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01/12/2016

 



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Christian Saint-Paul, en préambule, cite Max Jacob qui déjà en 1922 écrivait dans son essai « Art poétique » : « la poésie moderne saute toutes les explications. La poésie moderne est une preuve qu’en matière de poésie, la poésie seule importe.»

Plus tard, Max Jacob dans ses « Conseils à un jeune poète » poursuivra : « Les idées n’ont rien à voir avec la poésie : c’est l’inexprimable qui compte. » Pour lui, la poésie était l’art de transformer les idées en sentiments.

La poésie est un humanisme comme l’ont assuré des poètes comme Meschonnic ou Pierre Emmanuel qui à la fin de la seconde guerre mondiale, affirmait : « Être poète, c’est d’abord être un homme. C’est assez dire que la poésie, comme tout effort humain véritable, doit être progrès de l’homme dans son futur, donc prophétie ».

Les prophéties, nous les découvrons dans les livres qui sont signalés dans cette émission :

Daniel Martinez, ce poète et plasticien qui dirige la revue Diérèse et les éditions « Les Deux Siciles » fait paraître aux éditions Le Lavoir Saint-Martin, « Le Temps des yeux », préface de Bernard Demandre, 118 pages, 20 €.

De la belle ouvrage, de la belle édition, grand format, mise en page parfaite, texte aéré pour une lecture agréable, dessin de couverture de Pacôme Yerma qui nous entraîne d’emblée dans un univers onirique où se révèlent les prophéties, cette succession de poèmes qui, comme le voulait Ramuz,  immobilisent l’espace et le guérissent de sa maladie qui est le temps. « Vision de l’instant, espace d’un regard, voire théâtre des yeux » nous dit le préfacier.

Le bonheur est présent dans ces poèmes, dans ces « Lettres à Gaëlle » sa fille. L’auteur s’était ouvert à Christian Saint-Paul de ce bonheur quand il a fondu sur lui, mais le retenir dans le poème, est encore un autre bonheur.

Il semble qu’un Martinez nouveau soit arrivé, et du meilleur crû. « Le Temps des yeux, comme pour tenter de garder en soi et dans l’extension de tout cette sorte de grandeur qui nous établit dans la vie, dans ses menées, ses mille et mille nuances où se concentrent nos tensions et se réconcilient nos turbulents antagonismes. S’il se peut, en réanimant l’image dans sa fuyante matérialité, à l’envers du voir, justement » précise l’auteur.

Lecture d’extraits.

[ ...]

Ses cheveux châtains lui flottent sur le front

Gaëlle rêve des ondulations de la mer

venues s’époumoner

sur les rochers de mon enfance

elle partage mes souvenirs

ceux de longs murs au bord des chemins


par-dessus lesquels on voyait des oliviers

puis des femmes aux yeux brillants

en ramasser les fruits sur de vastes

draps de couleur pour les replier ensuite

ils ont l’étrangeté de corps vivants

ces oripeaux d’Ouranos


à ce moment de la nuit

aussi pleins de nous-mêmes

et si peu maîtres de ce qu’éveillent la respiration cellulaire

l’universelle mouvance


dans les échancrures

de l’horizon redécouvert


*

Avant de présenter les derniers numéros de la revue Encres Vives, Christian Saint-Paul revient sur un livre de poèmes de Michel Cosem, qui dirige cette revue et les éditions éponymes.

Il s’agit de « L’Encre des Jours » aux éditions Alcyone, 85 pages, 20 €, avec un commentaire en 4ème de couverture de Gaëlle Josse et un dessin acrylique et encre de Silvaine Arabo.

Tous ces poèmes sont des regards intenses et souvent des louanges à des lieux familiers, ou que traverse notre poète, au cours d’incessantes promenades « au pays de la poésie » comme il le nomme lui-même dans la dédicace à Saint-Paul.

Le lieu est un élément vivant de la poésie de Michel Cosem. Il a du reste, créé une collection « lieu » aux éditions Encres Vives et qui thésaurise aujourd’hui un fonds particulièrement riche, démontrant ainsi que le lieu est une préoccupation essentielle du poète. C’est à partir du lieu que se joue l’histoire, l’avenir ; un lieu n’est jamais vide de sentiments. Il les fait advenir ces impressions qui nous marquent et qui recèlent un sens caché que les mots dévoilent avec innocence. Le langage mieux que l’appareil photographique cerne et fixe le lieu.

Lecture d’extraits.

Départ/ Departure/ Arrivée/ Retard/ Tapis roulant/

Reflet/ Pause café/ Tête d’imbécile/ Femme voilée

pour Alger/ Transport/ Flights/ Boarding/ Parc Auto

1/ Arrivals/ Débarquement : les mots se bousculent

et clignotent en rouge en orange dans la pénombre

de l’aérogare. On rêve d’une destination : Istanbul/

Taba/ Marrakech/ Kos/ Rhode/ La Valette ou

Lanzarote. Et l’on compte le temps qui passe dans

l’attente. Départs et arrivées se ressemblent encore

faut-il être parti...

(Aérogare de Blagnac, Haute-Garonne)

*

Le pauvre vent sort tout humide de la rue Bayard. Il

se heurte à l’immense gare après avoir léché les

façades roses aux fenêtres closes et entre malgré les

mendiants dans le hall des départs. Tous les trains

sont à l’heure. Des moineaux picorent des miettes et

se moquent des platanes qui se sont habillés après un

hiver nu. Quelques nuages hésitent entre Atlantique

et Méditerranée mais veulent quitter l’ennui.

Attention au départ.

(Gare Matabiau, Toulouse)

*

Eric Barbier, notre ami poète bibliothécaire de Tarbes, heureux montagnard, attaché pareillement aux lieux, vient de publier aux éditions toulousaines du Contentieux « Ellipses » 58 pages, 8 €, livre d’une vraie originalité, chroniques en forme de poèmes en prose.

L’émission « les poètes » en reparlera avec l’auteur au micro de Radio Occitania.

Lecture d’extraits.

Certains collectionnent des cactées des reptiles des

orchidées des discours des ombres des ossements des

cartes postales. Lui pour se distraire s’est constitué tout un

trésor des vents. De vrais et beaux descendants d’Eole qu’il

garde dans d’appropriées vitrines où il peut à loisir les

admirer. Cet homme les nourrit d’obligeantes paroles,

d’images inédites. Et note leurs noms et origines sur des

étiquettes collées sur le verre épais de ses meubles.


Quelques pièces de la collection :


Le Bèn d’Autà (Landes)


Le Drailhets (Aubrac)


Le Mendebala (Pays Basque)


Les Zef de la Muette et Suroît du Bois (Paris)


Le Zéphiroun (Marseille)


Le Venge Barriques (Salezan)


Paisible gardien de ces vents il peine à garder d’autres liens.

***

Le n° 458 d’Encres Vives est constitué du recueil de Chantal Danjou « Inutilité de voir venir », l’illustration de couverture étant réalisée d’après une encre d’Henri Yéru, 6,10 € à adresser à Michel Cosem, 2, allée des Allobroges 31770 Colomiers, abonnement 34 €.

Cet ensemble fait partie d’un recueil plus vaste, « Formes », encore inédit.

Le rapprochement d’un lieu avec ses traces humaines et des formes géométriques aperçues dans la fugacité du passage d’un avion qui sillonne le ciel, interroge Chantal Danjou, qui cherche le sens aux formes qui se dessinent et s’estompent. Allégorie de la vie et de la mort intrinsèquement liées. Les mots se succèdent, brefs comme des battements de paupières qui hacheraient le paysage. Il en résulte une constante intensité. Le lecteur est pris dans les filets resserrés de cette poésie aux mots concentrés. La réponse aux interrogations peut être fulgurante : « Les arbustes ? Une conscience. »

Récits de la guerre ; récits du lieu ; récits du feu ; récits d’horizon. Les couleurs, les formes, les objets (l’hélicoptère) sont la trame du langage qui dessine l’impression, le sentiment, qui, eux, ne sont jamais nommés. C’est peut-être cela un poème réussi : donner à penser, à sentir par la seule vision, la seule peinture des décors. Le décor sentimental se glisse subrepticement chez le lecteur et devient un fait personnel. L’autre, avec les mêmes mots, s’appropriera un décor certainement différent et sans contre-sens, puisque le sentiment n’est jamais imposé.

« Inutilité de voir venir » ce titre à l’accent fataliste dénonce la cruelle inadéquation de l’homme avec sa destinée qu’il n’a pas le pouvoir de changer. Nous attendons la version complète de « Formes » et nous en reparlerons.

Lecture d’extraits.  

Arbres Fruitiers.

Vantail Ouvert.

Enfance.

Et quelque chose de clair qui passe. Que dit-on de cela ? Qu’une présence...

Une forme. A imaginer. A se rappeler. L’été. Le jardin entrait dans la maison. Portes closes. Murs. Et cette poussière. Et ce sable. Et ces pétales. Et ce chapeau de paille accroché à la patère. Tout s’est amoncelé. La brise s’est enroulée autour du lustre. Du fond de la chambre parvenait. D’un peu félin. Pas. Frôlements. Ce n’était pas le chat pourtant. Il faisait siffler l’air comme une épée !

La... la, forme. Silhouette. Colonne. Présence. On ne savait qui. Chantonnait. Un rai de lumière. Puis un oiseau. Affolement de lignes d’un bout à l’autre.

Une robe vaporeuse suspendue. Devant la fenêtre à descendre. Plis, dentelles, rayures.

Autour le bruit d’hélice du vide. Et du noir. Et de cette uniformité, lieu, gouache, tissu. Un jour, le dimanche où la robe

*

N 7

Deux maçons et un peintre. Happés par la fourmilière. Charpentier enterré. Dans taupinière.

Petite cueillant des fleurs. Ils chantent : Ah ! Mon beau château, ma tant’tire lire lire !

Rançon. Et les corps. Portant collier, bracelet. Couronnes de fleurs, boucles. Voici la mort. Formes et stupeurs. Perfection


*

Le 459ème Encres Vives est constitué du recueil de Michel Lac « Une autre forme d’amour » 6,10 € à adresser à Michel Cosem, 2 allée des Allobroges 31770 Colomiers, abonnement 34 €.

C’est Jacqueline Saint-Jean qui signe la quatrième de couverture :

« L’écriture de Michel Lac est toujours ce face à face avec l’essentiel : avec soi-même, son histoire et son devenir. Avec l’altérité. Avec la mémoire et l’oubli. Ce qui reste. Ce qui revient. Ce qui advient.

Ici les mots émergent des fonds, dans le vide blanc de l’heure et de la page, îlots de langue dénudés par le temps, archipel intérieur où « l’âme s’essouffle à rendre la vie ». Ecriture elliptique et troublante, dont l’étrangeté familière s’ouvre à l’imaginaire. Travaillée par la tension entre ce qui veut vivre et ce qui meurt. Habitées par les présences premières, Je, Il, Elle, ou la jeune fille, aussi réelles qu’incertaines, figures de l’humain souvent doubles, ou multiples.  [...] La terre, la nuit et la mer accompagnent ce poème baigné d’ «une autre forme d’amour ».


Poèmes parfois minimalistes « ne rien voir/ du temps qui passe/ se perdre » les mots économes prennent toute leur puissance. Le poète donne sa parole à lui-même, à elle, à eux, à l’autre. Le poète est l’inventeur d’ « une autre forme d’amour », cet inventeur nom utilisé par la loi pour désigner celui qui a découvert une chose qui existe indépendamment de lui et de sa volonté. C’est l’inventeur d’un trésor, de la grotte de Chauvet etc. Le poète dans sa quête inépuisable cherche les trésors qu’il ignore, et découvre cette autre forme d’amour qu’il invente ainsi.

Les poèmes, comme des îles fragiles émergeant de l’océan de la pleine page blanche, sonnent comme des coups de gong séparés de longs silences marqués par leur distance de l’un à l’autre.

Lecture d’extraits.

Il part

au-delà

de la lumière.

la peur vissée au ventre

**

L’humidité

cache l’ombre

en plein midi.

Il l’aime.

**

Il s’éloigne du bord

ne parle plus, écoute la vague

qui roule sur le dos

de sa main.

**

Les mots

se mélangent

à l’encre.

Il peut commencer.

**

Il écrit l’amour

de la nuit,

le refus du

sens donné

amour.

**

Le numéro 460 d’Encres Vives est constitué par le recueil d’Arnaud Chemin-Bocage « Epos », 6,10 € à commander à Michel Cosem, 2 allée des Allobroges 31770 Colomiers, abonnement 34 €.

La quatrième de couverture nous apprend que « ces poèmes de forme brève sont autant de cris d’amour, de solitude, en quête de sens.

Si l’amour n’existe pas

en vain nous vivons.

Je sens un frémissement, explique le poète, une inspiration fulgurante me submerge, qui m’incite à écrire la joie et la douleur d’être un homme. Puis apparaît l’apaisement, comme une source sur la pierre. Sous le Soleil vertical, résistent et franchissent les hommes debout.

Comment vivre ? Il faut surmonter le réel. Comment écrire ? Il faut beaucoup souffrir. René Char et Paul Celan montrent la voie. Encre de survie dans un carnet d’oubli. »

Arnaud Chemin-Bocage (Arnaud Duchemin) a fait paraître aux éditions des Vanneaux « Fragments » en 2005.

Encore des poèmes courts, dans lesquels chaque vers prend ses distances vis à vis de l’autre dans la page, comme pour détacher chacun et faire valoir que chacun est à lui seul une image et en dresse le constat.

Lecture d’extraits.

Les vagues roulent les crânes

je marche sur la craie d’origine

traversé par le souffle.

Remontée vers l’intérieur

le Soleil submerge nos ombres

nous marchons doubles.

**

Amour sans brisure

l’aube afflue dans nos replis

brûlure d’Absolu.

Capture de Hasard

à des branches de promesses

attache mon chant.

**

Cercles de l’être

multiples figures d’éphémère

une seule demeure.

Le Monde est Chaos

submergés nous l’organisons

nous-mêmes tombons en morceaux.

**

L’Arbre du Monde abattu

ampute mon codeur privé d’espoir

mon cri déchire le vent.

Nu retrouvé au retour d’exil

armoise éclose à l’acmé du désir

déflagration de mémoire.

**

Enfin l’émission est consacrée à Jean Joubert particulièrement pour son livre posthume : Longtemps j’ai courtisé la nuit précédé de : Les Lignes de la main,

préface de Frédéric Jacques Temple, aux éditions Bruno Doucey, 160 pages, 16 €.

La vie de Frédéric Jacques Temple, né à Montpellier en 1921, mériterait à elle seule un long métrage. Son engagement pendant la Seconde Guerre mondiale, son travail de journaliste, ses voyages, l’amitié qui le lia à de grands écrivains du monde entier, ses traductions de l’italien et de l’anglais, la prodigalité de son oeuvre littéraire font de lui un géant de la littérature. L’Anthologie personnelle qu’Actes Sud fit paraître en 1989 est l’arbre qui cache la forêt d’une œuvre gigantesque composée de recueils poétiques, d’essais, de récits et de traductions. Son recueil Phares, balises et feux brefs suivi de Périples est publié en novembre 2012 aux Éditions Bruno Doucey. Il a reçu le Prix Guillaume Apollinaire en 2013 pour l’ensemble de son œuvre.

Jean Joubert est né dans le Loiret en 1928. Après de longs séjours à l’étranger, il s’installe à Montpellier, dans ce pays de garrigue qui marquera profondément son écriture. Longtemps professeur de littérature américaine à l’université, il est l’auteur d’une oeuvre qui comporte des recueils de nouvelles, des romans – dont L’Homme de sable, Prix Renaudot en 1975 – des contes et des nouvelles, des livres pour la jeunesse, dont Les Enfants de Noé (L’École des Loisirs, 1987) qui lui vaut un très grand succès, sans oublier des recueils de poèmes, comme Les Lignes de la main (Seghers, 1955) ou l’Anthologie personnelle qui paraît chez Actes Sud en 1997. Une œuvre où le vécu se mêle aux voies de l’imaginaire. Son recueil de poèmes, L’alphabet des ombres est paru aux Éditions Bruno Doucey en avril 2014. Il meurt en novembre 2015. Son dernier recueil posthume, Longtemps j’ai courtisé la nuit, a paru en août 2016 aux Éditions Bruno Doucey.

Le mot de l’éditeur : « Jean Joubert nous a quittés en 2015.

Sa voix nous manque, « c’est en silence désormais » qu’il nous parle. Mais avant de partir, le poète a pris soin d’adresser à ses amis les poèmes qu’il écrivait au fil des jours, depuis la publication de L’alphabet des ombres, comme autant de lettres pour conjurer l’absence. Ce sont ces poèmes inédits, fidèlement rassemblés, qui constituent ce livre. Pour avoir longtemps « courtisé la nuit », le poète n’ignore pas celle qui « s’avance à pas de louve ». Mais son inquiétude est ailleurs, dans la brutalité qui s’est emparée du monde, la violence faite aux femmes ou le « grognement des tueurs souterrains », menaces auxquelles il objecte une « promesse d’aube » et un « parfum d’enfance », fidèle en cela aux vœux de son premier recueil, Les Lignes de la main. »

Frédéric Jacques Temple dans sa préface avec la pertinence qui le caractérise, remarque que tous les poèmes de Jean Joubert, « jusqu’au dernier recueil, « L’alphabet des ombres » (Bruno Doucey éditeur), nous permettent de sonder les mystères d’une vie. Veilleur, alerté par les bruits inquiétants du jour et de la nuit, sollicité par les contradictions de l’homme et de la nature, et sachant qu’elles sont le propre de l’être, il entendait monter des abysses la rumeur de forces primordiales qui sont un des ferments de la poésie. La sienne est riche de clairs-obscurs, de lumières voilées, d’aubes liquides et de soleils fanés.[ ... ] Jean Joubert a laissé des inédits en héritage. Les voici reliés à ses premiers poèmes, comme pour annuler le temps. La fin rejoint le commencement. L’œuvre est close ; à nous d’aller cueillir les fruits de son jardin secret. »

Jean Joubert laissait souvent à Michel Cosem, son ami de longue date, le soin d’éditer dans Encres Vives, un de ses recueils. Il est devenu ainsi un familier d’Encres Vives. C’était une figure incontournable pour les poètes gravitant dans le Sud de la France et dans ce Languedoc où ce résident de Montargis avait décidé de s’établir. Beaucoup se souviennent de ses prises de parole aux journées de Rodez, de sa silhouette élégante, de la noblesse de ses postures. Celui qui avait reçu le Prix Renaudot pour « L’Homme de sable » en 1975, continuait à faire chanter images et mots, dans une écriture accessible à tous. C’est la force d’un grand poète de s’adresser à chacun dans une clarté intime.

Merci à Bruno Doucey d’avoir rassemblé ses textes publiés dans diverses revues et ses inédits ainsi que son premier livre de poèmes et de nous les offrir dans ce livre « Longtemps j’ai courtisé la nuit ».

Lecture d’extraits.

« Le temps mincit.

La nuit apprête ses linceuls.

Respire encore un peu

le parfum du soir.

Dans ta main qui écrit

rassemble les dernier désirs. »

**

L'alphabet des ombres de Jean Joubert

COURS, POÈTE !

Cours, poète, cours

dans la forêt du verbe,

respire, inspire,

avale au vol une virgule,

souffle une métaphore.

Cours, poète, cours,

cours plus vite encore,

car la nuit tombe

et tu entends, derrière toi,

courir toujours plus vite,

toujours plus près,

courir, souffler et geindre

une grande ombre sans visage.

*

La Maison du poète de Jean Joubert

Écoute !

Entre dans la maison,

assieds-toi,

ferme les yeux,

écoute !

Je te dirai

l'éloquence du poisson rouge,

la grâce du crapaud,

la bonté du moustique,

la souplesse de l'escargot,

la politesse du serpent,

l'élégance de l'araignée.

Écoute !

Je te donnerai

la clef de ces splendeurs secrètes

longtemps cachées sous une pierre

que nous aurons enfin levée.

**

Le gros Lucas

Le gros Lucas, fermier breton,

un dimanche tua une poule

et, l’ayant rôtie à la broche,

sans plus tarder la mangea

entièrement jusqu’à la crête.

Puis, le ventre comme un tonneau,

Maître Lucas fit un rot,

un rot bien rond,

un rot tout blanc

qui tomba dans son assiette

et se brisa.

Il en sortit un poussin

dorveteux et pépicharmant

qui s’écria : « Assassin ! »

(Longtemps j’ai courtisé la nuit)

**

Masqué

La forêt grogne

assiège la maison.

Pour t’affoler, enfant,

ton chien s’est déguisé en loup,

il porte un masque

des gants de fer

mais sous ses gants

les griffes crissent

et sous le masque

les crocs luisent de vraie fureur.

Et le voici dehors, qui laboure le seuil,

mord le vent,

hurle à la lune.

Sois vigilant,

ferme la porte,

pousse bien le verrou,

garde ta main du père.

(Longtemps j’ai courtisé la nuit)**

Table rase

Enfant, vois-tu, il n’y a plus d’Enfer.

Les grilles sont fermées,

les feux éteints,

la rouille a dévoré fourches, pinces et lames,

les démons ont fondu comme graisse au soleil,

le Grand Satan n’est plus qu’un roc

enlisé dans la boue.

De même en vain tu chercheras le Paradis,

noyé, perdu dans l’océan de brume.

Guichet fermé, faillite,

propriétaire en fuite,

nul repreneur en vue.

Il ne te reste ici

que le bel aujourd’hui,

l’arbre chéri, l’oiseau rêveur

et, sur ton front, le baiser d’une mère.

**


 

 

 

 

  Jacques ARLET

 

 

 

17/11/2016

 



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Michel ECKHARD-ELIAL

 

 

 

17/11/2016

 



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Christian Saint-Paul signale la parution de « Georges Pompidou, un président passionné de poésie » préface du Professeur Alain Pompidou de Jean-Luc Pouliquen aux éditions L’Harmattan, collection Questions contemporaines, 76 pages, 11,50 €.

Jean-Luc POULIQUEN est poète et critique littéraire. Il a notamment publié aux mêmes éditions Mémoire sans tain (Poésies 1982- 2002), avec une préface de François Dagognet, Gaston Bachelard ou le rêve des origines et, avec Wernfried Koeffler, Le poète et le diplomate, préfacé par Adolfo Perez Esquivel, prix Nobel de la Paix.

Ses poèmes, son activité de critique littéraire, l’édition (il a dirigé les Cahiers de Garlaban de 1987 à 1997), les ateliers d’écriture qu’il anime ainsi que les différents événements culturels auxquels il participe (après avoir été membre de 2001 à 2009 du comité du festival des Voix de la Méditerranée de Lodève, il a été membre du comité international de coordination du festival Voix vives, de Méditerranée en Méditerranée de Sète de 2010 à 2014) s’inscrivent pour lui dans une même tentative pour remettre la poésie au cœur de la Cité. Il a gardé en cela les préoccupations sociologiques qu’il avait développées en suivant les enseignements de Michel Crozier et Henri Mendras à l’institut d'études politiques de Paris.

Par sa formation, ses goûts, ses rencontres, ses écrits, sa réflexion et son action, Georges Pompidou, qui fut président de la République française du 15 juin 1969 au 2 avril 1974, après avoir été le Premier ministre du général de Gaulle du 16 avril 1962 au 10 juillet 1968, nous permet de mettre en lumière une préoccupation poétique au centre même du pouvoir. Il s’agit ici de la saisir dans toute son ampleur, de la suivre dans le développement d’une vie, de montrer comment elle chemine avec l’action politique et comment elle peut l’inspirer. Comme le note le Professeur Alain Pompidou dans sa préface, ce livre « s’attache à faire ressortir l’un des traits de caractère d’une personnalité dont les rouages sont actionnés par le sens du devoir accompli et une passion pour la poésie comme élément fondateur de l’expression culturelle : "l’art est comme l’épée de l’archange, il faut qu’elle vous transperce". « La poésie est, pour moi, la forme d'art la plus parfaite, en tout cas celle qui me touche le plus » Georges Pompidou.

C’est un travail original qu’a réalisé Jean-Luc Pouliquen. En poète, il regarde Georges Pompidou aimer les poètes. C’était difficile et il réussit un livre dont l’intérêt indéniable fait qu’on le lit d’un trait et qu’on regrette alors de l’avoir si vite lu. Peut-être ceux qui ont vécu cette époque où le modernisme était impératif - à telle enseigne qu’il fait dire à notre ami le poète chanteur Jacques Ibanès que si Pompidou était allé au bout de sa volonté de bâtisseur, on ne pourrait ni flâner, ni rouler à vélo à Paris - reconnaissent cet engouement artistique qui régnait alors. La passion de Georges Pompidou pour l’art contemporain est celle d’un « honnête homme » dans le sens ancien, c’est à dire celle d’un homme de savoir, qui connaît la littérature. Cette qualité, qui était quasi générale chez les hommes politiques, s’est un peu perdue de nos jours avec cette accoutumance à la bouillie que nous servent les medias. La poésie ne peut être mâchée, prédigérée pour le consommateur comme dans les émissions télévisées d’informations ou culturelles. Elle oppose toujours ce miraculeux pouvoir de résistance au façonnement de la pensée. Georges Pompidou avait cette passion de la poésie. En lisant ce livre on sait qu’elle ne l’a jamais quittée.

Loin d’être insignifiant, cet amour de la poésie met en lumière la personnalité exceptionnelle de l’homme sensible touché par la puissance de la langue et qui se réalisa en homme politique. Le Professeur Alain Pompidou conclut dans le même sens sa préface par ces mots : « Jean-Luc Pouliquen conforte ainsi l’image d’un homme érudit et engagé, sans rien sacrifier de cette inspiration poétique qui se situe au plus profond de lui-même. »

Ce livre comporte des textes de Georges Pompidou sur la difficulté d’écrire son anthologie de la poésie et sur « Poésie et politique » une réflexion à la fois sur le politique et sur le poète. Eclairant !

L’émission « les poètes » reviendra avec l’auteur sur l’enseignement de ce livre « Georges Pompidou, un Président passionné de poésie ».


L’émission est ensuite consacrée à Michel ECKHARD-ELIAL poète, traducteur, directeur de la revue et des éditions Levant qui présente son dernier ouvrage de traduction :

Le baiser de la poésie  24 poèmes d’amour de Yehuda Amichaï et Ronny Someck 

Choix et traduction de l’hébreu par Michel Eckhard Elial  éditions Levant ; couverture : gravure de Robert Lobet, à commander sur le site :

https://editions-levant.net

 Dans Le baiser de la poésie, 24 poèmes d’amour de Yehuda Amichaï (1924-2000) 

et de Ronny Someck (né en 1951) sont réunis par leur traducteur français, Michel Eckhard Elial.

 Un choix qui établit, dans la rencontre de deux générations de la poésie israélienne contemporaine, la présence d’une filiation poétique et sa célébration de l’amour : 

amour du proche, qui est aussi l’amour du monde. 

Cette livraison constitue un numéro hors série de la Revue Levant 


Michel Eckhard Elial est poète et traducteur de poésie hébraïque moderne. 

Il dirige la Revue Levant - Cahiers de l’Espace Méditerranéen, dont la vocation est de promouvoir un dialogue pour la paix entre les trois rives de la Méditerranée.

 Pour lui il faut pratiquer la Politique des poètes.

Penser la paix est le rôle du politique, à l’intérieur et à l’extérieur de la Cité.

Nous tenons, affirme-t-il, que notre Méditerranée porte, dans son devenir humain et poétique, cette « politique des poètes ».

Habiter le monde en poètes, en continuant de porter l’étincelle du dialogue, tel fut l’itinéraire de Mahmoud Darwish, poète palestinien né en Galilée, et d’Alain Suied, poète juif né à Tunis.

Ils illustrent bien que l’énergie du poète reste, malgré tout ce qui s’oppose furieusement à elle, celle de l’espoir.

*

Robert Lobet est artiste peintre.

 Il édite des livres d’artistes (Editions de la Margeride). 

*

Dans la Bibliothèque du Levant : Michel Eckhard Elial, Exercices de lumière, 2015. 

Hagit Grossman, Poèmes d’amour, 2015 et 2016 (2 e édition)

 Diti Ronen, La maison qui revient, 2016

 Soyons le changement - Nouvelles tendances dans la littérature italienne contemporaine, 2016 (coédition Euromédia)

 Matiah Eckhard, Lontani canti sacri di dove, Sono nato, 2016


*

Michel Eckhard-Elial présente ce livre :


La poésie est une célébration.

 

Au cœur de la poésie, l’amour est un thème universel qui traverse, d’un bout du monde à l’autre, sa riche histoire. L’un des grands fleuves qui irrigue cette tradition

 naît dans la culture hébraïque et juive : du Livre des Livres aux poètes de l’Age d’Or espagnol. 

La poésie israélienne s’inscrit dans la continuité de cette tradition entrelacée d’échanges et de contacts millénaires avec d’autres cultures, d’autres langues en d’autres temps. 

Confrontée à la réalité politique et culturelle de la modernité d’Israël, elle s’intègre aux dimensions existentielles et collectives de l’histoire du pays, qui pose de nouveaux enjeux et de nouvelles frontières au projet poétique.

 La reconquête d’une langue et d’un territoire est un acte poétique majeur. 

Habiter ce territoire c’est affirmer amoureusement et difficilement son existence

 dans un espace aussi bien réel qu’imaginaire de tensions et de rencontres. 

C’est aussi à partir de cette parole reconquise parler au monde de sa présence et de ses attentes. 

Le poète a le devoir de rêver, et, à la manière du prophète aussi, de célébrer. 


 Dans leur voix et leur écriture propre, deux poètes hébraïques, des plus populaires parmi leur génération, Yehuda Amichaï (1924-2000) et Ronny Someck (né en 1951) 

portent l’éminent et bouleversant message d’amour au proche et au proche lointain du monde.

 Avec eux, c’est une rencontre de filiation : deux générations s’emboîtent le pas (des années 50 aux années 80), pour célébrer l’amour et la présence dans le pays d’Israël.


Il s’en suit un long entretien avec Saint-Paul autour du livre et de la vocation de paix de la poésie commune à tous les peuples.



Michel Eckhard-Elial brosse ensuite un portrait synthétique des deux poètes du livre :


Yehuda Amichaï


Poète national, si l’on en juge par la place centrale qu’il occupe dans l’institution et la culture israélienne, Yehuda Amichaï est né à Würzbourg, Allemagne, en 1924. Il réside à Jérusalem jusqu’à sa disparition en 2000. Internationalement reconnue et célébrée dans son pays, l’oeuvre d’Amichaï reçoit en 1982 le Prix Israël de Littérature.


Ses publications :


Poèmes de Yehuda Amichaï, Schoken, 2002-2004 (hébreu)

The Poetry of Yehuda Amichaï, edited by Robert Alter,

Farrar, Straus & Giroux, 2015 (anglais)

Une première anthologie poétique en français (Poèmes) est

publiée en 1985 aux Editions Actes-Sud ; elle est suivie de plusieurs recueils (Actes-Sud ; Gallimard). Ce sont les Editions de l’Eclat qui publient les dernières œuvres parues en français : Poèmes de Jérusalem, 1991 ; Début fin début et Les morts de mon père, en 2001.

*

Lecture d’extraits :


L’endroit où nous avons raison

A l’endroit où nous avons raison,

ne pousseront pas les fleurs

du printemps.

L’endroit où nous avons raison

est piétiné, hostile

comme le monde extérieur.

Mais comme des taupes et les labours

les doutes et nos amours

rendent le monde friable.

On entendra un murmure

s’échapper de la maison

qui a été détruite.

*

Comme une feuille je connais mes limites

je ne veux pas m’épancher au-delà,

m’unir à la nature, couler dans le grand

univers.

A présent si apaisé

que je ne peux imaginer

avoir crié un jour de douleur, comme un

enfant

mon visage est ce qu’il reste

après qu’on l’ait taillé pour l’amour

des pierres d’une carrière

désertée.

*

Ne deviens pas

une épine.

Prends exemple

sur les pleurs, le grain de blé,

ou l’oblique

de tes yeux : toi.

Nous ne sommes pas immunisés

contre le défaut des choses.

Toujours partir.

Monde de séparations,

le cœur, les vêtements

approvisionnent les valises.

Quand nous élargissons

jardins et visages,

nous détruisons

la règle des temps:

futur et passé,

mort et usage du temps,

seul le sourire dans le sommeil

compte.

*

Soixante kilos d’amour pur,

conçu à la perfection qui se conçoit seule

sans plan d’architecte, sans début ni fin,

de féminité nette, passionnée,

de génétique pure, indépendante:

de cellules d’amour qui s’engendrent

l’une l’autre.

Ni l’environnement, ni les changements

ne peuvent rien pour toi.

Ils te rendent plus belle de l’extérieur,

comme un soleil couchant; de l’intérieur,

ils te chatouillent, te font rire.

Je t’aime.

*

Cadeaux d’amour

A ton oreille, à tes doigts,

j’ai mis de l’or,

l’or pour le temps, sur ton poignet.

J’ai fixé beaucoup de brillants

pour que tu glisses dans le vent

en tintant doucement

au dessus de mon sommeil.

Je t’ai régalé de pommes,

pour que nous nous roulions,

comme dans le Poème,

sur un lit de pommes rouges.

J’ai caressé ta peau d’un tissu rose

aussi transparent qu’un petit lézard,

ses yeux sont un diamant noir

dans les nuits d’été.

Tu m’as permis de vivre quelques mois

sans autre besoin de religion

ni de vision du monde.

Tu m’as donné un ouvre-lettres d’argent,

mais de telles lettres ne s’ouvrent pas,

on les déchire, elles se déchirent.

*


Ronny Someck


Né à Bagdad, en Irak, en 1951, il étudie la littérature hébraïque et la philosophie à l’Université de Tel-Aviv, et le dessin à l’Académie d’art Avni. Il enseigne la littérature et anime des ateliers d’écriture. Il a publié 11 livres de poésie, des livres pour enfant et a

été traduit en 41 langues. Il a reçu de nombreux prix dont le prix Yehuda Amichaï pour la poésie hébraïque.

Figure populaire de la culture israélienne, il travaille avec des musiciens (Elliott Sharp, Yaïr Dalal). Ses œuvres graphiques (gravures, collages) ont été exposés au Musée d’Israel et aux Musée d’art israélien de Ramat Gan et Van Leer de Jérusalem.


Ses publications :


En traduction française : Nés à Bagdad – avec Abdelkader

El Jannabi, Stavit, 1998 ; Constat de beauté, Phi, 2007 ;

Bagdad-Jérusalem, à la lisière de l’incendie – avec Salah Al Hamdani, Bruno-

Doucey, 2012 ; Le piano ardent, Bruno-Doucey (à paraître, 2017).


*


Pour moi, traducteur, explique Michel Eckhard-Elial, deux œuvres, à la croisée de

deux générations, ont ensoleillé ces dernières années israéliennes : celles de Ronny Someck, qui - à l'égale de la poésie de Yehuda Amichaï -, couvre le champ

de la culture et de l'expérience israélienne, et celle de Hagit Grossman qui porte le jeune avenir de la poésie contemporaine.

On pourrait citer cette phrase de Hildegarde de Bingen :

"J'ai entendu une voix émanant de la Lumière Vivante."


*

Lecture d’extraits


Parce que les ouvriers du bâtiment caressent encore

les briques de leurs mains,

pour le baiser défectueux sur les épaules de la maison,

parce que la clé de l'amour est toujours coincée sur la porte

et que même un mur mal fait n'oublie pas

les lèvres humides d'un baiser de ciment.

*


Sa beauté

Il me restait 21 mots pour décrire

sa beauté.

J’en avais déjà gaspillé 7,

les autres

sont cachés dans un bonnet

qui dissimulera mon visage

quand je viendrai dévaliser l’amour.

*


Le monde est en feu, je l’aime

En feu la laisse du chien qui m’a conduit aveugle

dans un amour ancien,

en feu le chacal qui hurle dans une chambre de soldate face

à une porte fermée à clé,

la queue de cheval derrière une nuque hollandaise,

les lèvres où s’étale un lipstick canadien,

en feu le glaïeul qui a griffé la tête

d’une poétesse de Kiryat Ono,

en feu les vers de celle qui a toujours écrit

sur les roues du camion qui a fini par l’écraser,

en feu le sol qui garde les traces

de ma première danse,

en feu la lune

et ses dunes de sable,

la tempête,

la mer dont les vagues se mettent à genoux

devant l’allumette

qui met le feu aux poudres.

*

La revanche de l’enfant bègue

Je parle aujourd’hui en souvenir des mots coincés

dans ma gorge

en souvenir des roues dentées qui écrasaient les syllabes

sous la langue et sentaient la poussière des incendies

entre le gosier et les lèvres noircies.

Je rêvais alors de sortir les mots en contrebande

comme des marchandises volées

dans les cavernes de la bouche

de déchirer les paquets de carton et extraire

les jeux d’alphabets.

Main posée sur mon épaule, la maîtresse me dit que Moïse

lui-même bégayait et arriva néanmoins au Mont Sinaï.

Ma montagne à moi était une fille assise

en classe à côté de moi, aucun feu dans le buisson de ma bouche

ne brûlait, devant elle,

les mots consumés par mon amour.

*

Pour connaître l’âge du cheval. Poème d’amour

C’est en regardant ses dents qu’on reconnaît l’âge du cheval.

A six mois il a quatre molaires.

A deux ans il en a six, et elles continuent à grandir jusqu’à ce que

les dents définitives remplacent les dents de lait.

A dix une fissure apparaît dans les dernières molaires,

elle atteint la mi-longueur de la dent quand le cheval a quinze ans.

puis dès la vingt-cinquième année elle se met à disparaître.

Pour connaître l’âge de l’amour il faut regarder

ses dents de lait.

Une petite cicatrice indique

ce qui a été abandonné ou retiré.

*

Réponse à la question : quand as-tu senti

la première fois la force de la poésie ?


Alors que tous les soupirs n’avaient réussi à sortir

un seul oui de sa bouche,

je lus la « Lamentation

pour Ignacio Sanchez Mejias ».

Elle me prit le cou dans sa main qui essuyait une larme,

approcha la tête le plus près possible.

Oh Lorca, pensai-je, ce n’est pas juste, mais sans la chaux

du poème versée sur les taches de sang du matador,

je n’embrasserai pas cette fille

à cinq heures de l’après-midi.

Ses vêtements militaires

étaient plus froissés que les falaises du canyon.

que nous appelions empreintes flamenco du désert.

Aux derniers rayons du jour échappés de la tête dorée du taureau,

nous étions le dernier vers au moment de grâce de l’obscurité.


**


 

 

 

 

 

 

Philippe Dazet-Brun

 

 

 

10/11/2016

 



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Christian Saint-Paul rend hommage au travail constant des éditions Cardère à Avignon qui publient également des livres de poésie. A signaler qu’une des dernières publications « L'enfant fini » d’Édith MSIKA, 136 pages, 12 €, est un récit d’une grande originalité et très remarquable de la part de cette auteure qui a publié « Une théorie de l’attachement » chez P.O.L. en 2002 et « Introduction au sommeil de Beckett chez publie.net en 2013. L’émission « les poètes » reviendra sur cette publication.


Au bord de l'Hudson à Manhattan, Jasper, né au moment où les tours du World Trade Center viennent d’être percutées, fasciné par l’Europe et la peinture hollandaise du XVIIe siècle, écrit dans son cahier pour ne pas oublier ce qu'il vit. Il y a aussi Clemence, supposément européenne, avec laquelle il invente quelques conversations où figure parfois un jeu d'échecs.


" Jasper aimerait bien reparler avec Clemence Valenti, en savoir davantage sur elle, pour cela il doit faire l'effort de l'inventer, comment pourrait-il réellement, et serait-elle là, à l'attendre, c'est absurde, comment ? "

*

Le dernier livre de poèmes publié aux éditions Cardère est :

Poèmes sans amarres d’ Émilie DAVID, 56 pages, 12 €.


Dans une autre vie, j'étais un serpent nu, une chose sans corps, une vie sans armure…

Auteur d’un blog sur le voyage, Émilie David cherche les clés de la liberté dans le mouvement (expédition, errance), la communication (non-violence), le ton (écriture). L’intuition dicte ses écrits, également traversés par des intrusions de Charles Baudelaire, André Breton, Sylvain Tesson, Jack Kerouac. Sa poésie du quotidien est celle qui s’offre au regard de côté ; elle aime les mots toilettés comme un dimanche… et jouer de l’accordéon.


Lecture d’extraits du livre.


Je rêve mon départ

assise en jungle car.

Les étoiles, mes aïeux,

ont annexé mes yeux.

Libre comme la voile d’une nuée d’étoiles

Je libre l’énergie d’un cargo sans ami

Vociférant jaguar s’enrouant sous la Lune

La lumière est saphir, l’horizon est enclume

Sifflez les morts! Oyez les gens! Trouez la mort!

L’écran est mort. S’éteint l’histoire

dans nos mémoires

L’écran s’endort au crépuscule

Fabule encore, éther et nue

Choisis mon corps, le voici nu.

Versez la nuit dans une chope et buvez-la sans petit-lait. La

galaxie fuit doucement

Souriez!


*

Danser la vie sur le fil des nuages. Repousser l’aube, ignorer

l’horizon. Et rire. Rire pour repousser la mort, et pour vivre plus

fort. Tisser des liens de rire de toi à elle et de vous à nous.

Narguer l’ennui dans un sourire, écarter le chagrin, oublier d’être

sérieuse. Enfin.

Et ramasser les éclats de rire, collectionner les instants de grâce

et les fragments de glace. Le Petit Prince l’avait compris: « C’est

véritablement utile puisque c’est joli. » Comme Thoreau, suivre

scrupuleusement le journal du temps, noter les gouttes de pluie,

surveiller la santé du vent. Soigner un rameau d’églantier.

Rendre hommage aux peintres préraphaélites, baptiseurs de

nuages. S’incliner devant le soleil, respecter le pèlerinage vers les

cimes du temps.

Et s’endormir.

**


Christian Saint-Paul reçoit le Secrétaire perpétuel de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse, Monsieur Philippe Dazet-Brun élu en 2009 au 34ème fauteuil.


Il est Chevalier de l’Ordre national du Mérite, Chevalier des Palmes académiques.

Docteur ès Lettres, professeur d’histoire contemporaine à l’Institut catholique de Toulouse, doyen émérite de la Faculté libre des Lettres et des Sciences humaines, ancien directeur-fondateur de l’Institut universitaire de langue et de culture françaises (IULCF). Ancien vice-président de l’Association universitaire des Facultés et d’Instituts de l’Enseignement supérieur catholique (AUFIESCA). Ancien directeur-gérant de la revue universitaire Chronique. IHEDN (169e session, Toulouse-Saragosse). Maître ès Jeux floraux.

Responsable du Cercle de Poésie de l’Institut catholique de Toulouse et Président du Jury Paul-Jean Toulet.


Il est également membre titulaire de l'Académie de Béarn.

*


Il brosse l’histoire de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse :


A l'origine, 7 troubadours.


A la Toussaint 1323, sept personnages, que l'on nomme depuis "les sept troubadours", mais qui étaient un damoiseau, Bernard de Panassac, un habitant du Bourg de Toulouse, deux changeurs, deux marchands, et un notaire, se réunirent avec les capitouls pour créer un concours de poésie, doté d'une violette d'or que les capitouls s'engagèrent à payer. Ce prix fut donné pour la première fois le 3 mai 1324.

Les suites de ce premier concours ne sont connues que trente ans après. Le caractère ludique n'a pas disparu, mais les Sept ont transformé ce qui n'était guère qu'un patronage en un véritable magistère, sous la forme gaiment simulée d'une institution universitaire, avec un chancelier, un bedeau-notaire et un massier. Deux nouvelles fleurs sont au concours, l' « églantine » (probablement une ancolie) et le souci. On charge le chancelier, Guillaume Molinier, de fixer par écrit les règles de la rhétorique et de l'art poétique. Il s'en acquitta en rédigeant un copieux ouvrage, précieux par les exemples qu'il donne, qui fournissent parfois des allusions aux préoccupations de l'époque (1356). Le siècle s'achève sur les derniers lauréats de langue d'oc.

Les comptes de la ville de Toulouse pour l'exercice 1388-1389 font état d'une dépense de dix sols payés à un peintre pour "l'inscription de dame Clémence":

"Item a pagat a Jacmes Mostier, pintre, per far le pitafle del portal de la gran porta e le pitafle de dama Clemensa, come apar per lo mandament que monta: X sols."

Plusieurs textes généralement liés aux comptes municipaux font état, au début du seizième siècle, de libéralités de cette dame Clémence et lui attribuent une fondation pour le paiement de trois fleurs annuelles, la violette, l'églantine et le souci.

Au cours du siècle, cette dame Clémence deviendra Clémence Isaure. Son gisant, relevé du cimetière de la Daurade, puis remanié avant 1549, après avoir orné le Consistoire, puis le salon octogone du Capitole où se réunissaient les mainteneurs jusqu'à la fin du XIXe siècle, domine de nos jours la salle des conférences de l'Hôtel d'Assézat.

Le Collège de rhétorique


Le seizième siècle verra la disparition de la poésie occitane : les derniers poèmes en oc seront couronnés en 1513. Les Sept du Gai Saber sont devenus le Collège de la Gaie science, puis le Collège de rhétorique.

Les travaux de la compagnie sont connus par le Livre rouge, qui conserve, après une lacune initiale, les comptes-rendus des séances de 1513 à 1641 et les pièces primées.

Avec le temps, les mainteneurs seront de plus en plus cooptés parmi les membres du Parlement, qui auront souvent à s'opposer à une désignation par les capitouls, en se prévalant d'un testament de Clémence Isaure qui ne sera jamais montré. Les capitouls ne pouvaient guère le contester, puisqu'il leur permettait de garder dans leur budget un petit chapitre ludique qui échappait à la rigueur du fisc royal.

Le Collège décerna des récompense exceptionnelles à des poètes de renom, comme Baïf, Maynard, Ronsard ou Robert Garnier, et recruta toujours quelques hommes de lettres à côté des hommes de loi.

Les poèmes récompensés pendant cette période sont entachés d'un académisme pesant. Les formes en sont le Chant royal et l'Ode, le style un véritable amphigouri.

De cette époque date un cérémonial dont la plupart des éléments subsistent de nos jours. Le 1er avril a lieu la Semonce, au cours de laquelle les membres du Collège somment les Capitouls (la municipalité) de faire les frais de la fête. Ceux-ci répondent qu'ils « feront leur devoir ». Le 3 mai sont distribuées les trois fleurs et reçus maîtres les poètes qui ont été récompensés trois fois. Les fleurs ont été déposées à l'église de Notre-Dame de la Daurade, d'où elles sont amenées au Capitole en procession.

En 1549 apparaît une ballade de Pierre de Saint-Aignan sur l'épitaphe de Clémence Isaure, et en 1557 un sonnet de Pierre de Garros lui est dédié. Mais son éloge ne deviendra rituel qu'au XVIIe siècle, et sera laissé à un étudiant, qui le prononcera parfois en latin. A la suite des troubles qui mettront la ville à feu et à sang en 1562 apparaît l'ode à la Vierge.

Les membres du Collège donnèrent par ailleurs l'exemple de la sérénité. Les Jeux ne furent supprimés et les fleurs déposées près des Corps saints de St-Sernin que trois fois au cours du siècle. Deux mainteneurs furent victimes de la populace : Jean de Coras pour les protestants et Étienne Duranti pour les catholiques.

Le XVIIe siècle pousse l'académisme jusqu'au ridicule. Les fleurs ne récompensent que le Chant royal ; l'éloge de Clémence Isaure ne gagne rien à être rituel, et n'a d'ailleurs pas les honneurs du Livre rouge. A cette médiocrité fait pendant un cérémonial excessif, pimenté de querelles de préséance. A côté de l'élection apparaissent les résignations et les survivances. Le jugement, par ailleurs, est l'aboutissement de trois jours de banquets et de beuveries.


L'Académie :


Par lettres patentes du 26 septembre 1694 était créée une académie de 36 mainteneurs qui par la suite devinrent quarante, et de maîtres de l'un et l'autre sexe, chargés de perpétuer les traditions remontant à 1323, mais aussi de se consacrer à des travaux réguliers.

L'Académie conserva pieusement l'héritage du passé, et de nos jours les mêmes fleurs sont décernées le 3 mai après un choix rituel et avec un cérémonial plusieurs fois séculaire. Mais l'intervention royale apportait un changement et un progrès.

Le changement était, avec le nombre de membres, la tenue de séances régulières au cours desquelles les mainteneurs présentaient des travaux sur un sujet de leur choix.

Le progrès était l'impression d'un Recueil annuel des poésies primées, qui jusque-là n'étaient qu'enregistrées dans des registres internes. Sa diffusion donnait aux Jeux une audience nationale, Sa collection, de la fin du XVIIe siècle à l'heure présente, permet de saisir l'évolution du goût et de la mode dans la création poétique.

L'habitude prise à la Renaissance de distinguer des poètes célèbres qui n'avaient pas concouru se perpétuait par la désignation de maîtres. C'est ainsi que Voltaire fut nommé maître en 1747, Marmontel en 1749.

Pendant près d'un siècle, la nouvelle académie n'eut à récompenser que des œuvres qui de nos jours ne sont plus guère lisibles. Voltaire, avec ingratitude, raillait "Toulouse, avec son ridicule recueil des Jeux floraux et ses Pénitents des quatre couleurs". Mais ses propres vers sacrifiaient à la même grandiloquence. Ces défauts étaient aggravés par le recrutement des mainteneurs, pris en général dans la noblesse de robe, qui se cooptaient quand ils ne résignaient pas leur dignité à un membre de leur famille.

Les trois capitouls-bayles avaient été conservés, ainsi que la Semonce d'avoir à payer les fleurs, mais les magistrats municipaux multipliaient les querelles d'argent ou de préséance. Par un édit d'août 1763, Louis XV codifia dans le moindre détail un mélange d'anciennes pratiques et de règles nouvelles, qui régit encore de nos jours le recrutement des membres de l'Académie, son fonctionnement interne et le cérémonial de l'attribution des fleurs.

Un instant supprimée par la Révolution, l'Académie fut rétablie par le Consulat et vit sa composition simplifiée par la disparition des capitouls-bayles et du Chancelier. Ce dernier fut remplacé par le Préfet de la Haute-Garonne, mainteneur de droit, tandis que le Maire de Toulouse avait également un fauteuil réservé.

Le romantisme et la mode du genre Troubadour furent bénéfiques pour l'Académie. Victor Hugo, récompensé à dix-sept ans, était maître en 1820. Chateaubriand le fut en 1821, Baour-Lorman, un toulousain, en 1824, Chênedollé en 1827. Divers membres de l'Académie s'attachèrent à lire et à publier les vieux manuscrits de l'Académie, tandis que le goût de l'époque pour les faux faisait apparaître des registres imaginaires de poésies vantant Clémence Isaure.

Frédéric Mistral fut nommé maître en 1878, mais il fallut attendre 1895 pour que fussent rétablis les prix de poésies en langue occitane.

En cette fin de siècle, l'Académie eut à souffrir de la démolition d'une partie du vieux Capitole, où elle était hébergée, avec la statue de Clémence, dans le "salon octogone". Elle fut logée au Conservatoire, mais il s'avéra vite que la municipalité ne lui assignerait pas de local convenable. Un mécène, le banquier et mainteneur Ozenne, acheta et fit restaurer l'hôtel d'Assézat, un chef d'œuvre de la Renaissance, et en fit don à la Ville, à charge pour celle-ci d'y abriter les Académies, et au premier rang celle des Jeux floraux, l'hôtel prenant le nom d' « hôtel d'Assézat et de Clémence Isaure ».


Récemment, les Académies ont dû partager les lieux avec le Musée Bemberg, en échange d'une rénovation de leurs locaux. Celle-ci n'a pas affecté l'Académie des Jeux Floraux, dont le Salon blanc date des années 1760.

*


L’entretien mené sur l’histoire ce cette prestigieuse et vénérable Académie, la plus ancienne d’Europe, est émaillé de lecture de poèmes de Simone Alié-Daram, maître-ès-jeux ainsi que de l’audition de poèmes mis en musique par Gérard Zuchetto de Franc Bardou, également maître es-jeux.

*



Je cherche le vent du fleuve

Dans l’entonnoir du blues de dix huit heures

Je ne veux pas ressusciter

Je ferai des fleurs comme une plante en souffrance

Au milieu des chameaux et des bœufs ambulants

Des fleurs poèmes que je t’offrirai les mains nues

Que tu éparpilleras sur les hétaïres de passage.

Flûtes et larmes aigües

Vibrations glaciaires

Accroches bleues

Je pleurerai de vous mes hommes au loin

Combien de sons combien de transparences

Avant que je m’effondre

Des meurtrissures données de vous ?

*

Est-ce que l’amour s’oublie

Est-ce que les cœurs cassés se plâtrent

Est-ce que les fêlures se spiralent en gouffres ?

Je n’ai plus ni mains ni bouche

Je ne suis qu’une transparence

Qui voudrait te suivre en haut là-bas.

 

Simone Alié-Daram « Désinvolte Eros » Poésie , 10 €

**

Matin verd


Benlèu per un matin mai verd,

benlèu pel respir del desèrt,

passarem beure l’aura fera

de l’autra man de la grand sèrra.


Benlèu per un ausuèlh mai blau,

benlèu per i trapar tresaur,

passarem fugir la misèria

de l’autra man de la grand sérra.


Benlèu per un dieu mai gadal,

o per amor, son fuoc brandal

quitarem de somiar ço qu’èra

de l’aura man de la grand sèrra.


Benlèu per un solelh mai caut,

benlèu per un palais tan naut,

passarem culhir lo mistèri

de l’autra man de la grand sèrra.

 

Franc Bardou


*

Rectus


C’était terre de blé, de miel

Son sang de vin, cheveux de vent,

Monts pour élever jusqu’aux cimes

Tout amour de l’Autre et de toi,

C’était ma terre, satisfaite

De n’être que ce qu’elle devait être.


Dans sa chair mère, je semai

Le plus humble des luminaires

Qui, entre Torah, Coran et Bible

Germait, langue des origines.


Inversus


Me voilà de boue, de poussière,

Brut acier d’armes et de mort,

Couteau luisant de sacrifice,

Pierre rude, pavé lancé

Rugissant contre les hordes

De corbeaux à travers les rues.


Tu m’as là, caillou rouge sang,

Cri ultime à la face du monde

Sans espérance ni désir

Que d’en exploser la folie.


Franc Bardou, extrait de « Lai out non l’esperavas pas / Là où tu l’attendais le moins » traduction française de l’auteur.

**


Philippe Dazet-Brun expose l’organisation des travaux de l’Académie. D’abord, les membres se réunissent en séances privées au cours desquelles sont présentées leurs communications. Ensuite, les séances publiques s’adressent à un large public reçu dans la salle Clémence Isaure pour des conférences données par les Académiciens ou par des intervenants extérieurs, généralement des personnalités prestigieuses.

De la même manière, l’Académie organise à l’Hôtel d’Assézat des colloques sur un thème littéraire ou culturel. C’est ainsi que le samedi 19 novembre 2016 aura lieu le colloque : " Les Jeux floraux et la culture en Languedoc" avec au programme :


14 h 45 Mot d’accueil de M. Philippe Dazet-Brun, Secrétaire perpétuel de l’Académie


- 15 h 00 M. Jean-Claude Maestre, Premier Censeur de l’Académie.

La Compagnie du « gai savoir » : la renaissance de la poésie en langue d’oc.


- 15 h 30 M. Jean-François Courouau, Maître de Conférences à l’Université Jean-Jaurès

Avant et après Godolin : les Jeux floraux et l’occitan (XVIe – XVIIe siècles).

 

- 16 h 00 M. Pierre Bouyssou, Secrétaire aux assemblées de l’Académie.

Un Languedocien méconnu : Simon de La Loubère, mathématicien, ambassadeur de Louis XIV au Siam, agent secret en Espagne et au Portugal, académicien, réformateur des Jeux floraux.

PAUSE


- 16 h 45 M. l’abbé Georges Passerat, Bibliothécaire de l’Académie.

Le rôle des Jeux floraux au réveil de l’Occitanie : Félibres et mainteneurs main dans la main !


- 17 h 15 M. de Laportalière, Second Censeur de l’Académie.

Un mainteneur des Jeux floraux, promoteur de culture en Languedoc : Mgr Loménie de Brienne.


- 17 h 45 M. Laurent Stéfanini, Ambassadeur, délégué permanent de la France auprès de l’UNESCO, Maître ès Jeux floraux

Unesco, Occitanie et Patrimoine mondial de l’Humanité.


Enfin, l’Académie des Jeux Floraux remet chaque année, le 3 mai, ses prix lors d’une séance solennelle dans la Salle des Illustres du Capitole, l’Hôtel de Ville de Toulouse.


Le Secrétaire perpétuel conclut sur l’importance des deux notions fondamentales qui animent l’Académie : le maintien de la tradition littéraire depuis les troubadours et le rayonnement de la littérature et de la culture d’aujourd’hui. Le prix de la chanson poétique initié par le regretté Docteur André Bes, est une synthèse de ces deux vocations : maintenir, les troubadours chantaient leurs vers ( lo canso), et s’inscrire dans la contemporanéité qui fait une large place à la chanson.


L’Académie est fidèle à sa mission de maintien mais elle ne se complaît pas dans le passé qu’elle honore, elle est de plein pied dans le présent. « Nous respirons dans le temps qui est le nôtre » assure le Secrétaire perpétuel.


L’émission s’achève sur la diffusion d’un poème de Franc Bardou mis en musique et chanté par Gérard Zuchetto, publié par Troba Vox : « Poètes du Sud, Gérard Zuchetto, Sandra Hurtado-Ros, « Chemin tournant ».


 

 

 

 

 

 

 

 

 

3/11/2016

 



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Les éditions Ad Solem ont réservé une collection Poésie. Il convient comme il se doit de saluer ces éditions qui se présentent elles-mêmes ainsi :

« Ad Solem, « vers le Soleil » : un nom, un esprit aussi, résolument tourné vers la « Lumière qui éclaire tout homme en ce monde ». Depuis quinze ans, chacun de nos livres veut à sa manière être un éclat, une étincelle pour faire rayonner le sens, un espace entre le monde et Dieu, pour permettre la rencontre du Verbe à travers les mots. Rencontre directe, par le biais de la littérature spirituelle, où l’écriture essaie de faire partager le mystère d’un face à Face. Rencontre indirecte, par la réflexion théologique ou l’expression poétique, qui essaient chacune à leur manière, comme les deux supports de l’échelle de Jacob, de se rapprocher de la source de toutes choses – de la Parole. Pendant quelques instants, le temps de lire une ligne ou une page, le lecteur abandonne sa volonté propre pour suivre la trace laissée par les mots sur la surface de la page. Moments de communion avec l’auteur, connu ou non, avec un frère en humanité dont les mots veulent réveiller en nous le désir de l’éternité inconnue. On ne ressort jamais le même de la lecture d’un livre. Comme la nourriture, comme l’eucharistie, les mots entrent en nous et nous changent. Entre le livre et le lecteur, nous sommes là, pour préparer le chemin typographique qui doit permettre cette rencontre avec le Verbe, qui s’est fait écriture dans le Livre; qui s’est fait homme en Jésus-Christ. Si l’édition est un art, elle est aussi un métier. Un savoir-faire qui doit communiquer un savoir-vivre. Le livre, pour nous, n’est pas un moyen parmi d’autres de transmettre savoir et sagesse. Si le codex a remplacé le volumen aux premiers siècles du christianisme, c’est que sa forme exprimait symboliquement le contenu de la foi dont son apparition est solidaire. Au déroulement infiniment répété du rouleau a succédé l’arrêt sur la page, la fin de la ligne. Au cycle de l’éternel retour a succédé la Nouvelle et éternelle Alliance, qui met fin non à l’histoire mais à son déroulement linéaire. Est-ce un hasard si aujourd’hui, dans une société déchristianisée, les textes se déroulent sur l’écran des ordinateurs ? Culturellement, nous sommes revenus à la civilisation du rouleau. Dans ce contexte, la nouvelle évangélisation est aussi une nouvelle civilisation. Elle doit se déployer dans deux directions : vers les hommes d’abord, mais aussi vers les formes culturelles, par lesquelles depuis l’origine des temps l’homme accède à son humanité et en même temps laisse la trace de sa quête d’éternité. Parmi ces formes, le livre occupe une place privilégiée. Lieu de la mémoire, du temps retenu, il est aussi pour le lecteur croyant mémorial de la Présence. La lecture devient alors exercice spirituel. Comme l’a écrit le poète du Verbe silencieux,

« Il se tait
et les mots qui nous restent 
s’écartent peu à peu pour laisser passer 
entre eux son regard ».

Ces vers de Jean-Pierre Lemaire condensent l’esprit qui préside à nos choix de publication, comme à celui de notre travail éditorial. »

Dans cette belle collection, l’émission « les poètes » fait entendre ce soir par le truchement de la lecture, les voix d’Anne Goyen, de Janine Modlinger et de Gérard Bocholier.

Anne Goyen fait paraître « Paroles données » préface de Gérard Bocholier (Ad Solem collection Poésie , 95 pages, 19 €.)

Anne Goyen a longtemps enseigné la littérature française. Elle partage aujourd'hui sa vie entre la poésie, le dessin et la musique.

Arbres, soyez était son second recueil de poèmes, le premier ayant paru en 1998 aux éditions Saint-Germain-des-Prés. Dans ce précédent livre, la poète contemple fréquemment les arbres de sa région, arbres auxquels elle accorde d’être bien plus que de simples végétaux, à la fois des axes de vie et des symboles de ce qui est dans le réel. Elle le sait bien, elle, Anne Goyen, que « les arbres sont les plus vieux amis des hommes », ainsi que le dit la quatrième de couverture de ce recueil de toute beauté. Il y a beaucoup à apprendre des arbres, en les regardant ou en posant simplement la main contre leur bois. Ils sont enracinés dans le sol et tendus vers le ciel, la base dans la terre et la tête dans les étoiles. Nous sommes peut-être des arbres, la supposition parcourt souterrainement l’ensemble du livre. À moins que ce ne soit le contraire, que les arbres soient des humains, des parties de nous peut-être. Sans doute s’agit-il des deux, comme en une forme de réciprocité elle aussi complémentaire.

Le dernier recueil de poèmes « Paroles données » est celui d’une âme touchée par le souffle d'éternité qui fait entendre la parole délivrée par son propre souffle.

La quatrième de couverture qui reprend la préface de Gérard Bocholier avertit :

Feu vivant né du cœur / Si tes mots étaient vrais / Ils brûleraient la page.

Une quête exigeante et inquiète attise la flamme du poète "en mal de ciel", claire et sombre à la fois, comme ces beaux arbres que le livre précédent de Anne Goyen, Arbres, soyez, célébrait. Quelque chose de ce que certains écrits spirituels appellent une "âme avancée" résonne dans ce recueil. Une âme touchée par le "souffle d'éternité", qui fait entendre dans ces pages la parole délivrée par son propre souffle en écho - parole qui est un Amen, un Oui d'accueil et d'amour. 
Le Oui d'Anne Goyen exprime sa confiance, mais aussi s'épanouit dans une espèce de libération. Tout ce qui pouvait alourdir l'âme ou l'encombrer a été écarté. La place est faite. Tout entière elle s'offre à la visite de "l'Hôte", au Visiteur qui ne peut s'installer que dans un parfait berceau de silence.

Qu'est-ce de nous / Qui se creuse / Pour qu'au fin fond / Vienne habiter L'Hôte ?

Comme précédemment dans sa contemplation des arbres, Anne Goyen recherche le divin et le loue dans « chaque parcelle de réalité » pour citer la belle expression de Gérard Bocholier. Les « paroles données » sont paroles rapportées et paroles de joie. Ces paroles se révèlent à tous ceux qui savent écouter. Anne Goyen nous en avertit déjà par les citations qu’elle met en exergue du livre, dont celle, explicite d’Angelus Silesius : « Ne crie pas vers Dieu, car la source est en toi ; / Si tu n’en combles l’issue, elle coule à jamais. »

Ne pas combler l’issue, se sentir les « Invités éblouis / De la vie » telle est la vocation de l’auteure qui appelle à la suivre dans cette posture où la joie sereine comble le vide. Sa poésie de contemplation se double d’une poésie de jubilation, l’une étant la conséquence de l’autre. Ce que le lecteur perçoit, au delà du plaisir de la langue, de l’art, c’est une raison en faveur de la quiétude ; c’est un souffle d’espérance.

Lecture d’extraits.


Mon chant provisoire

Soupir ou murmure

Pour conjurer

Le péril des jours

Et faire obole

A l’univers.

*

Du silence

A la parole

Comment

Renaître neufs

Ensemble ?

*

Parole faite chair

Dans notre nuit

Souffle divin

Langage d’homme


Arbre du monde

Où toute feuille

Est louange

Où tout fruit

Est mystère


Silence

Au cœur de l’arbre

Aubier de grâce

Effacement du grain

D’où jaillira la vie


Silence d’homme

A l’écoute

Pour cheminer

Des profondeurs

Jusqu’à la source.

*

LE POETE


De main divine

A ton insu s’opère

L’enfantement

Où tu n’es autre

Qu’un messager

Brûlant du feu

Qui t’a créé.

*

En réponse

A nos profanations

Nos faux-semblants

Le lumineux sourire

De la beauté

Sa secrète brûlure

Qui réveille

Dans nos silences

Une flamme

En mal de ciel.

*

Et je vais

Vers un Dieu

A qui mon regard

Donne visage

Celui de chacun

Et de tous

Quand tombe le masque

Des idoles.

*

Janine Modlinger fait paraître, toujours aux éditions Ad Solem, « Beauté du presque rien », 75 pages, 19 €.


Janine Modlinger a longtemps enseigné à Paris. Son premier recueil, Eblouissements, a paru chez Ad Solem. Des extraits de ses Carnets ont paru dans la revue Arpa.


Voici ce qu’en dit Paul FARELLIER de la revue « Les Hommes sans Epaules » :

« Si elle ne laisse guère passer de jours sans écrire, Janine Modlinger (née en 1946) publie peu (Veille, L’Harmattan, 1998 ; De feu vivant, Éclats d’encre, 2008; Une lumière à peine, Carnets, Éditions de l'Atlantique, 2012 ), ne semblant s’y résoudre que sous la bienveillante pression d’amis ou de proches. Mais des inédits circulent, parfois une rencontre-lecture réunit des fidèles. De nouveaux recueils ne tarderont sans doute pas à paraître, dans la foulée de ces récents Carnets, Une lumière à peine, dont nous avions dévoilé quelques extraits dans Les HSE 28 (2009). Parmi ceux qui ont remarqué l’authenticité de cette voix, nous citerons Anne Perrier, Georges Haldas, Gérard Bocholier, Henri Heurtebise, Josette Ségura, Jean Bastaire et Robert Marteau. Celui-ci, dans son prière d’insérer de Veille, soulignait que Janine Modlinger « ne force pas sa voix, n’impose pas ses vues : à pas comptés, […] elle va à l’écoute de la musique née de la solitude et du silence. » Cette œuvre, si on veut bien l’approcher avec l’attention recueillie qu’elle mérite, recèle pour son lecteur comme une sorte de chance : chance de renaître à soi-même dans la parole d’autrui, chance d’éprouver cet étonnement d’une retrouvaille inattendue. Ce poète, pourtant, ne cesse de dire «Je», mais ce «Je» est partout en fusion totale avec la lumière du monde, si bien que l’aventure de ce «Je» devient aussitôt la nôtre, à la fois enjeu et garantie de notre propre étrangeté. Loin que sa confession permanente nous rejette dans le désert d’une altérité, nous sommes fraternellement accueillis dans ce «Je». »


La quatrième de couverture de « Beauté du presque rien » résume :


C'est comme la parole lorsqu'elle vous traverse. On ne sait rien. On l'écoute. La parole "parle" dans le poème. Dans la prière aussi. Il faudrait se la représenter par cette image qu'emploie Janine Modlinger pour évoquer ce geste vers l'autre : la parole comme des "mains du silence". "Tel l'oiseau qui fulgure, tel le regard de l'aimé, quelque chose de ténu et d'insistant nous annonce la Présence". Après Eblouissements, Beauté du presque rien recueille ces éclats de la Présence perçus dans un instant, une rencontre, un visage - un paysage. "Presque rien" : c'est ainsi que nous découvrons le passage de l'Autre, dans l'écart de la distance que la parole cherche à rattraper. Un peu comme Maurice Blanchot, Janine Modlinger invite son lecteur à faire "ce pas au-delà" du nom donné, jusqu'à cet état que l'on appelle prière : pour que dans les "mains du silence" la Parole vienne se poser. Elle s'approche, c'est comme si elle connaissait ce geste depuis toujours.


Janine Modlinger a mis en exergue dans un de ses poèmes, cette si belle phrase de Paul Celan : «  Je ne vois aucune différence entre une poignée de mains et un poème. » Elle qui avoue : « Dans l’enfance déjà, le monde m’avait sauvée », n’en finit pas de s’émerveiller ; pourtant elle ne s’épuise pas à en chercher le mystère : « On ne sait rien de la beauté. Il en sera toujours ainsi. Nous devons veiller sur cette ignorance ». Pourquoi chercher, alors que s’impose l’évidence ? « Tel l’oiseau qui fulgure, tel le regard de l’aimé, quelque chose de ténu et d’insistant nous annonce la Présence. »

Cette Présence la comble de joie. Beauté et joie partout ! L’amour pour celle qui rayonne de la chaleur de cette Présence, est forcément simple. Cette simplicité fait la force de ce livre. A contre-courant de tout pathos, de toute déploration, de tout combat certifié juste, qui définissent la production poétique de notre période troublée (comme toutes les périodes pour qui sait avoir du recul), elle bâtit une œuvre d’apologie de la vie, dominée par la Beauté. A nous, d’apprendre la joie. De savoir l’accueillir, de ne pas manquer son passage : « Si grande est la joie. Nous ne savons pas la porter. » Il faut laisser advenir. A l’origine de la joie : « l’Arche Sainte de la parole divine ». Le Livre. « Rien ne nous détournera de la promesse » assure-t-elle.


Lecture d’extraits.


Ce rien - mais comment le savons-nous - est lieu de haute flamme.


Il y aurait là-bas, à l’horizon de tout visible, quelque forge inconnue, seulement pressentie, d’où tout rayonne.

*

L’invisible, comme une prière approchée. Ce sont des sables murmurants, allongés entre ciel et mer.

C’est le monde grand ouvert. C’est une phosphorescence humble et pauvre.


Un dieu peut-être, caché entre ces sables, saurait me dire d’où vient la joie.


La joie, devenue folle à force de ne pouvoir se dire. On s’éreinte à parcourir ces espaces d’où viendrait, un jour, le mot juste.


Joie ailée, murmurante. Joie comme des larmes. Joie comme une eau qui lave, espiègle, rapide, glissant vive entre les coins du corps.


Seulement cela, peut-être : balbutier.

*

Ecoute ce chant qui ne cesse. Ecoute cet invisible qui chante.

 

Ce chant de pauvreté. Ce jour où je tombe, jetée loin du chant.


Jetée, reliée à la douleur.


Toute parole est de trop. Tout silence aussi.

*


Empoignée par le deuil. Déployée par la joie. Est-ce pour cela que je cherche la Source ? Un brin d’herbe, venu de Source, suffit à ma joie.

*

Tous ces arpents de terre que nous avons foulés. La haute besogne du vivre !

*

Je vais, je viens, dans ce périmètre nu. La folie du vent me secoue. L’ivresse me prend au détour. Le poème surgit à pleins poumons, pour tenter de dire.

*

Nous ne savons rien. L’amour sait à notre place.


Tout en ce monde est une question d’écoute, de silence, d’amour.

*

Gérard Bocholier publie, toujours aux éditions Ad Solem, « Nuits » Poésie, 80 pages, 19 €.


Gérard Bocholier est né à Clermont-Ferrand en 1947 dans une vieille famille de vignerons de la Limagne, originaire de Monton (commune de Veyre-Monton, dans le Puy-de-Dôme) et est franc-comtois par sa famille maternelle (Les Fourgs, dans le Doubs).Il a passé son enfance et son adolescence à Monton, que les poèmes en prose du Village emporté évoquent avec ses habitants. La lecture de Pierre Reverdy à qui il consacrera un essai détermine en grande partie sa vocation. Il reçoit en 1971, des mains de Marcel Arland, directeur de la NRF, le prix « Paul Valéry » réservé à un poète étudiant. Agrégé des lettres la même année, il a enseigné d’abord 4 ans à Aurillac avant d’être nommé professeur en hypokhâgne au lycée Blaise Pascal de Clermont-Ferrand et conseiller pédagogique. Il a participé en 1976 à la fondation de la revue de poésie Arpa, dont il est directeur depuis 1984.Des rencontres ont éclairé sa route: celle de Jean Grosjean, puis de Jacques Réda, qui l'accueillent à la NRF, dont il devient chroniqueur régulier de poésie à partir des années 90, mais aussi l'amitié affectueuse d'Anne Perrier, poète de Suisse Romande, Grand Prix National de Poésie en France, dont il préface les œuvres en 1996.

Il se consacre à une œuvre poétique et critique, tout en collaborant à de nombreuses revues littéraires : Revue de Belles Lettres (Genève), Chemin des livres, NRF, Thauma, Patchwork...

Depuis 2009, il se consacre essentiellement à l'écriture de "psaumes". Le premier volume, préfacé par son ami Jean-Pierre Lemaire, paraît en 2010 chez Ad Solem, le deuxième volume en 2012 avec un envoi de Philippe Jaccottet.

Il a publié trois livres numériques: L'Ordre du silence (extraits de deux livres anciens épuisés), La marche de l'aube (poèmes inédits), ainsi qu'un essai, Les chemins tournants de Pierre Reverdy, en 2014 et 2015 sur le site Recours au poème Il tient une chronique de poésie intitulée Chronique du veilleur sur le même site internet Recours au poème. Il est membre du jury du prix Louis-Guillaume.

Il collabore à l'hebdomadaire La Vie dirigé par le poète Jean-Pierre Denis, comme critique de poésie.


De ses nombreuses publications, citons les dernières :


Psaumes de l'espérance, Ad Solem, 2012

Le Village emporté, L'Arrière-Pays, 2013

Passant, La Porte, 2014

Le poème exercice spirituel, Ad Solem, 2014

Figures et miracles, bois gravés de Clément Leca, La Fenêtre ouverte, 2015

Chant de patience, gravures de Philippe Chassang, Les Cahiers des passerelles, 2016

Les Etreintes invisibles, L'herbe qui tremble, 2016

Nuits, Ad Solem, 2016

Les chemins tournants de Pierre Reverdy, Editions Tituli, 2016.


La quatrième couverture de « Nuits » nous guide :

Après deux recueils "psalmiques" (Psaumes du bel amour et Psaumes de l'espérance), Gérard Bocholier découvre dans Nuits ce qui constitue l'horizon poétique en même temps que spirituel de son écriture. Pourquoi "nuits" ? Parce que la vraie Présence se donne dans l'absence - dans une "nuit d'Emmaüs" -, dans le retrait qui appelle la parole et la laisse comme suspendue devant ce qui s'est évanoui à peine donné. A peine nommé. "Nuits", parce que c'est à travers l'interstice de nos blessures qu'entre le Consolateur. Promesse de toutes nos résurrections -"nuit de Saul". Là résonne toute parole vraie.


La nuit est celle de Saul en route vers Damas ; sa chute de cheval et cette obscurité qui va l’aveugler et dans laquelle il découvrira la vraie lumière, lui qui était tout ébloui des ténèbres. Saul réconcilie la lumière et les ténèbres. Sa chute fait de lui, le grand initié de Dieu. La nuit le retient mais il « va devoir traverser / L’immense page de lumière / Ecrire sur elle / Ce qui se lève / Dans l’invisible ».

L’écriture de Gérard Bocholier est puissante, virile. Resserrée, elle n’en demeure pas moins essentiellement lyrique. On s’attend à l’épopée avec un telle aisance dans l’émotion sans emphase, et elle arrive avec la « nuit de Saul ». Il mêle, avec une dextérité de langage qui en fait un des plus grands poètes de langue française, la trivialité des scènes de la vie rustique, à l’énonciation d’intuitions mystiques les plus bouleversantes. La nuit est toujours celle de la paille et de la poutre. Apprendre à voir, à connaître, à se connaître, telle est la leçon de la nuit. Et dans la nuit, «  Saisir un peu / Du feu de joie » qui nous est tendu. Savoir accueillir ce qui nous est tendu sera le sens du long voyage qu’à l’instar de Saul, tout homme, tout cherchant de lumière, devra entreprendre en terrassant sa peur et son angoisse pour aller au bout de lui-même.

L’espérance pointe son nez vainqueur dans ce livre, qui n’est pas l’achèvement d’une seule poésie de célébration, mais au contraire celle d’une louange de la liberté de faire, de suivre la voie divine avec effort et sacrifice. Dans cette réalisation, l’homme devra « serrer les mâchoires ». Rien ne se donne sans éveil. Les « Nuits » aussi nous éveillent et elles nous ouvrent à la miséricorde.


Lecture d’extraits.


Comme il est bien

Le chevrier près de ses bêtes !


Son vieux chien

Reprend sa course en dormant


La fourche des vents soulève

Au fil des herbes

Toute une fièvre


Un incendie

D’air et de neige

*


Le feu n’avait aucun regard

Pour les éteules sous les ombres


La paille soudain s’embrase

La grange en deuil

Le ciel tournant


Le sel des astres

Crépitant

*


Ô nuit

Vieille nourrice

J’aime ta chanson de silence

Sur tes genoux j’ai posé ma tête close


Ô nuit

Je veux tes mains creusées

D’humble source

Non pour l’oubli

Mais pour la route

*


La nuit me retient

Comme un enfant qui va tomber

Plus tard monte l’essaim de l’aube

Avec la rumeur du troupeau

Ebaudi sur le seuil


Il va devoir traverser

L’immense page de lumière


Ecrire sur elle

Ce qui se lève

Dans l’invisible

*


Mon voyage est plus long

Plus dur que ceux des bêtes

Massées derrière les portes


Cette voix qui appelle

Traverse le rocher

Désarçonne les pins


Bien après vibre encore

Sa nervure secrète

Sa musique tremblée

De lueurs sur les eaux

*


Il n’est pas d’eau pour cette soif

Pas de plage pour cette course

Qui me pousse au bout de moi-même


Je serre les mâchoires

Sur ce très long vertige

Où rien ne me ressemble

Sinon la chaux des murs

La pierre du tombeau

*


Puisqu’il faut de la nuit

Pour naître avec le feu

Une tombe au mitan

De la terre en sommeil

Puissé-je aller au bout

De ce corridor sombre

Où vacille une lampe

Si petite

Et si frêle

*


J’ai besoin de la nuit

Pour m’ouvrir à l’averse

Des plus infimes grâces

Comme on s’attache au cou

D’une ombre sur le seuil

Qui ne sait que répondre

A l’ami inconnu

Qui voudrait tant qu’elle entre

Et partage le pain

De la miséricorde

*

Le silence est mon maître

La nuit est ma maîtresse

Ta parole ô mon Dieu

Brûle avec ton silence

Il vibre dans l’étau

Tend la corde au secret


Il continue en moi sa quête de racines

Je ne tiens que son fil dans la ville interdite

Je sais où il m’entraîne

Plus fort que la douleur


Tout ce que j’ai appris de vrai lui appartient

En lui je bois le plein aveu de la lumière

*


Enfin l’émission s’achève sur la lecture du poème « Le Christ après la crucifixion » de Sayyâb, poète iraquien (1926 - 1964)

extrait de son livre « Le Golfe et le Fleuve » poèmes traduits de l’arabe par André Miquel aux éditions Acte Sud.


[ ...]

Hier, je me refermais, comme une pensée, comme un bourgeon.

Sous mon linceul de neige se gonflait une fleur de sang,

et j’étais comme l’ombre entre les ténèbres et le jour.

Mais ensuite, de mon âme explosée j’ai tiré des trésors,

je l’ai dépouillée comme autant de fruits.

Du jour où mes poches découpées sont devenues langes et

mes manches manteau,

du jour où ma chair a réchauffé les os des enfants,

du jour où ma blessure mise à nu a pansé une autre blessure,

le mur est tombé entre le Dieu et moi.

Les soldats ont surpris jusqu’à mes blessures, jusqu’aux

battements de mon cœur,

tout ce qui n’était pas la mort, fût-ce en un cimetière, ils

l’ont surpris, comme un vol d’oiseaux affamés

surprendrait le palmier en fruits dans un village désert.

Les yeux des fusils dévorent mon chemin,

grands ouverts. Le feu y rêve de ma croix.

Mais s’ils sont de fer et de feu, les yeux de mon peuple

sont lumières de ciel, de souvenirs, d’amour

qui prennent sur eux mon fardeau, et ma croix

devient source. Ah ! Comme est peu de chose,

cette mort, ma mort ! Et que de choses elle rassemble !


Quand ils m’ont cloué, quand j’ai jeté les yeux sur la ville,

à peine ai-je reconnu la plaine, le mur, le cimetière :

il y avait, partout, une croix avec une mère en détresse.

Saint est le Seigneur !

Voici que la ville enfante.


***



 

 

 

 

 

 

 

 

 

27/10/2016

 



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Il y a 80 ans, débutait la Guerre d’Espagne. Elle allait durer 3 ans et elle annonçait le cataclysme de la seconde guerre mondiale. 40 000 étrangers combattirent dans les Brigades Internationales, sans toutefois que leur effectif dépasse plus de 18 000 hommes à la fois.

La France constitua le groupe national le plus nombreux avec 10 000 hommes. 3 000 furent tués.

Toulouse fut une des villes françaises les plus marquées par cette guerre civile. Les réfugiés ont imprimé à jamais leurs traces dans la ville qui en revendique toujours fièrement l’influence culturelle.

L’émission « les poètes » se devait de donner la parole aux poètes qui ont été les témoins et les acteurs de cette épopée tragique.

Federico Garcia Lorca fut assassiné dans les premiers jours.

Miguel Hernàndez combattit. Le péruvien César Vallejo participa au 2ème Congrès des écrivains antifascistes à Barcelone, Valence et Madrid en 1937. Il lança un cri d’alarme :

« Les responsables de ce qui se passe dans le monde, c’est nous, les écrivains, parce que nous possédons une arme formidable, qui est le verbe ».


Il séjourna ensuite à Paris et écrivit fin 1937 un des plus puissants poèmes sur la guerre d’Espagne : « Espagne, écarte de moi ce calice ».

C’est ce long poème « Hymne aux volontaires de la République » et ceux de Miguel Hernàndez extraits de « Mon sang est un chemin » qui illustrent cette émission dédiée à la Guerre d’Espagne.


****


Lecture de « Espagne, écarte de moi ce calice », de poèmes de Miguel Hernàndez extraits de « Mon sang est un chemin », diffusion du « Passage de l’Ebre », de « La balade de celui qui ne fut jamais à Grenade » de Rafael Alberti, de « Vents du peuple » et d’ « Andalous de Jaén » de Miguel Hernàndez.


HYMNE AUX VOLONTAIRES DE LA REPUBLIQUE


Volontaire d’Espagne, milicien,

aux os de haute foi, quand ton cœur marche pour mourir,

quand il marche pour tuer avec son agonie

mondiale, je ne sais véritablement

que faire, je ne sais où me mettre ; je cours, j’écris, j’applaudis,

je pleure, je guette, je détruis, tout s’éteint, je dis

à ma poitrine qu’elle en finisse, au bien qu’il advienne,

et j’ai envie de me déchiqueter ;

je découvre mon front impersonnel jusqu’à toucher

le vaisseau du sang, je me retiens,

mon corps retient ces fameux effondrements d’architecte

dont s’honore l’animal qui m’honore ;

mes instincts refluent vers leurs cordes,

la joie fume devant ma tombe

et une fois encore, sans savoir que faire, sans rien, laisse-moi,

depuis ma pierre en blanc, laisse-moi,

seul,

quadrumane, plus proche, beaucoup plus loin,

puisque je ne peux tenir dans mes mains ton long moment d’extase,

en habit de grandeur, si petit, je me brise !


Un jour diurne, clair, vigilant, fertile

oh, ces deux ans de lugubres et suppliants semestres,

où la poudre allait se mordant les coudes !

oh, dure peine et silex plus durs encore !

Oh, freins rongés par le peuple !

Un jour le peuple a enflammé son allumette captive, prière de colère

et plénitude souveraine, circulaire,

il a clos sa naissance de ses mains électives ;

déjà les despotes traînaient leur cadenas

et dans le cadenas, leurs bactéries mortes…

Batailles ? Non ! Passions. Et passions précédées

de douleurs aux barreaux d’espérance,

de douleurs de peuples aux espérances d’hommes !

Mort et passion de paix, que celle des peuples !

Mort et passion guerrières parmi les oliviers, comprenons-nous bien !

Comme dans ton souffle, les vents changent d’aiguilles atmosphériques

et dans ta poitrine les tombes changent de clef,

ton os frontal s’élevant au degré le plus haut du martyre.


Le monde s’exclame : « Histoires d’Espagnols ! » Et c’est vrai.

Considérons, le temps d’un bilan, à brûle-pourpoint,

Calderón en dormi sur la queue d’un amphibien mort

Ou Cervantès disant : « on royaume est de ce monde, mais

Aussi de l’autre » ; et d’estoc et de taille en deux rôles !

Contemplons Goya, à genoux et priant devant un miroir,

Coll, le paladin, dont le pas mesuré en son assaut cartésien

Connut une sueur de nuées,

Ou Quevedo, cet ancêtre immédiat des dinamiteros,

Ou Cajal, dévoré par son petit infini, ou encore

Thérèse qui, femme, meurt de ne pas mourir,

Ou Lina Odena, sur tant de points opposés à Thérèse…

(Tout acte ou parole de génie vient du peuple

et va vers lui, directement ou transmis

par d’incessants filaments, par la fumée rougie

d’amers mots d’ordre toujours remis en cause)

Ainsi toi, milicien, exsangue créature

Malaxée par une pierre immobile,

Tu te sacrifies, tu t’écartes,

Tu te consumes par le haut et montes par ta flamme incombustible,

montes jusqu’aux faibles,

distribuant des espagnes aux taureaux,

des taureaux aux colombes…


Prolétaire qui meurs d’univers, dans quelle harmonie frénétique

s’achèvera ta grandeur, ta misère, ton tourbillon centrifuge,

ta violence méthodique, ton chaos théorique et pratique, ton envie

dantesque, tellement espagnole, même en trahissant,

d’aimer ton ennemi !

Libérateur chargé de chaînes, sans ton effort,

aujourd’hui encore, l’espace n’offrirait pas de prise,

les clous erreraient acéphales,

le jour serait ancien, lent, pourpre,

les crânes qui sont chers seraient sans sépulture !

Paysan tombé pour l’homme avec tes feuilles vertes,

avec ton bœuf qui reste seul, avec ta physique,

et ta parole aussi, attaché à un pieu,

et ton ciel en fermage,

avec l’argile incrustée dans ta fatigue

et celle qui reste sous ton ongle, dans ta marche !

Constructeurs

agricoles, civils et guerriers,

de l’active, fourmillante éternité ; il était écrit

que ce serait vous qui feriez la lumière,

yeux mi-clos à l’heure de la mort ;

qu’à la chute cruelle de vos bouches, l’abondance viendrait sur sept plateaux, que tout

dans le monde d’un seul coup serait d’or

et l’or,

fabuleux mendiants de votre propre sécrétion de sang,

et l’or lui-même enfin or !


Tous les hommes s’aimeront,

ils mangeront ensemble,

se tenant par les coins de vos mouchoirs tristes,

et boiront au nom

de vos gorges malmenées !

Ils se reposeront de leur long cheminement,

ils pleureront, pensant à vos périples,

ils se réjouiront au son de votre atroce retour, fleuri, inné,

ils ajusteront demain leurs labeurs, leurs figures rêvées et chantées !

Les mêmes souliers iront à celui qui,

sans chemins, montes jusqu’à son corps,

et celui qui descend jusqu’à la forme de son âme !

Enfin de retour, les aveugles verront

Et, cœur battant, les sourds entendront !

Les ignorants sauront, les savants ignoreront !

On donnera tous les baisers que vous n’avez pas pu donner !

Seule la mort mourra ! La fourmi

portera des morceaux de pain à l’éléphant enchaîné

à sa brutale délicatesse ; les enfants avortés

renaîtront, parfaits, spatiaux

et tous les hommes engendreront,

tous les hommes comprendront !


Ouvrier, sauveur, notre rédempteur,

pardonne-nous, frère, nos offenses !

Comme dit dans ses adages un tambour qui bat :

que jamais ton dos ne soit plus éphémère !

Qu’aussi changeant, toujours, soit ton profil !


Volontaire italien, parmi tes animaux de bataille

un lion abyssin va boitant !

Volontaire soviétique, marchant à la tête de ta poitrine universelle !

Volontaire du Sud, du Nord, de l’Orient

et toi, l’Occidental, fermant le chant funèbre de l’aube !

Soldat connu, dont le nom

défile au son d’une accolade !

Combattant que couvera la terre, en t’armant

de poussière,

en te chaussant d’aimants positifs,

avec toute la force de ta foi personnelle,

ton caractère distinct, ta férule intime,

ta peau immédiate,

marchant, ton idiome sur les épaules

et l’âme couronnée de pierres !

Volontaire nimbé de ta région glaciale,

tempérée ou torride,

héros de partout à la ronde,

victime en colonne de vainqueurs :

en Espagne, à Madrid, on appelle

à tuer, volontaires de la vie !


Parce qu’en Espagne ils tuent, d’autres tuent

l’enfant et son jouet qui s’arrête,

Rosenda la mère, rayonnante,

le vieil Adán qui parlait tout haut avec son cheval

et le chien qui dormait dans l’escalier.

Ils tuent le livre, ils tirent sur ses verbes auxiliaires,

sur sa première page sans défense !

On tue le cas exact de la statue,

le savant, sa canne, son collègue,

le barbier du coin – il m’a peut-être coupé en me rasant,

mais c’était un brave homme et, de plus, malheureux ;

le mendiant qui, hier encore, chantait en face ;

l’infirmière qui, ce matin, est passée en pleurant,

le prêtre droit sur la hauteur inflexible de ses genoux.


Volontaires,

pour la vie, pour les bons, tuez

la mort, tuez les mauvais !

Faites-le pour la liberté de tous,

de l’exploité et de l’exploiteur,

pour la paix indolore – je crois la voir

quand je dors au pied de mon front

et plus encore quand je circule en hurlant –

et faites-le, je vous le dis,

pour l’analphabète à qui j’écris,

pour le génie qui va pieds nus et pour son agneau,

pour les camarades tombés,

leurs cendres étroitement mêlées aux cadavres d’une route !

Pour que vous veniez,

vous, volontaires d’Espagne et du monde,

j’ai rêvé que j’étais bon, et c’était, volontaires,

pour voir votre sang…

De cela, il y a force poitrine, bien des angoisses,

d’innombrables chameaux en âge de prier.

Aujourd’hui avec vous marche le bien des flammes,

vous suivent avec amour les reptiles aux cils immanents

et à deux pas, à un,

le fil de l’eau qui court vers sa limite avant de s’embraser.


César Vallejo (traduction François Maspero)


****


de Miguel Hernàndez


Les vents du peuple m’emportent


Les vents du peuple m’emportent,

les vents du peuple m’entraînent,

ils éparpillent mon cœur

et répandent ma gorge.


Les bœufs baissent le front,

éduqués à l’impuissance,

devant les châtiments :

les lions l’élèvent

et, en même temps, ils châtient

avec leurs griffes triomphantes.


Je ne suis pas d’un peuple de bœufs,

je suis d’un peuple qu’innervent

des gisements de lions,

des défilés d’aigles

et des cordillères de taureaux

avec de l’orgueil dans la corne.

Jamais on n’a eu peur des bœufs

dans les landes d’Espagne.


Qui parla d’imposer un joug

au cou de cette race ?

Qui a jamais mis un joug ou des entraves

à l’ouragan, et qui encore

retint prisonnier

l’éclair dans une cage ?

Asturiens, la bravoure,

Basques, pierres fortifiées,

Valenciens, la joie

et Castillans, l’âme,

labourés comme la terre

et gracieux comme des ailes ;

Andalous, les éclairs,

nés parmi les guitares

et forgés sur des enclumes

comme des torrents de larmes ;

ceux d’Estrémadure, des seigles,

Galiciens, pluie et calme,

Catalans, la fermeté,

Aragonais, la race,

Murciens, la dynamite

multipliée par les fruits,

ceux de Léon, les Navarrais, seigneurs

de la faim, de la sueur et de la hache,

rois des mines,

princes des labours,

hommes qui, entre les racines,

comme de vaillantes racines,

allez de la vie à la mort,

allez du néant au néant :

ils veulent vous mettre le joug,

les gens de mauvaise graine,

jougs que vous devez secouer

brisés sur leurs dos même.

C’est le crépuscule des bœufs,

l’aube est en train de poindre.

Les bœufs meurent vêtus

d’humilité et d’odeur d’étable :

les aigles, les lions

et les taureaux meurent pleins d’orgueil,

et derrière eux, le ciel

ne se trouble ni ne se termine.

L’agonie des bœufs

fait piètre figure,

celle de la bête mâle

agrandit toute la création.


Si je meurs, que je meure

avec la tête très haute.

Mort et cent fois mort,

la bouche contre le chiendent,

j’aurai les dents serrées

et le menton décidé.

J’attends la mort en chantant,

parce qu’il y a des rossignols qui chantent

au-dessus des fusils

et au milieu des batailles.


Miguel Hernàndez

(Mon sang est mon chemin, traduction de Sara Solivella et Philippe Leignel)


 

 

 

 

 

 

 

 

 

13/10/2016

20/10/2016

 



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Christian Saint-Paul revient sur le n° 55 de la revue « Nouveaux Délits » qui consacre quatorze pages à Laurent Bouisset qui a publié entre autres « Dévore l’attente » aux éditions Le Citron Gare de Patrice Maltaverne, traduit les poètes latino-américains inconnus souvent en France et que l’on peut lire sur son blog : www.fuegodelfuego.blogspot.com

Il enseigne dans les quartiers nord et va écrire un diptyque avec le poète Samaël Steiner qui a notamment publié lui aussi chez Maltaverne « Seul le bleu reste » (10 €).


Lecture de poèmes de Laurent Bouisset.


Abuela


les si longs doigts d’abuela cousent

abuela c’est grand-mère en espagnol

abouèla

abouèla

je perds mon temps à répéter ce mot en miel

abuela, elle, a plus urgent : elle doit vêtir

elle doit vêtir à temps l’enfant à naître

elle doit le vêtir chaudement et vite

elle se dit ça

elle le répète


ils ont débarqué pour sa fille enceinte

il y a un mois

ils ont débarqué pour la vie en elle

elle a vu ça

elle le revoit

l’entend crier

le corps fendu de son enfant

du sexe aux seins


elle coud pourtant

elle coud quand même

et ne pleure pas

ou bien si peu


elle voudrait que l’aiguille tue ses pensées

elle voudrait ne plus discerner que le seul fil

et le jeu des motifs sur la manche difficile


elle va s’en aller tout à l’heure

elle dit cela

elle le répète encore plus bas mais je l’entends

je le lis sur ses lèvres bleues

que l’adieu est pour l’aube et ses feux roux


un souffle encore je vois ses doigts

je vois ses longs doigts gourds œuvrer en vain

je touche son front et son dos lourd

je lui dis que je suis à ses côtés


je cherche aussi à préparer

malgré tout une naissance


*

A lire dans « Nouveaux Délits » n° 55, 6 € le n°, 28 € l’abonnement annuel à adresser à : Association Nouveaux Délits, Létou - 46330 Saint Cirq-Lapopie.

*

Francis RICARD vient de faire paraître aux éditions toulousaines Editions Hors Limite animées par notre amie Jacqueline Poueyo : « Arthur Rimbaud poste restante Marseille » avec une préface de Serge Pey, 78 pages, 12 €.

Francis Ricard est un poète et auteur toulousain, professeur de lettres, aficionado, photographe et plasticien. Il a publié un essai : Éclipse(s) (l’Épure, 2002) et signe en 2003 un recueil sur la tauromachie, La corrida des ombres (Atlantica). Paraissent par la suite Le sang (2005) et En un seul souffle (Cheyne, 2007). En 2012, il coécrit plusieurs chansons du spectacle « 3 voix ensemble » des Grandes Bouches. Il réitère à quatre mains avec Philippe Dutheil, parolier et chanteur du groupe, pour leur nouvelle création Jaurès ! Le bal républicain.

En avril 1891 le poète Arthur Rimbaud, alors inconnu, a quitté la France depuis plus de quinze ans. Il vit au Harar, en Abyssinie (Ethiopie), où il s'est installé comme négociant pour une firme d'import-export située à Aden. Victime de violentes douleurs au genou droit qui l'empêchent de marcher Rimbaud décide de rentrer à Aden pour se faire soigner, puis en France où il mourra en novembre, à trente sept ans. Dans une langue poétique, hachée comme la douleur, fugace, désordonnée et vagabonde comme toute méditation en action, l'auteur transcrit les délires et les réminiscences du « poète aux semelles de vent » soudain réduit à l'immobilité. L'auteur suit les pensées qui traversent le cerveau du poète entre passé, présent et futur durant ce terrible retour. C'est toute la vie de Rimbaud qui défile à travers ses souvenirs : sa famille, sa jeunesse, son aventure avec Paul Verlaine, ses amis, ses voyages, ses poèmes, parfois ses propres mots, ses bonheurs, sa souffrance, ses regrets. Seul un poète pouvait s'immiscer dans ce crâne pour faire revivre cette vie pleine de mystères du poète incompris. « Estropié », comme il l'écrit, Rimbaud est emporté pour un ultime voyage.


Ce livre fera l’objet d’une prochaine émission avec la participation de son auteur.


Lecture d’extraits de la préface de Serge Pey.


Ce poème, habité et aigu de Francis Ricard, arraché des intestins de l’espérance, est un mystère fracturé, joué sur le parvis singulier d’une cthédrale de la poésie. Il en est le Hérault. Il incarne une fraternité qui interroge le voyage de la parole et son articulation au genou de la vie. La sienne, la nôtre, et aussi celle du poème, qui pour ressusciter dans ce temps des assassins, doit être mis à mort et raconter son sacrifice inlassable de langue.

[...] Chaque poète devient le Rimbaud que Rimbaud aurait pu être, et non celui qui s’est arrêté d’exister.


Lecture d’extraits du poème.


le soleil noir a des ailes de moulin à vent /


je n’ai donné aucune clé de mes poèmes / si un jour j’ai des lecteurs ils s’interrogeront / s’ils savaient /


les professeurs n’expliquent jamais tout / les poètes peut-être / parfois /


j’aurais dû ne pas naître / je ne souffrirais pas /


les étoiles au ciel ont perdu leur doux froufrou /


mes nuits / toutes ces nuits au babil hystérique / ces rêves / ces cauchemars / ces insomnies / je suis épuisé /


qu’on me sorte de là / vite / ou que je meure / je n’en peux plus /


pourquoi naît-on / pourquoi vit-on / pourquoi meurt-on /


l’autorité militaire me recherche parce que je n’ai pas fait mon service militaire / personne ne doit savoir où je suis / il ne faut pas qu’on me retrouve / ils me jetteraient en prison /


Paul / on ne pensait pas à mal / encore moins au lendemain / on voulait juste choquer le bourgeois / surtout vivre / vivre en poète / habiter la poésie / s’amuser /


aujourd’hui je ne pense qu’à demain / la poésie s’en est allée / elle ne console pas / je fais l’acrobate sur mes béquilles / j’arrive presque à courir/

*

C’est la figure d’un autre poète toulousain qui est ensuite évoqué, car décidément Toulouse demeure la cité des poètes ; c’est le livre d’artiste de Claude Barrère avec des encres d’Antoine Voisin que Saint-Paul se plait à retrouver. « Cendres & Lucioles » aux éditions réciproques, a fait l’objet d’une émission lors de sa parution, mais il est bon de revenir sur cette complicité du poème et de l’image (les encres en l’occurrence).

Antoine Voisin décrit en plasticien ce mariage heureux :

« Ma main dépose l’encre qui diffuse avec lenteur. Les pigments les plus lourds restent sur le rivage. Des formes légères prennent vie et créent autour d’elles air, espace, et peut-être temps.

En fin de compte, je fais très peu et j’observe beaucoup.


La poésie se pose là comme un souffle... »


Et Claude Barrère répond :

« Au gré des accalmies et des intempéries de l’encre, les pigments ensemencent le temps des mots du poème ;

de leur ascendant d’âme et de corps viennent « habiter » ce lieu insoupçonné du Livre, à la croisée des éléments et du paysage. »


Lecture d’extraits.


en mémoire des limbes

lucioles

au pré d’encre étoilée

vocables matinaux

*

ombres mutantes

manches d’air

à rythmer le départ

des ailes

*

la nuit alors

se désenlace

de pigments à lever

dans l’avivement des aurores

*

cueilleuses de varech

goémonières du deuil

de linges défaits

dans le vent

*

Indépendamment du couple image-texte, ces poèmes trouvent une identité forte, comme les encres d’Antoine Voisin hors textes d’ailleurs, et créent un univers insoupçonné dont les formes nous attirent comme des lucioles dans une nuit de cendres.

*

Serge Pey publie chez le poète Bruno Doucey « Venger les mots », préface de Bruno Doucey, collection Soleil noir, 112 pages, 14,5o €.


Le mot de l’éditeur : Venger les mots… Serge Pey aura écrit ce livre comme on érige une barricade face au maintien de l’ordre. Ici, il nous invite à multiplier les foyers de poésie pour « mettre le feu à la plaine » ; là, il en appelle à la libération de Leonard Peltier, militant de l’American Indian Movement emprisonné depuis 1976. Ailleurs encore, il compose une «prière punk» pour les Pussy Riot, collectif de féministes russes violemment malmenées par le pouvoir de Vladimir Poutine, ou un hommage aux héros du réseau Sabate qui bravèrent la dictature franquiste par des actions à visage découvert. D’un texte à l’autre, un même appel à l’insoumission. Une même conviction que la poésie est action. Un même désir de venger les mots et les morts, ceux qui « nous tiennent les jambes pour que nous restions debout. »


« Les combats de Serge Pey n’ont pas cessé, nous dit Bruno Doucey dans sa préface, il s’agit toujours de venger les morts et de venger les mots. D’orienter la flèche de la parole poétique, non vers le miroir où se consume tièdement son image, mais vers les douze haches que le poète, revenu sain et sauf de ses batailles antérieures, espère atteindre pour libérer le monde des prétendants qui l’assaillent.

Car les combats d’aujourd’hui valent ceux d’hier. »


On retrouve dans ce dernier livre de Serge Pey, l’univers familier du poète. Sa mise en scène des mots, dans l’oralité et dans l’image qu’ils fixent sur la page. Son utilisation des lettres en majuscules, ses va et vient entre l’encre noire et l’encre rouge, ses chiffres romains ; tout le catéchisme poétique de Pey surgit encore dans ce livre.

Et dans l’incessant combat qu’il mène pour libérer le monde qui est une façon plus urgente de le changer, le monde, le poète devient fatalement Sisyphe qui roule le rocher de la révolte à toute oppression. Le travail est sans fin, c’est pourquoi il l’entreprend. Et l’on doit imaginer Pey -Sisyphe heureux !


Lecture d’extraits.



« Parce que les mots ne veulent plus rien dire

et vomissent leurs lettres

Parce que les verbes sont tués

par des policiers de la poésie

au service de l’oppression de la poésie

Parce que nous voulons venger les mots

Parce que nous demandons aux morts d’exister contre les mots qui sont morts (…)

GRÈVE GÉNÉRALE DE LA POÉSIE

CONTRE LA MORT DE LA POÉSIE !

*

DEPART


A Renato Pira, mon ami cuisinier de Gavoi (Barbagia)


Quand mon camarade est mort

j’ai pensé que tout le monde

était mort


Mourir est une capacité

jumelle à celle de vivre

Tout est affaire de point de vue


Mais il faut savoir être vivant

pour penser que tout le monde

est mort

et aussi son contraire

il faut savoir être mort

pour penser

que tout le monde

est mort

et aussi son contraire

il faut savoir être mort

pour penser

que tout le monde est vivant


La résurrection

est de cet ordre

dire à ceux qui se croient vivants

autour de nous

de ressusciter

mais pas dans les cimetières


Quand après la bénédiction

il a fallu embrasser mon camarade

à travers le cercueil fermé

je me suis trompé

j’étais un peu saoul comme lui

je me suis perdu

je ne savais pas dans quel sens

était son corps

Et ce n’est pas sa tête que j’ai touchée

pour lui dire au revoir

mais ses pieds


Je me suis dit que je faisais décidément

toujours les choses à l’envers

mais que c’était peut-être bien ainsi

car nous ne nous arrêtons jamais

de marcher même morts


J’ai pensé aussi que la route était longue

même pour tous les vivants

qui étaient autour de lui

dans le cimetière


Qu’il n’y avait peut-être

ni mort ni vie

mais que des pieds

infiniment des pieds

Des pieds qui ne savaient même plus

s’ils étaient des pieds

tellement ils avaient marché


Et que peut-être le cercueil de mon ami

n’était qu’un soulier

qu’il avait oublié en partant sur la route

comme un vieil oiseau saoul

dont il fallait encore cirer les ailes

dans le ciel infini de la ville

au milieu des nuages remplis de bière

et de vin noir

*

Ce poème, révèle Saint-Paul, lui fait se souvenir de l’hommage que rendit Serge Pey à Félix Castan le jour de son inhumation à Montauban. Ce jour là, il avait offert un soulier à son ami défunt lors de sa déclamation de poème.

*

L’émission est ensuite consacrée à Bob Dylan qui vient de recevoir le Prix Nobel de Littérature.


Saint-Paul rappelle que le 9 juin 1970, Bob Dylan, en robe noire, à l’université de Princeton avait reçu le diplôme de Docteur ès Musique. Sa musique qui était selon l’expression du président de l’université qui lui décernait ce titre honorifique : « l’authentique expression de la conscience troublée de la jeune Amérique ».


La biographie de Bob Dylan est développée à l’antenne. Retenons que Bob Zimmermann, dit Dylan, est né le 24 mai 1941 à Duluth, au bord du lac Supérieur et a grandi près du Canada à Hibbing. Ses parents étaient issus de la petite bourgeoisie. Il ressent un terrible ennui à Hibbing dans sa jeunesse, ville qui selon lui « était en train de mourir ». Mais il fait l’expérience de l’injustice sociale qui le hantera toute sa vie. C’est l’incohérence du système politique américain qu’il dénoncera. Refusant de s’intégrer socialement comme tout le monde, il fuit ses parents, l’université, le quotidien routinier et morne. Il fugue et parcourt les U.S.A. le plus souvent raccompagné chez lui par deux policiers. Ces expériences l’enrichiront dans l’apprentissage de sa vie d’homme et dans sa culture musicale en formation. C’est l’époque de Chuck Berry et d’Elvis Presley ; le rock n’roll s’ancrera dans sa musique. Mais c’est le blues qu’il joue tout jeune à la guitare et plus tard à l’harmonica.

Sa première chanson à 15 ans est dédiée à Brigitte Bardot. Ayant fui l’université, il vit dans la précarité loin des aspirations du « rêve américain » qu’il rejette. C’est un « révolté » doué d’une forte et très riche personnalité. Il va voir Woodie Gutrhie qui chanta avec un talent sublime les malheurs de la crise de 1929, tous les malheurs sociaux qui frappèrent l’Amérique et dont ses chants de révolte ne pouvait laisser Dylan insensible.

L’artiste méconnu et désargenté, sans maison qu’il était a la chance dès 1961 de signer un contrat avec CBS ; il s’assure dès lors une sécurité financière. La richesse de ses textes, sa voix rauque, l’émotion qu’il véhicule immédiatement le distinguent des autres chanteurs.

Ses textes ne proposent aucune solution. Il demeure dans la lignée de Woodie Guthrie : un chroniqueur.

Après une émission de télé en 1963 sa popularité explose. Il devient à son insu le porte-parole de la jeunesse américaine. Lucide il amorce un « désengagement » et donne un nouvel aspect à ses textes. Ils deviennent philosophiques et poétiques. Dylan écrit : « les paroles sont bien plus importantes que la musique et je les compose en premier ».

Au cours de l’été 1966 il eut un grave accident de moto et put mesurer qu’il était déjà devenu un personnage aussi célèbre qu’Elvis Presley ou Jimi Hendrix. Ses disques se vendent de façon vertigineuse.

Il se tourne ensuite vers la country n’western qui est le genre spécial des américains blancs.

En août 1969 lors du festival de l’île de Wight, il ne reste qu’une heure en scène et déçoit le public nombreux venu le voir. Il est devenu une idole qui semble s’éloigner du jeune homme révolté qui criait avec génie son refus de la société américaine.

Il enregistre des disques qui déçoivent encore. Il erre dans des genres musicaux très variés.

Bob Dylan ne revint jamais à ce qu’il avait représenté. Mais ce qu’il a laissé en héritage est l’œuvre d’un poète, d’un musicien qui fut l’expression de la conscience troublée de la jeune Amérique et surtout il demeure aujourd’hui où Ginsberg, Kerouac, Burroughs ont disparu, le symbole encore vivant de la Beat Generation.


C’est au delà du personnage mythique de Bob Dylan, toute la littérature et surtout toute la poésie de la Beat Generation qui est magnifiée par ce Prix Nobel de littérature 2016.


Lecture de textes des chansons de Bob Dylan


On assiste à quelques changements


Approchez les écrivains et les critiques

Et autres prophètes de la plume

Gardez vos yeux grands ouverts

L’occasion ne se reproduira plus

Et surtout ne parlez pas trop vite

Car la roue est encore en mouvement

Et on ne peut pas encore dire qui

Sera appelé

Car celui qui perd aujourd’hui

Demain gagnera

Car on assiste à quelques changements...


Approchez sénateurs et députés

Faîtes attention s’il vous plait

Ne bouchez pas l’entrée

N’encombrez pas le hall

Car celui qui sera blessé

Sera bientôt au rancart

La bataille fait rage

Dehors et ça va sauter

Faisant voler en éclats vos vitres

Ebranlant vos murs

Car on assiste à quelques changements...


Approchez les conseils de famille

De tous les coins du pays

Et ne commencez pas à critiquer

Ce que vous ne pouvez pas comprendre

Vos fils et vos filles

Echappent à votre contrôle

Le vieux tracé

N’a plus cours

Evacuez la nouvelle route

Si vous ne pouvez pas vous rendre utiles

Car on assiste à quelques changements...


**

Blues de Menphis encore

(extraits)

.....

Voilà que le météorologiste me refile deux médicaments

Et il dit, monte là-dessus

Le premier est une pilule du Texas

Le deuxième, du gin pour galoper

Comme un fou, je les ai mélangés

Et ça m’a défoncé la tête

Et maintenant les gens sont encore plus horribles

Et j’ai perdu la notion du temps

Oh, Mama, est-ce que c’est pas bientôt fini

D’être bloqué à l’intérieur de Mobile

Avec encore et toujours cette angoisse de Memphis, encore ?


Ruthie me demande de venir la voir

Au fin fond de sa lagune beuglante

Où je peux la voir valser gratis

Sous son clair de lune de Panama

Et je dis, « en voilà assez

Tu sais que je sors avec une débutante »

Et elle dit, « ta débutante elle sait ce qu’il te faudrait

Moi je sais ce que tu veux »

Oh, Mama, est-ce que c’est pas bientôt fini

D’être bloqué à l’intérieur de Mobile

Avec encore et toujours cette angoisse de Memphis, encore ?


Maintenant il y a des pavés dans la Grand’Rue

Bariolée des tiges grimpantes des néons

Les pavés volent à la perfection

Tout est si bien programmé

C’est là que je suis assis avec tant de patience

Attendant de trouver le prix que tu vas payer

Pour n’avoir plus à subir toutes ces choses deux fois

Oh, Mama, est-ce que c’est pas bientôt fini

D’être bloqué à l’intérieur de Mobile

Avec encore et toujours le blues de Memphis, encore ?

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06/10/2016

 



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Christian Saint-Paul signale la parution de « Le Chemin des correspondances et le champ poétique - A la mémoire de Michael Pakenham - » sous la direction de Steve Murphy aux éditions CLASSIQUES GARNIER, livre dans lequel le poète surréaliste Jean-Pierre LASSALLE consacre huit pages à « Ange PECHMEJA, linguiste et poète (1819 - 1887) ».

L’émission « les poètes » du 15 décembre 2011 avait été consacrée à Jean-Pierre LASSALLE professeur émérite de l’Université de Toulouse, biographe, écrivain, poète, qui fût membre du groupe surréaliste et proche de Breton, qui est depuis des décennies membre de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse, venu parler de la réédition par les Amis du Pays de Saint-Céré (Contact courriel :

 contact@saint-cere.org courrier : AAPSC - B. P. 60028 - 46400 SAINT-CERE) 

de « ROSALIE » Nouvelle d’Ange PECHMEJA  237 p 14 €, qui avait été publiée initialement à Paris (librairie A ; Franck) en 1860. La préface de cette réédition est en effet signée Jean-Pierre LASSALLE.

Voici le compte-rendu de cette émission :

Avec sa verve coutumière et son sens aigu de la pédagogie, l’érudit sans fioriture mais pratiquant l’ironie aimable qu’est LASSALLE, cet homme de lettres accompli, explique pourquoi cette nouvelle offre un intérêt incontestable à être lue et connue. Pechméja dans ce récit autobiographique nous fait pénétrer dans bien des univers. Tout d’abord celui de la bourgeoisie étriquée d’une petite ville de province du XIX siècle conservatrice et conformiste ; la mère est bigote et le père, vaincu par l’obstination de son épouse, finit par être un « pratiquant » modèle. Cette influence de la religion catholique qui dicte sa loi, heurte le jeune PECHMEJA qui fait sienne les idées progressistes de l’époque et s’affirme comme un républicain invétéré. Ce sont d’ailleurs ses opinions politiques et son militantisme qui révèleront les qualités intellectuelles profondes du jeune homme. En effet, celui-ci sera amené à remplacer au pied levé le rédacteur en chef du journal local républicain « L’Eclaireur », lequel journaliste avait été emprisonné au moment du fameux complot de Lyon. LASSALE explique les circonstances historiques de cette ferme répression. A son tour Ange PECHMEJA devra s’exiler pour fuir l’emprisonnement ou la déportation en Algérie. Il se réfugiera en Belgique où il rencontrera Victor HUGO, lui-même fuyant sa patrie. Puis, ne pouvant être toléré plus longtemps à Bruxelles, Jean-François, nom du héros de cette nouvelle, mais qui est en réalité Ange PECHMEJA doit reprendre la route de l’exil. Il se rend à Vienne puis au fin fond de l’empire ottoman dans ces contrées comme la Moldavie, qui deviendront ensuite la Yougoslavie. Et enfin, il atteindra Constantinople. Le récit de cette fuite est doublé de la description de l’amour romantique qui le lie à la jeune Rosalie, éperdument amoureuse qui le suit dans son périple jusqu’à sa mort en couches dans ce proche orient où le couple illicite était réfugié. La nature de cet amour est d’une grande modernité et prend le contrepied des mœurs bourgeoises de la famille honorable du jeune amant. L’attachement final de PECHMEJA à son lieu natal, à ses origines, où il finira les 20 dernières années de sa vie à son retour d’exil est aussi révélateur des préoccupations majeures de cet auteur qui nous apprend tout sur les mœurs sociales, politiques et médiatiques pour utiliser un terme d’aujourd’hui qui, au XIXème siècle ne recouvrait que la presse. La forme atypique de cette nouvelle « ROSALIE » qui si elle comporte peut-être quelques légères maladresses est surprenante : on y trouve des lettres, des chansons et même de l’occitan (langue d’Oc phonétique).

PECHMEJA s’est illustré aussi par la publication de « L’œuf de Kneph » livre ésotérique qu’il publie en 1864 et qui a été réédité en 1995.

« ROSALIE » est à lire comme un récit alerte qui nous éclaire sur l’histoire de la société du Second Empire et sur le sentiment amoureux d’un homme en avance sur son temps. L’explication de Jean-Pierre LASSALLE donne à cette nouvelle inclassable tout son intérêt.

Dans son article de 2016, Jean-Pierre LASSALLE rappelle qu’il faut attendre 2001 pour voir PECHMEJA entrer dans une Anthologie des Poètes du Quercy, publiée par Gilles LADES aux éditions du Laquet, et 2011 pour voir son roman en grande partie autobiographique Rosalie (publié en 1860) réédité par les soins de l’Association des Amis du Pays de Saint-Céré, pour lequel il a signé la préface.

Rosalie, précise Jean-Pierre Lassalle, est le prénom de la jeune fille lotoise que l’auteur a connue, aimée. Roman sentimental, donc, mais aussi roman régionaliste, roman exotique, et avant tout roman autobiographique. Rosalie nous montre Ange Pechméja évoluant très à l’aise dans le milieu turco-roumain des provinces danubiennes dont il décrit les mœurs, les usages, ce qui fait de lui une sorte de précurseur de Pierre Loti, de Claude Farrère, de Pierre Benoît. Le roman d’amour n’est pas oublié pour autant, puisque la jeune fille de Bétaille (village au nord du Lot), parlant patois, qu’il a séduite, l’a rejoint dans son exil.

En marge, l’auteur de l’article a tenu à indiquer qu’Ange Pechméja, polyglotte, s’intéresse aussi à sa langue natale, et de nombreux mots et tours occitans sont présents dans le roman.

L’article englobe une étude sur la totalité de l’œuvre de Pechméja, poète, linguiste et philosophe. Il avait même une vision de la création préfigurant le Big Bang !

Pechméja a combattu l’ignorance, l’obscurantisme, avec un désir parfois naïf de justice sociale, sans oublier les grands enjeux de la poésie visant à la description et à l’évocation du cosmos et des hommes qui l’habitent avec leurs idées et avec leurs rêves. L’œuvre du poète saint-céréen mérite, en tout cas, d’être sorti d’un oubli immérité, conclut Jean-Pierre Lassalle.

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Le numéro 55 de la revue de poésie vive Nouveaux Délits vient de paraître.

Un numéro soigné que sait parfaitement réaliser son animatrice, poète, critique, plasticienne, éditrice et en tout cela, exemplaire militante de la poésie.

A lire, donc.

Voici ce qu’elle écrit dans son éditorial :

«  Nous sommes chacun comme un écran tout sauf blanc, sur lequel les autres viennent projeter leurs propres films. Parfois les superpositions s’harmonisent plutôt bien, peuvent être source d’inspiration, de joies, d’illuminations, mais trop souvent, cela ne créé que confusion, malentendus, cacophonie, indigestions. Dans ce cas, il est parfois préférable et même nécessaire de baisser l’écran, éteindre les projecteurs. Se recentrer sur soi, pas de façon obtuse et égoïste, mais pour aller chercher en soi cette source où se dissout toute image préconçue. Tout simplement parce que nous sommes chacun bien plus qu’une somme de projections et que nous ne pouvons servir de support permanent à tous ceux qui ne se connaissent qu’au travers d’écrans interposés et qui peuvent de ce fait vite paniquer, se montrer intolérants, vindicatifs, quand ils ne reconnaissent pas leur propre film, leur propre scénario sur les écrans des autres. Les couleurs, la luminosité, le son, ne leur conviennent pas, ils voudraient pouvoir tout régler, contrôler. Chacun de nous le voudrait.

Après les éblouissements de l’été, l’automne est la saison pour entamer ce lent repli sur soi, pour nettoyer écran et projecteurs, laisser partir ce qui doit partir, laisser sève et énergies redescendre pour mieux se concentrer, se régénérer, puiser à cette source en nous qui n’a rien à voir avec le mental, les désirs, les peurs et les aspirations égotiques. Une source qui, tout comme la poésie en amont du langage, met en résonance l’intérieur et l’extérieur.

Un poème naît du frottement des mots entre eux, le poète peut faire naître l’étincelle qui fera prendre feu au langage tout entier. Éclairer, réchauffer, consumer s’il le faut. Si le sens d’un mot est perverti, la poésie peut le réduire en cendres. Sensations, émotions, sentiments, autant d’argiles à modeler et à cuire. Toutes les formes sont possibles, simplement certaines seront plus solides que d’autres et tiendront plus longtemps, mais tout est voué à se briser et retourner à son état originel. La création est recommencement perpétuel et donc destruction perpétuelle. Le cœur en bat le rythme, la respiration harmonise. Un cycle, un cercle, une spirale.

Cette source en nous qui sait, saura alors nous faire jaillir en de nouveaux printemps, à chaque fois plus riches, plus fertiles d’un humus qui nourrit nos racines. D’innombrables racines entremêlées, enlacées, qui font de chacun de nous un être à la fois unique et profondément relié aux autres. »

Cathy GARCIA

Le n° 6 € + port, abonnement 28 € (4 numéros), chèque à l’ordre de : Association Nouveaux Délits, Létou - 46330 St Cirq-Lapopie.

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Le numéro 68 de la revue Diérèse poésie & littérature vient également de paraître.

Il s’agit d’un véritable livre très bien composé, très bien illustré, mis en page au cordeau, de 303 pages au sommaire brillant comme toujours, avec notamment Pierre Dhainaut, des lettres de Jean Malrieu, Inger Christensen, Pierre Bergounioux, Isabelle Lévesque, Gilles Lades, Jeanpyer Poëls, Jean Chatard, Claude Albarède, Jean-François Mathé pour ne citer que quelques auteurs. Hélène Mohone, notre artiste regrettée, est toujours présente dans ce numéro avec trois reproductions en couleurs de ces œuvres. Des poètes danois, américains et sud-africains sont à l’honneur dans ce numéro qui consacre une cinquantaine de pages (un record parmi nos revues !) à des notes de lecture de livres de poésie. Et Daniel Martinez dans son éditorial de présentation de ce numéro insiste sur l’importance de la traduction en poésie qui redimensionne le champ littéraire ; il nous fait découvrir un poète oublié des anthologies : Jean-Marie Gibbal.

Lecture de poèmes de Gilles Lades.

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Le reste de l’émission est occupé par la diffusion des interventions d’une table ronde sur le thème : « Où niche la poésie ? », tenue à Toulouse le dimanche 2 octobre 2016 dans le cadre du Salon du Livre des Gourmets de Lettres, sous un chapiteau, place Saint-Pierre, en bord de Garonne.

La table ronde était présidée par Christian Saint-Paul et les intervenants étaient par ordre de prise de parole : Simone Aliè Daram, poète, maître es-jeux de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse, Francis Ricard, poète, Franc Bardou poète, essayiste, plasticien, maître es-jeux de l’Académie des Jeux Floraux, Philippe Dazet-Brun Secrétaire perpétuel de l’Académie des Jeux Floraux et Jacques Arlet, écrivain, mainteneur de l’Académie des jeux Floraux.

Christian Saint-Paul a présenté un travail de recension et de réflexion dont voici le contenu :

Où se niche la poésie ?

Simone ALIE-DARAM a eu bien raison de choisir ce thème de réflexion sur la poésie : « où se niche la poésie ? ». Répondre à la question va nous permettre de tordre le cou sans appel à bien des préjugés qui engluent l’idée de poésie dans une gangue de guimauve écœurante. Il nous appartient donc de faire sortir la poésie de cette nasse d’ornements de pacotille dans laquelle le lieu commun l’emprisonne.

Les médias, aujourd’hui sont les premiers gardiens involontaires, c’est-à-dire inconscients, de cette prison. Alors que la quasi-totalité d’entre eux ne rendent aucun compte de la production actuelle de la poésie, ils ne cessent d’illustrer leurs propos en se référant à la poésie et à l’adjectif poétique.

La « poésie », dès lors, devient un paysage, un objet, un geste, un personnage. Et tout naturellement, ce que nos médias qualifient de poétique, devient le lieu même de la poésie. La poésie nicherait donc dans ce qui est nommé poésie ou poétique.

Déjà, en 1950, cette hérésie de jugement, mortifère pour la poésie, nous le voyons bien aujourd’hui, était si partagée que Pierre Reverdy dans son essai « La fonction poétique », avait dû affirmer : « La poésie n’est pas dans les choses – à la manière où la couleur et l’odeur sont dans la rose et en émanent – elle est dans l’homme, uniquement et c’est lui qui en charge les choses, en s’en servant pour s’exprimer. Elle est un besoin et une faculté, une nécessité de la condition de l’homme – l’une des plus déterminantes de son destin. Elle est une propriété de sentir et un mode de penser ».

Pierre Reverdy développe de façon très explicite que devraient lire ou relire nos inévitables journalistes, chroniqueurs obsessionnels de notre quotidien, dans son essai : « Cette émotion appelée poésie ».

Ecoutons le :

« La poésie n’est pas plus dans les mots que dans le coucher du soleil ou l’épanouissement splendide de l’aurore – pas plus dans la tristesse que dans la joie. Elle est dans ce que deviennent les mots atteignant l’âme humaine, quand ils ont transformé le coucher du soleil ou l’aurore, la tristesse ou la joie. Elle est dans cette transmutation opérée sur les choses par la vertu des mots et les réactions qu’ils ont les uns sur les autres dans leurs arrangements – se répercutant dans l’esprit et sur la sensibilité ».

La poésie niche donc dans le travail de la langue.

C’est la conclusion de Pierre Reverdy :

« Ce passage de l’émotion brute, confusément sensible ou morale, au plan esthétique où, sans rien perdre de sa valeur humaine, s’élevant à l’échelle, elle s’allège de son poids de terre et de chair, s’épure et se libère de telle sorte qu’elle devient, de souffrance pesante du cœur, jouissance ineffable d’esprit, c’est ça la poésie. »

La poésie niche dans une jouissance ineffable d’esprit.

En 1970, lors de l’épreuve orale d’un concours d’accès à une fonction publique, j’ai été confronté à cette question du président du jury : « qu’est-ce que la poésie ?

Je citai d’emblée Paul Valéry, non sans une certaine ruse, car j’étais sûr au moins que cet auteur classique était connu du jury, ce qui était moins sûr des poètes contemporains que je pratiquais. Paul Valéry avait écrit dans « Tel quel » en 1910 : « La plupart des hommes ont de la poésie une idée si vague que ce vague même de leur idée est pour eux la définition de la poésie. »

Terrible lucidité de Paul Valéry. Plus d’un siècle plus tard, cette déploration est toujours d’actualité. D’ailleurs, 26 ans plus tard, le constat pessimiste de Paul Valéry s’était aggravé :

« Il est exact, insistait-il, que depuis trois cents ans environ, les Français ont été instruits à méconnaître la vraie nature de la poésie et à prendre le change sur des voies qui conduisent tout à l’opposé de son gîte. »

La poésie ne niche pas là où beaucoup de gens la croient.

Mais l’homme possède ce don merveilleux qui est celui de l’imagination couplé à celui de la parole. Et Reverdy est convaincu que le sens poétique est inné chez l’homme et a même certainement été la source de toutes les religions.

C’est dire combien la poésie est présente dans l’esprit de l’homme !

Nous savons que les mots sont un assemblage, une transposition, un symbole, car le mot « maison », par exemple, ne montre pas une maison quand nous prononçons ce mot. C’est comme cela qu’est née la poésie, car en même temps que le mot désigne une maison, il dit plus que la maison en elle-même.

C’est en ce sens que Rabindranath Tagor peut dire que « la poésie et les arts entretiennent la foi profonde de l’homme dans l’union de son être avec tout ce qui existe et dont la vérité finale est la vérité de sa personnalité.

La poésie niche dans la vérité de notre personnalité.

Par le levier du langage, la poésie naît de la rencontre de l’imagination et de la réalité. C’est dans la complexité de ce rapport de l’imaginaire à la réalité que niche la poésie.

Depuis que le vers libre a supplanté la rime et la métrique, le poème fonctionne, si l’on peut dire, avec des images. Et l’image est une représentation indirecte de l’esprit d’une chose.
Octavio Paz en 1956 dans « L’arc et la lyre », faisait remarquer que « le langage parlé [était] poétique, mais qu’il [n’était] pas le poème. « Le poème, précise-t-il, est langage érigé. »

Eriger le langage, Paul Valéry y excelle par son image mythique : « la terre est bleue comme une orange ».

Cette juxtaposition de mots change notre rapport au monde. Mais nous savions déjà, obscurément, que la terre était bleue comme une orange. Dès la lecture du vers, l’incongruité première disparait.

La poésie niche dans la révélation d’une chose que nous portions obscurément en nous.
Il revient au poète de traquer la langue dans tous les sens. Il la renouvelle, la nettoie de toutes les scories, de toutes les convenances du formatage de la langue unique de nos medias qui, de cette uniformité, ne peuvent qu’induire une pensée unique, c’est-à-dire, en réalité, aucune pensée.

Longtemps, des mots ont été employés plus facilement que d’autres et ont servi à tout propos de trame, de fil conducteur de la poésie. Ces mots, termes de l’intime de l’être, tels que cœur, âme, se sont considérablement usés et sont devenus aujourd’hui suspects.

Mais pour citer encore Reverdy : « Il n’y a pas de mots plus poétiques que d’autres. »

Chaque poète use de son propre vocabulaire, de la résonnance qui s’établit entre leur intime perception des choses et l’alliance plus ou moins tacite des mots.
Jean-Pierre Lassalle, notre poète surréaliste, ouvre plus d’espace à ses poèmes avec les mots savants qui lui sont familiers. D’autres poètes demeurent au plus près des mots quotidiens ou introduisent, comme James Sacré, les distorsions du parler populaire.

En cette matière, il n’y a pas de vérités. Entre l’esprit et le poème, aucun intermédiaire. Le langage appartient à l’être et la complexité de l’être constitue la complexité de la poésie.

On peut donc en déduire que la poésie niche dans l’image de l’homme. Mais la poésie n’est pas un acte gratuit. Exprimer ses obsessions sous forme de poèmes qui sont des objets d’émotions intelligentes, répond à une nécessité.

C’est la nécessité qui donne sa légitimité au poème. Le poème d’ornement ou poème de circonstance n’est pas poésie.

« Le poète écrit parce qu’il a à dire des choses essentielles », affirme avec beaucoup d’autres, Marie-Claire Banquart. Rilke disait qu’il fallait être contraint d’écrire.

La poésie niche dans la nécessité.

La nécessité d’écrire de la poésie a toujours son origine dans la finitude de la condition humaine.
Il faut vivre avec notre inquiétude, en sachant que nous allons mourir.

La poésie est une réponse à la détresse de la destinée humaine. Elle signe la révolte face à notre finitude. L’acte même d’écrire est une forme de liberté. « … même au creux du fond du noir, écrire ou lire un poème est encore un geste de vivant », affirme Antoine Emaz.

Ce geste est un geste de résistance.

La poésie niche dans la résistance.

La « résistance » de la poésie, nous explique Jean-Luc Nancy, est en somme la résistance du langage à sa propre infinité. La résistance à la démesure que le langage est par lui-même. La résistance poétique peut tout aussi bien aller au silence (qui n’est « exact » que par défaut, précise Jean-Luc Nancy), que se prendre elle-même au bavardage et à la démesure.
Dans notre époque livrée au bavardage jusqu’à l’écœurement, la résistance poétique est plus sensible, mais aussi plus difficile.

Mais, constate James Sacré avec son expérience de la vie et tout son travail de poète : « La poésie ne peut sans doute pas grand chose contre ce qui inquiète ou effraie notre esprit. Il nous met en garde : « ce n’est pas en se saisissant de cette inquiétude, en la prenant comme motif d’inquiétude, que le poème va la faire disparaître, mais peut-être va-t-elle mieux en prendre conscience et parvenir, quelque peu, à la comprendre.

James Sacré avance une autre origine de l’acte d’écrire de la poésie : « Un poème nous vient dans les doigts souvent à cause d’un manque, ou d’un désir (qui creuse un manque entre ce que nous sommes et ce qui est désiré) ».

La poésie niche dans le désir et dans le manque.

Mais également, James Sacré éprouve du plaisir à écrire de la poésie. Claude Vigée m’avait certifié qu’écrire un poème ou faire l’amour relevait du même plaisir.

« Le plaisir d’écrire, précise James Sacré, n’est pas forcément lié au sentiment que nous serions en accord avec le monde, mais au moins au bonheur d’être dans les mots, dans la langue, avec cette part du monde qu’elle est. »

La poésie niche dans le manque. La poésie niche dans le plaisir. L’apitoiement (bien discret) que certains se plaisent à accorder à la poésie est-il justifié ?

Il existe une misère de la poésie, très spécifique de notre époque. L’effacement historique qu’elle connait peut laisser croire à un naufrage. Ce naufrage apparent agit comme un puissant stimulant chez les poètes qui nourrit leurs interrogations et leurs images. Ils y assoient alors leur force de résistance et leur grandeur.

Cette pauvreté forcée induit des formes poétiques adaptées à ce peu qu’on accorde à la poésie. « Ce que je veux dire / Ce n’est pas grand-chose », avoue James Sacré dans l’émission « les poètes » de Radio Occitanie. Mais dans ce pas grand-chose, se niche une concentration intensive de sens.

Le paradoxe de notre époque, c’est la multiplication de très bonnes publications de livres de poèmes. La poésie n’est pas exsangue. Elle est simplement oubliée des médias et c’est ce qui la sauve. Cette pauvreté de notoriété la fortifie. Elle exige un effort du public, N’y viennent que les plus disponibles à la poésie.

C’est Federico Garcia Lorca qui a raison : « Ce n’est pas de partisans que la poésie a besoin, mais d’amants. Elle se couvre de ronces épineuses et d’éclats de verre, afin que celui-ci qui étend sur elle sa main s’ensanglante. »

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Simone Alié-Daram fait valoir que la poésie n’a pas besoin de niche ; elle n’a pas de lieu puisqu’elle est partout. La poésie, cela peut être un rayon de soleil entre deux orteils d’un nouveau-né. La poésie est avant tout une émotion. Il y a deux intervenants dans la poésie, celui qui lit et celui qui écrit. La poésie se réinvente par la lecture. L’émotion peut être ressentie complètement différemment par le lecteur.

Francis Ricard s’interroge sur le mot « niche » anagramme de « chien ». Comme « singe » et « signe », « trace » et « écart ». Le poète est celui qui voit ce que la plupart des gens ne voient pas. Mais il le leur montre. Il a un rôle de guide. Michel Deguy a écrit « Le sens de la visite ». Je lui ai dit : « En réalité, c’est la visite du sens » et il m’a répondu « évidemment ! Vous avez tout compris. » Il faut trouver des choses que les autres ne trouvent pas. Les surréalistes allaient à la chasse aux trouvailles. Mallarmé disait : «  La plus belle fleur, c’est l’absente de tout bouquet » et « le plus bel arbre, c’est l’arbre entre deux arbres », c’est-à-dire l’absent. La plus belle chose est absente, à nous poètes de la trouver. C’est l’épitaphe sur la tombe de Rimbaud : « Je cherche l’or du temps ». Ce décalage de la vision fait que le poète voit des choses que les autres ignorent.

Francis Ricard lit un de ses poèmes sur les traces de crues d’un fleuve.

Franc Bardou s’enthousiasme : la poésie est une femme ! La poésie n’est pas dans les mots, elle est dans les images que ces mots et ces langues accueillent avec plus ou moins de bonheur et généralement malgré le poète. Elle est nécessité . Il faut écrire, quand ça prend, c’est comme éternuer ; c’est aussi comme faire l’amour. C’est une femme radicalement autre, mais délicieusement intime. Je n’ai pas son adresse. C’est toujours elle qui me trouve ; elle, sait où je suis. Alors c’est impératif. Il n’y a pas d’un côté un imaginaire poétique et de l’autre, une réalité prosaïque. C’est un je(u) de miroirs. C’est l’intérieur qui se reflète sur l’extérieur et parfois l’inverse. C’est la subjectivité qui cueille les poèmes. L’histoire du poète (sa biographie) peut alors avoir une utilité pour interpréter le poème. Car ce qui lui advient, l’anecdotique de sa vie a un rôle à jouer dans sa création poétique. Il dit ce qu’il ressent en le vivant. Il y a là un espace, un trou où le troubadour vient déposer l’or du temps. Mais l’extérieur peut s’imposer et dicter les mots. Chaque poème est unique, chaque poème est la caresse de cette femme. Le poème, c’est comme un rêve, je l’oublie aussitôt que je l’ai écrit. Ce qui fait que chaque fois que j’écris un poème, c’est le premier poème et peut-être aussi, le dernier.

Philippe Dazet-Brun considère que la poésie est finalement partout et en chacun. La poésie n’est pas que dans les textes. Elle est aussi prose. Elle se niche dans la peinture, le cinéma ; partout elle se niche. Parce que la poésie est un regard. Le regard que nous portons sur la chose. La poésie est réveillée par la subjectivité. Ce qui est poétique pour l’un peut ne pas l’être pour l’autre. Rimbaud qui publie son premier ouvrage n’est pas reconnu comme poète. Il a fallu attendre des génies comme Claudel pour que cette reconnaissance devienne universelle. Mais la subjectivité doit être éduquée. Et là, il y a une responsabilité du collectif et de l’Education Nationale. Or, parfois celle-ci fait curieusement son travail. Philippe Dazet-Brun lit alors un poème extrait d’un manuel scolaire pour une classe de « petite section ». Des allitérations mais où se niche le sens ? Il faut une convergence de regard pour arriver à un critère. C’est lui qui fait émerger ce que la postérité nous donne. Certains poètes peuvent disparaître. Par exemple, Pierre Emmanuel qui a toujours été un grand poète, peut être oublié. Il importe donc d’être vigilant et toujours attentif à son œuvre aujourd’hui.

Heureusement, conclut Philippe Dazet-Brun, les regards d’enfants voient de la poésie partout.

Le professeur Jacques Arlet cite Brigitte Maillard qui a écrit « A l’éveil du jour » (monde en poésie éditions) qu’il a beaucoup aimé. Celle-ci a eu recours à la poésie à la suite de la maladie. « Si tout se défait autour de moi, une porte s’ouvre à l’intérieur. Elle se nomme poésie » dit-elle.

Il conclut sur cette interrogation de Max Pol Fouchet : « de tous les poèmes écrits au cours des siècles, que reste-t-il des cris du cœur ? »

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

29/09/2016

 



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Christian Saint-Paul introduit l’émission par une réflexion sur l’utilité de la poésie. Dans « La mémoire de l’être » Horia Badescu affirme que

« depuis ses débuts, la poésie civilise l’homme en apprivoisant son cœur, en domptant ses démons instinctuels qui retranchent l’ego de l’harmonie universelle et le poussent à retourner à son égoïste besoin de soi qui lui-même le rejette hors de la lumière, de la compréhension et de l’amour ».

La connaissance des poètes contribue à « civiliser » l’homme.

L’émission est entièrement consacrée à :

Miguel HERNANDEZ (1910 - 1942).

Saint-Paul brosse une biographie complète mais qui peut se résumer à des circonstances essentielles :

Miguel Hernàndez est né à Orihuela dans la province de Murcie, en Espagne dans une famille pauvre de marchand de chèvres. Les chèvres resteront une occupation noble pour le poète qui savait les soigner.

Il entame des études secondaires chez les jésuites jusqu’à l’âge de quinze ans. Plus tard, une vraie mystique originale, aux accents populaires de haute élévation se retrouvera dans ses poèmes.

La vocation de Miguel Hernàndez a été marquée par son amitié avec José MARTIN qui prend le pseudonyme de Ramon Sijé (anagramme de son nom).

Sa première tentative en 1931 de sefaire reconnaître à Madrid et de lier amitié avec des poètes, se solde par un échec. Il revient auprès de ses chèvres à Orihuela.

En 1933 il publie à compte d’auteurs « Perito en lunas » livre demeuré sans écho. Il s’en plaint à Lorca qui lui répond et l’encourage à travailler.

En 1934 il retourne à Madrid, fait la connaissance de Pablo NERUDA et pénètre les milieux intellectuels de la capitale.

La même année il collabore avec six poèmes à la revue « El Gayo Crisis » dirigée par Ramon Sijé d’un catholicisme militant. Il se fiance avec Josefina Manresa qu’il épousera civilement en 1937 pendant la guerre.

En 1935 il vit de son travail de secrétaire particulier de l’écrivain et journaliste taurin José Maria de Cossio, lequel publiera une édition posthume de « El rayo que no cesa » en 1949.

Il rentre cependant à Orihuela. Pablo Neruda le rappelle à Madrid pour participer à sa revue « Caballo verde para la poesia ». La même année son ami Ramon Sijé meurt brutalement. Miguel Hernàndez rédige une élégie dans la revue du philosophe Ortega y Gasset « Revista de Occidente » qui lui vaut un accueil chaleureux et l’attention du poète Juan Ramon Jiménez.

En 1936 première publication de « El rayo que no cesa ».

C’est ensuite la guerre civile avec le soulèvement militaire du 18 juillet.

Miguel Hernàndez s’enrôle dans les milices du Parti Communiste. Il s’occupe de propagande sur le front de Madrid et à la fin de l’année 1936 achève une pièce dramatique « El labrador de màs aire » qui ne peut cependant être représentée.

En 1937 il combat sur le front de Madrid et récite des poèmes aux soldats.

Il est plus tard affecté au front sud.

Il publie « Viento del pueblo » aux éditions communistes. Il participe à Valence au Congrès des Intellectuels en Défense de la Culture. Il fait paraître « Teatro en la guerra ».

Il se rend la même année en Russie pour le festival de théâtre soviétique. Il traverse l’Europe et revient déçu et indigné du désintérêt que manifeste l’Europe pour la tragédie espagnole qu’est ce conflit.

C’est alors la décisive bataille de Teruel à laquelle il participe.

Sur le front il apprend la naissance de son premier fils Manuel Ramon qui mourra dix mois plus tard d’une infection intestinale.

En 1938 sa pièce « El pastor de la muerte » lui voit le Prix du Concours National de Littérature.

Il commence la rédaction de « Cancioneroy romancero de ausencias » qui restera inachevé.

En 1939 naît son deuxième fils manuel Miguel ; il publie ses derniers poèmes de guerre « El hombre acecha » dédié à Neruda. Mais c’est l’année de la défaite.

Il ne peut fuir au Portugal et est arrêté. Il sort de prison à Madrid grâce certainement à une intervention de Neruda.

Il travaille alors à ses poèmes intimistes « Cancionero y romancero de ausencias » qu’il remet au crayon à sa femme qu’il retrouve à Orihuela fin septembre.

Dénoncé il est arrêté à Orihuela le 29 septembre 1939.

En 1940 il est condamné à mortle 18 janvier avec 29 autres détenus. Six mois plus tard toujours grâce à l’intervention de Neruda sa peine est commuée à 30 ans d’emprisonnement.

En 1941 à la prison de Palencia il contracte une pneumonie. Transféré enfin à Valence, son père refuse de venir le voir, mais il peut faire connaissance pour la première fois avec son fils.

La tuberculose succède à la pneumonie. Il finit par obtenir une autorisation de transfert pour un sanatorium, mais sa famille ne dispose pas de l’argent nécessaire au transport.

Le 4 mars 1942 il épouse religieusement Josefina Manresa, le mariage civil n’ayant aucune valeur juridique pour le régime de Franco.

Le 28 mars 1942 il meurt à l’âge de 21 ans. Il est inhumé au cimetière civil de Alicante.

*


L’homme ne se repose pas...


L’homme ne se repose pas : ce qui se repose est son habit

quand, accroché, il balance sa solitude avec le vent.

Or, une vie inconnue comme un vague tatouage

remue un souffle sous l’habit retiré.


Le cœur cesse d’être une fleur de marée.

Le front, son poulain, n’est plus régi par le firmament

Bien que le corps, approfondi de quiétude, travaille,

dans le repos central le mouvement est cerné.


Il n’y a pas de morts. Tout vit : tout palpite et avance.

Tout est un souffle extatique d’activité mouvante.

Peau inférieure de l’homme, son habit n’a pas expiré.


Visiblement immobile, le cœur se met

à émouvoir le monde qu’a parcouru le front.

Et l’univers tourne comme un sein lent.


(Cancionero de ausencias)

*

Christian Saint-Paul lit des extraits de deux œuvres majeures :


- d’une part : « El rayo que no cesa » dans la version magistralement traduite par Pedro HERAS, poète espagnol qui incarnait l’avenir de la poésie espagnole et trop tôt disparu. Il vint réaliser une émission dans nos studios et nous lui avons consacré une émission posthume, émissions toujours disponibles sur notre site. C’était notre ami et l’hommage qui lui fut rendu à sa mort est aussi disponible dans la marge gauche de notre page d’accueil. Pedro HERAS avec ses moyens de bord avaient édité des livres aux « éditions hegipe » dont une traduction de « El rayo que no cesa »( L’éclair sans cesse).

Pedro HERAS ramène cette fraîcheur de l’authentique, de l’humilité qui signe les œuvres en eaux profondes comme celle de Miguel HERNANDEZ, qui connut le vrai combat, et mourut dans une vraie prison.


- d’autre aprt : « Hijo de la luz y de la sombra » (Fils de la lumière et de l’ombre) dans l’édition magnifiquement illustrée par Joan Jordà des éditions toulousaines « Sables » dans une traduction de Sophie Cathala-Pradal.


Extraits de « El rayo que no cesa »


Guidant un tribunal de squales,

comme avec deux faux éclipsées,

deux sourcils ternis et coupés

à force de ternir et de couper les cœurs,


dans le mien tu es entrée où tu poses

un filet de racines irritées qui,

avidement accaparées,

sur son territoire éprouve ses passions,


Sors de mon cœur dont tu as fait

un tournesol jaune et soumis

au verdict solaire que ton oeil envoie,


une terre inassouvie à jamais,

un poisson embouteillé, un maillet

fatigué de tinter dans la forge.

*


Après avoir bêché cette jachère,

sur le chiendent je m’accorderai un repos,

et sur la branche je boirai l’eau

qu’augmente en ma faveur sa neige prisonnière.


Je sens mon corps refait à neuf, fumant

du feu juteux de l’incendie,

et la création que j’adore, comme un lit,

sous ma fatigue immense se répand.


Le jardinier s’accordera un répit

et il distraira ses chagrins assailli

par le soleil salubre et le temps serein.


Puis penchant corps et main,

face à la terre de nouveau,

il poursuivra traqué par l’ombre du dernier repos.

*


Depuis leur création déjà, peut-être,

un pré paisible, champêtre pare

le caroubier, le pin, le chêne, le hêtre

qui doit fournir la matière de mon cercueil.


Peut-être y travaille déjà et la combat

le bûcheron au zèle assassin

et par la pente, peut-être, du chemin

sanglante elle monte et résonnant elle descend.


Peut-être la réduit déjà à géométrie,

à plis aplanis celui qui apprête

la dernière retraite des êtres.


Et sûr et sans peut-être, la sombre patrie

se dispose de toute éternité

à recevoir mon adieu définitif.

*


Je sais : entendre et voir un malheureux exaspère,

quand il va et vient de sa gaîté

comme d’un océan méridien vers une baie,

vers une contrée fuyante et désolée.


Tant de souffrance mais rien , tout n’est rien,

tant il me reste encore à souffrir

la rigueur de cette agonie,

de ce couteau présent à cette épée qui vient.


Je me tairai, je m’en irai si je peux

avec mon chagrin instant, constant et plein,

où tu ne m’entendras pas, ou je ne te verrai.


Je pars, je pars mais je demeure,

or je pars, désert sans sable :

adieu, amour, adieu jusqu’à la mort.

*


Extraits de « Hijo de la luz y de la sombra »


Tu es la nuit, épouse : la nuit dans le moment

Où son pouvoir domine, lunaire et féminin.

Le milieu de la nuit où l’ombre est culminante

Où culmine le rêve et où l’amour culmine.


Forgé avec le jour, j’ai le cœur qui s’embrase.

Il porte sa foulée de soleil où tu veux,

Dans un élan solaire, une absolue lumière,

Sommet de nos matins et de nos crépuscules.


J’assaillirai ton corps quand la nuit jettera

Son avare désir d’aimant et de puissance.

Un astral sentiment fébrile me saisit

Et avec un frisson incendie mon squelette.

*


Ah ! la vie, quel fardeau splendide et moribond !

Ombres et linges apporta celle de ton fils.

Ombres et linges portent les hommes par le monde.

Et tous, toujours laissent des ombres : linges et ombres.


Fils de l’aube tu es, fils du milieu du jour.

Tu dois tirer de toi des lumières puissantes

Tandis qu’à l’agonie allons ta mère et moi,

Eveillés et dormant avec pour faix l’amour.


Je parle et c’est mon cœur qui part avec mon souffle.

Si je ne disais tout, je pourrais étouffer.

De lavande et résine je parfume ta chambre.

Epouse, tu es l’aube. Moi, le milieu du jour.

*



 

 

 

 

 

 

 

 

 

22/09/2016

 



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En préambule Christian Saint-Paul attire l’attention des auditeurs toulousains sur les événements des 23 et 24 septembre :



*

Revenant aux publications de poésie, Saint-Paul évoque une définition du texte poétique de Lorand Gaspar : « Le texte poétique est le texte de la vie, travaillé par le rythme des éléments, construit, érodé par tout ce qui est ; fragmentaire, plein de lacunes, laissant apparaître dans les failles des signes plus anciens. Trame d’ardeur et de circulation : chacun peut y lire autre chose et aussi la même chose. »


Voulant saluer le travail de Rémy DURAND, poète, romancier, traducteur,

et celui de Michel COSEM qui diffuse inlassablement la poésie contemporaine et sait relayer les passeurs de poésie, qui a ouvert sa revue « Encres Vives » et ses éditions, au travail de traduction de Rémy DURAND, en publiant un poète uruguayen et une femme poète espagnole.


Rémy Durand est né à Caracas, dans cette Amérique indo-afro-européenne qui devait le marquer profondément et où il a longtemps vécu et travaillé ; il a parcouru le monde –Venezuela, Colombie, Inde, Équateur, Irlande, Mexique, Pérou, Sénégal… pour promouvoir la langue et la culture françaises, la Francophonie, les identités culturelles nationales et le dialogue des cultures. Poète, écrivain, il a publié de nombreux recueils. (Guy Chambelland, Les Amateurs maladroits, VillaCisneros…). Critique d’art et critique littéraire, nombre d’articles sous sa signature sont parus dans la presse latino-américaine (Colombie, Équateur). Il publie chez « Recours au poème », « La lettre sous le Bruit », « Les Carnets d’Eucharis », « Aurora Boreal » (revues numériques) Il est l’hôte de Festivals de poésie en Amérique latine (Festival international de poésie de Barranquilla (Colombie), Festival international de poésie de Guayaquil (Équateur), entre autres. Il est l’initiateur avec Ramiro Oviedo de rencontres poétiques mensuelles : les Jueves poéticos (Équateur), les Poetry Thursdays (Irlande) et les Rencontres de poètes à Toulon-France : les Jeudis poétiques, puis Les Mercredis du Carré (en partenariat avec le Revue numérique La Lettre sous le Bruit dirigée par Gilbert Renouf) dans le cadre de l’Association littéraire Gangotena qu’il a fondée en 2001. Traductions : anthologie bilingue Séparer le blanc de la lumière , 33 poètes Équatoriens du XXIe siècle (Senami, Quito 2011) ; Fadir Delgado Acosta (Encres Vives n° 612), Maitalea Fé, Ileana Diaz (Colombie), Pedro Rosa Balda (Équateur) en 2015 (éditions Villa-Cisneros) : Sergio Laignelet (Colombie) – Cuentos sin hadas / Contes à l’envers ; Augusto Rodríguez (Équateur) – El libro de la enfermedad / Le livre des fièvres ; Ramiro Oviedo (Équateur) – La ruta de piscis / La route du poisson ; et en français : Julio Olaciregui (Colombie) – Parfois danse Prochaine publication de Rémy Durand : « La Vertu des ombres » aux éditions L'Une & L'Autre.


Il a traduit de Rafael COURTOISIE :

« Sainte Poésie / Santa Poesia »

Des extraits viennent d’être publiés dans la collection Encres Blanches des éditions Encres Vives. ( à commander à Michel Cosem, 2, allée des Allobroges 31770 Colomiers, le n° 6,10 €, abonnement à Encres Vives 34 €).


Rafael COURTOISIE est né à Montevideo. Il est poète, romancier et essayiste. C’est un des écrivains les plus importants de sa génération. Universitaire et conférencier émérites. Il est membre actif de l’Académie nationale des Lettres de l’Uruguay et Membre correspondant de l’Académie royale d’Espagne.

Ecrivain uruguayen de grands parents français, il est le digne héritier de poètes de France tels Lautréamont, Jules Laforgue et Jules Supervielle, tous nés à Montevideo, dans ce pays situé sur le Rio de la Plata, en Amérique du Sud. Aventurier, il a vécu dans la forêt amazonienne

Avec des communautés indiennes, au Mexique, dans le désert du Néguev et aux Etats Unis ; il a toujours associé son travail avec sa passion pour les sports extrêmes - comme l’attestent ses nombreuses cicatrices - et l’amour de sa vie : la poésie, pour laquelle il ne cache pas sa passion charnelle et spirituelle.

Il a reçu de nombreux Prix, parmi lesquels le Prix international de poésie José Lezama Lima (Cuba 2013), le Prix national de Littérature (2013), le Prix International Casa de América (Madrid, 2014).


Lecture par Christian Saint-Paul des extraits.

En exergue du recueil, ces vers de José Emilio Pacheco :


La chienne puante, la poésie pouilleuse

Variété risible de la névrose,

Prix que d’aucuns payent

Parce qu’ils ne savent pas vivre.

La douce, l’éternelle, la lumineuse poésie.


*

Le silence


Il entre par les yeux

La nuit chante.


Ils s’embrassent sur la bouche

C’est demande du sel

Et la réponse de l’eau.

*


Droit du travail


Nous les poètes nous travaillons

Dans les dépotoirs du monde.


Le fumier à pelletées

Devient chant de blé.


Les putes nous embrassent sur la bouche

Les enfants nous saluent à notre passage

A coups de pierres, les gérants

Crachent dans l’assiette

Dans laquelle nous mangeons


Ton travail consiste à toucher

La merde

Et à en faire de l’or.

*

A l’envers


La tristesse est faute de syntaxe


Le syntagme de Dieu

Sautille

Entre paradigmes

Sujet et verbe

Séparés


Substantif et adjectif

Rivaux et frères


La tristesse

Est une anomalie

De la grammaire humaine


Un séisme, le coup de queue

D’un dragon

D’une hyperbate

En rage

Laisse le monde


Les pattes en l’air

*


Un poème est un dessin du néant


L’orange découpée

Déjà avalée, morte

Laisse un autre fruit dans l’assiette

Plus vivant :


L’arôme de la pensée.

*

Théologie


La poésie c’est perpétuer la guerre

Par d’autres moyens


Il n’y a pas de morts.

Tous ressuscitent.


Le crucifié lave

Les caillots

De la nuit lacérée

Il oublie à jamais

La blessure sur le flanc

Et la langue des clous.


L’Esprit Saint

Danse une rumba.

*

Le 457ème numéro d’Encres Vives est consacrée à Veronica ARANDA

qui publie là, sous le titre « Tatouage (Tatuaje) des extraits de ses livres Tatuaje et Café Hafa, en édition bilingue, toujours sur une traduction de Rémy DURAND à laquelle elle a, elle-même, collaboré.

Verónica Aranda est née à Madrid en 1982.

Licenciée en Philologie espagnole. Master de gestion culturelle à l’université Carlos III de

Madrid.

A étudié la “flamencologie”. Études de doctorat à l’université Jawaharlal Nehru de New-Delhi

avec une bourse du Gouvernement indien (2006-2008). Bourse de création (2005-2006) à la

Fondation Antonio Gala pour jeunes créateurs à Cordoba. Stages à l’Institut Cervantes de

Tanger (2009-2010). Bourse (2011) du Ministère de la culture.

Traductrice. Directrice d’une collection de poésie hispano-latino-américaine pour les Éditions

Polibea (Madrid).

Elle participe à de nombreux Festivals de poésie, à des Fêtes du livre, et à des séminaires dans

son pays et à l’étranger. Participe à des programmes de développement (poésie) pour des

collèges dans les pays où elle est invitée.

Verónica Aranda a obtenu de nombreux Prix de poésie.

Publications:

Poeta en India, Editorial Melibea, Talavera de la Reina, 2005

Tatuaje, Hiperión, Madrid, 2005

Alfama, Fundación José Hierro, Getafe, Madrid, 2009

Postal de olvido, El Gaviero, Almería, 2010

Cortes de luz (Accessit au Prix Adonais 2009), Rialp, Madrid, 2010

Senda de sauces (99 Haikus), Amargord, Madrid, 2011

Café Hafa, Tres Fronteras, Murcia, 2012

Lluvias continuas. Ciento un haikus, Polibea, Madrid, 2014

La mirada de Ulises, Corazón de Mango, Colombie, 2015.

Inside the Shell of the tortoise (Antología bilingüe español-inglés), Nirala, Delhi, Inde, 2016.

Traductions:

Poemas de los Himalayas, Yuyutsu RD Sharma, Juan de Mairena, Córdoba, 2010

Claros, Antonio Ramos Rosa, Polibea, Madrid, 2016

Verónica Aranda est invitée cette année au Festival international de poésie de Camps-la-Source

(Var) – 23 et 24 avril 2016

Contact : veronicaaranda@hotmail.com

Blog: http://veronicaaranda.blogspot.com


Lecture par Christian Saint-Paul du recueil “Tatouage” extraits Encres Vives.


Les poèmes de Veronica ARANDA :


TATUAJE


Llegó desde el Mar Rojo

en un barco febril, a la deriva,

cargado de naranjas, y en su mástil

se alzaban las mezquitas más azules,

en donde convergían los caminos de Persia

y el puerto de llegada, donde ondea

el lienzo claroscuro del susurro,

el súbito tambor de las verbenas

y la nieve de marzo, amaneciendo,

que siempre cierra el ciclo de las sedas

y sus remotas rutas.

*


TATOUAGE

Il est arrivé de la Mer Rouge

sur un voilier fébrile, à la dérive

chargé d’oranges, et, en haut de son mât

se dressaient les mosquées les plus bleues

où se croisaient les chemins de Perse

jusqu’au port d’arrivée, où flotte

la voile d’un murmure clair-obscur,

le soudain tambour des kermesses

et la neige de mars, au petit matin

qui toujours achève le cycle des soies

et ses routes lointaines

*

III

Aún recuerdo el encuentro

en una plaza hostil frente a unos cines.

Era quizá el septiembre de los barcos anclados

y tomamos asiento en aquel banco

donde los vagabundos se tumbaban de día

tan desoladamente, porque era

una ciudad de brumas muy propensa

a perderse en sus noches de cerveza y billares,

rodeando la Grand Place

por los antiguos barrios de artesanos.

Las fachadas flamencas invitaban

a ir enlazando historias

con el registro más confesional.

Venías de la tierra

de los grandes pintores del quinientos,

y tu nombre tenía

algo de mito griego y de caballos

soltados a la luz de la Toscana.

Éramos disidentes

y vencimos por una sola noche

aquel trágico hastío de Bruselas.

*


III

Je me souviens encore de la rencontre

sur une place hostile en face de cinémas.

C’était peut-être le septembre des bateaux au mouillage

et sur ce banc nous nous sommes assis

là où, de jour, les vagabonds s’affalaient

exténués, car c’était là

une ville de brumes prête à se perdre

dans ses nuits de bière et de jeux de billard,

autour de la Grand-Place

dans les vieux quartiers des artisans.

Les façades flamandes invitaient

à raconter sans trève des histoires

sur un ton de confession.

Tu venais de la terre

des grands peintres du XVème siècle

et ton nom possédait

un peu de mythe grec et de ces chevaux

qui filent vers la lumière de Toscane

Nous étions des dissidents

et nous avons vaincu pour une nuit

ce tragique ennui de Bruxelles.

*

Casablanca

Hago mío el dolor de esta ciudad,

sus edificios Art Decó

y todas sus intrigas y sus mendigos ciegos.

No tengo miedo ni ambiciones.

No espero demasiado del amor

ni de sus desencuentros.

Bebo cointreau en la barra, busco a Bogart,

recuerdo la buhardilla de París.

Mientras el tiempo pasa

entre tabaco americano.

As time goes by, las notas

del piano de Sam, los fugitivos.

Presiento que comienza una gran amistad.

Quizá algún día muera en Casablanca.

*

Casablanca

Je fais mienne la douleur de cette ville,

ses constructions Art Déco

et toutes ses intrigues et ses mendiants aveugles.

Je n’ai pas peur je n’ai pas d’ambition.

Je n’attends rien de l’amour

ni de ses désenchantement.

Je bois du Cointreau au comptoir, je cherche Bogart,

je me souviens de ma mansarde de Paris.

Pendant que le temps passe

entre des cigarettes américaines.

As time goes by, les notes

du piano de Sam, les fugitifs.

Je devine que s’engage une grande amitié.

Un jour peut-être je mourrai à Casablanca.

*

Muerte en Venecia

Dejar que el tiempo sea esta evasión

en la sala de cine,

esta mezcla de planos y ciudades de agua,

cuando contamos a desconocidos

una verdad desconcertante

después de haber estado frente al mar,

frente a la duda y la desidia,

frente a amantes que observan a través de biombos.

Esta penumbra del cinematógrafo

nos restituye lo dejado atrás:

un estío remoto, la costumbre

de ascender las colinas de gladiolos salvajes

donde te revolvía los cabellos.

Aschenbach come fresas,

el tinte le chorrea por las sienes,

su delirio está hecho de música y efebos.

Busca el último soplo de embriaguez.

Pasa a cámara lenta la Belleza.

*

Mort à Venise

Laisser au temps devenir cette évasion

au cinéma,

ce mélange de cartes et de villes aquatiques

quand nous racontons à des inconnus

une vérité déconcertante

après avoir été face à la mer,

face au doute et à l’apathie,

face à des amants qui observent à travers des paravents.

Cette ombre du cinématographe

nous restitue ce que nous avons laissé derrière nous :

un été lointain, l’habitude

de monter sur les collines aux glaïeuls sauvages

où je te décoiffais.

Aschenbach mange des fraises,

La teinture coule sur ses tempes

son délire est fait de musique et d’éphèbes.

Il cherche la dernière bouffée d’ivresse.

La beauté passe au ralenti.

*


El cítrico esplendor

El cítrico esplendor, la desnudez

gestada bajo lámparas de aceite

tras una larga espera; madrugada

portadora de esencias de tomillo

y el roce de los torsos que escondían

la alquimia y sus secretos minerales.

*

La citrique splendeur

La citrique splendeur, la nudité

née sous les lampes à huile

après une longue attente, aube

qui apporte des senteurs de thym

et le frôlement des torses qui cachaient

l’alchimie et ses secrets minéraux.


© Verónica Aranda

© Traductions: Rémy Durand


*

Et puisque les auteurs retenus à cette émission sont de langue espagnole, il est naturel de rendre hommage à un de nos plus puissants poètes français, génial traducteur aussi de la poésie de langue espagnole qui est Jacques ANCET.

Merveilleux traducteur chez José Corti d’Antonio GAMONEDA entre autres. Poète du souffle, loin de la mode minimaliste, poète lyrique et d’une modernité qui prolonge la tradition. Ce sont des poètes comme Jacques ANCET qui sauvent la poésie de l’ornière qui la guette dans un monde livré tout entier à la seule loi du marché.


Jacques ANCET est né le 14 juillet 1942 à Lyon. Études secondaires et supérieures dans cette même ville. “Lecteur” de français à l’Université de Séville, puis agrégé d’espagnol qu’il a enseigné pendant plus de trente dans les classes préparatoires aux Grandes Écoles littéraires et commerciales avant de se consacrer à son travail d’écrivain et de traducteur près d’Annecy où il réside.

Notre regretté ami Gil Pressnitzer disait de lui sur son excellent site espritsnomades :

 Sa poésie est une attente aux bords du silence, quelque chose va enfin venir que l’on ne sait pas. Dans ce monde incertain, entre chien et loup et homme contre homme, quelque lumière sourd lentement de ses poèmes qui semblent être en suspension :

 

« La lumière suffirait-elle ? Les ombres sont plus nettes, les couleurs plus vives, mais ce qui vient ressemble à la tempête. Peu importe. Je ne vois pas plus loin que le bout d'un instant qui sans cesse m'échappe, sans cesse m'appelle. C'est pourquoi je suis perdu. Entre la montagne et la tasse, le ronflement de la pelleteuse et le craquement du radiateur. Entre ce que je vais dire et ce que je dis. Entre le regard et les choses, le matin et le soir. Entre, toujours. Entre les mots comme entre les pierres du torrent. Entre ton corps et le mien, entre ma vie et ma mort. » Chronique d'un égarement (2003-2006, inédit).

 

 Jacques Ancet définit lui-même parfaitement sa poésie comme envers de l’invisible :

« Et écrire, ce désir à chaque fois de réparer l’imperceptible accroc ? De recueillir dans un léger tissage des paroles ces figures éparses du devenir et les rendre un instant solidaires. De telle sorte que recouvert, effacé par l’afflux de mots, le monde finirait par venir y renaître, surgissant de ce mouvement même qui d’abord l’a annulé et qui, maintenant, lui offre cette vivacité dont jusque-là il paraissait privé. Oui, écrire ce serait d’abord cela : s’asseoir pour voir se lever le monde dans le jour du langage. Et, d’une voix presque muette — d’un souffle engendré par les mots et qui les porte —, ne cesser de célébrer cette beauté, répétant comme une prière muette cette phrase si simple de Beckett : « Je regarde passer le temps et c’est si beau » ( Un homme assis et qui regarde).


C’est un livre écrit entre 1998 et 1999 que choisit de lire Saint-Paul,

« La brûlure » paru aux éditions Lettres Vives.

De son livre voici ce que nous révèle son auteur :


« D'où m'est venu ce poème ? Je dis bien ce poème, non pas ces petites choses éparpillées sur la page auxquelles on donne aujourd’hui ce nom, mais ce qu’autrefois on appelait ainsi : ce mouvement de langage vaste et réglé – près d’un millier de vers répartis en dix-huit chants – explicitement inscrit pour moi dans la tradition, européenne mais peu représentée en France, de la poésie de la méditation, dans laquelle il s’agit toujours de « sentir la pensée et penser le sentiment », selon la belle formule de Miguel de Unamuno. Oui, d'où m'est venu ce poème ? De cette « brûlure », peut-être, qui lui donne son titre, de ce passage du souffle qui vous traverse et, quel que soit le nom que vous lui donnez – amour, poésie ou vie –, qui vous emporte plus loin que vous et vous met dans la bouche une voix que vous ne vous connaissiez pas, une voix où s’est mise à résonner, comme un écho lointain mais obsédant, l'immensité sans forme ni limites de l'épouvantable, du merveilleux de l'indescriptible réel. »

*

.....

tu ne sais rien et tu sais que quelque chose

t'attend c'est comme un matin plein de lumière

un silence ou un visage qui se penche

mais c'est le soleil tu ne peux pas le voir

ou cette blancheur tu marches à la rencontre

tu as un corps si léger qu'il est le monde

il y a la montagne comme une main

l'air qui passe une colline de fraîcheur

il y a dans chaque mot une brûlure

et tu dis tu es cet air cette colline

tu es la vie contre la mort tu me brûles

je n'écris pas pour demain pour dans cent ans

mais pour maintenant pour que le oui traverse

le non que le non soit la force du oui

*

...

Je m’approche de toi l’usure des jours

Nous marque au coin des yeux je te prends les mains

Elles sont froides je souffle tu me brûles

Chaque fois c’est comme la dernière fois

Je te serre je veux être cet instant

Je ferme les yeux tout est présent le monde

Est un seul éclat il brûle lui aussi

On voudrait toujours garder cette brûlure

Pour s’y consumer et comme le phénix

En renaître illuminés de tout ce feu

Je me demande encore ce qu’est l’amour

Cette folie de faire tourner le monde

Autour d’un même centre rose et mortel

Je sais qu’il n’est pas de réponse je sais

Que c’est se vouer à la perte et aux larmes

Mais malgré tout j’ouvre les bras je dis oui


***


 

 

 

 

 

 

 

 

 

15/09/2016

 



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Christian Saint-Paul

 

 

 

08/09/2016

01/09/2016

 



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Malowé Isabelle

 

 

 

 

04/08/2016

 



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Bruno Durocher

 

 

 

 

28/07/2016

 



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21/07/2016

 



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14/07/2016

 



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faugera

 

 

 

 

 

Danièle FAUGERAS

 

 

 

30/06/2016

 



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Christian Saint-Paul invite les auditeurs à lire :


Anthologie manifeste – Habiter poétiquement le monde, Frédéric Brun (conception, choix de textes et avant-propos), Poesis, mars 2016, 368 p. – 24,00 €


POESIS réunit dans cette anthologie plus de cent auteurs qui rappellent la nécessité d’« Habiter poétiquement le monde ». Cette expression, empruntée à un célèbre vers du poète allemand Hölderlin, n’a jamais cessé depuis deux cents ans d’être citée ou commentée par des écrivains, des poètes et des philosophes de tous les pays.

Voici la présentation de son concepteur Frédéric BRUN :

« Habiter poétiquement le monde. Cette phrase me revient souvent à l'esprit. Elle circule parfois dans l'air du temps grâce au poète allemand Hölderlin qui a affirmé il y a deux cents ans dans l'un de ses poèmes "Plein de mérites, mais en poète l'homme habite sur cette terre". Selon Hölderlin, l'homme habite naturellement la terre en poète. Novalis, au même siècle que lui a affirmé: "La poésie est le réel véritablement absolu. C'est le noyau de ma philosophie. Plus c'est poétique, plus c'est vrai". Dans ses livres, Novalis nous propose un voyage dans le royaume de la poésie originelle. La courte vie de cet être non seulement poète, mais aussi religieux, philosophe, et scientifique est passionnante. De nos jours, l'attitude poétique est bien absente des sujets traités par les média. La rareté de cette présence ne doit pas faire oublier pour autant sa profonde nécessité.

Plus de deux cents ans ont passé depuis la création du poème de Hölderlin. Il ne connaissait pas le matérialisme. Il connaissait la guerre mais il n'a pu imaginer les deux conflits mondiaux du vingtième siècle, ni l'univers concentrationnaire, ni les ravages de Hiroshima, ni le naufrage de notre monde nucléaire à Fukushima. Hölderlin se posait pourtant déjà la question : "Et pourquoi des poètes en temps de détresse?". Cette phrase a fait également coulé beaucoup d'encre. Une grande partie des êtres humains sur terre vivent en état de détresse en raison des inégalités économiques. L'habitat poétique exige une éthique, une manière de vivre qui ne place pas l'économique au centre de l'existence. Ceux qui cherchent le profit à tout prix pourraient partager davantage s'ils habitaient ainsi. Il faut habiter poétiquement le monde pour qu'il ne court pas sans arrêt après la croissance et retrouve l'essence de son existence. Nous ne pouvons y parvenir que quelques instants seulement, car il est bien souvent impossible dans la spirale globale de faire autrement. Il faut tenter de le faire avec le plus de réceptivité possible, en contemplant les beautés qui nous entourent, s'en nourrir, s'en inonder l'âme et les yeux en regardant plus attentivement chaque jour, le ciel, la mer, l'écume, les arbres, le sourire d'un enfant avec les yeux et l'esprit du poète. Cette attitude poétique pourrait, si nous étions plus nombreux à en prendre conscience ou à l'adopter, devenir également un acte politique et écologique afin de participer au changement du monde ».

Des nombreux commentaires suscités par cette très intéressante anthologie, retenons celui de François Xavier :

« Qu’elle est loin, si loin, perdue semble-t-il, envolée, dissipée oubliée disparue la fameuse sentence de Malraux, le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas – ou religieux ou mystique –, selon les variantes, car, en effet, jamais ô grand jamais le ministre de la Culture du Général de Gaulle ne prononça unetelle phrase. Cela provient d’une légende qui s’est construite depuis les années 1960, et obscurcit sa réelle « vision » qui réclamait un « supplément d’âme », selon l’idée de Bergson, plutôt qu’un vil retour au communautarisme (sic). En effet, l’urgence de la situation requière une prise de hauteur, autant dire une prise de risque, un lâcher-prise me glisse dans l’oreille mon ange gardien, puisque le marché financier décide de nos vies, que le politique a failli, que les militaires traînent encore les pieds pour remettre la maison en ordre, demeure, mes amis, ne demeure plus que l’utopie, la poésie en autre terme, et avec elle l’immense cortège de plaisirs qu’elle véhicule, transmet, libère… Oui, ne vous en déplaise, puisque tout s’effondre, soyons fous, dignes, et avec honneur, en souvenir de l’orchestre du Titanic, lisons, buvons, chantons, aimons-nous jusqu’au bout de la nuit, fumons notre dernière cigarette (en musique), et feu d’artifice !


Frédéric Brun y croit, lui, encore un petit peu ; il a sans doute – certainement – raison : « Il faut que l’homme habite poétiquement ce monde, qu’il cesse de courir après la croissance pour retrouver l’essence de son existence. […] Il doit tenter d’exister avec le plus de réceptivité possible, en contemplant les beautés qui nous entourent, en s’en nourrissant, s’en inondant l’âme et les yeux, en essayant chaque jour de regarder plus attentivement le ciel, la mer, l’écume, les arbres, le sourire d’un enfant, avec les yeux et l’esprit du poète. »


Lu comme cela, j’entends déjà les cyniques dire que c’est cul-cul, sortant Gombrowicz de leur chapeau, magicien de l’instant, sans l’avoir lu sans doute, mais cela fait bien dans le dîner en ville aux frais du contribuable. Alors laissons à Frédéric Brun sa candeur, car sans candeur point d’avenir. Se lever chaque matin est déjà un défi, et pas seulement pour ceux qui allument directement leur télévision pour suivre l’évolution de leur portefeuille sur Bloomberg-TV…

Car, n’oublions pas que « la poésie fut créée en même temps que le monde » (August Wilhem), ce qui lui confère une certaine maturité, pour un medium de naïfs (sic), si bien que souvent la philosophie s’invite entre les vers, faisant de la poésie « l’institutrice de l’humanité » (Schelling), rien de moins !

 

Au-delà de son évolution, des querelles entre athées et provocateurs qui ont cherché à faire évoluer son langage, la poésie demeure hors champ, comme dirait un sociologue, car « sous la poésie des textes, il y a la poésie tout court, sans forme et sans texte » (Artaud) ; une manière de dire combien sa présence est indispensable pour le bien-être de l’Homme, son équilibre, son épanouissement ; sans doute une raison pour laquelle elle est galvaudée, décriée au profit de Facebook et d’émissions de télévision débilitantes. Tant que les gens regarderont Hanouna au lieu de lire, la société continuera à s’effondrer…

Si la poésie « ne peut appartenir à aucun système d’idée » (Pierre Jean Jouve) elle offre la possibilité de « penser et se penser en images » (Reverdy). Ainsi, le crétin qui éteint enfin sa télévision recouvre par enchantement les capacités de son cerveau, puisque la poésie « ne dépasse pas l’homme. Elle le prouve » (René Ménard). Alors tout changera : un idiot de moins devant sa télévision c’est une voix de moins pour l’escroc politique qui est derrière et un mode de vie qui change, une manière de voir le monde – et donc les Autres – et d’apprécier autrement les possibles offerts. Faut-il encore savoir qu’ils existent ! Gaston Bachelard l’a écrit, pour s’ouvrir au Monde il faut donner « plus d’attention à la rêverie poétique » ! Ce que confirme Kenneth White quand il dit que le poète n’est pas mondain car il doit refuser le monde pour réintensifier son être… »

 

C’est en ressentant ce qui est poétique qu’on le connaît et qu’on le comprend.

Giacomo Leopardi, 1821

 

C’est à la fois par la poésie et à travers la poésie, […] que l’âme entrevoit les splendeurs situées derrière le tombeau.

Charles Baudelaire, 1857

 

Le monde dans un homme, tel est le poète moderne.

Max Jacob, 1922

 

L’expérience poétique est une révélation de notre condition originelle. Et cette révélation se résout en une création : celle de nous-mêmes.

Octavio Paz, 1956

 

La poésie est la fondation de l’être par la parole.

Heidegger à propos d’Hölderlin, cité par Roberto Juarroz, 1980 ».


En lisant ce livre, nous retrouvons beaucoup de passages que nous avons lus, parfois il y a longtemps, et qui ont été très judicieusement mis en exergue. C’est un travail que tout poète ou lecteur passionné de poésie a commencé à entreprendre ou aurait voulu faire, et qu’il est heureux que quelqu’un, Frédéric BRUN en l’occurrence l’ait fait pour nous. Et l’originalité vient de ces ajouts de nos contemporains comme Edgar Morin, Hubert Reeves ou Pierre Rabhi.

Un excellent outil de travail pour tous ceux qui poursuivent une réflexion sur la poésie.

*

Christian Saint-Paul signale également la parution de :

« La cimenterie » de Christophe LEVIS aux éditions Encres Vives collection Encres Blanches (couverture d’André Falsen), 6,10 € à commander à Encres Vives, 2, allée des Allobroges, 31770 Colomiers.

Nous retrouvons dans cette nouvelle publication, le style bien identifiable de Christophe Lévis. Un ton déclamatoire qui ne s’embarrasse d’aucun superflu ; pas d’adjectifs en trop, une économie de mots pour racler la langue jusqu’à l’os. Préférer l’os et sa moelle cachée à la chair. La parole est saccadée, heurtée comme si elle ne pouvait résister à un coup de gueule, mais qu’il faut simplement amener vers son chemin de vérité. Pour cela, il faut la retenir dans son élan qui pourrait être dévastateur. Il faut l’enfermer dans l’intimité d’un parler humain. Alors, Christophe Lévis innove un peu dans la forme qui est la sienne et il a recours aux parenthèses, pour assourdir la violence des mots qui jaillissent en prophéties. Les parenthèses servent aussi à l’extension des menaces par ce poète prophète à chacun et chacune :


(Si tu pars tu nous manques

Tu sais tu nous vaux

peut-être plus ou autant

qu’un contrat malicieux


Comme chacun à chacune

dans les lunes de nos cibles


Mets-toi en possession

Tu refuses ?

Tu seras puni(e)

Oui puni(e) ! )

*

Lecture d’extraits.


(Dans les décombres en scène

des nations des fredaines


Les quolibets des colibris vantards

foudroient le ciel leurs saisons

hivernales


Par delà les retards du jeu

mangent

des histoires d’acides et de rouilles

démembrés


Leur catatonie

est infâme

de lueurs

sous les salières

renversées,

les coupes de peau

brûlée)

*

(Carapace voulue

du crabe duc arable

dans les terres vertes d’ordre


L’orbe de la rose

tendue vers l’ailleurs


Frémissement de la soie

dans les froides contrées

du sel du mors de l’âne

bâté)

*

(Contritions malheureuses,

le viaduc par là passé

ne démord pas d’un brin


La recouvrance aride et l’aspic

vénéneux

capitulent face aux cent

irrésolus viatiques)

*

(Ce qui est si petit

étrange incertain


Un malaise au décor

les ombres de pluies

sadiennes


Ego démesure

Un tatouage de passage


Ce petit bout de loi

de roulis machinal)

*

L’émission est ensuite consacrée à l’invitée :

Danièle FAUGERAS qui vient présenter :

 

«  Polisseur d'étoiles » œuvre poétique complète de Federico García Lorca collection PO&PSY avec des encres de Anne Jaillette, dans une traduction nouvelle à une seule voix, la sienne, à elle, Danièle Faugeras. 1142 pages, 25 €.


Depuis longtemps cette directrice de la collection PO&PSY (avec Pascale Janot) chez éres éditeur à Toulouse, traduit les auteurs.

La traduction de l’œuvre poétique complète de LORCA fut une tâche passionnante qui l’occupa de façon discontinue dix années.

Il fallait en effet trouver la bonne condition pour restituer cette poésie une et variée... comme le poète lui-même "qui, au quotidien, se démultipliait en quatre ou cinq Federico - citadins, transfuges, cosmopolites, indolents, sensuels, tristes ou cérébraux "-, pour restituer cet "éclat pur du diamant de l'émotion" qu'il savait comme personne chercher dans une langue dont la modernité, la profondeur et la fantaisie s'accommodaient parfaitement de cette diversité.

Federico García Lorca (1898-1936) fut tout à la fois poète et dramaturge prolifique et talentueux, peintre, pianiste et compositeur.

Tous ceux qui l'on connu ont vu dans le poète un être génial. "Son œuvre maîtresse, c'était lui", a dit Buñuel, qui fut de ses amis comme maints autres créateurs : Salvador Dalí, Rafael Alberti, Manuel de Falla...

Son œuvre, profondément ancrée dans les paysages naturels et humains de son enfance, tout imprégnés de culture andalouse, et néanmoins en perpétuelle recherche, comme en témoigne l’implication du poète dans le mouvement d’avant-garde connu comme « génération de 27 », est une des expressions littéraires déterminantes du 20e siècle.

Il fallait une lecture à une seule voix pour tenter de restituer la richesse thématique et stylistique de cette écriture multiple et une, où se conjuguent modernité, profondeur et fantaisie.

C'est ce que Danièle FAUGERAS s'est employée à faire avec cette première version française de l'intégralité de l’œuvre versifiée de Federico García Lorca.

Federico García Lorca, né à Fuente Vaqueros, près de Grenade en 1898, est l’auteur d’une œuvre inachevée du fait de sa mort tragique, mais sur laquelle le temps n’a pas de prise. Il écrit des poèmes de façon ininterrompue, depuis ses premiers recueils de jeunesse : Livre de poèmes, Chansons (1920-1922) jusqu’à Poète à New-York (1929-1930, publié en 1940), en passant par le très célèbre Romancero gitan (1927).

Son engagement pour la cause de l’art dramatique, pendant le bref épisode de la République espagnole (1930-36) produira une œuvre dramatique originale couronnée par sa trilogie rurale : Noces de sang, Yerma, La Maison de Bernarda Alba.

La guerre civile de 1936 lui sera fatale : en août, il est abattu par des antirépublicains et son corps est jeté dans une fosse commune à Víznar.

Il faudra attendre la mort de Franco, en 1975, pour que soit levé l’interdit de parole sur l’œuvre et la mort de Federico García Lorca.

Lors de l’entretien avec Saint-Paul, Danièle FAUGERAS précise sa démarche. Traductrice, poète, elle avait découvert LORCA au lycée à Paris grâce à sa professeure d’espagnol Melle Bermejo (aujourd’hui disparue) qui affectionnait particulièrement les poètes contemporains espagnols en un temps où la barbarie qui a valu la mort à GARCIA LORCA sévissait encore en Espagne.

En 2006, l’œuvre de Federico GARCIA LORCA est passée dans le domaine public. C’est alors que Danièle FAUGERAS a voulu réaliser ce souhait de traduire en français la totalité de l’œuvre poétique du poète assassiné. Il fallait donner une perception d’ensemble de la totalité de cette œuvre à la fois unique dans son corpus et exceptionnellement variée. En effet, LORCA a exploré les possibilités de la langue à toutes les époques de son parcours poétique.

Alors que la parole de LORCA était interdite pendant la dictature franquiste, le travail de diffusion et de conservation de l’œuvre a toujours été fait par les éditeurs d’Amérique latine (Argentine et Brésil en particulier). Ce qui permettait à la plupart des foyers espagnols de posséder les livres écrits par LORCA.

Le génie du poète a été d’allier les choses les plus disparates et les plus contrastées. C’était ancré dans la tradition d’une Andalousie, très mal en point à son époque, mais vivante. LORCA était l’incarnation de l’avant-garde tout en étant un des meilleurs connaisseurs de la tradition andalouse. Danièle FAUGERAS a recherché toutes les références des comptines espagnoles, européennes, d’Amérique du Sud, andalouses, avec lesquelles il utilise des rappels et fait des allusions dans ses poèmes. Il a fallu recouper tous ces éléments là. Les annotations du livre « Polisseur d’étoiles » permettent d’obtenir toutes explications sur le texte. C’est un grand travail pédagogique. Pourtant, révèle Danièle FAUGERAS, la volonté était de privilégier surtout les textes et d’inviter le lecteur à se faire lui-même son sentiment sur ces textes. Mais, malgré tout, il fallait bien expliquer certaines choses. J’ai voulu aussi, poursuit la traductrice, attirer l’attention sur des travaux récents sur LORCA qui apportent un éclairage très neuf.

Saint-Paul évoque en citant Armand Guibert et Louis Parrot, la multiplicité des talents de LORCA musicien, peintre, poète, dramaturge, à qui il ne déplaisait pas de laisser croire à son origine gitane. La musique, la poésie ne sont qu’un seul moyen d’exprimer la pauvreté et la beauté des terres andalouses dont l’unité est faite de contrastes. Comme il y a plusieurs Espagne, il y a plusieurs Andalousie. Pour illustrer à la perfection ce sentiment si fort chez LORCA, Danièle FAUGERAS lit « Village » qui définit si bien l’Andalousie.


Village


Entre toi et toi va

le haut fleuve du ciel.



Sur les vieux acacias

dorment des oiseaux errants.


Et le clocher sabs cloches

(sainte Lucie de pierre)

s’ancre dans la dure terre.

*

LORCA est poly forme dans la poésie. En 2011, Po&Psy ont publié « Un grenier d’étoiles », poèmes les plus brefs et les moins connus de sa période de jeunesse. Mais il utilise aussi les formes longues, lyriques comme pour son ode à Salvador Dali, ou même classiques comme les sonnets, qui sont traduits en français avec les rimes.

On écoute Vicente PRADAL dans « Gacela de l’amor improvisto ».

En écho, Danièle FAUGERAS lit la traduction française :


Première Gacela de l’amour imprévu


Personne ne comprenait le parfum

de l’obscur magnolia de ton ventre.

Personne ne savait que tu martyrisais

un colibri d’amour entre tes dents.


Mille petits chevaux de Perse dormaient

sur le place baignée de lune de ton front,

tandis que moi j’enlaçais, quatre nuits

durant, ta taille, ennemie de la neige.


Entre jasmins et craie, ton regard

était une pâle gerbe de semences.

Moi, dedans mon cœur je cherchai pour toi

les lettres d’ivoire qui disent toujours.


Toujours, toujours : jardin de ma souffrance,

ton corps qui me fuira toujours, le sang

de tes veines en ma bouche, ta bouche

à présent sans lumière pour ma mort.

*

Lecture par Danièle FAUGERAS de sonnets, d’extraits du romancero, de poèmes à New York.

*

LORCA avait la prémonition de son destin. Il attrapait le monde dans sa réalité immédiate.

Son destin n’a rien d’étonnant. Il ne pouvait vivre dans le monde qui se préparait alors. Quand il a quitté Madrid pour rejoindre Grenade qui aurait pu être un refuge, il était déjà persuadé d’aller au rendez-vous de la mort. N’était-ce pas, s’interroge Danièle FAUGERAS, un sordide règlement de comptes par des gens qui appartenaient à la milice ? Une des personnes à l’origine de sa mort s’était vantée d’avoir privé sa famille de son petit génie. Le franquisme a favorisé les pulsions de cette nature à s’exprimer.

Mais LORCA a eu le temps de créer une œuvre ! Son théâtre est toujours joué dans le monde entier. Il appartient à la culture de l’humanité toute entière. Ses écrits ne vieilliront pas. Ils sont universels. Sous le temps très court de la République espagnole, il a fait connaître le théâtre espagnol jusqu’au fin fond des villages.


Beaucoup de ses poèmes sont adressés à quelqu’un. Ce sont des poèmes de circonstance ; les dédicaces sont scrupuleusement retranscrites. Et ce sont des poèmes intemporels ! Il introduit avec une habileté géniale des éléments de l’enfance, la sienne, celle des autres, l’enfance de l’Andalousie.

La traduction de toute l’œuvre poétique de LORCA ne fut jamais ennuyeuse, se plait à préciser Danièle FAUGERAS. La passion est restée intacte pendant les dix années de ce travail, car elle avait toujours la curiosité de découvrir où le vers allait l’amener. J’ai essayé à chaque fois de rendre au poème, dans sa forme changeante, son parti-pris, se réjouit la traductrice.


Lecture d’extraits du livre.

*

MONDE


Angle éternel,

la terre et le ciel.

Avec bissectrice de vent.


Angle immense,

le chemin droit.

Avec bissectrice de désir.


Les parallèles se rencontrent

dans le baiser.

Ô cœur

sans écho !


En toi commence et finit

l’univers.

*

PAYS

Jets d’eau des rêves

sans eaux

et sans fontaines !


On les voit du coin

de l’œil, jamais face

à face.


Comme toutes les choses

idéales, ils balancent

sur les marges pures

de la Mort.

*

ADIEUX

Je me dirai adieu

au carrefour

pour m'engager sur le chemin

de mon âme.


Réveillant souvenirs

et mauvais moments

j’arriverai au petit verger

de ma chanson blanche

et me mettrai à trembler comme

l’étoile du matin

*

ET ENSUITE

Les labyrinthes

que crée le temps

se dissipent.


(Il ne reste que

le désert.)


Le cœur,

source du désir,

se dissipe.

(Il ne reste que

le désert.)


L’illusion de l’aurore

et des baisers

se dissipent.


Il ne reste que

le désert.

Un onduleux

désert.

*

Élégie du silence

Juillet 1920


Silence, où mènes-tu

Ton cristal tout embué

De rires, de paroles

Et des sanglots de l’arbre ?

Comment laves-tu, silence,

La rosée des chansons

Et les taches sonores

Que les mers lointaines

Laissent sur la blancheur

Sereine de ta cape ?

Qui ferme tes blessures

Quand au-dessus des champs

Quelque vieille noria

Plante son dard indolent

Dans ton cristal immense ?

Où vas-tu si te blessent

Les cloches au couchant

Et troublent ton eau dormante

Les volées de couplets

Et le grand bruit doré

Qui tombe en sanglotant

Sur les monts azurés ?

L’air coupant de l’hiver

Met ton azur en pièces,

Et tes haies vives se brisent

Sous la plainte retenue

D’une froide fontaine.

Où que tu poses tes mains,

Tu trouves l’épine du rire

Ou bien le brûlant coup

De corne de la passion.

Si tu vas vers les astres,

Le bourdon solennel

Des oiseaux de l’azur

Rompt le bel équilibre

De ton crâne caché.

Et toi qui fuis le son

Tu es le son lui-même,

Fantôme d’harmonie,

Fumée de cri et chant.

Tu t’en viens pour nous dire

Par les nuits obscures

La parole infinie

Sans souffle et sans lèvres.

Tout perforé d’étoiles

Et mûri de musique,

Où mènes-tu, silence,

Ta douleur surhumaine

Douleur d’être captif

De la toile mélodique,

Aveugle à jamais, dès

Lors, ta source sacrée ?

Aujourd’hui tes ondes,

Troubles de pensée, emportent

La cendre sonore et

La douleur de jadis.

Les échos de ces cris

À jamais en allés.

Le vacarme lointain

De la mer, momifié.

Si Jéhovah s’endort,

Monte sur son trône brillant,

Casse-lui sur la tête

Une étoile éteinte,

Et finis-en avec

L’éternelle musique,

L’harmonie sonore

De la lumière, et puis

Reviens à la source

Où dans la nuit pérenne

D’avant Dieu et le Temps

Calme tu jaillissais.

*

Un cri vers Rome

Depuis la tour du Chrysler Building


Des pommes légèrement blessées

par de fines épées d’argent,

des nuages déchirés par une main de corail

qui porte sur le dos une amande de feu,

des poissons d’arsenic ainsi que des requins,

des requins comme des larmes pour aveugler une foule,

des roses qui blessent

et des aiguilles placées dans les canaux du sang,

des mondes ennemis et des amours couverts de vers

tomberont sur toi. Tomberont sur la grande coupole

qu’enduisent d’huile les langues militaires,

où un homme compisse une éblouissante colombe

en crachant du charbon concassé

entouré de milliers de clochettes.

Parce qu’il n’est plus personne pour partager pain et vin,

plus personne pour cultiver des herbes dans la bouche du mort,

plus personne pour ouvrir les draps du repos,

plus personne pour déplorer les blessures des éléphants.

Il n’y a plus qu’un million de forgerons

à forger des chaînes pour les enfants à venir.

Il n’y a plus qu’un million de menuisiers

qui fabriquent des cercueils sans croix.

Il n’y a plus qu’une foule gémissante

qui s’ouvre la chemise dans l’attente de la balle.

L’homme qui méprise la colombe devait parler,

devait crier tout nu au milieu des colonnes

et se faire une piqûre pour attraper la lèpre,

et verser des larmes assez terribles

pour dissoudre ses anneaux et ses téléphones de diamant.

Mais l’homme vêtu de blanc

ignore le mystère de l’épi,

ignore le gémissement de la parturiente,

ignore que le Christ peut encore donner de l’eau,

ignore que l’argent brûle le prodige du baiser

et donne le sang de l’agneau au bec idiot du faisan.

Les maîtres montrent aux enfants

une lumière merveilleuse qui vient de la montagne ;

mais à l’arrivée ce n’est que ramas de cloaques

où vocifèrent les nymphes obscures du choléra.

Les maîtres indiquent avec dévotion les énormes coupoles embaumées,

mais dessous les statues il n’y a pas d’amour,

il n’y a pas d’amour sous les yeux de cristal immuable.

L’amour est dans les chairs crevassées par la soif,

dans la hutte minuscule qui lutte contre l’inondation ;

l’amour est dans les fosses où luttent les serpents de la faim,

dans la triste mer qui berce les cadavres des mouettes

et dans le très obscur baiser lancinant sous les oreillers.

Mais le vieillard aux mains diaphanes

dira : amour, amour, amour,

acclamé par des millions de moribonds.

Dira : amour, amour, amour,

dans son drap d’or frémissant de tendresse ;

dira : paix, paix, paix,

parmi cliquetis de lames et mèches de dynamite.

Dira : amour, amour, amour,

jusqu’à ce que ses lèvres deviennent d’argent.

Pendant ce temps, pendant ce temps, ah ! pendant ce temps,

les nègres qui vident les crachoirs,

les enfants qui tremblent sous la terreur blême des directeurs,

les femmes noyées dans les huiles minérales,

la foule au marteau, au violon ou au nuage,

doit crier même si on lui éclate la cervelle sur le mur,

doit crier devant les coupoles,

doit crier folle de feu,

doit crier folle de neige,

doit crier, la tête pleine d’excréments,

doit crier comme toutes les nuits réunies,

doit crier avec sa voix si déchirée

jusqu’à ce que les villes tremblent comme des fillettes

et que s’ouvrent les prisons de l’huile et de la musique.

Parce que nous voulons notre pain quotidien,

fleur d’alisier et pérenne tendresse égrenée,

parce que nous voulons que s’accomplisse la volonté de la Terre

qui accorde à tous ses fruits.

* * *

Une vraie aubaine ce livre « Polisseur d’étoiles » : tous les poèmes de Garcia Lorca réunis en un seul volume, agréable, magnifiquement illustré et peu encombrant, au format poche, qui trouvera une place naturelle auprès des autres livres du poète espagnol qui marque son siècle et ceux à venir. Merci à Danièle Faugeras pour son travail de traduction et son implication d’éditrice !

 

   

 

 

 

 

 

 

James Sacre

 

Photo

 

 Jeanne Roux

 

 

 

 


 

 

 

James SACRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 24/03/2016




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Georges Cathalo

 

 

16/06/2016

 



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Gérard Zuchetto

 

 

 09/06/2016




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Gérard Zuchetto

 

 02/06/2016




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 26/05/2016




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Rebecca-Behar.

 

 

 

 19/05/2016




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Monique Lise Cohen

 

 

 

 

 12/05/2016




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Monique Lise Cohen

Les Juifs ont-ils du cœur ? Une intime extériorité

Éditions Orizons, 2016

Radio Occitanie,

émission de Christian Saint Paul et Claude Bretin,

Les poètes

jeudi 12 mai 2016


Ce livre vient au terme d’une longue histoire. Il est la suite d’un doctorat de lettres écrit sous la direction d’Henri Meschonnic, et qui fut soutenu en 1989 à l’Université de Paris VIII. Le titre de cette recherche était : Le thème de l’émancipation des Juifs, Archéologie de l’antisémitisme. La soutenance se déroula au commencement des célébrations du Bicentenaire de la Révolution française, et le livre issu de ce doctorat - Les Juifs ont-ils du cœur ? Précédé d’un texte d’Henri Meschonnnic, « Entre nature et histoire : les Juifs » - parut en 1992 aux éditions Vent Terral, toujours pendant cette période de commémorations.


Le doctorat et le livre suscitèrent une profonde incompréhension. Comment critiquer la philosophie des Lumières en pleine commémoration de la Révolution française ? Les Lumières et la Révolution n’étaient-elles pas venues pour « écraser l’infâme », comme disait Voltaire, et laisser grandir la liberté, l’égalité et la fraternité ? On reprocha à ce livre d’être contre les Droits de l’homme et pour le droit à la différence, à la façon de ce qu’on appelait à l’époque « la nouvelle droite ».


Mais le livre ne parle pas de ces questions. Il explique que « la religion du cœur » des Lumières célébrée par Diderot, Rousseau et Kant refuse l’écriture à l’infini des Juifs, parce qu’elle refuse toute écriture et toute littérature, parce qu’elle est une gnose. Et les écrivains des Lumière, sur ce constat d’un excès de l’écriture juive, disent qu’il vaudrait mieux qu’il n’y ait plus de Juifs sur terre. À cause de leur écriture. Cette analyse découle d’une lecture attentive des philosophes et écrivains des Lumières. Henri Meschonnic considéra ce travail de thèse comme une véritable recherche philologique.


Cette recherche n’est pas un rejet des Lumières, ni de la Révolution française, ni des Droits de l’homme. Mais l’approche d’un problème précis, « la religion du cœur » qui, sans être « un détail » de l’histoire, imprègne d’une hostilité gnostique à la Bible et à tout écriture les avancées de l’esprit, de l’histoire et de la littérature. Jusqu’à obscurcir la lecture des grands textes de la tradition, et particulièrement la Bible.

Or la Bible - Bible hébraïque et Nouveau Testament - dénonce très explicitement le chemin du cœur.


Que faire de ce double héritage : les lumières de l’esprit et la tradition biblique ?


Peut-être faudrait-il repenser notre tâche, à la manière dont en parlait Léo Strauss dans ses études sur Maïmonide ? La foi chrétienne maîtresse en Occident s’était développée loin des Lumières, et les Lumières avaient voulu bannir la foi au nom de la clarté rationnelle de l’esprit. Il faudrait aujourd’hui penser la foi et les Lumières en même temps, ce qu’avait fait en son temps Moïse Maïmonide. Et restaurer une pensée-parole prophétique, contre les chemins du cœur qui ont aboli ensemble la foi, la loi et les Lumières.

Ce chemin passe par l’écoute renouvelée de l’appel biblique à la circoncision du cœur. Une « intime extériorité » qui serait une réponse à cette question étrange : Les Juifs ont-ils du cœur ?


Quelle est la problématique du livre de Monique Lise Cohen ?

 

L’invitation à suivre son cœur apparaît aujourd’hui dans tous les discours, depuis le plus kitch jusqu’aux envolées sociales, politiques et historiques. Elle s’était déployée, à l’époque de la philosophie des Lumières, autour du projet d’une religion universelle et sans texte, que les Encyclopédistes et les Philosophes, Diderot, Rousseau et Kant, appelèrent du nom de « religion naturelle » ou « religion du cœur ».

Dans toutes les descriptions et analyses de cette religion pour l’humanité émancipée et régénérée, chez Diderot, Rousseau et Kant, le judaïsme apparaît comme l’anti-modèle, et les Juifs comme porteurs de nombreuses tares devant être éliminées grâce à une « régénération ».


Or la Bible (Bible hébraïque et Nouveau Testament) nous enseigne, à l’inverse, que le cœur de l’homme n’est pas bon, qu’il est ambivalent et que son penchant doit être corrigé. Et cette correction porte le nom de « circoncision du cœur »

Le principal reproche fait aux Juifs par les Lumières est celui d’un foisonnement littéraire qui obscurcit la bonne foi et entraine dans son sillage toutes les accusations antijuives et antisémites connues dans l’histoire.

Car le chemin du cœur serait celui de la transparence immédiate hors texte et hors langue. Un laisser-faire-laisser-passer où s’abolit le devoir être mais aussi le temps de la lecture lente, difficile et créative. Où nous reconnaissons les attaques contre l’écriture qu’avait dévoilées Jacques Derrida dans ses premières œuvres.

Comme l’écrivait Rousseau dans une lettre à Vernès : « La Bible est le plus sublime de tous les livres... mais enfin c’est un livre... ce n’est point sur quelques feuilles éparses qu’il faut aller chercher la loi de Dieu, mais dans le cœur de l’homme où sa main daigna l’écrire. »

Le judaïsme serait l’anti-modèle de la religion du cœur des Lumières. Le refus de l’écriture se grossit du discours antisémite et de façon général anti-biblique.


Ce chemin du cœur ira en s’approfondissant dans l’histoire européenne jusqu’à faire du cœur, en l’absence des grands idéologies, religions et traditions qui ont forgé cette histoire, le lieu stable d’une divinisation de l’homme.

Alors, nous rencontrons, pour notre temps, Heidegger qui affirme, comme les Lumières, que ce qui est stable et ferme en l’homme est le cœur, identifié au sacré et plus ancien que les dieux.

Comment entendre ces résonances qui lient, au nom du cœur, les Lumières et Heidegger ?


Que s’est-il passé entre le cœur des Lumières et le cœur selon Heidegger ? Le mouvement qui emporte le cœur va se muer en une auto-divinisation de l’homme qui n’a plus de comptes à rendre et qui reste seul dans son autosuffisance. Avec Heidegger, cette divinisation est achevée puisque la question de Dieu est effacée. Reste le cœur ou le sacré plus ancien que les dieux.


C’est un long parcours à travers le texte biblique qui pourrait nous éclairer. La Bible enseigne que le cœur n’est pas bon, qu’il est malade et plein de détours. Et qu’il doit être circoncis. Quelle est la signification de cette étrange opération à laquelle Henri Meschonnic avait donné le nom d’une « intime extériorité » ?


Un parcours biblique peut nous éclairer sur ces questions


Depuis la Philosophie des Lumières, l’Occident laisse croire en la bonté du cœur


« La Bible est le plus sublime de tous les livres... mais enfin c’est un livre... ce n’est point sur quelques feuilles éparses qu’il faut aller chercher la loi de Dieu, mais dans le cœur de l’homme où sa main daigna l’écrire. »

Jean-Jacques Rousseau (Lettre à Vernes)



Les textes du Nouveau Testament évoquent la malignité du cœur en se référant à la loi de Moïse



« Car c’est du dedans, c’est du cœur des hommes que sortent les mauvaises pensées, débauches, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, ruse, dérèglement, regard envieux, calomnie, orgueil, déraison. Toutes ces vilenies sortent du dedans et rendent l’homme impur. »

Évangile de Marc (7, 21-23)


« Ce que j’enseigne ne vient pas de moi mais de Celui qui m’a envoyé. Si quelqu’un veut faire sa volonté, il connaîtra au sujet de ce que j’enseigne si cela vient de Dieu ou bien si moi je parle en tirant cela de mon propre cœur. Celui qui parle en tirant ce qu’il enseigne de son propre cœur recherche sa propre gloire, mais celui qui recherche la gloire de celui qui l’a envoyé, celui-là est véridique et il n’y a pas d’injustice en lui. Est-ce que Moïse ne vous a pas donné l’instruction et la norme ? »

Évangile de Jean (7, 16-19)


On traduit en général « de mon propre chef » ce que laisse penser le texte grec des Évangiles, mais Claude Tresmontant propose cette traduction « de mon propre cœur », à partir d’une rétroversion hébraïque évidente. Nous lisons en Nombres (16, 28) : « Alors Moïse dit : Par cela vous reconnaîtrez qui est l’Éternel qui m’a donné mission d’accomplir toutes ces choses, et que ce n’est pas de mon propre cœur (en hébreu : ki lo milibi). »

Cette expression hébraïque a été traduite dans la Bible des Septante : « oti ouk ap emautou » = « en venant de moi-même »

Or c’est la même formule que l’on retrouve dans le grec de l’Évangile de Jean : « poteron ek tou teou estin e ego ap emautou lalo. »

Il paraît ainsi évident que le grec « de moi-même » ou « de mon propre chef » traduit l’hébreu « de mon propre cœur ».



Quelle est la loi de Moïse concernant le cœur ?



« Parle aux enfant d’Israël et dis-leur de se faire des franges aux ailes de leurs vêtements dans toutes les générations et d’ajouter à la frange de chaque coin un cordon d’azur. Cela formera pour vous des franges, vous les regarderez et vous vous rappellerez tous les commandements de l’Éternel, afin que vous les exécutiez et ne vous égariez pas à la suite de votre cœur et de vos yeux qui vous entraînent à l’infidélité. »

Nombres (15, 39)


Le Livre des 613 commandements, Sefer Ha’hinou’h, classe ce commandement dans la rubrique « sorcellerie, relations avec les idolâtres » et précise que le penchant des yeux conduit à l’impudicité et le penchant du cœur à l’apostasie.



Le cœur de l’homme



« L’Éternel vit que les méfaits de l’homme se multipliaient sur la terre, et que le produit des pensées de son cœur était uniquement, constamment mauvais ; et l’Éternel se ravisa d’avoir créé l’homme sur la terre, et il s’affligea vers son cœur. Et l’Éternel dit : J’effacerai l’homme que j’ai créé de dessus la face de la terre ; depuis l’homme jusqu’à la bête, jusqu’au reptile, jusqu’à l’oiseau du ciel, car je regrette de les avoir faits. Mais Noé trouva grâce aux yeux de l’Éternel. »

Genèse (6, 5)



Que faire de son cœur?



« L’Éternel dit à son cœur » (Genèse 8, 21).

Les scélérats sont prisonniers de leur cœur. Ainsi « l’insensé dit dans son cœur » (Ps. 14, 1), « Esaü dit dans son cœur »(Genèse 27, 41), « Jéroboam dit dans son cœur » (I Rois 12, 26), « Aman dit dans son cœur » (Esther 6, 6). Par contre les justes disposent de leur cœur. Ainsi « Hana parlait à son cœur » (I Samuel 1, 13), « David dit à son cœur » (ibid. 27, 1), « Daniel imposa à son cœur » (Daniel 1, 8), « L’Éternel dit à son cœur »...

Midrach Rabba (Éditions Verdier, page 356)



Aimer Dieu avec tout son cœur


« Tu aimeras l’Éternel ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et avec tout ton pouvoir. »

Deutéronome (6, 5)


Rachi commente ainsi ce verset : « De tout ton cœur (levavekha, avec deux v (beit) et non levakha) : avec tes deux penchants (= le penchant du bien et le penchant du mal). Autre explication : que ton cœur ne soit pas divisé à l’égard de Dieu. »



La circoncision du cœur


« Le Juif ce n’est pas celui qui en a les apparences ; et la circoncision, ce n’est pas celle qui est apparente dans la chair. Mais le Juif, c’est celui qui l’est intérieurement ; et la circoncision, c’est celle du cœur, selon l’esprit et non selon la lettre. La louange de ce Juif ne vient pas des hommes, mais de Dieu. »

Epître aux Romains (2, 28-29)


« Vous circoncirez donc le prépuce de votre cœur et vous ne raidirez plus votre nuque. Car le Seigneur votre Dieu est le Dieu des dieux et le Seigneur des seigneurs, le Dieu grand puissant et redoutable, qui ne fait acception de personne ; il est incorruptible. » Deutéronome (10, 16-17)


« Le Seigneur ton Dieu circoncira ton cœur et le cœur de ta descendance, afin que tu aimes le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme, pour que tu vives. »

Deutéronome (30,6)




 


 

 

 

Jacques ARLET

 

 

 

 5/05/2016




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photo Louis Monier

 

Roland NADAUS

 

 

 

 

 28/04/2016




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Les troubadours ont marqué de façon indélébile la culture occitane. Des créateurs contemporains font revivre avec force leurs œuvres. C’est ainsi que Francis PORNON reprenant l’héritage de René NELLI publie un roman sur Ramon de Miraval, que Michel COSEM écrit sur le troubadour toulousain Peire Vidal et que le compositeur Gérard ZUCHETTO dirige avec génie le groupe TROUBADOURS ART ENSEMBLE et reprend les chants des troubadours. L’émission débute donc avec la vois de Gérard ZUCHETTO qui chante Peire Vidal « Pas tornatz » (TROBA VOX éd. « Performing Trobar Troubadours Art Ensemble Lirica Mediterranea »).

L’émission est ensuite entièrement consacrée à l’invité :

Roland NADAUS.

Poète, romancier, pamphlétaire, conteur, Roland Nadaus a publié sous son nom une soixantaine d’ouvrages. Il collabore à de nombreuses revues en France et à l’étranger et figure dans plusieurs anthologies. Il a aussi bâti une ville dont il fut élu 31 ans, et où il a créé une Maison de la Poésie (Guyancourt/St—Quentin-en-Yvelines) qui vient hélas d’être fermée après 13 ans d’activité intense…. Il a animé une émission mensuelle sur RCF pendant ces six dernières années : « Dieu écoute les poètes », collabore à plusieurs revues francophones et est présent dans de nombreuses anthologies de poésie. Les plus récentes : « Poésie de langue française » (Jean Orizet, Le Cherche Midi) ; « L’insurrection poétique, un manifeste pour vivre ici » (Bruno Doucey) ; « Charlibre » et « L’insurrection poétique » (Corps-Puce). La revue Poésie sur Seine lui a consacré son n° de décembre 2015.

Prix international de poésie Antonio Viccaro (« Prix des 3 canettes ») décerné lors du Marché de la Poésie de Paris en relation avec le Festival International de Trois-Rivières (Québec) dont il fut l’invité. Grand Prix de l’Académie de Versailles et d’Ile-de-France « pour l’ensemble de son œuvre ». Officier des Arts et Lettres. Chevalier de la Légion d’Honneur. Officier des Palmes Académique. Et il ajoute, en fin d’émission : abonné au gaz, à l’électricité, à l’internet, au téléphone et…à l’espérance.

Dernières parutions : « D’un bocage, l’autre » (Editions Henry)

« Un cadastre d’enfance –et quelques-unes de ses parcelles » (Ed. Henry, réédition)

« Vivre quand même parce que c’est comme ça » (Ed. Gros Textes, réédition)

« Pour le réalyrisme », manifeste-pamphlet (Corps-Puce éditeur, réédition)

Il a publié à ce jour cette soixantaine d’ouvrages qui finissent par constituer une œuvre, dont voici la liste :

POESIE :

Maison de paroles, Mercure de France, 1969 *

A un clerc de Babel, Lieu Commun, 1972 *

Monde tel, préface de Pierre Leyris, Pierre Jean Oswald, 1975 *

21 placards en forme de poing et de main, Fond de la ville, 1976 *

Petites comptines pour un gros cochon, Le Dé bleu, 1977 *

Jours à la colle, La Surgeôlière, 1977 *

Douze cocktails à servir pour réussir dans l'hexagonerie poétique (plus un

treizième), Incandescence, 1978 *

Pour un manifeste du réalyrisme..., 1978 *

39 prières pour le commun du temps, Jacques Brémond, 1979

Ecrits d'avant l'écriture, La Bartavelle, 1991*

Premier cahier de préhistoire, Verso, 1991 *

Je ne tutoie que Dieu et ma femme, Jacques Brémond, 1992

Dictionnaire initiatique de l'orant, préface d’Edmond Humeau ; La Bartavelle, 1993 *

Lettre à Saint Glinglin, Jacques Brémond, 1995

Esopiennes, fables en prose, La Bartavelle, 1996*

19 quintils pour finir le siècle ici (plus un pour survivre), Clapàs, 1997 *

365 petits quintils (plus 1 pour les années bissextiles), Jacques Brémond, 1997*

En cas d'urgence, quintils, Gros Textes, 1999*

Prières pour les jours ordinaires, Editions de l'Atelier, 1999

Le chat (du Chester) d'Alice, Alain Benoît, 1999*

Tableaux d'une exposition de Modest M., La Bartavelle, 2000*

Giai-Miniet / Nadaus, Del Arco, 2000*

Qu'la Commune n’est pas morte, Encres vives, 2001

Nadaus / Giai-Miniet, Ed. Ça presse, 2001*

Le sentiment du pas grand-chose, Clapàs, 2002

Dieu en miettes, La porte, 2002

Con d’homme et autres jeux de langue d’ô, Revue Ficelle, 2002, illustrations de Scanreigh

Vivre quand même parce que c’est comme ça (anthologie par Jacques Fournier) Le Dé Bleu, 2004, couverture de Ben-Ami Koller*

Guérir par les mots (Poèmes médicaux médicinaux et pharmaceutiques), Cadex, 2004, vignettes de Lewigue

Les grandes inventions de la Préhistoire, poèmes en prose ; Ed. Corps Puce, 2008

Prières d’un recommençant, poèmes ; Editions de l’Atlantique, 2009*

Les escargots sont des héros, (illustrations de Sophie Clothilde) ; Soc et Foc, 2009

Vivre quand même parce que c’est comme ça(Le Dé Bleu), réédition augmentée (couverture de Giai-Miniet) Gros Textes 2012

Un cadastre d’enfance –et quelques-unes de ses parcelles (couverture Isabelle Clément) ; Editions Henry, 2013

Sonnet du masque à gaz (sur une gravure de Giai-Miniet) ; Editions du Nain qui tousse, 2014

D’un bocage, l’autre (couverture Isabelle Clément) ; Editions Henry, 2014

ROMANS, PAMPHLETS et autres :

Journal-vrac, Rupture 1981 *

Malamavie, Rupture 1982 *

Papaclodo, Rupture 1982 *

Lettre aux derniers mohicans de la République, Jacques Brémond, 1992

Dictionnaire du jargot des cibistes, Lacour, 1997*

K.K. Boudin 1er, roi d'Etronie, La Bartavelle, 1997 *

L'homme que tuèrent les mouches, Gaïa, 1996

Le regard du chien, Gaïa, 1997

Le cimetière des sans-noms, Gaïa, 1999

On meurt même au Sénat, Nykta, 1999

Je ne veux pas mourir yanki, Les Cahiers bleus, 2000*

La guerre des taupes, Les Promeneurs Solitaires éd. 2007

Devine d’où je t’écris, « fablépîtres », Thomas Ragage éd.2008*

Confessions d’un whiskymane français ; Monde Global éd., 2008

Pour le réalyrisme, manifeste-pamphlet, Corps Puce éd. (1981/2012)

Les anonymes de l’Evangile, roman, Editions du Signe, 2012

CONTES ET CHANSONS :

Contenrêves, Didascol 1980 *

Contahue, Les Francas 1982 *

Contadia, Les Francas 1982 *

Tortue et la caverne, Utovie 1986*

Mélodine et Amuselle, Armand Colin 1981 *

Loup Gouloup et la lune, Bayard, 2002 et 2007 et 2013 (et 2011 pour la version italienne : Lupo Mangione é la luna).

Dans l'oreille du géant, Atelier du poisson soluble, 2002

La pieuvre qui faisait bouger la mer, Soc et Foc, 2009

NOMBREUSES ANTHOLOGIES

(*) Épuisés

*****

L’entretien avec Christian Saint-Paul s’amorce par la lecture d’un extrait de « Villes et Vies » publié à Encres Vives. En effet dans « vivre quand même parce que c’est comme ça » (Gros Textes éd.) l’anthologie réalisée par Jacques Fournier, Roland NADAUS a mis en exergue cette phrase d’Aimé CESAIRE : « Créer un poème et créer une ville, c’est un peu la même chose ». Car Roland NADAUS est un poète atypique, de ceux qui sont l’honneur de la poésie. L’image du poète éthéré dans ses limbes ou dans la majesté de son œuvre en marche, n’est pas celle qui s’attache à lui. Certains poètes reconnus sont avant tout des mystificateurs, même si, au fond, leur création poétique, souvent bien supérieure à l’homme, n’en souffre pas trop. Roland NADAUS, lui, s’est toute sa vie confronté avec la dure réalité de la vie des hommes. Il les a servis. Il n’a pas servi que la poésie. Ce fut le maire qui créa une des cinq grandes villes nouvelles autour de Paris : Saint-Quentin-en-Yvelines. Aimé Césaire, explique Roland Nadaus, a complètement transformé sa ville Fort de France à la Martinique, en en faisant une tête de pont, au moment même où il faisait une tête de pont de son langage. Aimé Césaire ne peut être réduit à la seule idée de la négritude. Le poète comme le bâtisseur de ville, dresse des plans, qui parfois le dépassent, c’est le cas en poésie, mais il vaut mieux que ce ne soit pas le cas dans la ville. Il y a un geste commun entre la poésie et le bâtisseur de ville, Aimé Césaire l’a bien saisi. Roland Nadaus qui a exercé les mandats politiques précisés en début de ce compte-rendu, est un homme d’action. Une de mes vies a été une vie politique, dit-il. Mais je ne suis pas venu au monde pour ça. Dès l’adolescence, j’ai perçu que j’étais venu au monde pour être poète. Mais, issu d’un monde très dur, je me suis lancé dans une autre orientation, mais les deux n’ont cessé de se combattre et de se nourrir. Edmond HUMEAU que Roland Nadaus a connu à « La Tour de Feu », disait : « la contradiction, c’est la vie ». Quand il n’y a plus contradiction, c’est la mort. Et donc, poursuit Roland Nadaus, cette contradiction a été parfois positive, parfois négative, mais ce qui est sûr, c’est que sans la poésie, je n’aurais pas supporté la politique, et sans la politique, je n’aurais peut-être pas continué à écrire de la poésie. Des romans, des pamphlets, oui, mais la poésie peut-être pas. « La poésie m’a sauvé de la politique » révèle Roland Nadaus lors d’un entretien. Il développe : je suis entré en politique après un long périple dans les mouvements d’éducation populaire, puis dans les syndicats, mais sans envisager à l’époque d’avoir les responsabilités que j’ai eues longtemps. C’était pas mon truc. Je partais sur des idées simples, de justice, de fraternité, de culture, d’amour de la langue et des langues, de leur histoire, avec l’envie de devenir moi aussi un créateur. Puis la vie politique m’a rattrapé. Car je vivais dans un territoire ancien qui est devenu d’un seul coup, une grande agglomération. En une génération, nous sommes passés de 1000 habitants à 250 000 ! Tout cela aurait pu m’étouffer. J’avais une idée un peu folle de l’humanité. Récemment, confie-t-il, j’en parlais avec Michel Baglin. Nous sommes d’abord des humains humanistes, croyants ou pas. Or, cette idée je la porte à l’incandescence avec la poésie. Il y avait derrière : Baudelaire, Rimbaud, Saint Pol Roux et quelques autres, et la politique de ce point de vue là, dans les tout débuts, c’était une façon de vivre l’existence poétique quotidienne, puis j’ai découvert au fur et à mesure que s’accumulaient les responsabilités, en particulier dans le domaine de la gestion, qu’il n’y avait pas que des poètes... Mais j’ai découvert bien plus tard que dans le petit monde de la poésie, ce n’était pas tellement mieux ... L’idée convenue du poète éthéré est une idée fausse. La poésie engagée a donné de grands poèmes, notamment dans la Résistance, mais en même temps, elle a donné des gages de servilité aux idéologies. Il y a eu des odes à Staline.
Lecture d’
Extraits de la Petite Genèse.

1. Et ce jour-là, Dieu-le-Verbe prit de la fine poudre d’argile qu’on nommait Kaolin, et il fit un homme blanc - et Il vit que cela était bon.

2. Alors Dieu dit : »Faisons un homme noir à l’image du blanc selon sa ressemblance, afin qu’il soit son frère d’ombre,

3.et Dieu prit une poignée de tourbe et Dieu fit comme il avait dit, et Il vit que c’était bon.

4. Dieu dit : « Il n’est pas sain que ce deux-là soient seuls. Je veux leur faire un autre frère de couleur afin qu’ils appartiennent à Me connaître sous toutes Mes formes et apparences »

5. et Il façonna une motte de lœss qu’Il prit sur les bords du Fleuve Jaune, et Il lui insuffla dans ses narines une haleine de vie, et Il vit que cela était bon.

6. Alors Dieu fit tomber une torpeur sur Ses trois créatures et, pour leur faire une bonne surprise à leur réveil, Il décida de leur donner un quatrième frère de couleur rouge

7. et Il prit un peu de marne en Ses mains d’où naquit l’indien, et Dieu vit que cela aussi était bon.

8. A leur réveil, les quatre frères commencèrent à se chamailler et Dieu, en Sa bonté, décida de leur offrir un autre être encore, afin qu’ils puissent apaiser sur celui-ci leurs colères

9. et faisant un mélange des restes de kaolin, de tourbe, de lœss et de marne, il créa le juif et Il vit que cela était bon

10. car les quatre frères ne se disputaient plus entre eux mais passaient fraternellement leur éternité à bâtir des pièges et à inventer des tortures pour que le juif y succombe

11. alors Dieu vit tout ce qu’Il avait fait, et voici qu’Il décida de chômer un peu et Il s’endormit, et Il vit que cela aussi était très bon.

12. A son réveil, Dieu dit : « Mon œuvre sent la merde : l’homme aurait donc été capable d’inventer quelque chose tout seul » et c’était vrai : Ses cinq créatures avaient tant et tant déféqué, pendant Son sommeil, que le Paradis n’était plus qu’une gigantesque latrine.

13. Alors Dieu prit entre Ses mains toute cette merde humaine, et Il en modela le poète ; et Il vit que c’était bon, que c’était même le meilleur parce que, enfin, la matière allait redevenir Verbe...

***

Jacques Fournier qui préface avec brio l’anthologie « vivre quand même parce que c’est comme ça » chez Gros Textes, fait ressortir les principales préoccupations de Roland Nadaus : Dieu,  la merde, la fraternité humaine, l’harmonie, la mort. Ce sont ses obsessions et quoi qu’il écrive, il les vit en poète.

Jacques Fournier, précise Roland Nadaus, a été directeur de la Maison de la Poésie de Saint-Quentin en Yvelines où lui, était maire. Cette Maison a été fermée, une décision à 1 voix près, par la nouvelle gouvernance de la Communauté d’agglomération. Elle avait été inaugurée par Jean Rousselot le 14 février 2002, jour de la Saint-Valentin, avec la ministre de la culture et la grande Résistante Lise London. Jean Rousselot a donné son nom à la médiathèque. Elle était gérée en régie directe, comme celle de Paris, par la ville, alors que les autres Maisons de la Poésie sont gérées par des associations.

Je l’avoue, dit Roland Nadaus, sans jouer un lyrisme d’escargot, passant devant cette Maison de la Poésie que l’on a fermé, j’ai pleuré. On peut bien le dire quand même !

Le jour de l’inauguration, Jean Rousselot était déjà très malade. Nous avions mis en œuvre un système d’assistance médicale. Mais à peine monté dans l’ascenseur, ce dernier est tombé en panne entre deux étages ! Le 4 mai 2004, Jean Rousselot décédait, juste après qu’on lui ait fêté son anniversaire. Rousselot, qui laisse une œuvre et qui avait beaucoup travaillé pour cela, avait une obsession : peut-être que très vite, il ne resterait plus rien de cela. Donc, nous, nous avons une responsabilité, celle de contribuer à faire survivre l’œuvre. La ville de Saint-Quentin en Yvelines, pour l’inauguration de la médiathèque et Maison de la Poésie Jean Rousselot, a financé un film sur lui. Nous avions des traits communs, reconnaît Roland Nadaus. Je me suis fait voler en revenant de son domicile à l’Etang-la-Ville, tous les livres qu’il m’avait dédicacés. Aujourd’hui encore, j’ai mal de cela. Je n’ai pu lui avouer d’avoir été victime de ce vol que quelques jours avant sa mort. C’était un personnage ! Il avait été commissaire de polie, trotskyste, Résistant, fabricant de faux papiers, Président de la SGL. Il découvrit que l’URSS n’était pas celle à laquelle il croyait. C’était un vrai homme de lettres et un poète qui a sa voix. Il fut très proche de René-Guy Cadou. C’est Jean Rousselot, intervient Saint-Paul, qui m’a donné cette passion de connaître tous les poètes. Il y avait, à cette époque, peu de poètes comme lui, capables de s’intéresser à tout et de connaître un très grand nombre de poètes, dans les détails. « La poésie ne m’a pas fait vivre, elle a été pourtant à mes yeux la seule preuve que j’existe » a-t-il écrit.
François Huglo, Jean-Marie Levigue, peintre, ont dépeint un grand séducteur dans la vie sociale.

Lecture de « De la poésie par les simples » ; les simples étant des herbes.

La Poésie, traitement du mal par le beau, est une thérapeutique millénaire indistinctement utilisée par les derniers premiers hommes que par le dernier des derniers.

Outre son aspect médico-sociétal, la Poésie prend une dimension cosmique à travers différentes pratiques, religieuses ou magiques, mais aussi en tant qu’élément de la vie chaotidienne. Don du Cierre ou de la Tiel, selon la posture ontologique de chacun -.

Symbole de régénération autant que de fermentation autistique, manifestation de l’Energie Créative, la Poésie est partie intégrante de notre environnement surnaturellement réaliste : il y a en effet dans la Poésie des ressources que l’homme ne peut puiser ailleurs que dans la femme.

Avec l’avènement des néo-post-modernes, l’homme a fait de grands progrès dans la non-connaissance des non-lois esthétiques. La médecine artistique s’est ainsi développée dans une certaine forme de non-pensée ma non troppo pensée, amenant de réels méfaits à l’humanité ma non troppo souffrante. Le petit-bourgeoisisme enculâtro-fellationnel a pu ainsi développer ses tantes-à-cul totalitaires.

De nombreuses thérapeutiques empirico-révélées, en particulier l’utilisation des simples, disparurent de l’enseignement officiel et ne se transmettant plus que par la persévérance de certains praticiens du langage convaincus du bien-fondé de ces techniques d’amour qu’on nomme « poèmes ».

Grâce à la non-demande d’un non-public non-déçu par ce qu’il ne connaissait pas, mais grâce à quelques belles approches revuistes, la Poésie, médecine par les simples, tend à retrouver la place qu’elle mérite dans le traitement des maladies d’être et la prévention des furonculoses existentielles.

***

En conclusion

Le principal reproche qu’on puisse adresser à la Poésie, c’est les poètes.

Guérir par les mots (Poèmes médicinaux et pharmaceutiques), Cadex, 2004

****

Voici en quels termes Roland NADAUS évoque ce traumatisme de la fermeture de la Maison de la Poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines :

SPLENDEUR ET MISERE D’ERATO

Je sais bien que comme l’écrit Brice Parain « la vie privée ne saurait servir de preuve». Mais en l’occurrence vie privée et vie publique se sont croisées : la Poésie en fut cause. Je n’évoquerai ici que deux de ces occurrences : la Maison de la Poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines et le sort fait à mon dernier recueil paru par certaine presse régionale.

Mais d’abord cette douleur et cette colère ‒ cette preuve aussi que la poésie est bien située dans le champ social et politique : un des premiers actes de la nouvelle majorité qui, à une voix près, gouverne l’Agglo de St-Quentin-en-Yvelines (SQY) a été de fermer La Maison de la Poésie ! J’avais fait bâtir à cette maison il y a plus de quinze ans lorsque, président de l’agglo, j’avais décidé de démissionner pour passer le relais à un successeur. Les années précédentes j’avais inauguré plus de 150 équipements publics, une Université, un Théâtre scène nationale, etc. (et je ne compte pas les implantations d’entreprises comme le Technocentre Renault et tant d’autres). Mais si je n’ai accompli cet acte qu’en fin de mandat (alors que je venais d’être réélu) c’est parce que j’avais été sérieusement échaudé par des refus ‒ parfois virulents‒ lorsqu’il s’était agi d’édifier un nouveau théâtre et de créer une université, par exemple. Les attaques furent violentes et bien souvent mensongères voire calomnieuses. Alors vous pensez : une Maison de la Poésie ! ‒ Même si ce ne devait être qu’un modeste équipement adossé à la future médiathèque Jean Rousselot, à une maison de quartier et une salle d’exposition, mille fois plus grandes…

J’obtins un vote positif avec l’assentiment (partiel mais solidaire) de la majorité et l’abstention d’une toute petite partie de l’opposition d’alors. Par contre le gros de celle-ci se déchaîna et, outre quelques injures sur « la danseuse de Nadaus », plusieurs mensonges répandus dans la presse, j’eus droit aux honneurs (!) du mensuel national « Capital » ‒ bien connu pour son attention à la Culture et sa très vive curiosité de la Poésie… Le refrain était le même mais le mensuel y ajouta la perfidie d’un bref extrait d’un de mes poèmes, érotique certes mais devenu pornographique puisque sorti de son contexte : un recueil autour de la… Préhistoire !

Mais j’eus la joie de voir cette Maison de la Poésie inaugurée par Jean Rousselot, en compagnie de Lise London et de la ministre Catherine Tasca. En présence de plus d’un millier de personnes. Et dans mon discours de réponse, j’ai même lu un poème : on m’a rapporté que le maire de Versailles accompagné de son adjoint à la culture, deux de ces rares hommes cultivés dans le paysage politique d’alors (mais ils sont encore moins nombreux aujourd’hui) eurent un échange sur le thème : «Ah, Roland a raison et il a bien du courage, les Versaillais sont trop cons pour accepter ça… ». Mais ce serait trop long à raconter ici : sinon que, preuve par neuf d’un équipement public aujourd’hui en friches, la Poésie a une dimension irrémédiablement politique. Dès l’origine. À moins de la cantonner dans sa version décorative, style pompier ou masturbation laborantesque : petits oiseaux, rimes d’infortune, gazouillis de salon ou incompréhensibles chiures de mouches à épater les gogos.

Pendant une quinzaine d’années, sous la direction de Jacques Fournier (que recruta mon successeur) la Maison mena cent-mille actions, accueillit plus de trois-cents poètes (en les défrayant voire en les rémunérant, ce qui est plutôt rare n’est-ce pas ?). Sa petite salle de spectacles (une centaine de places) avec son bar et sa galerie-couloir, entendit et partagea des voix, des œuvres, des créations d’une grande diversité : le directeur jamais ne fut soumis à aucune injonction. Et surtout pas de ma part.

 

Mais voilà : les opposants hargneux d’hier deviennent en 2014 la majorité revancharde d’aujourd’hui. Et ayant commandé un audit (c-à-d ses résultats !) Ils décident de fermer la Maison, la seule en France, me semble-t-il, à être directement gérée par une collectivité publique. Et siège de la Fédération des Maisons de Poésie En prétextant, entre autres, qu’elle n’accueille qu’une centaine de personnes par spectacle, oubliant volontairement les 3500 autres, chaque année, dans les écoles, collèges, lycées, centres de loisirs, maisons de retraite, établissements d’insertion, librairies, universités, etc. ‒dont la prison de Bois-d’Arcy ! Mais vous l’aurez compris : plutôt rien qu’une Vraie Maison ! la Poésie au trottoir ! Je suis passé il y a quelques jours devant le bâtiment : une toute petite porte vitrée fermée à clé avec, pour combien de temps, du mobilier urbain sur lequel on peut encore lire un poème. La médiathèque Jean Rousselot ne désemplit pas. La maison de quartier Théodore Monod vit une vie de ruche. La salle d’exposition accueille de très grands artistes autant que des écoliers et des amateurs. Mais la Maison de la Poésie, les « Ils » l’ont fermée. Employés licenciés sauf quelques titulaires reclassés. Toute une équipe démantelée. Un public déboussolé. Et après vous oserez dire que la Poésie n’a rien à voir avec la Politique ‒ ni la Philosophie‒ ? Ce matin-là, devant la porte close, un instant j’ai pleuré.

Et puis je suis retourné dans mon bocage, vite fait. Mais bocage si vite défait lui aussi… C’est là ‒ « Ici » pour moi désormais‒ que j’ai écrit à trente ans d’intervalle ce recueil double « D’un bocage l’autre » (Ed. Henry). Dans la première partie, j’évoque ce paysage rural qui est aussi un paysage intérieur : j’ai écrit ça avant que l’imprimeur de mon éditeur d’alors ne fût emprisonné pour une des plus grosses affaires de fausse monnaie. Du coup, voyez ma chance, le recueil ne fut disponible que pour un modeste service de presse (élogieux au demeurant) tout le reste étant mis sous séquestre. Et donc aucune diffusion. Plusieurs années après, un site Internet me demande d’en publier des extraits. Je relis la chose. Et découvre avec horreur que mon bocage n’est plus du tout le même ! Alors j’écris quelques nouveaux poèmes en prose pour crier ma douleur et ma colère. Voici la version 1 de « Bocages » :

ARCHIPEL DU BOCAGE

        C'est mon île. L'archipel de mes yeux. Tous ces prés entre haies vives   -Et ces champs où marcher c'est revivre, parce que la boue colle à la vie comme cette herbe aux pattes des bêtes entre ruisseaux lourds et prés mûrs.

  C'est mon île. -Je n'y mourrai pas : on ne meurt jamais là où c'est déjà revivre  -tous les ressuscités vous le diront.

  Mon île, mon bocage. L'archipel de ma vie. Mes îles vertes sous le vent, ma pluie.

         ‒J'en suis bête comme un amoureux.

Et voici la version 2 qui commence ainsi :

LE GRAND MASSACRE

Le Grand Massacre a commencé.

Ce matin nous avons été réveillés par le chant des tronçonneuses. Ont vite

suivi les craquements des émousses et des chênes -qu'on abat. Puis le bruit sourd de leur

effondrement. …/…

Des engins de travaux publics ont poursuivi le carnage. J'ai bien cru que Jésus-la-Rouille, sur son calvaire de granit, allait y passer lui aussi. Mais le bulldozer s'est arrêté à ses pieds.

À la fin de la journée, tandis que le cou du soleil rougeoyait encore, on voyait des fumées noires monter des bûchers. L'odeur violente des branches, des feuilles, des brindilles, arrosées d’huile de vidange pour mieux flamber, et le crépitement de la sève, brûlée vive, donnaient envie de vomir.

Aucun corbeau, aucune corneille -pas même une buse : tous faisaient le détour.

Dans la nuit clairsemée de braises, seule une dame blanche a traversé le champ de notre regard fasciné -et larmoyant.

***

Eh bien même si un hebdo régional eut le courage de me consacrer presque toute une page, je m’entendis signifier par un rédacteur en chef gêné (qui avait pourtant recensé plusieurs de mes livres précédents) : « Non, vous comprenez notre journal ne peut pas se fâcher avec la FNSEA »… Quant aux autres de la PQR, ils n’eurent même pas le courage de m’avouer que c’était « ça ».

Eh bien ce « ça » se nomme Poésie. Quand les mains ont des mots. Quand les mots ont des mains. Sans les confondre cependant. Sans les confondre. À la veille des élections départementales puis régionales, interrogé par une journaliste, j’ai proposé qu’il y ait dans chaque région au moins une Maison de la Poésie et, dans les grandes, au moins une par département. Aujourd’hui on en ferme.

Roland Nadaus

Une autre émission, plus spécialement orientée vers la lecture de poèmes, sera consacrée à Roland Nadaus.

Roland NADAUS 
ses publications récentes :
voir doc1
 
voir doc2   



Inauguration de la Maison de la Poésie à Saint-Quentin en Yvelines
par Jean Rousselot et Roland Nadaus



photo Louis Monier

 

Roland NADAUS

 

 

   

 

 

 


 

 

 

jean michel tartayre

 

 

 

 

 

 21/04/2016




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Christian Saint-Paul sensibilise les auditeurs et tous ceux qui sont convaincus de l’importance intemporelle de la poésie du bienfait qu’apportent à celle-ci les revuistes. Leur rôle est indéniable dans la diffusion de la poésie aujourd’hui, comme hier. Merci à tous ceux qui consacrent leur temps, leur talent et souvent leur argent, à cette tâche essentielle.

C’est ainsi qu’il faut lire la revue Diérèse poésie & littérature en son numéro 67 « Présences » qui rassemble 318 pages autour de poèmes, chroniques, notes de lecture. Un vrai livre, comme d’habitude, au sommaire prestigieux : Giancarlo Pontigia, Richard Rognet, Hélène Mohone, James Sacré, Isabelle Lévesque et tant d’autres. Daniel Martinez, son directeur, signe un éditorial de deux pages et s’interroge :

« Serait-ce l’incapacité à demeurer en nous-mêmes qui nous motive ? Le poème soutient le face-à-face de soi et de l’autre, la relation dialogique d’un je et d’un tu. L’écrit nourrit l’amour, l’agapè, entre les êtres - de celui qui écrit à ceux qui le liront - dont la relation est sous la menace constante de la séparation et de la disparition.

La poésie, pour approcher cette possibilité, cette aube de la plénitude et du contact avec l’Autre ou l’être-là du monde - avec ses rythmes, ses couleurs, ses concordances éprouvés dans l’immédiateté de leur existence - doit rester ouverte au monde et non pas seulement aux formes et aux mots par lesquels on la représente ou on l’exprime traditionnellement. »


Le n° 15 € , ABONNEMENT 45 € à adresser à Daniel Martinez, 8, avenue Hoche 77330 Ozoir-la-Ferrière

***

Cathy Garcia poursuit inexorablement son sacerdoce de revuiste et fait paraître le n° 54 de « Nouveaux Délits » revue vive de poésie et dérivés avec le même succès : illustrations remarquables, qui font un peu de la revue un petit livre d’artiste pour les bourses modestes, sommaire toujours original, en phase avec le monde.


Cathy Garcia, poète, revuiste, photographe, blogueuse, plasticienne s’exprime par tous ses arts et demande à être écoutée et entendue au sens plein du terme :

«  Exister est un écartèlement permanent. Entre spleen et idéal pensait Baudelaire, mais savoir vivre c’est savoir accepter sans se résigner, savoir lâcher-prise sans lâcher la main de l’autre. Renoncer au bonheur mirage, ces innombrables projections du système sur l’écran de nos désirs jusqu’au viol même de notre intégrité. Achète, consomme, travaille encore pour acheter, consommer sans poser de question et tu seras heureux. Pas encore aujourd’hui, mais demain, oui c’est certain. C’est prouvé par la science. Demain sera le grand jour, demain tu seras riche, le héros de ta vie, admiré, adulé, envié, car tu le mérites. Avec ce qu’il faut de peur pour avoir besoin de se protéger derrière des remparts d’achats sécurisants.

Il y a les belles choses, les savoureuses et ce ne sont pas des choses, mais des êtres et des sentiments, des émotions, des sensations, des échanges, des partages, des solitudes aussi, pleines et débordantes de vie.

Il y a les peurs oui, innombrables, envahissantes, les mauvais pressentiments, les ennuis à répétition, les injustices, les coups du sort qui s’acharne et tout ce qu’il faudrait comprendre pour transformer, se transformer soi sans savoir s’il faut avancer ou reculer, s’il faut ci, s’il faut ça…. La mécanique enrayée du mental. L’envie de dormir.

L’argent reste le problème omniprésent, omnipotent, un piège infâme, le plus toxique des mirages, la plus cruelle des machettes. Cette peur de manquer, de chuter encore plus bas, cette tache sur soi qui s’agrandit et nous définit plus que n’importe quoi d’autre : pauvre. C’est immonde d’être défini par cette tache, tout le monde le sait, mais rien ne change, une seule chose compte : en avoir ou ne pas en avoir. Dans une société aussi férocement individualiste que la nôtre, ce qui fait lien c’est « en avoir », ce qui ouvre toutes les portes, aussi vaines soient-elles, c’est « en avoir beaucoup ».

Une seule planète, plusieurs mondes qui ne se côtoient pas. L’un d’eux est en train de dévorer tous les autres. »

extrait de ©Ourse (bi)polaire


Le n° 6 € , ABONNEMENT 28 € à adresser à Association Nouveaux Délits Létou - 46330 Saint-Cirq-Lapopie.

****

Jacques Canut fait paraître son « Copie Blanche - 5 », Carnets confidentiels - 47 .


Suis-je un auteur à facettes ?

Tant d’éblouissements ; auquel

me consacrer ?


A trop me connaître

conserverai-je le pouvoir

de m’exalter ?

*

Quelquefois je me lève d’un

bon œil pour explorer le monde

dont je serais le maître ?


Mon esprit, après quelle idée

s’épuisera-t-il à courir ?


Des sous-entendus

qui désintègrent...

Faut-il se répéter pour être

un écrivain enfin reconnu ?

*

Celui qui n’est plus mais fut

célèbre, peut-on parler de lui

au présent (de vérité générale) ?


Il a passé toute sa vie à penser.

Il a redouté toute sa vie

de passer.

*

A commander chez l’auteur Jacques Canut, 19 allées Lagarrasic 32000 Auch.

***

Christian Saint-Paul reçoit son invité : JEAN-MICHEL TARTAYRE.


Jean-Michel Tartayre est né le 19 décembre 1966 à Toulouse, ville où il vit. Il enseigne le français, le latin et le théâtre au collège de Saverdun, en Ariège. Il collabore aux revues L’Arbre à paroles, Inédit Nouveau, Isis, L’Ours polar, Multiples, Phaéton, Lelixire et Encres Vives.


Il a publié dernièrement :


Pandore (Encres Vives, 2012).

Blue walker (Encres Vives, 2013).

Leghorns (Encres Vives, 2013).

Marines (Encres Vives, 2013).

Rythmes de Chinatown (Encres Vives, 2014).

Chromatismes d’un cycle (Encres Vives, 2014).

Junk (Encres Vives, 2014).

Automne (Encres Vives, 2014).

Cité corsaire (Encres Vives, 2015).

Lumière crue (Encres Vives, 2015).

Canicule (Encres Vives, 2015).

Toulouse Blues II (Encres Vives, 2016).

Vers l’été suivi de Fractions du jour (Éditions N&B, 2016).

Toulouse Blues III (Encres Vives, 2016).


Ce jour il vient présenter son dernier livre paru aux éditions N&B (​27 rue Fourcade 31100 TOULOUSE) :


VERS L’ÉTÉ suivi de FRACTIONS DU JOUR

97 pages, 13 €.


La simplicité apparente de ces courts poèmes, sobres et suggestifs, peut faire écho à la sensibilité de chacun. C’est une poésie du quotidien fine et subtile. Elle établit des correspondances entre des sensations, des lieux, des moments, des atmosphères, dans un style épuré et impressionniste. Sa musique, très contemporaine, peut nous accompagner longtemps.


La lumière dans les arbres,

Leurs mouvements par elle projetés –


Reflets d’une eau qui danse

Et se perd dans le cristallin.


Tel qu’absorbant


Chaque pulsation du bleu.


Au cours de l’entretien avec Saint-Paul, Jean-Michel Tartayre précise sa démarche. Il part des scènes du quotidien. C’est une poésie de sensation qu’il écrit. Car, insiste-t-il, nous sommes mobilisés par nos sens. Et il se fait une interaction entre le dehors et le dedans. C’est une part de soi que l’on creuse. Je crois, conclut-il, que l’on y trouve toujours l’enfance. Garder l’enfance c’est garder en soi la poésie. L’enfance est la pureté du regard sur le monde.

Il cite un de ses poèmes : « agressé dans la rue ça arrive » ; oui, cela lui est arrivé, plusieurs fois. Ce sont les aléas du quotidien en ville. Cela a nourri le poème.

Ce grand amateur de jazz est très sensible aux voix de baryton. Un collègue professeur de musique lui a révélé qu’il avait, lui Jean-Michel Tartayre, une voix de baryton martin. Ce n’est pas une voix sourde, elle a des nuances claires. Comme ses textes.

Sur la forme de ceux-ci, qui laissent place aux marges, aux blancs, le poète Claude Barrère a évoqué une « typoscénie » ; cela lui convient parfaitement. Il se livre à une mise en scène des mots sur la page. Mais cela est sans excès, et surtout sans gratuité. Bruno Durocher, dans les années 70, se souvient Saint-Paul, considérait ces textes de quelques mots qui prenaient toute la page, genre alors en vogue, comme des poèmes en chiures de mouches. C’est loin d’être le cas pour ceux de Tartayre dont le modèle est André Du Bouchet.

Tout ramener à soi détruit. La vie est un jaillissement, c’est aller vers l’autre. Les poèmes de JM Tartayre sont aussi des images. Par exemple, celui sur le canal du Midi, canal qui est l’illustration de la couverture du livre (photographie de Dominique Fernandez).


D’un pont à l’autre,


L’eau du canal a changé, vents levés,

L’eau à sa surface - assombrie.


Les passants devenus silhouettes improbables

Traversent, le temps d’un regard furtif.


La pluie en train de tomber.


Les arbres se découpent sur fond de ciel noir,

Bougent leurs branches.


On tente d’échapper, le corps

Déjà trempe.


Seuls quelques mots

- automne ou printemps ?

*

L’émission se poursuit par la lecture de textes par Jean-Michel Tartayre.


Elle s’achève sur ce poème consacré au jazz, passion de l’auteur :


Le jazz et ce filet d’eau

Quelque part.

Ne sachant ni le lieu ni l’origine.


Odeur de neuf dans l’habitacle

Du bicorps.


Seul avec soi et cette eau

Qui glisse enfin le long des nerfs.


On roule sur l’avenue largo

de nuit -

Dans les clartés de l’éclairage public.


Le jazz source silencieuse


plongé.

*

Extraits de « Vers l’été » :


Fin de journée grise, quoique.


A la lisière des prairies,

Le plafond a des interstices inégaux


Où filtre


un couchant, déjà.


Aux éclats de miel.

*

L’acte par absorption de la contrainte


Au regard des brisants

Ou du gave dans son lit,


Porte au mélange.


On s’adapte, on s’efforce au moins.

*

Cette mélodie d’éclats dans la pinède.


L’espace se déplie jusqu’à la mer, vent

Autour des palmiers - qui s’agitent et

Penchent à peine - bruissant.


Souffle ténu, filet d’harmonie

D’une sourdine -


Ajoute à la substance du lieu, couchant

Au ras, lointain revenu.


Comme ça.

*

A qui ce beau livre

Seul près du brin de muguet -


Elle suit la Seine.

*

Au bout du quartier,


La ligne de haute tension, son dédale,

Ses pylônes froids

comme creusant le ciel noir -


Seuil de l’orage.

*

Jean-Michel TARTAYRE un poète que nous avons toujours plaisir à suivre !


 

   

 

 

 


 

 

 

 

Brigitte Maillard

 

 

 

 

 14/04/2016




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Christian Saint-Paul signale la parution du n° 67 de la revue « Diérèse, poésie et littérature » qui réserve une place privilégiée à Giancarlo Pontiggia, à Richard Rognet et à Hélène Mohone. Ce numéro, à la présentation éclatante comme toujours constitue un véritable livre de 318 pages. Un travail d’orfèvre qui réunit les voix de la poésie contemporaine, non seulement françaises, mais aussi dans ce volume, italiennes et portugaises. Dans un monde littéraire qui tend à se replier et à parler entre soi, cette large revue nous offre un horizon élargi, une vaste mer à traverser en prenant le temps qu’il faut. Car il y a beaucoup à lire et ceci est l’originalité absolue de « Diérèse ». Il faut saluer le travail accompli, l’opiniâtreté de son directeur, le poète Daniel Martinez et la constance de sa fructueuse complice Isabelle Lévesque.

C’est aussi une revue qui donne des nouvelles des poètes en signalant dans de très bonnes notes de lecture, leurs dernières parutions. Herureux par exemple d’y retrouver Eric Barbier, cet auteur connu par Encres Vives et auquel nous avons consacré une émission. Là, il signe des « Bonnes feuilles », en particulier une, sur le livre de Jean-Michel Maulpoix, « Le voyageur à son retour » (Le Passeur éditeur, 155 pages, 15 €) dont nous avons lu de larges extraits à l’émission « les poètes ». Et toujours, aussi, les subtiles commentaires d’Isabelle Lévesque sur les poètes qu’elle découvre si bien.


Extrait des poèmes de James Sacré publiés dans ce numéro :


N’importe où dans le monde, un silence


A quel endroit de ce monde maintenant

Pourrait-on rencontrer ton visage

Ton visage et ton corps

Avec son passé qui fut vivant ?

Ce que j’entends

C’est le seul bruit des mots

Donnés comme épaisseur noire du monde, et restant

Dans l’inconnu

De ce qui fut pourtant visible et vivant ?


(29 décembre 2013)

*

Le n° 15 €, abonnement 3 n° 45 € à commander à Daniel MARTINEZ, 8 avenue Hoche, 77330 Ozoir-la-Ferrière.

L’émission « les poètes » reviendra sur cette parution de Diérèse.

*


L’émission est ensuite consacrée à l’invitée : Brigitte Maillard.

Elle nait en 1954 au Congo Brazzaville. Après des études de lettres elle devient comédienne, assistante sociale en protection de l’enfance, pigiste, formatrice en relations humaines et communication. C’est en 2000, après un accident de la vie, qu’elle s’oriente vers l’écriture et le chant. La poésie deviendra son chemin d’éveil.


Auteur interprète, membre de la SACEM, elle donne concerts et lectures publiques, enregistre son premier cd Incertitude en 2011, reçoit le prix de la chanson poétique attribuée par l’Académie des Jeux Floraux en 2011.


Elle fait paraître des Livres d’artiste en collaboration poésie / gravure

La beauté à l’air libre Serge Marzin, Atelier Awen «  Traces d’empreinte » 2016

Chant de nuit Denise Pelletier Atelier Engramme - Québec  2015

Réminiscences Denise Pelletier Atelier Engramme - Québec  2016


Elle crée le site Monde en poésie, pour que vivent la poésie, le monde et les mots pour le dire, une émission radiophonique - rencontres d'auteurs : Stéphane Hessel, Zéno Bianu, Bernard Sichère, Maximine ... sur Aligre FM saisons 2010 et 2011 et participe dans le Finistère à la création et l’élaboration du Festival des arts et de la parole Eclats de vers dont elle sera la marraine en 2014.


Auteur de La simple évidence de la beauté Atlantica 2011

Soleil vivant soleil préface Michel Cazenave Librairie Galerie Racine 2014

A l’éveil du jour Monde en poésie éditions 2016.


On la retrouve sur les sites :


Monde en poésie http://www.mondeenpoesie.net/

Brigitte Maillard http://www.brigittemaillard.net/

Site Monde en poésie éditions http://mondeenpoesieeditions.blogspot.fr/


Actuellement elle prépare un nouveau recueil Au-delà du monde dont les premiers extraits sont parus dans les revues Arpa, Spered Gouez en 2015.


Poésie/ lectures


Un rendez-vous régulier se met en place avec la médiathèque des Ursulines à Quimper, Poèmes du jour, lectures de poésie contemporaine


Poésie et gravure (suite)


Viennent de sortir deux livres d’artiste, des livres d’art, Chant de nuit et Réminiscences avec Denise Pelletier graveur Atelier Engramme, Québec. Réminiscences est exposée du premier avril au 22 mai à Rambouillet :

« Délires de Livres 2016 réuni 66 Artistes du Livre venus des 4 coins du monde: Australie, Belgique, Canada, Chine, France, Grèce, Italie, Usa....Près de 100 œuvres. D'une grande diversité, souvent inattendues et surprenantes feront de cette manifestation Délirante un beau moment de découverte. Tous ces petits et grands trésors seront hébergés dans le tout nouveau « Pôle culturel la Lanterne » à Rambouillet durant près de deux mois. »

http://www.mondeenpoesie.net/2015/11/chant-de-nuit-livre-dartiste-gravure-et.html

http://www.mondeenpoesie.net/2016/03/reminiscences-leveil-du-jour-denise.html


Un nouveau livre d’artiste, livre d’art La beauté à l’air libre verra le jour d’ici deux mois. Avec le graveur Serge Marzin Atelier Awen «  Traces d’empreinte » 2016

http://www.mondeenpoesie.net/2015/04/la-beaute-lair-libre-brigitte-maillard.html


Poésie et chansons

Elle poursuit l’écriture de chansons en prévision d’un nouvel enregistrement qui pourrait voir le jour en 2017.


(pour découvrir son premier Cd INCERTITUDE de quatre titres 2011 – c’est par ici http://www.deezer.com/album/528999 ou par là https://myspace.com/brigittemaillard )

  

Le projet sur lequel elle travaille en ce moment est la sortie d’un nouvel opus Temps de Rêves avec le musicien Hervé Lesvenan, Arsy’s – enregistrement prévu fin aout 2016, sortie du CD dans l’hiver


Un livre d’artiste La beauté à l’air libre avec le graveur Serge Marzin ( Bretagne) Travail en résonance de Serge Marzin autour de mon premier recueil, La simple évidence de la beauté . Sortie prévue fin mars. http://www.mondeenpoesie.net/2015/04/la-beaute-lair-libre-brigitte-maillard.html

Site de Serge Marzin http://buriniste29.blogspot.fr/

 

Un livre d’artiste Chant de nuit avec la graveur “ouvrière au noir”  Denise Pelletier ( Québec), création poésie et images.  Déjà paru hiver 2015 http://www.mondeenpoesie.net/2015/11/chant-de-nuit-livre-dartiste-gravure-et.html

Site de Denise Pelletier https://denisepelletier.wordpress.com/

 

Un autre livre d’artiste avec la graveur “ouvrière au noir” Denise Pelletier ( Québec) qui est un Travail en résonance de Denise Pelletier autour de A l’éveil du jour et qui sera présenté à l’expo Délire de Livres 2016 http://am-arts.com/

 

Seront prochainement mis en place des rencontres avec la Médiathèque des Ursulines de Quimper Poème du jour. Lectures de poésie contemporaine.

 

En juillet un concert aura lieu le 13 juillet à Brignogan, Bretagne dans le cadre des Mercredis de la chapelle

 

Et le 3 novembre 2016 elle sera l’invitée des Rendez-vous de Max à Quimper http://abp.bzh/article.php?id=39292%3B?id=39292%3B

***


Pour situer Brigitte MAILLARD, procédons à un petit tour d’horizon de quelques commentaires de poètes :

 

Jean Luc Pouliquen poète et critique pour L’oiseau de feu du Garlaban

 

«  Voici un livre d'une grande force à la fois humaine, poétique et spirituelle. Il s'agit d'un témoignage poignant qui relie la parole poétique et la réflexion à une expérience particulièrement difficile, celle de la maladie qui vient mettre la vie en jeu… Par trois fois celle-ci a livré ses assauts, l'auteure en a triomphé ce qui a libéré en elle : "Un appel à laisser tomber les masques, les histoires figées de nos vies humaines. Un appel à vivre la beauté". L'épreuve est approchée par tout ce qu'elle a permis de positif. Brigitte Maillard écrit  « Il y a quelque chose de mieux que la guérison, c'est découvrir la vie en profondeur.  (...) » 

Michel Baglin poète et critique Revue Texture :

« (…) Mais la singularité de ce livre est que la narration est émaillée de poèmes et s’achève d’ailleurs par un recueil, « le Temps dans le vent ». C’est que l’auteur, qui rappelle le mot de Guillevic – « le poème nous met au monde » - estime devoir sa survie et sa renaissance à cette « poésie qui joue le rôle d’un phare dans le lointain ». Et c’est avec une belle ferveur qu’elle célèbre cette poésie qui nourrit, aide à résister au désarroi quand elle s’écrie « Je ne sais comment parler de la vie / Elle vient de me rester dans les mains », et finalement contribue à la résilience jusqu’à lui faire écrire : « et le vivant pousse en moi. ». Une poésie qui accompagne vers une spiritualité sans dieux et qui, comme le disait Charles Minetti, « donne du mérite à la vie ».

Alain Chêne, Regardez les hommes danser (entretien vidéo)

Brigitte Maillard est poétesse et mérite bien cette appellation (contrôlée) tant elle sait dans la difficulté modeler la phrase. Certain parlerons de la ciseler à la manière d’un verrier. Même si naturellement on perçoit dans le livre que le mot n’est pas si transparent que cela.  Il y a dans cet ouvrage une œuvre que l’on pourrait rapprocher d’un travail sculptural. Les mains dans la glaise pour, avec lenteur, malaxer les mots pour les rendre neuf à notre lecture.

C’est la force d’une œuvre.

A lire.

REGARD 355 - A l'éveil du jour de la poétesse... par regardezleshommesdanser 

Christian Saint Paul Les poètes émission sur Radio Occitania 24 septembre 2015 :

« (…) Ce récit, émaillé de poèmes, est écrit comme un poème en prose. C’est le journal, conçu comme une autofiction à la Yves Charnet, où aucun fait n’est inventé, où tout a été vécu et retransfiguré par l’art du langage… La poésie est la quintessence de la parole ; elle l’empêchera de se noyer dans le vide qui s’ouvre sous ses pieds. Pour cela, il faut dire. Dire la stupeur à l’annonce des maux qui frappent avec une lâcheté aveugle. Cancer du sein à 39 ans, puis leucémie. Mais la vie, quand on porte la langue en soi dans tout le corps malade, est la plus forte. Sauvée par l’intelligence des hommes de sciences, avec notamment le don de sang de cordon, mais surtout par le combat de sa lumière intérieure qui a osé regarder en face les ténèbres … La poésie, la langue appelée comme une thérapie universelle. Sauvée par la sensibilité qui, comme nous l’apprit Baudelaire, est notre génie…  »


Marie-Josée Christien Agence Bretagne Presse septembre


« Un témoignage intime du retour à la vie qui a valeur universelle. Prose et poésie, ponctuées de citations puisées dans les lectures qui la ressourcent (Novalis, Tagore, Apollinaire, Char, Guillevic, Cheng) cheminent ensemble et transcendent les limites génériques du récit. »

  

Louis Gildas source Le Télégramme :


«  Brigitte Maillard nous raconte, en vers et prose poétique, son aventure et ses combats. Combats qui furent les siens mais toujours l’espoir chevillé à l’âme pour aller vers la renaissance du corps. Aventure inté- rieure avec Freud ou Lacan ou les deux à la fois, pour procéder à un grand ménage de printemps d’après saison « où toute cause est première ». Un Christ, rédempteur, un Christ souriant et humanisé, celui-là même lorsqu’à cinq ans, en effeuillant les pétales d’une rose, elle attendait le passage. Un recours et un soutien lorsque la vie bat la breloque. Et la musique des mots, celle de Guillevic, de Neruda, des « Fleurs du mal » aussi, pour encore croire au matin. Ce n’est ni gnangnan, ni pleurnichard, c’est une ode à la vie. « Je ne meurs plus, je suis », écrit-elle souriante. L.G. Brigitte Maillard, Monde en poésie éditions, 12 €. »


En chemin… A propos de Brigitte Maillard sur le site Recours au Poème

http://www.recoursaupoeme.fr/chroniques/grenier-du-bel-amour-7/michel-cazenave

Michel Cazenave, mars 2014 :

«  C’est entendu : le soleil nous éclaire et nous réchauffe (le soleil de ce monde, le soleil fait de matière et d’atomes).
  Mais n’y a-t-il un soleil  au delà de ce seul soleil visible, un soleil qui nous entoure de sa ténébreuse lumière, un soleil  « sur-réel » qui serait le guide de nos âmes en ce monde imparfait ?

  Bien sûr, on connaissait déjà le « soleil noir de la mélancolie » dont nous avait déjà tant entretenu, dans son sentiment intime d’être un desdichado, un poète comme Gérard de Nerval – et dont l’appréhension court aussi bien dans de nombreuses pages des Filles du feu que dans Sylvie, pour finir en apothéose dans l’ultime inspiration d’Aurelia.

   N’existe-t-il pas, néanmoins – et encore plus profondément – un autre soleil, dont la noirceur intrinsèque serait due à un trop-plein de lumière (une telle lumière qu’elle aveuglerait nos yeux), un soleil dont l’absence serait la preuve la plus tangible de son irrémissible présence à nos cœurs et à nos mains adorantes ?

   Il me semble (me trompé-je ?) que c’est de ce soleil que nous entretient Brigitte Maillard dans le recueil poétique qu’elle vient de faire paraître,  et que, lorsqu’elle note presque tout de suite (dès la deuxième page précisément) : « tu vois il a disparu/ il ne reste que l’horizon », elle se trouve extraordinairement proche de ce Père de Cappadoce qu’était Grégoire de Nysse quand, dans ses Homélies sur le Cantique des cantiques, il explique que nous allons de « commencement en commencement par des commencements sans fin », et que nous nous approchons ainsi d’un horizon qui, pourtant, se dérobe sans fin.

   Comment comprendre autrement telle notation si proche du Grain de Sénevé de maître Eckhart ou de la parole du « Bienheureux » à Arjuna, dans la Bhagvad-Gita, sur « Cela » qui, à la vérité, ne se trouverait ni près ni loin : « Je suis un peu perdue/ ici-bas n’est pas ici et ailleurs/ ici » ?

   Bien sûr, ces vers se poursuivent par l’évocation de la mort, mais s’agit-il de la même mort à laquelle nous sommes habitués ? Lorsque Brigitte Maillard  écrit par exemple, s’adressant à elle : « décore mon jardin/ de tes mains si douces », pour continuer peu après par : «  éternité/ tu devances ma vie ! », comment ne pas entendre que c’est avec le suprême  mystère qu’elle s’entretient de la sorte ?

   Et dès lors, cet Amour dont ne veut se déprendre l’auteur (mais plutôt, sans cesse et sans cesse, rechercher son essence jusque dans les recoins de la vie), peut révéler son visage sans figure discernable : « je crie l’amour unique/ la flambée de violence/ la courroie qui se brise/ et la corde qui m’attache// fleur au soleil levé je crie/ la chute de l’homme dans les dimensions de dieu »…

   C’est le moment, en effet, où elle peut bien relever que, « Poète sans histoire, au bord du gouffre, la tête renversée je touche au ciel. »  et qu’ « il a fallu mourir// (plus de mille fois par jour/ à la morsure du loup)// pour que naisse le jour/ que la vie se  retrouve/ sans que rêve l’amour ».

    Et si le vrai soleil, dans notre vie comme elle est – et dans cette part d’éternité dont nous sommes aussi constitués – c’était cela : un soleil d’après le soleil, une telle sombre lumière dont nous désespérons de pouvoir jamais l’exprimer – et si son adoration consistait à se taire pour d’autant mieux le révérer dans sa source de bienfaits et son pouvoir de transmutation ?

   « naît alors/ un vrai visage/ sans second plan/ avec Amour///sur le vent de la pierre et des ombres/ sur le verbe fruit/ sur ce qui est là// (demeure le silence) »

***


Christian Saint-Paul fait part à Brigitte Maillard, de ce qu’en venant au studio de la radio, il a voyagé dans l’autobus avec Yves Charnet, cet écrivain poète singulier qui s’illustre depuis longtemps dans l’autofiction, auquel il a lu des passages de « A l’éveil du jour » dont : « Difficile de témoigner de soi ... de s’avancer comme témoin. »

C’est pourtant ce que réussissent l’un et l’autre.

« Le langage transforme la vie » répond Brigitte Maillard.

En préambule on écoute « Si bas » poème mis en musique par l’auteure et qui a obtenu « une mention au recueil » de L’Académie des Jeux Floraux de Toulouse en 2011. En sus du Prix de la chanson poétique avec « Féminine ».


Brigitte Maillard donne des précisions sur sa démarche de poète. Avant ce qu’elle appelle « l’accident de la vie », elle était guidée par le désir du chant plus que par l’écriture elle-même. Elle avait pratiqué la comédie depuis la classe de terminale au lycée. Mais, par la suite, c’est la création qui l’a fascinée. Après des études de Lettres, elle devient assistante sociale pour assurer le quotidien. Or, c’est un métier de rencontres qui permet d’approcher la vie. Impossible dans cette situation d’oublier la difficulté de vivre au quotidien, qu’éprouve la plupart des êtres humains.

Ce sens de la langue, venu alors immédiatement, provient de la fréquentation assidue de la poésie.

Elle se livre à la lecture des poètes en même temps qu’elle développe son écoute intérieure. Rilke par exemple, l’a beaucoup aidé dans la compréhension de ce qui lui arrivait. Les citations de vers de poètes, qu’elle a mis en italique dans « A l’éveil du jour » s’intègrent si parfaitement au texte, que s’il n’y avait pas ces italiques, le lecteur ne s’en apercevrait pas. Brigitte Maillard réussit cette osmose de pensées. L’appropriation des textes est, précise-t-elle, le fruit d’un très long travail. « Le langage devient ma demeure » écrit-elle.

Oui, Brigitte Maillard habite la langue. La lucidité, l’épreuve, sont illuminées par la poésie. Le courage vient en même temps que l’épreuve. Et la poésie, révèle-t-elle, est venue en même temps dans ce creuset.

L’état qui est imposé à la personne qui a été malade ou qui souffre, est un état de disponibilité totale, de relaxation en fait. C’est de cette façon là que la personne peut arriver à vivre ce qui la dépasse déjà.

C’est dans cette profonde ouverture, dans cette totale détente du corps, que quelque chose a pu venir comme cela et s’imposer.

C’est une méditation obligée et qui là encore a réussi chez Brigitte Maillard. Cette méditation, et c’est tout de même extraordinaire, débouche d’emblée sur la lumière !

Ce constat heureux a surpris Brigitte Maillard elle-même. Et si cela peut être transmis, il faut prendre le temps d’expliquer. C’est le sens de ce livre : faire ressentir une expérience.

Or, dans la vie, ce qu’on a de plus fort et de mieux à donner, c’est la transmission de son expérience ! Ce ne doit pas être quelque chose de reconstruit, met en garde Brigitte Maillard.

Cette expérience s’ouvre sur le soleil, c’est d’ailleurs le titre « Soleil, vivant soleil » d’un livre qu’elle a publié en 2014 à la Librairie-Galerie Racine à Paris.

C’est Michel Cazenave qui signait la préface :

« Puis-je, ou plutôt, dois-je dire que j’ai été tout de suite sensible au recueil de Brigitte Maillard quand, après une citation de Michaux et deux lignes en forme d’interrogation, il débute tout uniment par cette proclamation : « Dans l’intimité du feu il y a l’amour » ?

Si je n’ai pas trop mal lu (je l’espère, du moins : mais sait-on jamais ?), Brigitte Maillard est une « adoratrice » du Soleil pour tout ce qu’il représente, à la fois, de feu – précisément – et de lumière. Ou alors, comment comprendre des vers comme ceux-ci : « soleil/ viens dans mon cœur/ porter l’ivresse/ (…)/ remonte le ciel de ma naissance/ saisis-moi dans tes rayons/ d’amour et de grâce… » ?

Qui nous permettent de goûter toute la beauté de la nature – en tant que la Nature est l’émanation, le « grand jeu » du Divin dérobé sous la gloire de ce soleil : « Beauté/ voici la lîla la monture et la sauge/ la grâce du monde et son étole de vent/// écoute les arbres/// écoute ».

Est-ce à force d’écouter et de faire le silence au plus profond de son cœur et de son âme – comment donc le savoir ? Mais toujours est-il que, en fin de course, nous sommes invités à ce trésor que nous dévoile la plus pure des lumières, à ce repli sur nous-mêmes où se révèle ce que nous avions adoré sans toujours bien le savoir : « Je ne meurs plus/ je suis/ un trésor caché/ ici là et ailleurs/ je suis/ le vertige de la rose/ au soleil de Tabriz/ je suis/ du ciel sur la terre/ indicible prière ».

Nous ne sommes pas très loin en ces lignes du poème de maître Eckhart, ou de l’émerveillement d’un Rumi dans ses vertiges extatiques…

Mais l’aventure n’est pas finie, et il faut suivre Brigitte Maillard jusqu’en ses derniers « retranchements », là où elle peut écrire sans frémir qu’ « adresse-toi au soleil/ unique/ voyageur de l’âme/ prends-le dans tes rayons// porté par le songe/ joue un tambour/ sur l’axe des temps ».

Avant de terminer son recueil, comme le devrait de fait toute bonne et vraie poésie, par cette phrase unique : « (demeure le silence )».

Et que demeure-t-il, en effet, d’un tel itinéraire que je ne crains pas, pour ma part, d’appeler « mystique » (au sens le plus réel et le plus originel de ce mot), si ce n’est d’observer le silence sur cet ineffable, ce strictement innommable dont le soleil est le symbole visible au centre de la danse cosmique des planètes et du monde comme nous le voyons et comme nous pouvons – aussi - l’aimer ? »

Michel Cazenave

Lecture d’extraits par Brigitte Maillard.

Ai-je tout bien désappris? Pas à pas tout est à revivre. J’ai repris mon chemin faisant du temps qui passe l’éternité. Le vent se retourne sur mon passage sans que rien ne le laisse prévoir. Saveurs saveurs, sempiternelle saveur, monde à peine gouté à peine désiré. J’ai pour rêve l’œil du monde, mon sourire se déplace à l’épicentre, la vie soudaine se met en marche. Trompettes sonnez la victoire Sonnez ! C’est la nuit qui l’allume sous les feux de Saint Jean.

*


adresse-toi au soleil

unique

voyageur de l’âme

prends-le dans tes rayons


porté par le songe

joue un tambour

sur l’axe des temps

*

Soleil vivant soleil préface Michel Cazenave Librairie Galerie Racine

*

Marcel Migozzi parle aussi dans ses livres de poèmes du temps qui passe, mais pour lui, c’est un temps qui lui échappe. Il enfante beaucoup de nostalgie, beaucoup de regrets et l’universel se reconnaît par le miracle chez lui aussi d’une langue qui donne à voir. Mais chez Brigitte Maillard, nous rentrons dans sa méditation. L’arrêt du temps par le poète, c’est son entrée dans l’éternité mais aussi l’entrée dans la conscience. Marie-Josée Christien dirait qu’il s’agit d’une mystique sans Dieu.


La vie, la poésie. Dans « A l’éveil du jour » les deux fusionnent grâce à la toute puissance du langage. Aimer la poésie dans toutes ses couleurs c’est cela, la vie-la poésie. C’est cet amour qui anime le monde.

L’éblouissement de la vie, chez Brigitte Maillard, n’est pas un aveuglement. Elle y intègre l’obscur. C’est comme la blessure que chacun porte en soi, qui est celle de l’exil, celle d’être sur cette terre alors qu’on voudrait certainement être ailleurs. La lumière éclaire davantage l’obscur. Il ne faut pas le cacher cet obscur, il sera toujours présent.

L’homme est un être spirituel confronté aux limites humaines et aux limites de notre époque.

Chez le malade il peut se faire jour un sentiment de culpabilité, or cela n’a aucun sens parce que le malade n’est pas responsable de maladie de telle dimension. C’est pour cela, nous dit Brigitte Maillard, que je me suis détournée des psychologues psychanalystes, pour aller chercher ailleurs une compréhension de ce qui m’arrivait. Malheureusement, la dimension psychologique est dominante dans notre société. La poésie, comme disait Pierre Reverdy, est un efficace moyen de libération. Poésie et liberté marchent main dans la main.

Lecture d’extraits de « A l’éveil du jour ».


Le jour est une pièce animée. Il bouge, fait du bruit, connaît de hautes sciences, se vulcanise, s’atomise, gesticule dans mes bras, me tarabuste dans la poitrine, mais au fond ... quelle est cette nuit que j’ai sentie plus forte que le jour ?


Impression de recevoir un coup derrière la tête et de surgir.



Et c’est le cri. Comme un collier de perles. Ce cri du devenir du monde. Je crie tout. Le chapeau de paille, la rondelle sur le citron, l’amour unique, la flambée de violence, la courroie qui se brise et la corde qui m’attache. Je crie le myosotis au bord du chemin, la fleur au soleil levé et la beauté qui suinte sous la manche. Je crie pour que la terre s’ouvre, que le monde se déplace dans la nuit, que le temps nous secoure et que je devienne rivière.


Je ressens une légèreté. Celle de la soie.


Plus rien n’existe que lui, ce souffle qui court entre les êtres et les choses qui n’existent pas.

*

Comment laisser la vie nous donner tout l’amour dont elle est capable ?

*

Une langue est venue à ma rencontre. Elle m’a tirée vers l’inconnu, m’a tenue en haleine des nuits durant, avec le désir, l’amour, la mort, la souffrance jusqu’à ce que je rencontre « Le printemps fondamental de ma vie » dirait Tagore

*

C’est la force de poésie.


Elle invente un espace de dialogue où se crée notre histoire. C’est une découverte ! Dans ce monde où le langage de communication domine ! La langue est sortie d’elle-même, enivrée. Et nous avons œuvré ensemble au présent. Je sais aujourd’hui qu’elle est plus que moi, plus que toi et moi réunis plus que le monde lui-même.

*

Ô toi la vie qui rêve dans le décor

Regarde-moi


Mon doigt se pointe l’amour est là

Mon pied avance l’amour est là

Mon regard s’ouvre l’amour est là

Je tourne l’amour est là

A droite l’amour

A gauche l’amour

Est

*

Autres extraits des livres de Brigitte Maillard :


pose ton visage

sous le vent des ramiers


écoute


le monde de demain


absolu





- on garde le silence

le souffle tient lieu de vie


et si la libellule parle au papillon

c’est pour lui dire l’état des jours


(pensée hors du temps

fleurie de l’être)



prends le cœur du rêve

à la tombée des pluies



Sidérant ! On est la matrice qui fabrique le néant, le temps qui couvre l’espace,

l’absolu édenté du coin du jour.

On est à la rive ce que le monde est à sa perte, un grain de millet.

Rêve du départ, chant du hasard, folie qui dérive sur la lune.

Le chat enragé crie l’espace


je suis


l’aile du vent

le morceau de chair

impavide


le buste du saint sauveur

à la rigueur de l’hiver



pénombre qui nous guette


nous avons le peu la guerre et la victoire


(à portée de nos mains)

douleur de vivre

chaleur des ébats

temps de la quête


rime et soutien

de nos cœurs

pour enjamber le jour



Au-delà du monde, Brigitte Maillard, recueil à venir

*

La joyeuse troupe du rêve s'avance

Quand allez-vous nous émerveiller 

Buvons buvons s'écrie le Raccourci

Fêtons fêtons clame son Innocence

Au paradis ni lois ni règles

C'est sans nous que la vie se fait

Victoire

Où sont nos rêves

En quelle vallée en quelle histoire 

Allez dansons 

Où sont nos rêves 

Dans quel décor sur quel support

La simple évidence de la beauté, Brigitte Maillard, Atlantica éditions

*

Tu n’iras pas à Rio mais vers le Monde

Tu verras comme il s’ouvre

Et la terre comme elle tourne

Tu verras l’amour qui passe et sa galère

Le chant des mots et des sirènes

La tour membrée au point d’attache

La valse vienne pour te le dire


Tu verras dans l’entre-deux de tes passions

Courir le coq dans la basse-cour

Tu verras

Le chant des âmes au bord des dieux

Plonger la mer dans les détails

Porter secours au bras qui pousse

À la douleur du tyran

Tu verras vivre la folie au bout du sein

Et tu verras la tête qui se décolle

Dans l’atmosphère des senteurs

Il y fait doux


Tu verras le monde se prendre à son revers

Danser le vide autour du rien

La mer courir après les flots

Se défaire de l’abri et y poser sa main

La simple évidence de la beauté, Brigitte Maillard, Atlantica éditions

*

Après un échange sur le travail poursuivi avec les artistes plasticiens (voir en début de la partie consacrée à Brigitte Maillard), l’émission s’achève sur l’écoute de « Féminine » qui a remporté le prix de la chanson poétique de l’Académie des Jeux Floraux en 2011.

Brigitte MAILLARD : une artiste qui a trouvé une fidélité, une matrice, une constance dans l’expérience de la vie, qu’elle a su traduire dans une langue qui la transcende.

A lire et à suivre !

 

   

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 07/04/2016




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Christian Saint-Paul revient sur la parution du dernier livre de Marcel MIGOZZI : « Des jours en s’en allant » aux éditions Pietra , 75 pages, 12 € qui a fait l’objet la semaine précédente d’un commentaire. Répondant à une des nombreuses réactions suscitées par ce poète suivi par un large public, Saint-Paul faisait valoir que : « ce n'est pas le côté "lamento" que je retiens chez Marcel Migozzi, mais l'ellipse de sa parole ; son trobar réussi, son économie de mots, la fulgurance avec laquelle il touche sa cible, la crudité de la réflexion. Et puis, il se désespère depuis si longtemps, qu'on finit par ne plus y croire. Et bien sûr, on aura tort. L'inévitable surgira à coup sûr. Et le poète, comme toujours, aura eu raison. Dans la vie, c'est quelqu'un d'une grande tendresse. »

Lecture d’extraits

On s’approche d’un corps comme d’un sanctuaire.

La porte donne chambre tremble.


La chair la blanche le bouquet, on était jeunes,

On avait l’une sous la main

Lisse sous le torrent du corps,

L’autre fourrée dans les paumes, la neige.


Ah mange-moi

La chair tuméfiée sous le désir à cru.

Tu aimes ?

Avant le dernier coup de foudre avant

Qu’il ne s’éteigne outre-chevet.


Plus tard, viendront les souvenirs

De ces dimanches à corps brûlants,

Les lèvres comme des pétales dans

L’eau claire de l’adieu.

*

 

Marcel MIGOZZI vient de publier un nouveau recueil aux éditions Alcyone, (collection Surya) Ruralités, qui est une petite merveille.

www.editionsalcyone.fr

Marcel Migozzi est né en 1936 à Toulon dans une famille ouvrière d’origine Corse. Il vit depuis 1956 au Cannet des Maures (Var).

Lauréat du Prix Jean-Malrieu en 1985, du Prix Antonin-Artaud en 1995, du Prix des Charmettes/Jean-Jacques Rousseau en 2007, il a publié de nombreux ouvrages de poésie chez différents éditeurs - en France et à l’étranger -, collaboré à plusieurs revues, ouvrages collectifs, anthologies et livres d’artistes.

Il aime une poésie lisible, incarnée, en souci du monde quotidien.

Pour vous procurer le livre de Marcel Migozzi, envoyez un courriel à l'adresse suivante : editionsalcyone@yahoo.fr

Bien entendu l’émission « les poètes » s’attardera sur cette dernière publication.

*

Christian Saint-Paul reçoit le poète, romancier Francis PORNON.

Il a obtenu en 2014 le prix de poésie des Gourmets de Lettres sous l’égide de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse pour « Chant Général » èd. Encres Vives, un long poème épique à la gloire du rude pays des Corbières. Une émission de radio avait été consacrée à cet ouvrage.

Après des études de philosophie, Francis Pornon a bourlingué dans le monde et exercé divers métiers, dont celui d’enseignant.
Il réside actuellement à Toulouse.
Auteur de romans historiques, d’essais, de poèmes, de reportages ou carnets de route, de pièces de théâtre et de chansons, il publie également des nouvelles.

Ce soir il vient entretenir les auditeurs de son dernier livre :
« Les dames et les aventures du troubadour Raimon de Miraval » qui est son premier roman publié aux éditions TDO, 355 pages, 18 €.


Avec ce roman historique, qui se lit d’une traite, Francis PORNON demeure dans le monde bien connu pour lui, de la poésie. Celle, universellement louée, des troubadours.

Pour bien situer cette époque florissante et son cortège de chefs d’œuvres, il faut remonter l’histoire de notre Occitanie.

Le mieux est de se référer à Francis PORNON lui-même, dans un article paru en 2013 dans les pages du journal L’Humanité :

« Vers Muret, 
près de Toulouse, 
un sentiment d’étrangeté 
surprend le visiteur. 
D’où viennent l’« acceïn » des gens, leur dérision envers l’Église, 
celle envers 
les Parisiens ? 
Et cette attraction 
pour Barcelone 
et la Catalogne ? Regardons quelques siècles en arrière…

Nous sommes en l’an 1213. En plein Moyen Âge. Les chevaliers passent leur temps à s’armer et à se barder de fer pour se battre, tandis que les seigneurs enferment leurs femmes dans leurs châteaux forts. Le Sud est peuplé, prospère, souvent cultivé. En pays de droit écrit où tout est occasion de rédiger et de signer contrats, mariages, successions, etc., on cohabite avec les juifs, côtoie ou fréquente les « bons hommes » cathares. Le vent nouveau de la poésie courtoise souffle de ce Sud jusqu’en Angleterre et en Allemagne, secouant l’idéologie et les pratiques des cours. Les troubadours écrivent en occitan, la langue commune à la moitié sud de la future France et au nord de l’Espagne.

Or, voici que depuis des années (1209), la région allant de l’Agenais au Languedoc est dévastée par une croisade prêchée par le pape. Une armée est venue du Nord, envoyée soi-disant contre les cathares. Chevaliers et seigneurs en quête

d’« indulgences » papales, ainsi que routiers et ribauds en mal de rapines, parcourent les terres, accaparent les châteaux, pillent, mutilent et tuent. Béziers est prise et incendiée, ses habitants violés et massacrés. S’ensuivent les prises de Carcassonne et de bien d’autres places et villes, presque toujours accompagnées de massacres et de bûchers.

Le chef croisé Simon de Montfort se voit attribuer le vicomté de Carcassonne et brigue la conquête de Toulouse et de toute la région. Après maintes tergiversations et péripéties, Raymond VI (dit Raimon le Vieux) vient d’abdiquer pour son fils, Raimon VII, comte de Toulouse, afin d’obtenir l’arrêt de la croisade. En vain. Père et fils veulent alors, avec Pedro II, le roi d’Aragon, comte de Barcelone et seigneur de Montpellier, mettre un coup d’arrêt au fléau.

Ce roi sudiste serait sensible aux jupons. Les mariages des puissants s’effectuent pour raison d’État, afin de sceller alliances et pouvoirs, et la fidélité n’est pas matrimoniale, même pour les dames, puisque l’amour troubadouresque est adultère. Passion raffinée en plein temps brutal, il promeut le culte de la dame. Raimon de Miraval adresse à Pedro II des chansons l’invitant à défendre ses vassaux et sa gloire… et aussi vantant la beauté et la valeur d’Alazaïs de Boissezon, dame de Lombers (Tarn). Le roi arrive avec son armée…

Soutenus par une résistance populaire citadine, ainsi que par la milice levée par les capitouls (représentants communaux toulousains), avec les seigneurs de la région, les deux Raimon et Pedro décident d’attirer le chef des croisés sur les rives de la Garonne devant la ville de Muret, non loin de Toulouse, le 11 septembre. Simon de Montfort accourt défendre la place. Mais les alliés provoquent la bataille en campagne. Alors se manifestent la furie et l’art guerriers de Montfort et les divisions du camp sudiste. Contrordres entre corps et défection de la milice font que, malgré leur supériorité numérique, les sudistes ne résistent pas aux guerriers du Nord, le 12 septembre. Les chevaliers de Montfort reconnaissent le roi qui s’est démasqué par défi et le tuent. C’est alors la débandade et un massacre des Toulousains et des Catalans.

On dit que les morts fleurissent alors de rouge les prairies et que, le lendemain, la Garonne va charrier des cadavres traversant Toulouse. Le comte Raimon le Jeune fuit dans ses possessions provençales de Saint-Gilles et son père en Catalogne. Par la suite, le Sud ne se couchera pourtant pas tout de suite et, avec les faidits (bannis) et les deux Raimon, se battra encore des décennies durant contre les accapareurs de Montfort. Ce dernier trouvera la mort au cours d’un siège de Toulouse que lèvera son fils. Et ce n’est que plus tard, à la faveur d’un mariage, que le pays se ralliera au roi de France. Au terme d’une croisade qu’on oublie d’enseigner à l’école : génocide avec son cortège d’horreurs et d’éliminations, mais aussi désastre pour une civilisation, sa langue et sa culture et grande perte pour l’humanité.

Cela n’empêchera pas les poèmes des troubadours de traverser les siècles jusqu’aux bibliothèques du début du troisième millénaire. Ainsi que le conte la Chanson de la croisade albigeoise (traduction Henri Gougaud, éd. Livre de poche.) : « Oui, ce fut un malheur pour la race des hommes./La fleur d’or de l’honneur fut en ce lieu brisée/Et le monde chrétien souillé de honte ignoble. »

*

Avec « Les dames et les aventures du troubadour RAIMON DE MIRAVAL »,

nous sommes aux XIIe et XIIIe siècles, durant la « première renaissance » européenne des lettres et de l’amour.
Raimon de Miraval, poète itinérant, exerce son art à la cour des plus illustres personnages de l’époque : vicomtes Trencavel, comtes de Toulouse, rois d’Aragon… Pour ce troubadour, un des premiers amoureux modernes, la quête de la Dame prime sur tout. Au détour d’une rencontre ou d’un fastueux repas ou bien confronté à une impitoyable croisade, il fréquente des femmes d’exception qui découvrent en ce temps-là leurs droits et pouvoirs : Azalaïs de Toulouse, Ermengarda de Castres, « Loba » (la Louve), Leonor d’Aragon… Porté par l’inspiration et le désir de Raimon, l’auteur entraîne le lecteur en chevauchées vers Carcassonne et Castres, Toulouse et Narbonne et même Barcelone et l’Aragon, faisant ainsi revivre la grande richesse de l’Histoire occitane et européenne d’alors. »


Ce livre de Francis PORNON EST un roman historique sur la vie de Raimon de Miraval, troubadour et chantre de l’Occitanie médiévale au carrefour des XIIe et XIIIe siècles.
Il a laissé pour la postérité plus d’une quarantaine de poèmes, presque tous dédiés à l’amour et à ses questions.
Raimon de Miraval, durant ses pérégrinations amoureuses, nous invite dans l’intimité des cours royales les plus prestigieuses de l’époque : Carcassonne, Toulouse, Barcelone, l’Aragon...Le troubadour se mue en témoin de l’Histoire, des grands bouleversements et des atmosphères de son temps.
Un personnage historique trop peu mis en lumière : seul
Le roman du troubadour Raimon de Miraval (René Nelli, Albin Michel, 1986), et quelques études scientifiques, ont retracé la vie exceptionnelle de ce troubadour, tellement emblématique de la fin’amor.
Raimon de Miraval, grand amoureux et poète auteur de chansons aux dames qu’il aima, vécut des aventures avec des femmes qui découvraient leurs droits et pouvoirs, parmi lesquelles Ermengarda de Castres et Leonor d’Aragon.
Ce roman est une histoire d’amours où, chez certaines comme « Loba » (la Louve), on pourrait deviner déjà les libertines d’aujourd’hui.
Le troubadour conte ses aventures et ses chevauchées vers Carcassone et Castres, Toulouse et Narbonne et même Barcelone et l’Aragon.
On y rencontre des troubadours en langue d’Oc et aussi maints personnages célèbres comme les vicomtes Trencavel, les comtes Raimon de Toulouse et les rois d’Aragon, comtes de Barcelone.

Au cours de l’entretien avec Saint-Paul, Francis PORNON retrace non seulement la vie étonnante de ce troubadour, mais aussi par ce biais, l’apport de cette culture littéraire occitane à la civilisation en particulier en Europe. C’est une vision novatrice de la femme et de l’amour qui est initiée par les troubadours. La femme, n’est plus une personne « utilitaire » par l’alliance qu’elle occasionne, mais une personne centrale, qui existe pour elle-même et à laquelle l’élu se soumet avec délectation.

C’est une vraie révolution de la conception féminine. La force brutale, virile, n’est plus le seul objet d’admiration pour la femme. L’exploit du chevalier bravant les dangers est remplacé par l’exploit de l’aspirant amant qui doit aussi braver des dangers, celui du mari par exemple, mais qui doit surtout réussi dans son art du trobar. Faire des poèmes, les chanter et plaire.

L’entretien est entrecoupé de lecture d’extraits du livre par l’auteur.

*

Maintenant, me voici enfin dans la paix et la tranquillité de l’ombre, par-delà la montagne lumineuse. Il me fallut du temps pour jouir de la quiétude après le tumulte des batailles et des déroutes. Et cependant soufflent dans ma tête quatre vents chargés de tant de parfums féminins, tant de senteurs agrestes, tant d’arômes de cités merveilleuses, tant de souvenirs d’aventures et de voyages !

Et se pressent en ma bouche chansons mélodieuses et rythmées, images de chevauchées par forêts et garrigues, échos de castels pleins d’histoires, scènes de cours recélant des intrigues. Et encore, et surtout, flambent en mon cœur tellement de caresses de dames et tellement de passion d’elles que j’aime à en faire récit.

« D’Amor es totz mos cossiriers… »

D’Amour est toute ma pensée :

Je ne me soucie que d’Amour…

Ce début d’une de mes chansons, écrite il y a déjà longtemps, je ne puis en renier un seul mot, après tout le trajet accompli. Je ne sais ce qui me reste encore à vivre ni si cela me réserve toujours l’amour.

Mais je sais que les mots et les faits de passion amoureuse sont ma seule richesse. L’amour est ce goût sans quoi la vie ne serait qu’une potion amère ou du moins un très fade brouet, alors qu’il est en fait un festin magnifique et délicieux.

*

Ses lèvres rougies et caressantes énoncèrent alors que la jalousie n’a de raison d’être en fin’amor que pour l’amant ou l’amante trahie. Une chose est la blessure d’orgueil du mari qu’il vaut mieux ménager et autre chose est la dévastation de la passion amoureuse par le défaut de l’amant qui laisse démuni et vide. Je devais le savoir, moi, le troubadour, rien d’autre ne méritait d’être vécu que l’amour. Sans doute, la bonne chère et le bon vivre agrémentaient-ils le chemin de la vie, semé d’ornières, d’obstacles et d’agressions. Mais rien, non rien du tout ne pouvait dispenser du Joi, la jouissance amoureuse qui allait croissant au fur et à mesure que l’on avançait vers l’amour partagé.

*

Mon garçon, puisque tu veux être troubadour, connais bien d’abord le code de la fin’amor, l’amour courtois. Il est inutile d’espérer obtenir vite d’une dame ce que tout garçon peut désirer de l’autre sexe. Le « plus » que peut offrir la femme en se donnant ne peut venir qu’en fin de l’ascension amoureuse, laquelle doit commencer par le regard et s’ensuit du baiser, puis de la vue nue, ensuite du jazer et enfin, seulement enfin, du mélange des corps.

Je demandai ce qu’était le jazer. Elle sourit devant mon ignorance et précisa que c’est le coucher en manière d’essai : l’assai, l’épreuve d’une nuit à passer nus côte à côte sans se pénétrer. Elle ajouta que, poète, je serais bientôt capable de chanter une bien-aimée. Si celle-ci me prenait comme amant il faudrait que je ne la déçoive pas, que je sache la faire accéder au Joi, joie et jouissance partagées.

*

« Les dames et les aventures du troubadour RAIMON DE MIRAVAL » est un roman historique, alerte, aux intrigues prenantes mais aussi un éclairage sur cette civilisation occitane, la plus puissante d’Europe par le bouleversement des valeurs qu’elle prônait. A lire !




 Parution mars 2016

 

 

 

   

 

 

 

 

 


Jean-Luc DOUSSET

Lauréat du prix d'Histoire 

des Gourmets des Lettres

sous l'égide de

 l'Académie des Jeux Floraux 

de Toulouse

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 31/03/2016




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Christian Saint-Paul signale la parution du dernier livre de Marcel MIGOZZI : « Des jours en s’en allant » aux éditions Pietra , 75 pages, 12 €.


Marcel Migozzi est né à Toulon, rue de la Fraternité, dans une famille ouvrière d’origine corse. Il lui restera toujours fidèle. Instituteur et poète, il a fondé son écriture sur le regard rapproché du silence, sur l’exigence sereine d’un mieux à vivre ou à mourir dans la fertilité de mots rabotés, sarclés, dépaysagés et sensible à l’humus comme à l’humain. Son œuvre a été célébrée par les prix Jean Malrieu, Antonin Artaud et Des Charmettes/Jean-Jacques Rousseau.


Je le devinais, sais.

La blessure précède le bonheur, le suit.

 

S’enténèbrent les échecs

Et les regrets, lichens humains.

Seins blets, la main

Renonce, automne, déjà soir.

 

Mais sous les feuilles d’un figuier à filles

Se détache le souvenir

D’une poitrine perlée sous la laine.


Eric Eliès nous livre cette belle note de lecture :


« Poésie profondément humaine, évoquant avec une grande sobriété le vieillissement du corps et la mort inéluctable .


Ce recueil de Marcel Migozzi inaugure, aux éditions Pétra, une nouvelle collection dédiée à la poésie sous la direction de la poétesse Jeanine Baude. L’édition est très élégante, sur un beau papier glacé qui met en valeur le texte et la photographie originale d’André Villers, qui a collaboré dans les années 50/60/70 avec de nombreux artistes peintres (principalement Picasso) et inventé de nouvelles techniques de tirages négatifs qui ont donné lieu à des expositions.


Ce recueil de Marcel Migozzi, placé sous l’égide d’une citation de Jaccottet (l’un des poètes admirés par l’auteur), est d’une très grande cohérence et s’inscrit dans la lignée des recueils précédents évoquant la progression inexorable de la vieillesse et le lent cheminement vers un décès que l’auteur sait inéluctable. Mais le ton est ici à la fois plus véhément et plus serein, comme si le poète détaillait explicitement les étapes et les symptômes d’une maladie incurable (la vieillesse) :


Rhumatismes déjà. / Os enrochés. Le sang / Passe en vieux. Le genou / est un témoin à charge.


Les bougies d’Alzheimer fument. / L’âme tarie, le sperme en moins, / Le corps composé de débris / De la couronne d’autrefois, / Peut-on donner une leçon d’indifférence / A la souffrance, vieille allumeuse ?


tout en ayant accepté l’issue fatale et l’engloutissement dans le néant de la mort :


Un jour tes jambes s’en iront, seules et / Faibles, vieilles d’os, / La douleur immobile en elles. / Tes jambes s’en iront dans la terre trouée / Définitivement. / Dernière promenade noire. / Pour tes os, ne t’inquiète pas, / Ils n’iront pas bien loin sans toi. / Dans peu de temps muet les mottes / recouvriront même tes mots / Ecrits de ton vivant.


Cette confrontation avec la mort provoque la résurgence des souvenirs d’enfance et suscite l'urgence de profiter des instants de vie, dans la contemplation des beautés que chaque jour apporte (le bleu du ciel, les fleurs du jardin, la présence des êtres aimés : Le thym fleurit le bas du ciel. / Aimons la terre ce matin / Pour que ce verbe-fleur aimer / Ne puisse se faner sur la motte du cœur ).