goiri avec des Copeaux (contre la barbarie)

 Denis Wetterwald

 Sammy Sapin

 Tom Buron, avec entre autre des extraits d’un journal éthylo-poétique

Et une Résonance (note de lecture) : Les maîtres du printemps d’Isabelle Stibbe, Serge Safran, août 2015.

Lecture d’extraits de poèmes de Mokhtar El Amraoui, poète tunisien d’expression française, né en 1955 à Mateur en Tunisie, passionné depuis son enfance par la poésie. Il a publié deux recueils « Arpèges sur les ailes de mes ans » et « Le souffle des ressacs » et anime un site : http://mokhtarives.blogpot.fr/

Cendre errante


Je traîne mes savates d’algues,

Dans les couloirs ivres

De mes nuits sans étoiles.

L’ailleurs

Où m’attendent mes cohortes d’anges bleus,

Mes miroirs d’oubli,

M’appelle, des ondes assoiffées

Où se consument les symphonies du cristal muet.

Je t’appelle, muse crucifiée !

Allons replanter les jasmins,

Renaître plus loin

Que nos cendres gémissantes,

Que le verbe agonisant,

Retracer les mèches des résurrections.

Répondras-tu à mon appel,

Ange de cire ?

Je t’attendrai aux carrefours des grands départs.

*

Drossé


Se jeter drossé

A nervures pieuvres.

Le récitant à la gnole étincelle.

Nuages en azur,

Dauphins des nuées.

Certains cils restent toujours gondoles.

Seulement,

Des jours,

Avoir besoin de corrections d’hirondelles.

La bouche restera toujours la blessure du nouveau-né,

Le mot, même doux, n’est que cerf-volant

Que l’on voit au fil d’un miroir,

Invitant eau et ciel à tournoyer.

Au glaneur d’étoiles,

Les océans sont étroits !

*

Ce numéro 53 est à commander à : ASSOCIATION NOUVEAUX DÉLITS Létou – 46330 St CIRQ-LAPOPIE : 6 € + port (1,50 pour la France, 2 pour zone 1 et 2,60 pour zone 2). Abonnement : -    28 € pour 4 numéros ou 54 € pour 8 (France).

*

 

L’émission est ensuite entièrement consacrée à Jean Joubert.

Né le 27 février 1928 à Châlette-sur-Loing (Loiret) et mort le 28 novembre 2015à Montpellier à l'âge de 87 ans, c’est un poète et romancier français. Il a beaucoup écrit pour l'enfance et la jeunesse.

Jean Joubert passe son enfance à Châlette-sur-Loing. Il voit peu à peu son village se transformer en banlieue industrielle de Montargis. De cette expérience, il restera marqué et c'est un thème qui est sous-jacent dans toute son œuvre et plus particulièrement dans L'Homme de sable. Pendant la guerre, Jean Joubert suit ses études au collège de Montargis. Il y découvre la poésie et se met à écrire des vers. Un oncle sabotier, très proche de lui, l'initie à la littérature et à la politique. En 1948, il déménage à Paris où il entreprend des études de philosophie à la Sorbonne avant de se tourner vers des études d'anglais. En 1953, il part préparer l'agrégation d'anglais à Montpellier. Il enseigne l'anglais au "vieux lycée" de garçons, puis au lycée Joffre. De cette rencontre avec le Sud, Jean Joubert est resté émerveillé. En 1955, il se marie et, la même année, parait son premier recueil de poème Les Lignes de la main qui obtiendra le prix Antonin-Artaud. En 1958, il participe à la création de la revue littéraire Les cahiers de la Licorne avec d'autres écrivains comme Frédéric Jacques Temple et Henk Breuker. À partir de 1962, année où il a été nommé assistant à la faculté de lettres de Montpellier, Jean Joubert s'installe à Guzargues avec sa famille.

Il a été président de la Maison de la poésie du Languedoc-Roussillon à Montpellier.

Son œuvre comprend une douzaine de recueils de poèmes dont le Chasseur de Sylans en 1974, Les Poèmes 55-75 ; des livres pour les enfants et des romans : La Forêt blanche en 1962, La Neige de juillet en 1963, Un bon sauvage en 1972 et L'Homme de sable en 1975 couronné par le Prix Renaudot. Avant tout poète jusque dans ses romans, Jean Joubert a été salué comme l'un des premiers poètes lyriques de sa génération. Après sa mort, Fleur Pellerin a salué une grande vie littéraire.

Pour Jean Joubert, nous dit son ami Michel Cosem qui évoquait sa figure la semaine dernière, c’est la littérature qui est fondatrice, non pas de l’individu vivant au jour le jour au rythme des saisons, mais de l’individu qui s’ancre dans le passé culturel de sa civilisation et de l’universalité aussi. On sort du monde primaire, pense Joubert, poursuit Michel Cosem, par la littérature, l’art, la création. C’est l’écriture qui filtre le désir, l’aventure, la découverte des secrets familiers. Jean Joubert avait la hantise de tout absolutisme, analyse encore Michel Cosem dans son livre « Jean Joubert » aux éditions du Rouergue. Il y avait chez lui un humanisme solide et constant, une croyance que la société peut sans cesse s’améliorer et que les conquêtes ne peuvent pas être remises en cause. Cette assurance aussi que la création ne peut permettre nul retour à la barbarie. Il a foi en l’homme.

A la fin des années soixante dix, lors des Journées de Rodez pour la remise des prix Artaud et Voronca, il était intervenu pour dire son inquiétude sur le devenir de la langue française, qu’il considérait déjà en péril de disparition au profit de la langue anglaise qu’il parlait aussi parfaitement.

Car cet homme venu de la banlieue de Montargis, a parcouru la planète avant de se choisir un pays : l’Occitanie, sa bordure méditerranéenne. C’est de Montpellier dont il était le chantre de la poésie, qu’il fait entendre sa voix singulière, chaleureuse et toujours maîtrisée, sensuelle mais pudique. Il y avait chez Jean Joubert de secrètes déchirures qui lui ouvraient les chemins impossibles. Un univers de miroirs, de forêts, de saisons, d’orages, de fleurs de maisons et d’animaux inconnus. Mais une voix toujours fraternelle.

Son dernier livre de poèmes a été publié chez Bruno Doucey. Voici ce qu’en dit ce poète éditeur :

« Nous étions heureux et fiers qu’il nous ait confié la publication de son dernier recueil de poèmes en avril 2014, L’Alphabet des ombres. Ce livre a été couronné par le Prix Kowalski, le grand prix de poésie de la Ville de Lyon 2014. 

Il vivait dans la région de Montpellier et présidait aux destinées de la Maison de la poésie de cette ville avec passion. Né dans le Loiret, ce professeur de littérature américaine, qui avait voyagé partout dans le monde, avait trouvé un port d’attache et d’écriture en ce pays de garrigues. »

Pour cette émission, connaissant l’attachement de Jean Joubert à Michel Cosem et à Encres Vives, c’est un recueil qui constitue le 390ème Encres Vives qui est retenu pour être lu à l’antenne : « Retournement de la parole ».

Ce recueil comporte en particulier un poème de Jean Joubert écrit à la demande des organisateurs d’une manifestation de soutien aux deux journalistes français Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier qui étaient alors retenus en otage en Afghanistan. Ce poème a été lu par Jean Joubert sur la place de la Comédie à Montpellier le 29 juin 2010.

Lecture du recueil en entier.


à Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier


Nous voici, vêtus de bleu, sur la lisière de l’été,

nous voici dans la liberté de la lumière,

dans la liberté du mouvement et de la parole.

Nous avons une famille, des amis, une maison,

nous avons table mise et le pain et le vin

et des livres pour compagnons.

Nous parlons de plaisir ou de joie

et parfois même de bonheur.


Mais sur l’autre versant,

sur la sombre doublure de la lumière,

ce sont chaque jour, dans le profond du jour,

des images noires qui nous hantent :

violence, viol, meurtres, massacres,

la justice étranglée, la liberté livrée aux loups.

Et nous voyons au creux de leur prison ces hommes entravés,

dans un village poussiéreux où rôde un vent de sable.

Barreaux, chaînes, cordes et clous,

dans un créneau sournois, l’œil du geôlier.

Derrière les murailles, le cliquetis des armes

et le seul bruit de bouches étrangères.

Toujours la nuit, ni temps ni lieu.

Un présent piétiné, un avenir précaire

et si lointaine la mémoire des visages.

Pourtant, dans cette nuit, dans cet exil,

il faut garder contre son cœur

cet enfant de clarté que l’on nomme espérance.


Et nous voici, vêtus de bleu, dans la liberté de la lumière,

à proférer la parole et le cri,

à espérer que la pensée et la parole

apporteront aux prisonniers, nos semblables, nos frères,

promesse enfin de liberté et de lumière.

*

à Raphaël Ségura


Le temps n’est plus des périples rusés en terres étrangères,

des errances, des aventures,

des soliloques sous la lune, dans des prairies lyriques.

Nous sommes désormais enracinés dans nos tanières :

vieux sangliers mangeurs de raves et de rêves

à la lisière de la nuit.

L‘immobile nous tient.

Fermons les yeux, tirons par les cheveux

les filles égarées de la mémoire.

Alors, sous nos paupières, s’arrachent de la boue

d’austères paysages, des images rompues

que l’on dirait griffées à coups de plume par un peintre fantôme.

Pourquoi est-ce toujours une montagne qui nous hante,

femme immense de pierre et de glaise étendue :

gorges profondes, toisons géantes, falaises nues

où le soleil parfois rugit dans la lumière ;

et parfois c’est la pluie qui cingle l’horizon.

Enfin sur une pente ultime

pèse le silence pieux de la neige.

Là, nous hissons nos rêves jusqu’à la cime.

Au bord du vide, nous sus pendons nos pas,

mais une voix pressée nous souffle :

« Toujours plus haut ! Continue de marcher ! »

*

Dans le bonheur des granges,

moissons, n’oubliez pas le moissonneur,

ni la sueur ni la pluie ni le vent.


Et vous, miroirs, souvenez-vous du sable,

du feu et de la main.

Dans vos enclos, nous ne voyons jamais

que l’envers du visage

et le reflet fugace des oiseaux.


L’ailleurs nous fuit,

le ténébreux,

où se marient les monstres et les songes.


Et comme le cristal égaré sous la grêle

nos yeux parfois se fêlent et se brisent.

*


Deux femmes face à face,

l’une à genoux,

les yeux tendus vers l’autre,

debout, un peu penchée,


se regardant

et de semblable noir vêtues

et de semblable amour percées


l’une lumière,

l’autre terre,


percées


d’un rai

bleu,

d’une douce lance.

*

 

 

 

 

 

 

 

Jacques ARLET

 

 

 

 

 

 

 

07/01/2016

 

 

31/12/2015





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Christian Saint-Paul présente le dernier livre de poèmes de Monique Saint-Julia : « Un jour de plus à aimer » aux éditions L’aire.

Cette catalane française qui étudia à Paris, vit aujourd’hui à Revel dans ce Lauragais de la Haute-Garonne, aux portes du Tarn et de l’Aude. Elle fut un des auteurs des éditions Subervie dès 1958 à Rodez. Ses poèmes furent publiés par maintes revues de poésie dont : Acilece, Texture, Arpa, Friches, Multiples, Insulaires, Thauma, Lieux d’Etre, Diérèse, Les Hommes sans épaules, Rue Ventura, Voix d’encre, Les citadelles … et elle totalise une dizaine de recueils :

« Un jour de plus à aimer » fait figure de quintessence de l’art poétique de Monique Sain-Julia. Son optimisme rayonnant, empreint d’un amour inextinguible de la vie, de la nature, des animaux et des personnes, n’est pas obscurci par la lucidité de son irrévocable destinée inscrite dans une durée qui va en s’amenuisant. Alors elle loue ce « jour de plus à aimer » avec la noblesse de celle qui, en des temps plus cruels, implorait : « encore une minute de plus, monsieur le bourreau ». « Et nous allons poussés par le temps / que rien ne peut arrêter », constate-t-elle avec cette douceur qui rejette tout pathos, « Fragiles bateaux nous traversons la vie / menés de voyages en voyages infinis ». « Que me reste-t-il à dire ? » s’interroge-t-elle en louangeant l’œuvre de Guy Goffette. Mais précisément, elle a toujours beaucoup à dire, celle qui voit toujours « Tant de reliques en moi », les images inexpugnables de la beauté du monde et des êtres, animaux comme humains. La langue qui se charge de cette beauté qui fait que chaque jour servira à aimer, demeure à hauteur d’homme. Pas de démesure chez Monique Saint-Julia. Le foisonnement de la beauté, du bonheur né d’aimer, s’épanche dans un langage maîtrisé, dans des poèmes brefs comme des évidences. Elle saisit les images dans leur intensité et leur fulgurance : « Un souffle, un courant d’air / joue avec les rideaux / éveille le jardin assoupi ». Cette poésie contemplative, poésie de célébration, de la beauté, de l’amour, n’élude pas l’appréhension du devenir, propre à tout mortel : « L’ampleur du silence enferme en nous la peur ». Mais le silence ne fait pas toujours naître l’inquiétude, il écrase le paysage quand il accompagne les grandes chaleurs de l’été : « La chaleur met bas un enclos de silence ». Ces poèmes sont comme murmurés dans un long souffle, celui de la vie, dont la seule preuve d’exister est la capacité d’aimer, et d’ajouter ainsi « Un jour de plus à aimer ».

Lecture d’extraits.

A Gaston Puel

La cloche de Veilhes qui sonne

me rappelle sa voix soucieuse de plaire

embusquée quelque part

à l’ombre d’un chêne séculaire.

*

Un souffle, un courant d’air

joue avec les rideaux

éveille le jardin assoupi,

une échappée, une respiration

une orangerie de senteurs

nous inonde

se jette à notre cou.

L’air transparent

comme une toile abstraite

cherche à préserver en notre mémoire

son pouvoir de vie.

***

C’est encore l’amour, éros et agapè<, qui vibre chez Isabelle Lévesque dans ce livre sur lequel revient Christian Saint-Paul, « Nous le temps l’oubli » aux éditions L’herbe qui tremble, peintures de Christian Gardair, 115 pages, 16 €. Car le temps et l’oubli se conjuguent, dit-elle, pour un « nous » fécond. « Je n’entends pas, je prends le sable. / Je retiens. / Des jours meilleurs où fut/ l’été ». Le temps, qui songerait à le canaliser, à le domestiquer, à le dominer ? « Qui fera sombre tranchée (rigole plutôt)/ de temps ? « Un poète. Ignorant des saveurs du jour. Un devin devise et s’arme de patience », répond Isabelle Lévesque dans une foi inébranlable du langage. C’est bien l’artiste qui sauvera le monde. Et l’artiste qui parvient à fusionner le temps l’oubli dans un « nous » universel. L’artiste aux aguets du silence : « Et si c’était ce soir, / grande équipée de silence ? (…) Je ne répète que le silence si/ ta bouche ». Une poésie syncopée où le vide, le silence façonnent en creux le mystère de la langue qui nous fait naître. Plus que la peur, c’est la terreur qui s’invite comme une image à repousser : « Où s’affole. Tu auras / emporté la dune. Mer où vagues ». Le monde d’Isabelle Lévesque n’est pas un monde fini. C’est une œuvre à compléter. D’où l’abrupt arrêt sur un mot, un verbe. Que le lecteur achève le vers, le poème, qu’il en soit responsable. Car cette poésie conçue comme un témoignage du monde, ne peut l’enfermer. Sa vocation est de suggérer, de remplir le silence de ce « nous » qu’elle appelle de toute son âme. Ce silence qui peut détruire comme la mort : « Affaires cessantes, à force silence / terrassé l’histoire de l’un ». Ce livre, c’est « nous », proclame-t-elle dans le dernier poème, comme un cri de victoire sur le temps l’oubli.

Lecture d’extraits.

Et si c’était ce soir,

grande équipée de silence ?


Si moindre, assorti de promesses, un pas,

triste ronde ?

Et si venu tu prenais

champs, labours accomplis,

la semence ?

Si les fleurs tard rendues retenaient

- printemps de lèvres ?

Quelle bouche silencieuse résisterait

au voile de taire, quelle précipitation ?


Tu tords tes doigts, je pense

au recours savoureux.

Engendre encore.


Ta bouche.

Le monde ta langue de signes,

inverse.

Quel témoin sans secret dénoncera le jour ?

Piquet, à l’horizon

le ciel, sa sanction ?


Je ne répète que le silence si

ta bouche.

*

Christian Saint-Paul revient sur le n° 52 de la revue Nouveaux Délits, revue de poésie vive, à commander à Association Nouveaux Délits, Létou, 46330 Saint-Cirq-Lapopie, 6 € le n° (+ 1,53 € de frais de port), abonnement 4 numéros 28 €. Un excellent numéro illustré avec force par Jacques Cauda cité dans une précédente émission, avec ces notes de lecture indispensables à la diffusion des ouvrages, un sommaire toujours riche, le tout sous le ton de la fraternité tendre et militante de Cathy Garcia. Ce sont des poèmes de Marie-Françoise Ghesquier qui sont lus à l’antenne. Cette hispanisante vit près de Chalon-sur-Saône et publie ses poèmes dans les revues Décharge, Comme en Poésie et Traction Brabant. Elle publie son premier recueil chez Michel Cosem à Encres Vives, puis chez Bruno Msika aux éditions Cardère avec « A hauteur d’ombre », recueil illustré de photos en duo avec Cathy Garcia. Elle dit aimer les esprits frondeurs.

Lecture d’extraits de « De tout bois si ».

On tourne en rond

dans notre bocal de ronces

Se dessèchent noires pointées

en sons filés assourdis

contre les fonds d’herbes

Les notes du chaos mineur s’égrènent

en idiomes grumeleux

ponctués noirs le long des failles

Faillite du moi

avec mots cadenassés

dans l’intervalle

Parole craquelée à la note forcée

Tant d’effort pour vivre

au travers des sons disjoints

Je renonce note à note M’

évapore parmi ronces et fuite d’ailes

au-delà des buissons démesurés

***

Toute cette grenaille crible

au plus fort du silence

Le sang s’étoile

aux charnières livides

des galaxies de paille

Je décimé par tant d’illusions

où je m’achève en éclosions

mortes rouges

Pétales glosés

clous ou glaives

dans la chair des chaumes

La langue s’insère

dans les versions

primitives glose entre les lignes

Parole close à l’instant

sur les lèves

mangées de coquelicots

Comment voulez-vous

que toute notion d’incarnat ?

Le poème en petite mitraille rouge

où coupée court

la phrase


***

Christian Saint-Paul reçoit son invité : Jacques ARLET Mainteneur de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse, élu en 2002 au 1er fauteuil, Chevalier de la Légion d'honneur, Officier des Palmes académiques, Professeur émérite de l’Université Paul Sabatier, Faculté de Médecine, ancien Président de la Société Française de Rhumatologie. Président fondateur de l’Association Internationale de Recherches sur la circulation osseuse. Docteur Honoris Causa de l’Académie de Dublin. Archiviste adjoint de l’Académie des Sciences, Inscriptions et Belles Lettres de Toulouse. Auteur de livres sur l’histoire de Toulouse au XIXe siècle, sous Louis XIV et de biographies.

Voir les émissions le concernant sur ce site dont :

http://les-poetes.fr/son/son%20emision/2013/130404.wma


Cet amoureux de Toulouse vient nous parler de son livre :

« La vie à Toulouse dans l’entre-deux-guerres » éd. Loubatières – Histoire, 311 pages, 25 €.

L’essor culturel de Toulouse dès le XIème siècle avec les comtes de Toulouse, protecteurs des troubadours, tolérants à l’égard de l’hérésie cathare, l’épopée dramatique qui s’ensuivit jusqu’à la chute de Montségur en 1244 et la mise sous tutelle de l’Occitanie, désormais dominée par les rois de France et demeurée enclavée, éloignée du pouvoir jusqu’aux années soixante du XXème siècle, sont des faits bien connus.

Ce que l’on sait moins, c’est que Toulouse a toujours abrité des hommes de génie et des hommes et femmes de talent qui lui offrirent une certaine indépendance dans son enclavement et que, même tenues en lisière de la capitale, elle prospéra malgré tout et parvint à une certaine autonomie. Jacques Arlet connaît bien l’histoire de Toulouse, il en aime les artistes ; nous avons consacré avec lui une émission sur les poètes de Toulouse de la Belle Epoque. Pour les vingt ans qui séparèrent les deux guerres mondiales, nul, mieux que lui, ne pouvait en saisir l’atmosphère, ayant vécu cette époque. Et c’est dans l’euphorie des lendemains de guerre et l’appréhension de la prochaine, cette vingtaine d’années de paix, que Toulouse a posé les fondations de son devenir : une ville moderne tournée vers le progrès scientifique et technologique, en même temps qu’une ville indéniablement douée pour les arts et les idées. Et au fond, elle n’abandonnera jamais sa propre tradition. Occitane, indépendante, toujours un peu rebelle.

Cette courte période fut si riche en événements, en créations, que Jacques Arlet ne pourra tout citer sur près d’une heure d’entretien.

Dès 1920, la tradition et la modernité allèrent de pair. Le doyen de la Faculté de médecine, M. Abelous qui enseigne la physiologie, est aussi un grand amateur d’occitan. Plus tard, les médecins perpétueront cette double culture, scientifique et littéraire, souvent occitane, comme chez Ismaël Girard, Paul Voivenel, Camille Soula.

Notre actuelle Université des Sciences Paul Sabatier porte le nom d’un professeur de chimie, inventeur de la catalyse qui s’est vu décerner le prix de chimie en 1912. Il présida la Faculté à laquelle son nom fut donné et ne voulut jamais « s’exiler » à Paris. Visionnaire, il créa des instituts pour la formation d’ingénieurs.

Jacques Arlet précise qu’il a construit son livre en suivant la chronologie des trois municipalités qui se sont succédé durant cette période : Paul Feuga, Etienne Billières, Ellen Prévot. Pour chacun, les comparant à des étages, il convie le lecteur à les visiter dans leurs composantes : municipalité, ateliers, magasins, facultés, théâtres, librairies, buralistes, etc.

Jacques Alet nous apprend que c’est au lendemain de la victoire de 1918 que l’Institut catholique a créé l’Ecole Supérieure de l’Agriculture de Purpan, après l’achat d’un domaine.

Quant à la reprise des arts plastiques, Jacques Arlet déplore une certaine retenue dans l’innovation. Les peintres toulousains ne dépassent guère le néo-impressionnisme. Il faut dire que le Musée des Augustins va être dirigé sans partage, pendant 38 ans, par un conservateur, M. Rachou qui va imposer un immobilisme. La période fut au nombrilisme et même au chauvinisme, la lumière n’étant portée que sur les artistes locaux.

Mais des peintres toulousains s’illustrèrent par leur génie, ayant la plupart du temps été consacrés d’abord à Paris. C’est le cas d’Henri Martin (1860-1943) qui fut l’élève de Jean-Paul Laurens et qui a adapté la technique impressionniste à l’échelle monumentale.

L’Ecole des Beaux Arts, qui fut aussi un temps dirigée par le même Rachou, devint un enjeu politique pour la municipalité qui organisa pour les artistes des cours du soir.

Les tapisseries de Saint-Saëns demeurent dans le patrimoine mondial.

La littérature est bien vivante à Toulouse avec des auteurs qui se partagent déjà entre Toulouse et Paris. La tradition des revues poétiques toulousaines est largement respectée, inaugurée par Magre et Delbousquet.

Maurice Magre, Armand Praviel qui trouvent l’objet de leurs romans dans la vie à Toulouse ou l’Occitanie, connaissent un fort succès national.

René Laporte (1905-1954), poète toulousain, a sa place au Panthéon des poètes surréalistes, et ses poèmes ont aujourd’hui l’éclat et la force de l’intemporel.

Les journaux, comme le Télégramme ou la Dépêche du Midi, puissantes institutions alors, faisaient paraître des poèmes régulièrement.

Le sport, nous dit Jacques Arlet, tient déjà une grande place dans la cité. On se passionne pour le rugby.

En 1930, on dénombre 5 morts sur les terrains de rugby.

Etienne Billières, socialiste libéral, fera construire le Stadium. Paul Feuga laissera une ville endettée.

C’était aussi une ville ouvrière. La poudrerie ONIA comptait 30.000 ouvriers et devait sa création à un butin de guerre, un brevet allemand. On a fabriqué à Toulouse des millions d’obus.

L’aviation connaît son épopée. Latécoère a ses ateliers en haut des allées des Demoiselles.

Le 11 novembre 1918 vit la création de la première Compagnie d’Aviation Civile.
Toulouse devint une tête de ligne internationale à la conquête de l’Amérique du Sud.
Le 21 mai 1933, venant de Buenos Aires, Mermoz sur l’Arc-en-ciel, relie Casablanca à Toulouse, sans escale.

Lecture par Jacques Arlet de cet extrait du livre.

L’Aéropostale, la Ligne, entrent dans la légende avec Antoine de Saint-Exupéry qui logeait à l’Hôtel du Balcon, près de la place du Capitole, Henri Guillaumet, Didier Daurat, Alexandre Collenot, le mécanicien de Mermoz.

L’industrie aéronautique bat son plein. Après Latécoère, un de ses ingénieurs, Dewoitine, crée sa propre société et les militaires s’installent à Francazal.

Toulouse conservera son avance dans la future aviation commerciale.

Jacques Arlet évoque la figure mythique du nouvel archevêque de Toulouse, Monseigneur Saliège, qui vient remplacer Monseigneur Germain, enterré en grande pompe en présence de toutes les personnalités civiles, militaires et religieuses, dans une « belle unanimité et qui n’était pas seulement de façade et qui ne se verrait plus aujourd’hui », commente Jacques Arlet.

Monseigneur Saliège, qui deviendra cardinal, né en 1870 en Auvergne, est fils de paysan et arrive de Gap où il était en poste et « où il a eu froid ! », s’amuse Jacques Arlet. Il devint l’ami de Jean Guitton qui lui consacra une biographie. Mais rapidement, le cardinal Saliège tomba malade, atteint d’une lésion définitive du cerveau moteur qui lui ôtait ses capacités de marche et d’élocution. Mais son intelligence et sa volonté étaient intactes.

Le nouvel archevêque, assisté de Monseigneur de Courrèges, fit connaître ses opinions sociales dans ses « Menus propos » publiés dans la Semaine Catholique de Toulouse. (Voir à ce propos le livre de Pierre Escudé sur Monseigneur Saliège et l’émission que nous lui avons consacrée).

La force universelle de ces aphorismes n’est pas contestable. Jacques Arlet cite celui-ci : « c’est perdre son temps, c’est perdre sa peine que de ne pas aimer » (13 mars 1938).

Jacques Arlet souligne enfin l’importance de la radiophonie à cette époque, Toulouse se révélant, là aussi, ville pionnière.

La téléphonie sans fil mise au point par Branly et Marconi, la T.S.F. voyait le jour. Le docteur Saint-Béat, passionné de technologie nouvelle, donc de T.S.F., sans attendre l’improbable autorisation du ministre des PTT, lança Radio Toulouse. Cette installation en force, suscita une vive réaction de la part de l’Etat qui créa, bien que manquant gravement de moyens financiers (déjà …) « Toulouse-Pyrénées » pour concurrencer sa rivale, dans toute la mesure du possible.

L‘esprit frondeur toulousain permît à Radio Toulouse d’émettre, malgré les handicaps, et avec qualité.


Le livre de Jacques Arlet a pu emprunter pour sa réalisation des illustrations et des documents d’une exposition que l’on peut qualifier d’historique en janvier 2008, de la Bibliothèque de Toulouse : « De grandes espérances Toulouse entre les deux guerres, les écrivains, les artistes et le livre » qui donna lieu à un catalogue qui, par son excellence, enorgueillit notre ville.


Jacques Arlet est de la lignée de ces grands médecins qui sont, aussi et peut-être avant tout, des humanistes, des honnêtes hommes, selon l’expression du XVIIIème siècle, c’est-à-dire, savants et touchés par la sagesse. Il se range aux côtés d’Ismaël Girard, Camille Soula, Paul Voivenel qui étaient des exemples prônés par la génération de nos pères. Sa curiosité dévorante, sa verve littéraire, son œuvre au service d’autrui, l’héritage laissé à la Faculté de médecine, en font une des figures les plus accomplies de Toulouse. Il est heureux qu’il ait consacré ses forces intellectuelles à l’étude de Toulouse au cours des âges et aux toulousains remarquables. « La vie à Toulouse dans l’entre-deux-guerres » nous apprend d’où nous venons, non seulement nous, toulousains, mais tout homme, car l’histoire de Toulouse s’inscrit dans l’histoire de l’humanité.

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